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On peut dire qu'il ne demeure

dans la pratique majoritaire du vers libre commun

que ce que Réda appelle très justement

le «poteau: ATTENTION POÉSIE».

Jacques Roubaud,

La Vieillessed'Alexandre

Il y a un siècle, alors que le sonnet faisait fureur en France, Georges Auriol avait eu l'idée de rationaliser la création poétique. Il s'agissait de passer de l'âge artisanal à l'âge industriel. On standardisait la fabrication des voitures, pourquoi pas celle des vers? Auriol avait donc inventé la Manufacture Nationale de Sonnets. Cette utile institution produisait ce genre de texte:

Quand la tomate au soir, lasse d'avoir rougi,Fuit le ruisseau jaseur que fréquente l'ablette,J'aime inscrire des mots commençant par des jSur l'ivoire bénin de mes humbles tablettes.Parfois, je vais errer sur le vieux tertre où gîtLe souvenir dolent des pauvres poires blettes,Et puis je m'en reviens, tranquille, en mon logisOù mon petit-neveu tranquillement goblette.Alors, si le dîner n'est pas encore cuit,Je décroche un fusil et je mange un biscuitAvec mon perroquet sur le pas de ma porte;Je laisse au lendemain son air mystérieux,Et mon esprit flâneur suit à travers les cieuxLe rêve qui troubla l'âme du vieux cloporte.

Cela ne voulait rien dire (les poèmes néo-mallarméens publiés à la même époque dans La Phalange n'avaient pas l'air non plus très clairs) mais c'était amusant. Malheureusement, la Manufacture Nationale de Sonnets, conçue pour produire ad libitum de la poésie, n'a pas eu le succès escompté.

Si le précurseur n'a pas été compris, son idée, pourtant, était bonne. Il suffirait de quelques ajustements, d'une petite modernisation, et on pourrait la reprendre utilement. De nos jours, trop de poètes encore produisent, au prix de veilles épuisantes, d'angoisses dont on n'a pas idée, de tortures mentales inouïes, une quantité somme toute assez restreinte de textes compte tenu de l'énergie dépensée. Ces œuvres, ces gouttes de sang extraites par le poète de ses veines, vont se dessécher dans des plaquettes et des revues confidentielles achetées (mais tout de même pas lues) par la femme du poète, la mère du poète et parfois le collègue du poète. En termes économiques, c'est une perte sèche. Du point de vue humain, c'est inadmissible. L'invention de la machine à laver a débarrassé les femmes d'une lourde tâche (lorsque les femmes seules se chargeaient du linge). Le poète est un être fragile et délicat. Inventons-lui la machine qui lui rendra la vie plus légère, sans nous priver de notre indispensable ration de poésie.

Notre tâche sera facilitée par le fait que beaucoup de poèmes s'élaborent selon des recettes identiques. À chaque époque son académisme. Vers 1830, lacs, nacelles, cascatelles proliféraient. Il fallait des larmes, de l'éloquence, du flou, de l'apostrophe (Ô!), des cheveux bouclés, une bonne muse et une grosse potée d'alexandrins. Lamartine avait sévi. De nos jours, l'académisme n'est plus le même. Certains poètes semblent considérer que la poésie est forcément quelque chose de compassé, vague et un peu triste. On doit s'y ennuyer de manière distinguée, en écoutant de jolis mots et quelques métaphores de bon goût. Alain Veinstein est le modèle du poète académique contemporain. Il sait distiller l'ennui par une abstraction assortie d'images discrètes, avec du corps quand même, pour donner un peu de gras. Écoutons son chant, tel qu'il s'élève entre les pages de Tout se passe comme si:

Faire le vide aussi bien,tout reprendre à la basecomme s'il n'était plus question de dalle…S'appuyer sur une poignée de mots,Les rayons d'une roue…Tout ce que j'écris avec ces pauvres motsEst si proche, et en même temps si lointain…Si c'était vrai ce que je dis –appuyé là sur un coudedans l'obscurité,main tendue une poussière de seconde,main tenduedans le sifflement des mots

Le poète académique a compris qu'on n'est pas poète sans absence ni obscurité. Alain Veinstein en possède d'importants stocks:

Dans la terre, il y a des traces de pasDe plus en plus profondes –Mais perdu ici, dans l'absence,J'attends le premier venu

Parmi les divers sous-modèles académiques qui se portent en ce moment, l'amateur peut trouver le caillouteux-métaphysique. Courte méditation sur un bout de montagne. Fulgurances à la campagne. S'écrit en velours côtelé et chapeau de feutre. Arbres, pierre, lumière, ciel, silence, visage, secret. Gilles Lades:

Contre l'oeilLa forêtMémoire pauvreUn secret de tristesse se perd loin de la faceEt dans le brou de lumière disparaîtMême le visage natalMême soi, sueur et cendre

Bernard Vargaftig fait preuve d'un peu plus d'audace peut-être dans l'incompréhensible, dans la superposition du concret et de l'abstrait. S'il affectionne les mots en -ment, il connaît la nécessité, lui aussi, du silence, du cri et de la déchirure, aucun des accessoires obligatoires ne manque à sa panoplie. On doit ne pas savoir de quoi on parle, mais éperdument, comme en témoignent ces extraits de poèmes publiés dans Conférence n° 10-11, printemps-automne 2000:

Respiration tout à coupRenversement changé en distanceQuand le déchirement se faitLa clarté l'aveu toujours si insoumisAuquel chaque instant impatiemmentressembleLa peur et le début l'imageQue les glaciers précipitentL'ensoleillement n'est-il qu'un criLe frémissement existeAvoir vacillé craque toujoursOù s'accentue la promptitudeÀ quoi le désastre éperdument consentLa nudité de l'insistance un ravin

Et ce sont, ainsi, des «effleurements» et des «dessaisissements», des «consentements» et des «pressentiments», des «réitérations» et des «stupéfactions». On ne s'ennuie pas une seconde.

Le métaphysique-imagé-sérieux est un modèle qui exige une vraie maîtrise. Veston, chemise ouverte. Lumière, souffle, visage, miroir, vent, masque, vide, silence et ciel. Bernard Noël est un grand maître contemporain:

La vie est une cascadeLe désir la remontetout acte proclame notre libertépuis l'action se perd dans la multitudele monde n'est pas finiet quand le vent se lèvenotre visage est différentl'amour défait l'amourpour devenir plus que lui-mêmequi va mourirsait que la beauté est inexorableje regarde ton soufflel'obscur du temps est un onglederrière l'oeilil faudrait tenir sa languejusqu'au commencement du mondela lumière est terrible

Mais les petits maîtres, comme Jean-François Mathé, ne déméritent pas:

déjà tombe à travers la lumièretoute une vide avalanche d'au-delàqui me laisse deboutenfoui dans la clartéje n'ai à avancer qu'en moi-mêmeen poussant sans la déchirerla mince paroi du souffle

Et tout cela, forcément, en vers libres. Comme le dit Jacques Roubaud dans La Vieil lesse d'Alexandre, à la question «Qu'est-ce qu'un vers?» le vers libre répond: «Aller à la ligne.» Et quand va-t-on à la ligne? Lorsque la phrase ou le membre de phrase est fini. Le vers libre standard, celui qui se pratique couramment, s'adonne ainsi à ce que l'on appelait autrefois l'«analyse logique», par le découpage syntaxique. Cela facilitera le travail des lycéens du futur. On ne comprend pas toujours bien, mais qu'est-ce que c'est beau. Quel besoin de comprendre, d'ailleurs? Demande-t-on à comprendre la poterie de Vallauris que l'on pose sur le buffet de la salle à manger?

La fortune souriant à l'audacieux, j'ai eu la chance de tomber par hasard sur le paradigme de la poésie académique moderne, harmonieusement compassée. Celui qui pourrait servir de moule à une standardisation de la production. Le moule en question se trouve en dernière page du n° 13 de la revue trimestrielle Chroniques de la Bibliothèque nationale de France. Une référence culturelle. Cette livraison – voyons là un heureux présage – est celle du tournant du millénaire: décembre 2000 -janvier-février 2001, qui sera aussi, si le conservatisme ne l'emporte pas sur l'esprit de novation, celui du renouveau total du mode de création poétique. Je me contente, avant de satisfaire la concupiscence de l'amateur de lignes inégales, de recopier les précisions dispensées par cette gazette digne de confiance sur l'auteur de la merveille:

Patrick Tudoret, né en 1961, est l'auteur de trois romans publiés aux éditions de la Table ronde: Impasse du Capricorne (1992), Les Jalousies de Sienne (1994) et La Nostalgie des singes (1997).

Je demande à présent au lecteur de bien vouloir respecter le silence le plus absolu, car voici la chose:

Mousson

L'Orient au loin dessine une fleur d'ambreLa nuit calque ses pleurs et ravit les mémoiresElle s'ouvre encoreÀ des sillagesOù des moussons intimesOnt jeté leurs pluies noiresIl reste un peu de ventDes parfums alanguisOù meurent trop de visagesDes enfants égarésDes femmes évanouiesIl reste un peu de jourOù passent en souffranceUn amourEt des yeux sans regardEt des croix de silence

Ce petit chef-d'œuvre suffirait à lui seul à ruiner l'axiome inaugural de Gombrowicz dans Contre les poètes: «Presque personne n'aime les vers, et le monde des vers est fictif et faux.»

Pour le thème, on a là quelque chose comme «Nuit de Chine, nuit câline, nuit d'amour» (même si c'est l'Inde ou la Thaïlande), en plus pathétique, mais le poète académique contemporain se doit d'être légèrement pathétique, comme on l'aura observé (pathétique ou sentencieux, ou les deux). Les détails importent peu et n'apportent guère d'autres informations. Mais enfin, l'expression diffère, et c'est elle qui nous importe, si nous voulons parvenir à nos fins, augmenter la production tout en libérant le poète de ses souffrances.

Nous avons compris le principe du vers libre. Il nous reste à assimiler le fonctionnement sémantique, syntaxique, lexical de la chose, et le tour sera joué. Heureux détenteurs de la formule du Coca-Cola lyrique, nous pourrons inonder le monde de nos produits.

Sémantiquement, rien de très neuf: chaque vers doit contenir une impropriété qui puisse avoir l'air d'une possible métaphore. La métaphore est par excellence ce qui fait poétique. L'impropriété consistera donc à réunir un substantif et un verbe, un substantif et un adjectif, un verbe et un complément, etc., qui ne vont pas ensemble normalement: «L'Orient dessine». «La nuit calque», «Calque des pleurs». «Des croix de silence». Du moment que ça ne se peut pas, c'est bon. Ce n'est quand même pas la peine de faire de la poésie pour parler comme tout le monde.

Une syntaxe poétique élargit à la phrase l'impropriété sémantique. Quelques subordonnées, pas trop, généralement relatives, associeront des propositions sans rapport évident du point de vue du sens. On préférera la relative en où. N'importe quoi, aujourd'hui, doit pouvoir se représenter en termes d'espace. permet d'associer à peu près tout ce qu'on veut. Le petit texte de Patrick Tudoret en est un exemple parfait: toutes les subordonnées sont des relatives en où. Il y en a trois en seize vers. On se représente d'ailleurs malaisément, à la lecture, des visages mourant dans des parfums ou des croix passant dans le jour. donne simplement une agréable impression de continuité, sa fonction est de faire cohérent, de lier la sauce poétique.

Lexicalement, il importe que l'impropriété n'accouple que des termes honorables. Pas question de calquer les harengs, de vélomoteurs de silence ou de croix de brocoli. Nous en arrivons à ce qui fait de Mousson un rare joyau: le lexique. Tous les termes de ce texte sont jolis. Ils confèrent au poème un air de dignité un peu grave extrêmement seyant. Cette allure permet au premier venu de reconnaître le caractère poétique de l'objet: la voilà bien, la poésie. Si nous extrayons de ce poème tous les substantifs ou les adjectifs qui font référence à un objet un peu trop spécial (il n'y en a que deux: mousson, orient), il nous reste tous les ingrédients verbaux nécessaires à un poème parfait. On pourrait presque se contenter de recueillir les mots à la rime (si l'on peut s'exprimer ainsi), tant ils sont caractéristiques. Il nous faudra donc des fleurs, de la mémoire, de l'intime, du noir, du vent, des visages, des enfants, de l'évanoui, de la souffrance, de l'amour, de la nuit, du regard, et, bien entendu, c'est l'excipient, mais il est indispensable, du silence. Le cas d'«alangui» peut se discuter. Lui aussi est un terme très poétique, mais son petit côté fin de siècle risque de paraître maniéré et un peu obsolète. On préférera s'en passer, de même que d'«égaré», qui pourrait nous faire dériver, inversement, vers un genre Artaud-échevelé qui n'est pas notre propos pour cette fois. On notera que Patrick Tudoret a sagement écarté «oiseau» et «étoile», démodés depuis plusieurs décennies. Il a bien senti en revanche l'importance poétique actuelle de «mémoire».

Les verbes sont moins importants que les noms et les épithètes. Eux aussi jouent un rôle d'association, souvent spatiale. «Passer», «rester» sont parfaits: tout ce qui passe est poétique. Ce qui reste aussi. On pourra préférer «demeurer». «Mourir» est évidemment indispensable. «Ouvrir», «fermer», «ravir» font toujours bien.

À présent, notre méthode de fabrication:

A – trouver un contexte quelconque, de préférence spatial. Cela n'est pas indispensable. Mais on peut remplacer l'Orient par, mettons, le faubourg (banlieue ferait trop social, trop précis pour être poétique. Faubourg a quelque chose d'intemporel et de modeste en même temps).

B – faire des lignes inégales, chacune contenant grosso modo une proposition.

C – Associer dans le désordre les mots recueillis ci-dessus, en ajoutant des termes neutres ici et là, quelques verbes, «clore», «recueillir», «monter», «descendre», et surtout «attendre».

D – lier le tout avec des (dérogation possible pour qui, quand ou dont, afin de varier).

Il ne reste plus qu'à lancer les machines:

RuesClore les fleurs de la mémoireQuand s'ouvrent des pluies doucesEn nous, et que l'intimeOù passent les vents noirsRecueille un peu de pleursEt les visages évanouisOù meurent des regardsDemeurer dans le cœur du faubourgParmi les enfants perdusLes souffrances mortesEt les amours raviesAller seul dans la nuitOù perle du silence

Ce poème a été rédigé absolument au hasard, sans douleur aucune, en deux minutes et trente secondes. On a là un produit tout à fait remarquable compte tenu des conditions de fabrication, sensible, vibrant, indiscernable du produit ordinaire. Certes, il y a peut-être encore un peu trop de clarté. On pourrait peaufiner, mais je n'ai pas voulu tricher. Remarquons au passage qu'on y retrouve le léger filigrane social qui agrémentait le poème de Patrick Tudoret, mais dans un contexte différent. On voit bien l'avantage de la formule: avec un matériel limité et très peu de fatigue, on peut produire une quantité quasi illimitée de textes. Il serait aisé d'informatiser la chose et de laisser faire l'ordinateur. Mais le public préférera sans doute les poèmes authentiquement écrits à la main par l'artiste. Avec notre méthode, ce dernier a les moyens de décupler sa production sans douleur. Et puis, si un jour il y a surproduction, on ira déverser les tonnes de poèmes invendus devant la Biblio thèque nationale.