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AMOUR ET PIZZA: EMMANUELLE BERNHEIM

Le vertige saisit parfois le lecteur devant les abysses que font béer sous ses yeux maints produits de l'industrie éditoriale, comme La Sur face de réparation de François de Cornière, ou Le Chasseur Zéro, de Pascale Roze, prix Goncourt 1996. Les Bovary modernes de l'écriture sont nourries à la lecture assidue des articles de Marie-Claire ou de Biba. Le Homais littéraire préfère logiquement le foot et la conversation de bistrot. Dans la prolifération actuelle de cette littérature molle, Emmanuelle Bernheim peut faire figure de chef de file. Les titres des ouvrages de cet auteur qui monte (prix Médicis 1993, trois romans repris en collection «Folio») témoignent de l'intensité heideggerienne de ses préoccupations: Un couple, ou Sa femme.

Gérard Genette a indiqué ce résumé possible de À la recherche du temps perdu: «Marcel devient écrivain.» C'est assez juste, mais on sent qu'il manque quelque chose. Si l'on appliquait la même méthode à Vendredi soir d'Emmanuelle Bernheim, cela donnerait: «Laure couche avec Frédéric à la veille d'emménager avec François.» Or, dans ce cas, on s'aperçoit que tout y est: la signification entière du livre tient miraculeusement dans ces onze mots (il est vrai que le volume n'en contient guère plus). Pourquoi ne pas publier ce type de romans sous cette forme condensée? Personne n'y perdrait rien. Un feuillet suffirait. Belle économie.

Mais Emmanuelle Bernheim est un écrivain, que diable! Le sens de son travail réside dans les détails. Par exemple, un code se cache sans doute dans le choix des prénoms masculins: Frédéric, François. Frédéric François. L'allusion musicale cryptée désigne l'artiste dont les airs constituent le fond le plus apte à entrer en harmonie avec les subtils accords égrenés par Emmanuelle Bernheim.

On découvre, dans Vendredi soir, des notations de cette puissance: «Il alluma une cigarette. Sa bouche ne se crispait pas sur le filtre, elle le serrait à peine. Laure remarqua, à droite, sur sa lèvre supérieure, une petite trace de nicotine. Sans doute avait-elle un goût amer.» On y trouve aussi des récits haletants:

Il releva le col de sa veste.Elle mit ses gants de laine.Il lui prit le bras.– Marchons.Ils marchèrent.

L'auteur fait preuve d'un sens aigu de l'observation: «Elle ne voyait rien que le visage de Frédéric qui grandissait lorsqu'il s'approchait du sien et rapetissait lorsqu'il s'en détachait.» Certaines questions métaphysiques nous bouleversent (il s'agit d'un chauffeur de taxi): «Son siège est recouvert d'une housse de billes de bois. Laissent-elles des marques sur sa peau?» Le suspens erotique est insoutenable. L'héroïne déshabille le héros et s'apprête à l'action. Une question essentielle l'arrête: «Par où commencer?»

Puis le récit s'emballe, la passion se déchaîne. Magnifiée par l'amour, après une bonne fellation sur préservatif, Laure s'abandonne à tous les excès, comme en témoigne cet épisode brûlant: à la pizzeria, on apporte les antipasti aux deux amants.

Laure lui tendit son assiette.

– Je veux de tout.

Alors ce récit austère et dépouillé, dédaigneux de la métaphore, s'élève jusqu'au symbole, dont les éléments sont fournis par la pizza brûlante comme la passion unissant Frédéric et Laure: «Le cuisinier enfournait deux pizzas, exactement pareilles, les leurs.» Enfin, culminante audace, la pizza devient emblème de la joie: «Avec en son milieu un anchois presque horizontal, sa pizza, telle une bonne grosse figure, paraissait lui sourire.»

Là, on regrette presque un manque d'ambition. Métaphysiquement parlant, il y aurait encore beaucoup à tirer de la pizza, ce grand thème moderne également traité par Marie Darrieussecq. Il faudrait interroger la tomate, fouiller le lardon. Espérons que dans son prochain ouvrage, Emmanuelle Bernheim creusera le sujet. Conseillons-lui la variété dite calzone, sans doute la plus riche de résonances quant à ses thèmes de prédilection.

Vous n'avez rien à dire. Rien à raconter, à part une histoire banale et inepte. Vous ne savez pas écrire, sinon sous la forme d'un plat compte rendu. Vous voulez être un écrivain? Rien de plus simple, rien de moins fatigant. Apprenez à faire résonner la platitude.

Mais comment?

L'alinéa! Écrivez, comme vous savez le faire, une phrase bête et creuse. Au lieu de poursuivre, allez à la ligne. Ecrivez une autre phrase bête et creuse. Tout à coup, ça vous prend une autre allure: ça vibre, c'est lourd de sens. Tout le blanc se charge d'intensité émotive, de non-dit furieusement significatif. Moins on en dit, plus on laisse supposer qu'on en a à dire. L'opération est tout bénéfice: d'un côté, on peut se targuer de ces qualités très françaises: sécheresse du style, laconisme de bon goût, concentration des effets; de l'autre (dans le blanc de l'alinéa), le sens accourt comme un seul homme à votre appel. Vendredi soir ne s'en prive pas: toute nouvelle phrase, ou presque, entraîne un nouveau paragraphe. Le tirage à la ligne répond aussi à une nécessité très concrète: son absence sidérale de matière oblige l'auteur à étirer au maximum le très peu dont elle dispose. On découvre, avec Emmanuelle Bernheim, ce mystérieux objet de l'espace littéraire: le livre constitué d'antimatière, particules de moins que rien dérivant dans le vide absolu.

Toutes les fins de ces romans se ressemblent: il faut en conclusion, avant le silence le plus définitif, placer le détail le plus oiseux, qui paraîtra ainsi richement symbolique tout en restant bien concret:

Elle se rendrait près de l'arbre et là, elle retrouverait Frédéric.

Peut-être.

Elle étendit ses jambes, ferma les yeux.

Et, du plat de la main, elle lissa sur ses cuisses sa jupe rouge.

Que faut-il penser de ce détail final? Rien, bien entendu. Il suffit amplement qu'il paraisse donner à penser.