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Voici ce qui s’était passé:
Le cocher de d’Étioles, du haut de son siège, avait assisté à la scène qui venait de se dérouler: il avait parfaitement reconnu d’Assas montant dans le carrosse, et lorsque Crébillon lui jeta l’ordre de brûler le pavé, il comprit facilement qu’il s’agissait de soustraire, par une retraite rapide, ce jeune gentilhomme à une poursuite possible devant ce scandale occasionné sous les fenêtres du roi.
Il enleva donc vigoureusement ses bêtes et partit à fond de train, pendant que le poète, en quelques paroles brèves, expliquait succinctement la situation du chevalier au financier étonné.
Pendant ce temps le valet de Saint-Germain, Jean, avait rattrapé le carrosse et galopait à la portière en attendant les ordres qu’on pourrait lui donner.
La vue du valet, à qui il avait fait signe de suivre à tout hasard, fit surgir une idée dans la cervelle inventive du poète qui dit à d’Assas:
– Il est fort probable qu’on vous a vu monter dans ce carrosse et qu’on va se lancer à votre poursuite; passez-moi votre manteau et votre chapeau.
Assez étonné, d’Assas obéit néanmoins.
Crébillon se pencha alors à la portière et cria à Jean:
– Passe-moi ton manteau et ton chapeau et prends ceux-ci en échange.
L’échange eut lieu rapidement sans que le valet, pas plus que ne l’avait fait d’Assas, songeât à perdre de temps en demandant des explications intempestives.
Lorsque le chevalier se fut enveloppé dans le manteau du valet et que celui-ci eut à son tour endossé celui que le poète venait de lui passer, Crébillon dit:
– Voilà: nous allons profiter de ce que nous sommes sous ces arbres, nous allons descendre tous les deux et nous glisser d’arbre en arbre; pendant ce temps le carrosse continuera son chemin à petite allure. Si on nous poursuit, il est probable qu’on ne fera guère attention à nous et qu’on s’archarnera après le carrosse. Vous, monsieur d’Étioles, vous vous laisserez rattraper et si on vous demande des explications, vous direz que vous croyez que le fugitif poursuivi vous a dépassé et galope devant vous.
Puis, se penchant une fois encore à la portière, il dit à Jean:
– Cours devant. Si on te poursuit, laisse-toi faire et tâche de dire que le chevalier a pris la route de Paris. Si on te laisse tranquille, tu viendras nous rejoindre après à l’hôtellerie. Si on t’arrête, tu te réclameras de ton maître, qui te tirera de là.
Sans demander d’autres explications Jean avait piqué des deux, et on a pu voir qu’il avait joué son rôle avec succès et sans être inquiété.
Crébillon avait alors dit au cocher:
– Ralentis l’allure, sans arrêter.
Le cocher ayant obéi, Crébillon aussitôt avait sauté à terre, suivi de près par d’Assas, et bientôt tous les deux se perdirent sous les arbres des quinconces, pendant que le carrosse continuait sa route à une allure modérée, emportant d’Étioles bien décidé à agir en faveur de d’Assas et à lui rendre un service capital qui devait, pensait-il, le lui attacher sérieusement par les liens de la reconnaissance.
On a vu que d’Étioles, comme Jean, avait bien joué son rôle et pleinement réussi.
Pendant ce temps d’Assas et Crébillon, sans courir, ce qui eût pu attirer l’attention sur eux, marchait sous les arbres, d’un pas allongé.
Malheureusement, il leur fallait marcher droit devant eux, en sorte qu’en cas de poursuite ils devaient fatalement être aperçus.
C’était leur liberté et peut-être leur vie qu’ils jouaient sur un coup de dés, car de deux choses l’une, ou les poursuivants ne feraient pas attention à eux et chercheraient uniquement à rattraper le carrosse, et alors ils étaient sauvés; ou ils interpelleraient les deux soi-disant promeneurs, et alors ils étaient pris.
Dans ce dernier cas, ils avaient encore à choisir: ou se rendre, ou en découdre et se rebeller ouvertement, chose fort grave à l’époque et qui donnait fort à réfléchir à l’excellent Crébillon qui, néanmoins, était bien décidé à ne pas abandonner son jeune ami.
Les deux fugitifs n’avaient pas fait cent pas sous les arbres qu’ils entendirent derrière eux le galop d’une troupe.
– Les voilà sur notre piste! dit Crébillon, navré.
– Laissez donc, dit d’Assas, ils ne me tiennent pas encore! Et, tout en parlant, il s’assurait que la poignée de son épée était bien à la portée de sa main et que les deux pistolets étaient toujours à sa ceinture.
– Allez-vous donc résister? demanda Crébillon de plus en plus inquiet.
– Dame!… Vous pensez bien que je n’ai pas risqué de me rompre les os, en descendant de la terrasse du château, pour me laisser reprendre aussi stupidement… Non, mordieu, et puisqu’il le faut… eh bien, bataille!… Mais vous qui n’avez pas les mêmes motifs de craindre que moi, tirez au large pendant qu’il en est temps.
– J’entends bien; mais dites-moi: si j’étais à votre place et que vous fussiez à la mienne, me laisseriez-vous me débrouiller tout seul?
– Oh!… qu’allez-vous chercher là?… fit d’Assas assez embarrassé.
– Bon! vous voyez bien… Donc, je reste avec vous.
– Songez, dit d’Assas très ému, que je suis décidé à vendre chèrement ma vie… Partez, il en est temps encore.
– Bien! bien!… puisque vous êtes décidé, moi aussi, je le suis… on ne meurt qu’une fois, après tout… Et puis, qui sait, peut-être passeront-ils sans faire attention à nous?
– Ah! vous êtes un brave homme et un brave… Monsieur de Crébillon, c’est désormais, entre nous, à la vie, à la mort, répondit d’Assas en serrant énergiquement la main du poète, qui, pour cacher son émotion, bougonna:
– Des sornettes!… Ce que je fais pour vous, vous le feriez pour moi… alors?… Corbleu! si les cheveux blanchissent, le cœur est toujours jeune…
Cependant ils allongeaient le pas et le galop derrière eux se rapprochait de plus en plus.
En se retournant, ils virent les soldats qui les poursuivaient.
– Ils sont une vingtaine, dit d’Assas en souriant, ce sera dur.
Et tout en continuant d’avancer en s’abritant le plus possible derrière les troncs d’arbres, il tira son épée et prit un pistolet.
La troupe s’approchait de plus en plus.
Les soldats tenaient le milieu de la route; les deux fugitifs longeaient le mur d’une propriété qui devait être assez importante, à en juger par la longueur de ce mur; mais si les soldats, à découvert, étaient parfaitement visibles, eux, heureusement, sous les arbres, ne pouvaient pas être aperçus, et si, au lieu de ce diable de mur, il y avait eu là un fossé, en se couchant au fond ils auraient eu des chances de passer inaperçus.
Malheureusement il n’y avait rien à espérer et la troupe était maintenant à cinquante mètres derrière eux.
– Attention, murmura d’Assas, c’est le moment… ils vont nous voir!…
Ils se trouvaient à ce moment à deux pas d’une porte percée dans le mur de la propriété qu’ils longeaient. Or, comme ils arrivaient devant cette porte, elle s’ouvrit soudain et un jardinier, attiré sans doute par le bruit de cette cavalcade, montra dans l’entrebâillement se face curieuse.
Rapide comme l’éclair, Crébillon saisit d’Assas par le bras, le tira, repoussa le jardinier ahuri dans l’intérieur et referma vivement la porte.
Il était temps: quelques secondes plus tard la cavalcade passait à fond de train devant la porte, lancée à la poursuite du carrosse qui lui avait été signalé.
Pendant ce temps les deux fugitifs surveillaient de très près le jardinier dans la crainte qu’un cri poussé par lui n’attirât l’attention des soldats.
Mais le brave homme avait été trop saisi par la soudaineté de cette irruption, et en outre Crébillon avait achevé de l’anéantir en lui disant sur un ton menaçant:
– Si tu dis un mot, je te tue!
En sorte que, lorsqu’il retrouva ses esprits et l’usage de sa langue que la surprise et la terreur avaient collée à son palais, la troupe était déjà loin et tout danger était momentanément écarté.
Crébillon alors épongea son front ruisselant de sueur pendant que d’Assas remettait son épée au fourreau avec un calme parfait et comme si rien d’anormal ne s’était passé.
– Ouf! fit le poète en respirant à pleins poumons, il était temps!… Corbleu! j’aime mieux que la chose ait tourné ainsi, car je crois bien que vous alliez faire des bêtises… et moi aussi…
– Bêtises ou non, répondit d’Assas, j’étais bien décidé à ne pas me rendre.
– Je l’ai, pardieu! bien vu, répondit le poète qui ajouta: Mais voilà un homme dont la curiosité est arrivée juste à point pour nous tirer d’un bien mauvais pas.
– C’est parfaitement juste, dit le chevalier, et m’est avis que cela vaut bien une récompense.
Ce disant, d’Assas sortit sa bourse et la tendit au jardinier, en lui disant:
– Mon brave homme, prenez ceci et ne craignez rien: nous ne sommes pas des malfaiteurs.
Le premier mouvement du jardinier fut d’allonger la main pour prendre la bourse qu’on lui tendait et qui lui tirait l’œil.
Mais une réflexion vint sans doute arrêter ce premier mouvement, car il repoussa la bourse et dit d’un ton agressif:
– Je n’ai que faire de votre argent…
– Vous avez tort de refuser, mon ami, fit tranquillement le poète; cet argent que nous vous offrons n’est que la juste récompense du service que vous nous avez rendu en ouvrant cette porte si fort à propos.
– Je ne vous ai point rendu de service et n’ai point de récompense à accepter par conséquent… je ne vous connais point… vous vous êtes introduit ici par surprise et il pourrait vous en cuire… Vous ne savez pas où vous êtes… Allez-vous-en, c’est tout ce que je demande… je ne voudrais point perdre ma place pour vous… partez…
Le ton du jardinier était de plus en plus agressif et il élevait la voix, tout en essayant d’écarter les deux hommes placés devant la porte.
En entendant la réponse de ce farouche gardien, d’Assas, dont la patience n’était pas la qualité dominante, avait esquissé un geste de menace et ouvrait déjà la bouche pour le tancer vertement, lorsque Crébillon, le devançant, répondit avec son inaltérable douceur:
– Partir?… Mais nous ne demandons que cela!… Seulement, vous comprenez, nous avons des raisons particulières de couper au plus court… Il doit y avoir ici une autre sortie que celle-là… Conduisez-nous donc et vous serez débarrassé de notre présence.
– Ouais!… comme vous y allez!… Pensez-vous que je vais vous faire entrer dans la maison?… C’est pour le coup que je serais sûrement chassé!
D’Assas et Crébillon se trouvaient dans un jardin assez vaste et qui pouvait même passer pour un petit parc, tant il était habilement distribué et merveilleusement entretenu, et ils apercevaient au loin, à travers les arbres, un pavillon fort coquet, quoique de dimensions modestes.
Tout cela leur dénotait que le hasard les avait fait entrer dans la propriété de quelque riche seigneur.
Mais Crébillon réfléchissait et se disait que si son plan réussissait, si d’Étioles et le valet Jean jouaient bien leurs rôles respectifs, la troupe lancée à leur poursuite ne tarderait pas à repasser devant la petite porte pour regagner la route de Paris.
Sortir par là en ce moment, c’était s’exposer bénévolement à un danger auquel ils venaient d’échapper par miracle, et le poète, qui ne manquait pas de prudence, se souciait médiocrement d’aller se jeter étourdiment entre les jambes des chevaux de ceux qui les poursuivaient.
Non que le brave poète craignît quelque chose pour lui personnellement.
Ce n’était pas à lui qu’on en avait, il le savait pertinemment.
Mais il craignait par-dessus tout une rencontre qu’il estimait fâcheuse pour d’Assas qu’il voyait décidé aux pires extrémités plutôt que de se laisser reprendre.
Aussi tous ses efforts tendaient-ils à éviter à son jeune ami cette rencontre qui pouvait avoir des conséquences terribles pour tous les deux, car il était fermement résolu à ne pas abandonner le chevalier, quoi qu’il pût advenir.
Voilà pourquoi il discutait avec le jardinier en poursuivant un double but qui était soit d’obtenir le passage libre par un chemin qui le mettait hors de la route suivie par les soldats, soit de gagner du temps sur place jusqu’à ce que la troupe ayant repassé, ils pussent sortir sans risques sur ses derrières.
Voilà pourquoi aussi, devinant l’énervement de d’Assas, il lui avait fait signe de le laisser arranger seul cette affaire et de contenir son impatience.
Aussi ce fut avec le même calme et la même urbanité qu’il répondit:
– Je vois bien que nous sommes ici chez un riche seigneur et même ce petit parc est admirablement entretenu… Si c’est là votre ouvrage, je vous en félicite… Mais nous sommes gens de qualité, mon brave homme, et si riche que soit votre maître, il ne refusera pas, j’en suis sûr, de venir en aide à deux honnêtes gentilshommes.
– Mon maître est plus puissant encore qu’il n’est riche… on ne le dérange pas ainsi… d’ailleurs il est absent… et c’est fort heureux pour vous, car il n’est point de ces seigneurs qui peuvent tendre la main à ceux qui, comme vous, évitent avec tant de soin les soldats du roi…
– Drôle!… éclata d’Assas, va dire à ton maître, si puissant qu’il soit, que deux gentilshommes désirent avoir l’honneur de l’entretenir un instant.
– Si vous saviez chez qui vous êtes, mon gentilhomme, je vous jure que vous ne demanderiez pas à voir le maître de cette maison et que vous fuiriez séance tenante.
– Ah çà! où sommes-nous donc ici?… demanda d’Assas en examinant attentivement les lieux.
– Vous êtes chez… tenez, partez, messieurs, partez vite, c’est ce que vous avez de mieux à faire… Allez-vous-en, ou, morbleu! j’appelle et nous verrons bien alors si…
– Ah çà! Gaspard, qu’y a-t-il donc?… Après qui en avez-vous ainsi?…
Ces deux questions, venant interrompre le fidèle jardinier au moment où il allait s’emporter à son tour, paraissaient venir d’une allée proche et, bien qu’on ne pût voir encore – car c’était une voix féminine qui venait de se faire entendre – qui les avait proférées, le jardinier ôta précipitamment son large chapeau et dit avec respect:
– Madame!…
Au même instant, au tournant de l’allée, apparut une femme d’une incomparable beauté rehaussée savamment par un somptueux déshabillé de soie rose, enrichi de merveilleuses dentelles. Elle s’approchait avec une majestueuse lenteur, juchée sur les hauts talons rouges de mignons souliers de satin rose, et s’appuyant nonchalamment sur une magnifique canne à pomme d’or sertie de brillants et enguirlandée d’un flot de rubans roses comme sa toilette.
C’était là, sous ces arbres, une apparition de charme et de beauté, d’une grâce et d’une poésie qui eussent inspiré un peintre génial.
Pourtant, cette suave et vaporeuse apparition produisit sur d’Assas l’effet d’une Méduse.
Il saisit la main de Crébillon, et, la lui serrant nerveusement, il laissa tomber un nom qui produisit une violente impression sur le poète, car il marmotta entre haut et bas, en coulant un regard de côté sur le jardinier figé dans sa pose respectueuse:
– Ah! diable… je commence à croire que Gaspard, puisque Gaspard il y a, avait raison… Nous aurions mieux fait de l’écouter et de tirer au large… quitte à en découdre avec messieurs de la maréchaussée!…
Cependant la femme s’approchait et répétait sa question d’une voix grave et douce:
– Qu’y a-t-il donc?…
Mais alors elle se trouva en face des deux intrus: elle devint pâle comme une morte et s’arrêta pétrifiée, s’appuyant des deux mains sur la haute canne, en proie à une émotion tellement violente que ses jambes chancelaient et qu’il sembla à Crébillon qu’elle allait défaillir.
Et cette femme, c’était la comtesse du Barry!
Ce parc miniature, ce pavillon coquet, c’était la petite maison du roi.
La fatalité avait voulu que d’Assas, poursuivi par les soldats du roi, sur l’ordre direct du roi sans aucun doute, trouvât un abri momentané dans la galante retraite du roi et se trouva ainsi pris au moment précis où il se croyait hors d’atteinte et face à face avec celle qu’il considérait comme une mortelle ennemie et qui sans doute allait le livrer.
Que faire en cette occurrence?… Se résigner.
C’est ce que faisait d’Assas, le désespoir dans l’âme, car pour lui la comtesse était une femme malgré tout, et l’idée ne lui venait même pas d’user de violences envers un être faible.
Le trouble visible de la comtesse ne leur échappa point. Il sembla même à Crébillon, qui l’étudiait plus attentivement et plus froidement que d’Assas, qu’elle avait les yeux rouges comme si elle avait pleuré.
Seul le jardinier, Gaspard, ne remarqua rien et, uniquement préoccupé de dégager sa responsabilité à la question qui lui était posée par celle qui, pour le moment, était pour lui la maîtresse de ces lieux, il répondit avec volubilité et avec une profusion de détails sur l’intrusion de ces deux étrangers qui refusaient de se retirer et émettaient la prétention de voir et de parler au maître de céans.
Le récit détaillé du serviteur donna à la comtesse le temps de se ressaisir.
Elle n’avait d’ailleurs, de tout ce fatras d’explications, retenu qu’une chose: c’est que le chevalier paraissait fuir et s’était momentanément réfugié dans ce jardin.
Mais comment se trouvait-il libre au moment même où, grâce à la scène qu’elle avait habilement jouée la veille au roi, elle était sûre que celui-ci avait dû donner l’ordre de faire transférer le prisonnier à la Bastille?
Comment se trouvait-il là, chez elle, devant elle, poursuivi, à ce qu’elle avait pu comprendre, mais, somme toute, libre pour le moment?
Telles étaient les questions qu’elle se posait sans pouvoir les résoudre.
Le jardinier avait achevé son récit et attendait respectueusement les ordres de sa maîtresse.
Les deux intrus n’avaient pas dit un mot, fait un geste.
Eux aussi attendaient évidemment la décision qu’allait prendre la jeune femme, pour régler leur attitude.
La comtesse se décida et dit avec douceur:
– C’est bien, Gaspard, vous avez fait votre devoir, je suis contente de vous… vous pouvez vous retirer… et puisque ces messieurs désiraient parler au maître de céans, en son absence, ils voudront peut-être bien me dire à moi ce qu’ils avaient à dire… Allez!…
Le jardinier se courba en deux et se retira à reculons en murmurant un:
– Madame est trop bonne!…
Juliette attendit qu’il se fût complètement éloigné et, lorsqu’elle se fut assurée qu’il avait disparu, elle se tourna vers les deux hommes qui attendaient toujours, et contempla longuement d’Assas sans paraître remarquer son compagnon et sans dire un mot.
Instinctivement d’Assas avait pris une pose hautaine, et les bras croisés sur la poitrine, l’œil fixé sur son ennemie, une moue dédaigneuse aux lèvres, il semblait dire:
– Qu’attendez-vous pour me livrer?…
Crébillon, lui, était en apparence parfaitement calme et froid; seulement ses petits yeux, où pétillaient une lueur malicieuse, ne perdaient pas de vue les traits fatigués et décomposés de la jeune femme, et se reportaient de temps en temps avec une pointe d’ironie moqueuse sur son jeune compagnon.
Et le poète, qui était un profond observateur et dont l’esprit inquiet était toujours en éveil, se disait intérieurement avec une satisfaction manifeste:
– Voilà donc l’ennemie mortelle de cette pauvre Jeanne et de ce joli garçon… Mordieu; la splendide créature! et si j’avais seulement vingt ans de moins, je donnerais beaucoup pour être regardé par elle comme elle regarde en ce moment ce grand dadais de chevalier qui me fait l’effet, en amour, de ne voir pas plus loin que le bout de son nez… Ah! les jeunes gens d’aujourd’hui!… nous valions mieux que cela de mon temps… Enfin, cette cruelle ennemie ne nous a pas encore livrés… c’est étrange!… et même, Dieu me damne! elle a évité de prononcer le nom du chevalier devant le farouche Gaspard qui nous a rendu un fieffé service… Que la peste l’étrangle… est-ce que?…
Cependant la comtesse, d’une voix que l’émotion faisait trembler, disait à d’Assas:
– Vous?… Vous?… Ici!…
Et Crébillon aux aguets trouvait que, pour une farouche ennemie, cette simple exclamation était poussée avec une étrange douceur.
– Vous êtes donc libre?… reprenait la comtesse.
Et Crébillon, à part lui, songeait:
– Ouais!… elle dit cela comme elle dirait: «Que je suis donc heureuse de vous voir libre enfin!…» Étrange!… étrange!…
– Comment êtes-vous libre? continuait la comtesse, alors que je sais que, ce matin même, le roi a ordonné que vous fussiez transféré à la Bastille?
– Vous savez cela, vous, madame?… demanda sèchement d’Assas. Pour être si bien renseignée, sans doute êtes-vous pour quelque chose dans cet ordre donné par le roi?
Juliette rougit.
Crébillon remarqua cette rougeur et se mit à tousser violemment, en coulant un regard de travers sur d’Assas et en grommelant:
– La peste soit du maladroit qui ne voit rien!…
– Comment êtes-vous ici? demanda encore Juliette. Avant que d’Assas eût répondu un mot, Crébillon s’avança avec une grâce galante, le jarret tendu, et dit en s’inclinant profondément:
– Souffrez, madame, puisque mon ami, M. le chevalier d’Assas, n’ose le faire, que je vous présente moi-même M. Prosper Jolyot de Crébillon, humble nourrisson des Muses à qui des esprits, évidemment égarés par une trop bienveillante indulgence, veulent bien reconnaître quelque talent.
Le poète, nous l’avons dit déjà, ne payait pas de mine.
De son côté, Juliette avait eu le temps de se façonner au grand air d’alors en se frottant journellement à des personnages d’une politesse raffinée, servie d’ailleurs en cela par des dispositions naturelles et des dons de premier ordre.
Devant cette présentation incorrecte faite sur un ton emphatique et en termes théâtraux, elle laissa tomber sur le poète un regard de dédain écrasant, qui eût intimidé tout autre que notre brave ivrogne.
Celui-ci, sans paraître rien remarquer, avec une aisance souriante, continua imperturbablement:
– Vous nous faisiez, je crois, l’honneur de nous demander comment nous nous trouvions ainsi chez vous, madame?… M. d’Assas, évidemment subjugué par la splendeur de vos charmes, restant bouche bée, muet d’admiration devant vous, permettez à un homme de mon âge, un ami dévoué, madame, de vous donner l’explication que vous êtes en droit d’attendre de nous.
Tout en s’adressant à la jeune femme, Crébillon décochait à l’adresse de d’Assas un coup d’œil suppliant comme pour le prier de se taire et de le laisser faire.
Celui-ci comprit du reste parfaitement la signification de ce coup d’œil, et comme il lui répugnait souverainement de s’expliquer avec la comtesse, ce fut avec une satisfaction visible qu’il laissa son nouvel ami se charger de ce soin.
La jeune femme, de son côté, voyant que le chevalier paraissait décidé à s’opiniâtrer dans une prudente réserve à son égard, mais désirant néanmoins être fixée, se décidait à répondre à ce personnage qui lui paraissait quelque peu ridicule, mais qui, du moins, à ses yeux, avait l’avantage de paraître disposé à raconter ce qu’il savait et qui l’intéressait, elle, au plus haut point:
– Parlez donc, monsieur, je vous écoute.
– M. d’Assas, reprit Crébillon, a l’heur d’être sinon de vos amis, du moins connu de vous. Vous saviez, madame, qu’il était incarcéré au château puisque vous disiez tout à l’heure que le roi avait donné, ce matin même, l’ordre de le faire transférer à la Bastille. Mais saviez-vous pourquoi il était arrêté et quel crime il avait commis?
– Non, monsieur, j’ignore ce détail.
– Sachez donc, madame, que ce brave garçon a eu la malencontreuse idée d’aller trouver le roi pour lui rendre un service signalé… Or les grands, vous le savez, ou vous ne le savez pas, madame, n’aiment pas qu’on leur rendre certain service quand ils ne l’ont pas demandé… Notre bien-aimé souverain a octroyé au chevalier, ici présent, la récompense que méritait son intempestive intervention… en le faisant arrêter séance tenante.
Mais quand on a l’âge de M. d’Assas et son physique, les quatre murs d’une cellule n’ont rien de bien attrayant et l’on songe obstinément à se soustraire à une réclusion contraire à l’hygiène… C’est ce qu’il a fait et, à défaut d’autre moyen, le chevalier s’est tranquillement laissé choir de la terrasse du château.
– Du haut de la terrasse?… Quelle folie!… vous pouviez vous tuer.
– Je crois bien, madame, songez donc… Quatre-vingts et quelques pieds de hauteur…
– Ah! mon Dieu!…
– C’est effrayant, fit narquoisement Crébillon; il est vrai que monsieur était suspendu à une sorte d’engin inconnu… mais si fragile… que vraiment c’est miracle qu’il ne se soit pas rompu les os!…
– Vous avez fait cela?… interrogea Juliette haletante.
– Comme j’ai l’honneur de vous le dire… Bref, monsieur s’est tiré de là sain et sauf, et j’ai eu l’avantage de lui offrir l’hospitalité en une modeste hôtellerie où je suis descendu…
Mais, madame, le croiriez-vous?… le lendemain matin, c’est-à-dire ce matin même, à une heure où l’alarme devait être donnée au château et où certainement on devait le rechercher de tous côtés, M. d’Assas a commis une folie autrement téméraire.
– Qu’avez-vous donc fait encore? demanda la comtesse en joignant les mains avec angoisse.
– Figurez-vous que monsieur prétendait avoir une explication à demander à un gentilhomme du roi… un certain comte du Barry, je crois…
Juliette tressaillit et regarda attentivement tour à tour d’Assas toujours muet et impassible et Crébillon toujours souriant et satisfait comme si l’intérêt évident que montrait la jeune femme s’adressait à lui.
– Or, savez-vous en quoi consistait cette soi-disant explication?… Je vous le donne en mille, madame… Ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas… Monsieur que voici, de la propre main que voilà, a tout bellement administré à ce… comte du Barry… décidément c’est bien ainsi qu’il s’appelle… la plus belle bastonnade que j’ai vue appliquer de ma vie…
– La bastonnade?… au comte? Oh!…
– Oui, madame, et si magistralement appliquée que ce comte en est resté sur le carreau en assez piteux état, je crois bien…
– Malheureux!… Qu’avez-vous fait?…
– Ah! ces jeunes gens!… quels imprudents!… Mais le plus beau, c’est que cette correction a été administrée sous les fenêtres du roi… à une heure où la place fourmillait de gentilshommes et de seigneurs se rendant au lever du roi…
– Ah! mon Dieu!… mon Dieu!…
– Je vois ce que vous voulez dire, madame, fit narquoisement Crébillon, quelle honte pour ce pauvre comte du Barry!… Mais, ma foi… il paraît qu’il ne l’avait pas volé… car croiriez-vous que ce comte… un gentilhomme, fi!… avait voulu bellement occire monsieur par un traîtreux assassinat!…
– Oh!!…
– C’est indigne d’un gentilhomme, n’est-ce pas, madame? et vous pensez comme moi que cette bastonnade était bien méritée?…
Malheureusement, ce scandale sous les fenêtres du roi avait attiré l’attention des gens du château, en sorte que la troupe se lança incontinent à la poursuite de ce jeune téméraire qui eût été infailliblement repris si votre jardinier Gaspard, attiré par la curiosité, n’avait ouvert la petite porte que voici et si votre très humble valet n’en avait profité pour s’introduire illicitement dans votre propriété… ce dont je vous prie d’agréer nos très humbles excuses…
– Malheureux!… malheureux enfant!… répéta Juliette qui s’adressait toujours à d’Assas.
– Maintenant, madame, reprit Crébillon avec une gravité qui contrastait étrangement avec le ton railleur et léger qu’il avait eu jusque-là, sur mon honneur, M. d’Assas n’a pas commis d’autre crime que celui d’avoir voulu rendre service à son roi, en se sacrifiant lui-même. Vous pouvez le sauver comme vous pouvez le perdre, d’un mot, et tenez… entendez-vous?… voici les soldats qui le cherchent et qui reviennent; dans quelques secondes ils seront ici; ouvrez cette porte, dites un mot, faites un signe, et il est repris… et cette fois ce n’est plus la Bastille qui l’attend, c’est le bourreau… des mains duquel on ne revient pas vivant… Décidez, madame…
Juliette écouta et entendit, frémissante, le sol qui tremblait sous les sabots sonores de chevaux lancés à toute allure.
Et le galop se rapprochait de plus en plus, et d’Assas, toujours muet et impassible, attendait comme s’il se fût agi d’un autre que de lui, et Crébillon dardait des yeux flamboyants sur la jeune femme qui se demandait avec angoisse ce qu’elle allait faire… si elle allait écouter les conseils de son cœur qui lui criait de sauver celui qu’elle aimait, ou de sa haine qui sournoisement lui suggérait l’idée féroce d’ouvrir cette porte et d’appeler… cependant qu’à son cerveau endolori résonnaient encore les paroles du poète:
– Cette fois, c’est le bourreau!…
Et la galopade se rapprochait toujours et bientôt passa comme une trombe devant la porte, qui resta close, et se perdit au loin.
Alors un soupir gonfla la poitrine atrocement contractée de la jeune femme, et deux larmes, deux perles brûlantes, glissèrent lentement sur ses joues fatiguées.
Et quand le bruit des chevaux se fut complètement éteint, Crébillon, devant d’Assas qui regardait la comtesse avec des yeux où se lisait une stupéfaction immense, Crébillon s’approcha de la jeune femme, saisit sa main et, la baisant avec respect, il dit avec émotion et une douceur touchante chez ce railleur sempiternel:
– Vous êtes un brave cœur, mon enfant… Croyez-en un vieux barbon qui pourrait être votre père… Vous n’êtes pas faite pour le rôle qu’on vous fait jouer ici… Fuyez, mon enfant… s’il en est temps encore… réalisez ce que vous possédez… partez dans quelque coin ignoré… au pays où vous êtes née… vivez modestement mais honnêtement… vous trouverez là le bonheur et l’estime des honnêtes gens, ce qui vaut mieux, croyez-moi, que la vie que vous rêvez et pour laquelle vous n’êtes pas faite…
Sans répondre, car elle était trop émue, Juliette se dirigea vers la porte, l’ouvrit toute grande et dit dans un sanglot:
– Je crois que plus rien ne vous menace… partez… et que Dieu vous garde!…
Et d’un geste douloureux elle montrait la route libre, tandis que ses yeux brillants de larmes contenues se fixaient comme ceux d’un chien aimant sur ceux de d’Assas qui, très ému lui-même, ne trouvant pas un mot de consolation ou de remerciement devant cette douleur si visible, devant cette abnégation si indéniable, se découvrit vivement et s’inclina profondément.
Alors le poète prit son jeune ami par le bras, et faisant à la jeune femme un geste d’adieu énigmatique, il entraîna d’Assas pendant que, sur le seuil de la porte, donnant enfin un libre cours à ses larmes trop longtemps contenues, la comtesse les regardait tristement s’éloigner, serrant dans sa main crispée quelque chose que Crébillon venait d’y glisser sans qu’elle s’en fût même aperçue.