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– Je vous apporte des nouvelles de Jeanne!
Tel fut le premier mot du visiteur.
Et l’effet que ce mot produisit sur le chevalier fut prodigieux. D’Assas qui voulait mourir l’instant d’avant, d’Assas qui s’était étendu sur sa triste couchette pour chercher un moyen de se tuer, d’Assas qui était plongé dans ce désespoir d’amour qui est à coup sûr le plus redoutable des désespoirs, d’Assas bondit, les yeux étincelants, et, de ses mains tremblantes, saisit les mains de l’étrange personnage. Il voulut l’interroger, prononcer quelques mots, et n’y parvint pas.
– Calmez-vous, mon enfant, dit M. Jacques en jetant sur le jeune homme un regard de sombre satisfaction. Les nouvelles que je vous apporte ne sont d’ailleurs pas aussi importantes que vous pouvez vous l’imaginer…
– Ah! monsieur, murmura le chevalier avec ferveur, qui que vous soyez et quoi que vous ayez à me dire, je vous bénis!… Parlez, parlez, je vous en supplie… qu’avez-vous à m’apprendre?…
M. Jacques garda un instant le silence, tandis que d’Assas l’examinait avec une angoisse grandissante.
– Vous l’aimez donc bien? demanda-t-il brusquement.
– Je l’adore! fit le chevalier avec cette charmante naïveté des vrais amoureux qui éprouvent le besoin de raconter leur passion à tout l’univers. Je l’adore, monsieur! Je donnerais ma vie pour la revoir, ne fût-ce que quelques instants…
M. Jacques poussa un soupir.
Qui sait si cet effrayant personnage qui disposait d’une puissance occulte capable d’ébranler le monde n’enviait pas à ce moment ce pauvre prisonnier!
C’est que sa puissance, à lui, était faite de ténèbres! C’est que le cachot rayonnait de la jeunesse et de l’amour de son prisonnier!
Si ce sentiment pénétra jusqu’à l’âme obscure de M. Jacques comme un rayon de soleil peut pénétrer au fond d’un souterrain noir, humide et chargé de miasmes délétères, ce rayon s’effaça aussitôt, ce sentiment disparut sans retour.
– Ainsi, reprit le visiteur, vous voudriez la revoir?
– Je vous l’ai dit: que je puisse une fois encore éblouir mon regard de cette adorable vision… et que je meurs ensuite!…
– Il ne s’agit pas de mourir! Vous êtes jeune, vous avez de longues années à vivre, l’amour et peut-être la richesse et la puissance vous attendent. Si la richesse et le pouvoir ne vous charment pas, l’amour du moins peut faire de votre vie un long délice. Je vous apporte le moyen de la revoir, non pas pour une minute ou un instant comme vous le demandez, mais de la revoir tous les jours, de l’aimer… d’en être aimé peut-être! Non pas pour mourir à ses pieds, mais pour y vivre en l’adorant… en vous enivrant de ses baisers…
D’Assas joignit les mains, et, haletant, murmura:
– Vous me rendez fou, monsieur!… ou plutôt… vous vous jouez de mon désespoir!…
– Jeune homme, fit M. Jacques avec une sorte de sévérité, je ne suis pas de ceux qui jouent avec un cœur d’homme…
– Vous savez pourtant que je suis prisonnier! Vous savez, vous devez savoir qu’on ne sort pas de la Bastille lorsque c’est le caprice du roi qui vous y jette!
M. Jacques, sans répondre, se fouilla et lui tendit un papier. Le chevalier le lut et bondit.
Ce papier, c’était un ordre de mise en liberté immédiate!…
D’Assas poussa ce rauque mugissement qui éclate dans la gorge de l’homme lorsque la joie est trop puissante pour se faire jour tout à coup. Il tendit vaguement les bras à ce sauveur inconnu qui venait d’entrer dans sa prison, lui apportant le double rayon vital de l’amour et de la liberté.
Mais alors, il pâlit soudain… il lui sembla que la figure de ce sauveur prenait subitement de formidables proportions, que, du haut de cette joie imprévue, il était précipité tout à coup dans un abîme de désespoir plus profond… que la porte entr’ouverte de son cachot se refermait à tout jamais!…
En effet, M. Jacques avait repris le papier, l’avait plié, l’avait froidement remis dans sa poche, et il avait dit:
– Maintenant, mon cher ami, asseyez-vous et causons!…
Le chevalier, alors, regarda avec attention cet homme qui lui parlait ainsi, avec une ironie menaçante qu’il démêla aisément, si voilée qu’elle fût sous une froide et glaciale politesse.
M. Jacques paraissait environ cinquante ans. Il était de taille moyenne. Son visage eût semblé insignifiant de modestie bourgeoise à quiconque ne l’eût pas étudié avec la double vue de la philosophie humaine. Son regard, d’habitude terne et presque toujours voilé, par les paupières baissées, lançait parfois des éclairs contenus. Ses mains étaient fort belles… on eût dit des mains de prélat. Lorsqu’il était seul et qu’il ne se surveillait pas, il y avait dans ses attitudes une sorte de majesté dédaigneuse, un orgueil tranquille et puissant, un dédain d’homme très supérieur au reste de l’humanité. Cet homme-là devait sans doute se jouer de la gloire des monarques, déchaîner à son gré des guerres sanglantes, et, d’un signe, faire régner la paix sur le monde.
Tout cela, d’Assas ne le comprit pas, mais il le sentit confusément.
Il comprit du moins qu’il se trouvait en présence de quelque chose d’effrayant, d’inconnu, qui pouvait être excessif de force et de pouvoir.
Et comme il était brave, il éprouva non pas l’effroi qu’on avait peut-être voulu lui inspirer, mais cette sorte de joie sourde qui s’empare de l’homme jeune, chevaleresque et hardi, lorsqu’il se trouve devant la bataille.
– Qui êtes-vous, monsieur? demanda-t-il.
– Je m’appelle M. Jacques, dit lentement le visiteur; je suis un paisible bourgeois, allié lointain de la famille Poisson… si lointain d’ailleurs que je crois cette parenté parfaitement ignorée de mes cousins. Quoi qu’il en soit, j’ai pu voir de près Jeanne qui se trouve être ma nièce; sa beauté m’a intéressé; je crois qu’elle n’est pas heureuse et je cherche le moyen d’assurer son bonheur. Voilà qui je suis, jeune homme. Ces explications vous suffisent-elles?
– Non! répondit d’Assas froidement; car elles n’expliquent rien. Et surtout, elles ne me disent pas comment vous, bourgeois modeste, avez pu obtenir du roi ce qu’un ministre obtiendrait difficilement, c’est-à-dire un ordre de mise en liberté immédiate.
– Nous sommes bien près de nous entendre, mon cher enfant. Car vous êtes doué d’une rare intelligence et l’intelligence facilite les transactions. Donc vous ne croyez pas à mon invention du bourgeois?
– Non, monsieur, dit d’Assas qui se sentait gagné par un indéfinissable malaise.
– Et vous avez raison. Je vois que je suis obligé de parler net et franc.
– C’est le meilleur, monsieur.
– Et le plus court, jeune homme. Avez-vous entendu parler du cardinal Fleury?
– L’éducateur du roi? Certes!
– Eh bien! je suis son successeur, ou pour mieux dire son continuateur.
– C’est donc à un homme d’église que j’ai l’honneur de parler?
– Oui, monsieur: à un homme d’église! répondit M. Jacques. Et cette fois, il y eut un tel accent de vérité profonde dans sa voix, une telle majesté dans son attitude que d’Assas, un instant hésitant, s’inclina profondément.
M. Jacques reprit alors son masque de modestie et poursuivit:
– Je n’occupe pas le rang élevé et la haute situation que remplissait si noblement Monseigneur Fleury. Je n’en serais pas digne. Mais ce qui est sûr, c’est que je suis animé de la même foi profonde que mon illustre prédécesseur: je ne fais d’ailleurs que me conformer rigoureusement à la tradition qu’il m’a transmise; et si j’ai résolu de demeurer toujours dans la coulisse et de ne jamais me mêler des affaires de l’État, je n’en ai pas moins conquis une précieuse influence sur l’esprit du roi en ce qui concerne la direction de sa vie privée… Comprenez-moi bien, monsieur. En maintenant le roi de France dans la voie des vertus domestiques, je crois rendre au royaume un signalé service… Ce n’est pas seulement sur les champs de bataille ou dans les conseils de ministres qu’on peut utilement servir son pays. Mon rôle est modeste, l’histoire ne l’enregistrera pas, mais, en sauvant Louis XV des tentations de l’amour, n’est-il pas vrai que j’épargne à la France bien des misères et peut-être bien des catastrophes?
– Vous avez raison, monsieur, dit le chevalier avec un respect qu’il ne songea pas à dissimuler. Vous faites là de bonne et profonde politique. Un roi désordonné, vicieux, c’est le malheur d’un royaume, ce sont les folles dépenses, ce sont les levées d’impôts, ce sont les émeutes, ce sont les guerres pour conquérir l’or nécessaire à satisfaire les insatiables maîtresses qui…
Le chevalier s’arrêta soudain, livide et frissonnant.
– Oh! murmura-t-il. Et elle! elle! elle qu’il aime!… Oui! le roi l’aime!… Malheureuse!…
M. Jacques saisit la main de d’Assas et dit sourdement:
– Vous venez de prononcer de terribles paroles, jeune homme! C’est de Jeanne-Antoinette Poisson que vous parlez, n’est-ce pas? De celle que vous aimez!… Eh bien, oui! le roi l’aime! Et c’est ce qui m’amène ici!… Écoutez-moi!…
D’Assas passa sur son front ses mains tremblantes. Cet amour du roi, il l’avait presque oublié!… qu’allait-il apprendre?
– Le roi, reprit M. Jacques, s’est épris de cette belle enfant…
– Mais elle est mariée, maintenant! s’écria d’Assas. Son mari…
– Elle n’aime pas son mari! Elle ne l’aimera jamais! Comment cet ange de beauté pourrait-il aimer ce monstre de hideur qu’est M. Henri Le Normant d’Étioles?…
– Oui! oui! murmura ardemment le chevalier, vous avez raison… elle ne peut aimer cet homme… mais alors! ajouta-t-il avec une plainte déchirante… elle aime le roi!…
– Pas encore! dit M. Jacques.
D’Assas était pantelant. Il ne pouvait plus douter maintenant de la loyauté absolue de l’homme qui lui parlait. L’accumulation des détails exacts correspondant à tout ce qu’il savait eût suffi pour lui enlever ses derniers doutes.
Mais comme il souffrait, le pauvre enfant! Sous la main de fer de cet homme, sous cette parole habile à le faire passer brusquement par tous les degrés de l’espérance et du désespoir, son cœur se tordait en d’affreuses angoisses.
M. Jacques ne le perdait pas de vue un instant.
– Mme d’Étioles, reprit-il, n’aime pas encore le roi. Mais elle ne tardera pas à l’aimer…
– Oh! rugit d’Assas.
– Est-ce improbable? Je la connais. Je l’ai étudiée. C’est un cœur d’or. Elle ignore tout de la vie. Elle exècre son mari. Le roi est encore jeune, encore beau, et surtout auréolé de son élégance, de son prestige royal. Comment voulez-vous que cette pauvre enfant ne succombe pas bientôt?…
– Oui! oh! oui!… Ah! que je souffre!…
– Il ne faut pas que cela soit! Pour le repos de la France et surtout pour le repos de cette pauvre reine qui a déjà tant souffert, à laquelle je suis, moi, profondément dévoué, il ne faut pas que Louis commette cette nouvelle faute! Il ne faut pas que la misérable duchesse de Châteauroux, qui a tant fait pleurer la reine, qui a mis le royaume à deux doigts de sa perte, soit remplacée par une nouvelle maîtresse d’autant plus redoutable qu’elle serait plus jeune et plus belle!…
D’Assas étouffa un sanglot que M. Jacques recueillit avec une joie soigneusement dissimulée sous un masque de pitié profonde.
– Vous me plaignez? fit le chevalier.
– De tout mon cœur. Qui ne vous plaindrait? Si jeune et si sincère dans votre amour!
– Mais, reprit tout à coup d’Assas, qui vous a donné l’idée…
– De venir vous trouver? interrompit M. Jacques. C’est elle-même! C’est Jeanne!
– Elle! s’exclama le chevalier dans un cri de joie délirante.
– Vous comprenez bien que mon premier soin a été de la faire surveiller, de savoir ce qu’elle dit, ce qu’elle pense. Or, depuis quelques jours, et surtout la veille de son mariage, elle n’a parlé que d’un chevalier d’Assas qu’elle cherchait à revoir.
Le jeune homme palpitait et murmurait extasié:
– Elle a parlé de moi! Elle s’est souvenue de moi…
– Je me suis informé. J’ai appris que ce chevalier d’Assas était à la Bastille pour une faute inconnue. J’ai habilement interrogé le roi. Il m’a dit qu’il ne tenait nullement à garder en prison ce d’Assas auquel il avait voulu simplement donner une leçon. J’ai fait agir tous mes amis, et notamment le comte du Barry que vous avez blessé, paraît-il, mais qui ne vous en a pas gardé rancune. Bref, j’ai obtenu votre élargissement et me voici!…
– Vous voici! répéta machinalement le chevalier. Mais… que… voulez-vous donc de moi?
– Quoi! Vous ne le comprenez pas?
– Excusez-moi… j’ai la tête perdue… parlez clairement, je vous en supplie.
– C’est bien simple, dit M. Jacques. Je crois fortement que Jeanne aimera le roi à bref délai. Mais je crois non moins fortement que prudente, intelligente comme elle est, elle ne se lancera dans cette aventure que par désœuvrement de cœur. Si ce cœur est pris, Jeanne est trop fière pour sacrifier un amour véritable à la vanité d’être la maîtresse du roi… Voulez-vous être cet amour? Voulez-vous devenir l’infranchissable obstacle qui se dressera entre Jeanne et Louis XV?
– C’est sur moi que vous avez compté pour ce rôle! s’écria d’Assas en frémissant.
– J’avoue que la chose est dangereuse, dit doucement M. Jacques. Pour être aimé à jamais… pour sauver du déshonneur et du désespoir celle que vous adorez… il faudra lutter contre la puissance royale… risquer d’être brisé… pulvérisé!… Je comprends votre hésitation! Si amoureux que vous soyez… vous êtes jeune et vous tenez à la vie… Dans la première effervescence de votre amour, vous vous dites prêt à mourir pour revoir un instant la femme aimée… puis vous songez aux dangers que vous allez courir… C’est tout naturel, je ne vous en blâme pas… et vous réfléchissez qu’après tout, la vie vaut bien le sacrifice d’une passionnette de jeunesse… je le comprends… Mais je vois à regret que Dieu m’abandonne… que j’avais en vain compté sur votre vaillance… Allons, c’en est fait! La pauvre reine pleurera encore, Louis XV ne trouvera aucun hardi chevalier sur sa route… et Jeanne sera déshonorée!… Adieu, monsieur!…
– Arrêtez, par le Ciel…
D’Assas s’élança entre la porte et M. Jacques.
Il avait écouté avec une indicible terreur les dernières paroles de cet homme. Il se représenta Jeanne dans les bras de Louis XV… Tout! oui, tout plutôt que de voir s’accomplir la sinistre prophétie!
– Que faut-il faire? demanda-t-il haletant, brisé, vaincu.
– Rien, dit M. Jacques. Rien que ce que je vous ai dit: sauver Jeanne! parce que sauver Jeanne, ce sera sauver la reine d’une nouvelle douleur, le roi d’une passion dangereuse, et le royaume de nouvelles tristesses!…
– Ah! s’écria d’Assas en se courbant, vous êtes vraiment un homme de Dieu! Pardonnez-moi, j’ai soupçonné… j’ai redouté un instant quelque marché…
– Devant lequel se fût révoltée votre conscience! Je vous comprends, mon enfant, dit M. Jacques avec mélancolie. Mais, vous le voyez, pas de marché. La clarté, la limpidité. Il s’agit d’un poste d’honneur…
– Oui, oui! Dussé-je y mourir!…
– Eh bien, mon enfant, attendez-moi. Je vais faire remplir les formalités nécessaires. Dans une demi-heure, vous serez libre.
– Libre! libre!… la liberté! murmura d’Assas extasié.
– Et l’amour, dit M. Jacques qui sortit aussitôt, laissant le chevalier en proie à mille sentiments contradictoires, à mille conjectures qui se heurtaient dans sa tête.
M. Jacques se rendit aussitôt dans l’appartement du gouverneur de la Bastille, toujours accompagné du porte-clefs… Ce gouverneur s’appelait Louis, marquis de Machault.
C’était celui-là même qui devait être garde des sceaux un peu plus tard.
C’était un homme retors, adroit courtisan, diplomate redouté, pour le moment en disgrâce dans ce poste de gouverneur d’une prison d’État où il s’ennuyait à mourir, et que lui avait voulu la malice de Mme de Châteauroux, alors toute-puissante. L’année précédente, le marquis de Machault, retour d’une ambassade à Berlin, s’était permis de dire que le grand Frédéric appelait Cotillon III la maîtresse de Louis XV. Mme de Châteauroux se plaignit au roi.
– Que voulez-vous que j’en fasse? demanda Louis XV.
– Envoyez-le à la Bastille, Sire!…
– Diable, ma chère! Si je mets mes gentilshommes en prison pour si peu…
– Mais, Sire, fit la duchesse en se mordant les lèvres, car elle voyait déjà son pouvoir lui échapper, qui vous parle d’emprisonner M. de Machault? Nommez-le gouverneur de votre Bastille, il n’aura rien à dire et sera tout de même embastillé!
Le roi se mit à rire, et signa séance tenante la nomination de M. de Machault qui la reçut en pestant fort, mais qu’en habile courtisan, il dut accepter avec grands remerciements. Il se vengea en passant son temps de captivité, comme il disait, à tourner des quatrains contre Mme de Châteauroux.
La puissante maîtresse du roi avait fini par perdre tout crédit; comme nous l’avons dit, elle avait été, à la lettre, chassée honteusement depuis deux mois. Mais Machault, oublié, continuait à gouverner la Bastille et commençait à se demander avec inquiétude s’il était destiné à mourir dans ses murs comme un prisonnier.
Lorsque M. Jacques se présenta devant lui, le gouverneur, qui n’avait cessé de l’examiner pendant la précédente entrevue avec du Barry, le reçut avec une froideur glaciale.
– Eh bien, monsieur… Jacques, je crois?
– Oui, monsieur le gouverneur… M. Jacques!
– Eh bien, vous avez vu votre homme? Vous êtes content? Adieu, donc! Vous pouvez vous retirer.
– Pardon, monsieur le gouverneur, c’est que… fit humblement M. Jacques.
– Qu’y a-t-il encore? Je vous préviens que je suis pressé.
– Soit. Veuillez donc, s’il vous plaît, me remettre M. le chevalier d’Assas que j’emmène.
Le gouverneur bondit, non pas tant de la surprise que lui causait cette nouvelle, que du ton d’autorité qu’avait pris soudain M. Jacques.
– Ah! çà!… vous devenez fou!… Je vous assure que nous avons des cabanons ici, qui…
– Lisez! fit impérieusement M. Jacques.
Le marquis de Machault saisit le papier que lui tendait M. Jacques, et le parcourut d’un coup d’œil.
– C’est un ordre d’élargissement tout à fait en règle, dit-il au bout d’un instant. Diable, mon cher monsieur… Jacques, vous êtes puissant… Car voilà un papier que peu de personnes pourraient arracher à Sa Majesté… On sait assez que le roi déteste la manie qu’ont certaines gens de vouloir sortir de la Bastille… témoin moi qui y suis encore… Peste! mes compliments… Au fait! qui sait si, grâce à vous, je ne pourrais pas, moi aussi, gagner ma liberté?… Monsieur Jacques, je ne vous laisserai pas sortir, à moins que vous ne me promettiez votre protection!
M. Jacques s’inclina sans répondre.
Quant au gouverneur, il parlait, comme on dit, pour parler, et examinait l’étrange visiteur avec plus d’attention que jamais.
– J’y suis! fit-il tout à coup, d’une voix changée.
– Où êtes-vous? demanda ironiquement M. Jacques.
– Je me demandais où je vous avais vu, et je viens de trouver!
– Ah! ah! dit M. Jacques en dissimulant un tressaillement.
– Oui… c’est bien cela! Je vous ai vu à Berlin… pendant mon ambassade auprès de l’illustre Frédéric, roi de Prusse!
M. Jacques ne fit pas un geste. Mais tout doucement, d’un mouvement imperceptible, il tourna en dehors le chaton d’une énorme bague qu’il portait à l’index de la main droite.
– Savez-vous que vous êtes diantrement changé! continuait M. de Machault. Je vous trouve ici en pauvre petit bourgeois très humble… Vous étiez là-bas un grand seigneur ayant rang à la cour et salué très bas par les plus puissants… Ah çà! monsieur Jacques, c’est bien vous, n’est-ce pas, que j’ai vu à Berlin?…
– C’est possible, dit M. Jacques d’une voix blanche, j’ai beaucoup voyagé. Mais il ne s’agit pas de moi, monsieur le gouverneur. Il s’agit de ce pauvre prisonnier. L’ordre est en règle, vous l’avez dit vous-même.
– Parfaitement en règle, trop en règle!
– Alors, je puis emmener le chevalier d’Assas?
– C’est grave. Vous comprenez, moi je ne demande pas mieux. Mais il se passe parfois des choses si bizarres! Supposez un instant, – tout arrive! – que la signature du roi et celle de M. Berryer soient fausses…
– Il y a les cachets, dit M. Jacques sans nullement paraître offensé.
– Oui, je sais bien, il y a les cachets! Mais si on a pu imiter la royale signature, on a pu tout aussi bien pénétrer dans les bureaux… c’est si facile!… On prend un cachet, on timbre… et le tour est joué!…
– Tout cela est en effet possible, dit M. Jacques sans un frémissement. Et alors, que comptez-vous faire?
– Deux choses, mon cher monsieur Jacques! fit M. de Machault qui, en même temps, appuya sur un bouton correspondant à un timbre extérieur.
Presque aussitôt, M. Jacques entendit des pas nombreux de soldats qui s’arrêtaient dans l’antichambre. Mais il demeura impassible. À peine si une légère pâleur apparut sur son visage que le gouverneur ne quittait pas des yeux.
– Voyons les deux choses, dit paisiblement le mystérieux personnage.
– D’abord, il faut que je m’assure que cet ordre de mise en liberté n’est pas faux!
– Combien de temps vous faut-il pour cela?…
– Trois jours.
– C’est trop, monsieur le gouverneur. Il me faut mon prisonnier séance tenante.
Le marquis de Machault demeura stupéfait. Il croyait avoir écrasé son homme sous cette formidable accusation de faux, à peine voilée par de prétendues nécessités de service.
– Il paie d’audace! pensa-t-il. Assommons-le!…
Et il reprit:
– Quant à la deuxième chose…
– Ah! oui… voyons la deuxième chose…
– C’est de vous faire jeter, vous, honnête et digne bourgeois, dans mon cachot le plus secret, le plus infranchissable… jusqu’à ce que…
– Jusqu’à quand? voyons! fit M. Jacques avec un calme terrible.
– Jusqu’à ce que je sache comment un papier de cette importance, concernant un prisonnier d’État, peut se trouver dans les mains d’un espion de la Prusse!
En même temps, le gouverneur se dirigea vivement vers la porte pour faire entrer les soldats qu’il avait appelés. Mais, plus prompt que la foudre, M. Jacques s’était jeté entre le gouverneur et cette porte!
D’une voix basse, ardente, emplie d’une sorte de majesté puissante, il gronda:
– À genoux! Et demande pardon!…
Et, d’un geste d’une indicible dignité, il tendit sa main, à l’index de laquelle étincelait le large chaton d’une bague monstrueuse.
Le marquis fixa sur les signes mystérieux tracés sur ce chaton des regards hébétés. Puis, ce regard, avec une terreur insensée, remonta jusqu’au visage flamboyant de l’homme… et alors, il fut pris d’un tremblement convulsif, et s’abattit sur les genoux en balbutiant:
– Le général!… Le chef suprême de la Compagnie de Jésus!…
– Ô Père! Ô mon Père! pardon, pardon! murmura le marquis de Machault.
– Silence! dit le Père, et relevez-vous!
Le gouverneur obéit en toute hâte.
– Voyez, dit le général des Jésuites, voyez, mon enfant, où m’a conduit votre obstination… vous m’avez forcé de me révéler à vous…
– Ah! Monseigneur, qui aurait pu supposer… prévoir…
– Songez qu’une indiscrétion de votre part pourrait avoir de funestes conséquences. Le roi de France déteste notre saint ordre, vous le savez! S’il me savait en France… à Paris! qui sait s’il ne me ferait pas jeter dans quelque prison d’État… dont vous ne seriez pas le gouverneur, mon cher fils!
– Ah! maudit soupçon que j’ai eu! Jamais je ne me pardonnerai!…
En même temps, Machault considérait l’illustre visiteur avec une sorte d’effroi mêlé de respect et de vénération.
– Oui, dit le Père, mais moi, je vous pardonne… Au contraire, votre promptitude, votre sagacité me révèlent en vous des qualités que j’ignorais et que j’utiliserai… Voyons, mon fils, quel rang occupez-vous dans la partie laïque de l’ordre?…
– Le septième, Monseigneur. Votre haute bienveillance a bien voulu me faire passer du huitième au septième, voici trois ans.
– Bien, à partir d’aujourd’hui, vous passez au cinquième rang, franchissant ainsi le sixième. Vous vous ferez initier à vos charges, devoirs et droits nouveaux par M. de Bernis…
– Quoi! ce petit poète!…
– Troisième rang, mon fils!…
Le marquis de Machault s’inclina profondément.
– C’est un homme profond et qui vous étonnera quelque jour. C’est en tout cas votre supérieur. Je lui donnerai mes instructions, et vous serez initié à votre nouvelle dignité.
– Comment vous remercier, Monseigneur!…
– En servant notre ordre, en tenant scrupuleusement le serment que vous avez fait en y entrant de vous dévouer à lui corps et âme et d’obéir sans discussion, perinde ac cadaver… comme un cadavre sans volonté!
– Je suis prêt à vivre et à mourir ad majorem Dei gloriam!
– C’est bien, mon fils… je vous connais, je vous suis des yeux…
– Je suis confus de vos hautes bontés, Monseigneur…
– N’en parlons plus. Vous recevrez des instructions sur quelque besogne qui doit s’accomplir à Paris. Quant au présent, j’ai un ordre rigoureux à vous donner.
– Je suis prêt, Monseigneur.
– Très bien. Voici l’ordre: oubliez à l’instant même quel personnage se trouve en votre présence, et oubliez-le de telle sorte que jamais personne, pas même vous, ne se doute à qui vous avez parlé…
À peine le général eût-il donné cet ordre que le gouverneur de la Bastille reprit en une seconde son air de lassitude ennuyée, de hautaine protection et d’impertinence vis-à-vis du petit bourgeois qu’était M. Jacques.
M. Jacques avait tourné en dedans le chaton de sa bague; la redoutable vision du chef suprême des Jésuites disparut, et il n’y eut plus là que l’humble M. Jacques.
Le marquis de Machault alla alors ouvrir lui-même la porte: l’antichambre était pleine de soldats que commandait un officier.
– Faites enregistrer cet ordre de mise en liberté, dit-il d’une voix nonchalante à une sorte de commis. Il concerne monsieur… voyons… M. le chevalier d’Assas… Veuillez, ajouta-t-il en s’adressant à l’officier, veuillez m’amener le n° 214: le roi fait grâce!
Dix minutes plus tard, le chevalier d’Assas paraissait devant le gouverneur et, toutes formalités étant remplies, sortait de la Bastille.
Le pont-levis une fois franchi, le chevalier, tout pâle de cette liberté imprévue, respira à grands traits en murmurant:
– Mordieu, que c’est bon! que Paris est beau! qu’il fait bon vivre!…
Et se tournant vers M. Jacques qui le regardait en souriant:
– Que puis-je faire pour vous remercier?
– Être heureux! répondit M. Jacques.
Aussitôt, il s’éloigna, laissant le chevalier ivre de bonheur et de liberté, un peu étourdi de l’étrangeté de ce personnage. Lorsqu’il revint au sens de la situation, d’Assas voulut rejoindre M. Jacques; mais déjà celui ci avait disparu au détour de l’une des étroites ruelles qui avoisinaient la Bastille et formaient autour du sombre monument un réseau à mailles serrées…