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Il fallait bien meubler le vide de mes journées. Je n'allais pas rester devant la télévision. Sinon j'allais perdre la raison. Ce que je devais faire à présent s'est imposé spontanément. Aller aux origines de l'homme, de celui qui avait tué les sept jeunes filles. Là aussi, ce fut facile de tout trouver sur Internet. Si facile. Comme si tout ça n'attendait que moi. Ma nouvelle mission.
Il était né dans une de ces cliniques à la fois modernes et défraîchies de la grande banlieue. Des dizaines de milliers d'enfants avaient dû voir le jour ici depuis sa naissance. J'ai lu qu'il était de juin 62. Comme Frédéric. Même âge, même signe astrologique.
En contemplant la façade de la clinique, j'essayais d'imaginer la mère de l'homme, cette femme qui avait accouché ici dans la douleur – pas de péridurale, à cette époque –, et qui avait dû refuser de prendre l'enfant, de le toucher, de le voir, au moment même où il sortait d'elle. Elle avait dû quitter cet endroit seule, sans couffin, sans mari. Elle était passée par cette grande porte vitrée, elle était descendue là, par ces marches. Quel temps faisait-il ce jour-là ? Où était-elle allée ? Derrière elle, elle laissait un bébé qu'elle avait porté neuf mois. Un enfant qu'elle n'allait plus jamais revoir de sa vie. Savait-elle ce qu'il était devenu ? Ce qu'il avait fait ? J'avais lu qu'elle avait quitté la France, qu'elle vivait à l'autre bout du monde. Elle s'était mariée et elle avait eu d'autres enfants.
Et son père ? Connaissait-on seulement son nom ? Était-il possible de retrouver sa trace ? Et même si on le retrouvait, qui voudrait être le père d'un tueur en série ?
J'ai pensé que l'homme n'était pas laid. Il n'avait pas le faciès d'un tueur en série. On imagine toujours un tueur en série en créature hideuse, répugnante. Ses photos m'avaient frappée par leur normalité, leur banalité. Un homme. Un homme comme je pouvais en croiser cinquante par jour dans la rue, dans le métro. Un homme neutre. Un homme ni beau, ni laid. Un homme comme un autre. Mais un regard terrifiant de vide, d'anéantissement. Il avait les yeux bleus, comme Frédéric. Exactement du même bleu que ceux de Frédéric.
J'ai lu qu'il avait grandi dans une famille d'adoption. Une petite ville de banlieue, grise, triste, traversée d'une autoroute bruyante, encerclée d'usines et de centres commerciaux. C'est là qu'il était devenu un adolescent obstiné, taciturne.
C'est là aussi qu'il avait violé une femme pour la première fois, à dix-sept ans.
Je suis allée sur les lieux de son arrestation, une salle de cinéma pas loin de la rue Dambre. C'était ici qu'il était venu se cacher, sachant qu'il avait la police du pays à ses trousses. Depuis le meurtre de Rebecca, il s'était décoloré et bouclé les cheveux. Il avait pris une vingtaine de kilos. Je me suis demandé combien de fois avait-il vu le même film avant d'être arrêté. De quel film s'agissait-il ? Un film d'aventure ? Un polar ? Ou peut-être s'était-il endormi, convaincu d'être au chaud, en sécurité ? Au moment de son arrestation, j'ai lu qu'il n'avait pas résisté. Il avait suivi la police, les menottes aux mains, avec un sourire insolent.
Tandis que l'homme grandissait dans une famille d'accueil, les sept jeunes femmes qu'il allait tuer grandissaient elles aussi, chacune de leur côté. Des petites filles qui avaient déjà leurs goûts, leurs idées, leurs particularités, leurs différences. Des petites filles qui ne se connaissaient pas, mais dont les prénoms allaient se nouer pour l'éternité. Des sœurs de sang. S'étaient-elles déjà croisées dans leur vie ? Auraient-elles pu devenir amies ? Avaient-elles des choses en commun, à part la particularité effrayante d'être assassinées par le même homme ?
Leurs visages, à force de les contempler sur l'écran de mon ordinateur, m'étaient devenus familiers. J'aimais les yeux noirs d'Anna, le regard clair de Rebecca. J'aimais les boucles de Gisèle, le menton déterminé de Sabrina. Le cou gracile d'Adeline, les sourcils en accent circonflexe d'Olivia. Les taches de rousseur de Marie.
J'ai retrouvé un hebdomadaire à fort tirage qui avait publié un numéro spécial lors du procès. Les voilà toutes les sept, réunies sur papier glacé. Belles, jeunes, éclatantes de vie. En regardant ces photographies, prises au pied d'un sapin de Noël, sur la plage, dans une boîte de nuit, dans un téléphérique, à une fête d'anniversaire, personne ne pouvait imaginer que ces sept jeunes filles allaient bientôt mourir. Je me suis souvenue d'un film d'horreur des années 70, avec Gregory Peck et Lee Remick, où un homme qui va mourir pressent son décès sur des photos, sous forme d'un éclair blanc au-dessus de sa tête. Tous les gens photographiés qui avaient cet éclair au-dessus d'eux allaient mourir.
Je n'ai pas gardé de photographie d'Helena. Sur celles que j'ai brûlées peu après sa mort, je me suis demandé si, au-dessus de sa tête, se déployait l'ombre noire de mon cauchemar.