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La situation ainsi posée, – le chevalier et Jeanne dans le pavillon de droite, du Barry attendant le moment d’agir, le roi se dirigeant en toute hâte à minuit vers la petite maison des quinconces, où se trouve Juliette, et l’ombre de M. Jacques dominant cet ensemble d’intrigues bien de ce temps, – nous prierons le lecteur de vouloir bien revenir un instant à Paris, dans la matinée même de ce jour où ces divers événements s’accomplissaient à Versailles.
Vers dix heures du matin, donc, un gentilhomme arrêta son carrosse devant l’hôtellerie des Trois-Dauphins.
Étant descendu de voiture, ce gentilhomme pénétra dans l’hôtellerie et demanda à parler à M. le chevalier d’Assas.
Au nom du chevalier qu’elle entendit, la belle Claudine accourut pour répondre elle-même.
– M. le chevalier n’est pas ici, dit-elle au gentilhomme, non sans quelque tristesse.
– C’est-à-dire qu’il est absent?… et qu’il va rentrer?…
– Absent, oui!… quant à rentrer, je ne le crois pas!
Et la belle Claudine poussa un soupir.
Le gentilhomme avait tressailli. Il interrogea l’hôtesse du regard.
– Voilà, fit Claudine: il y a quelques jours un jeune seigneur est venu et est resté longtemps enfermé avec M. le chevalier. Puis ils sont montés à cheval tous les deux et sont partis. Depuis, je ne l’ai pas revu. Le lendemain, une sorte de valet est arrivé ici, a payé les dépenses du chevalier de sa part, a pris son portemanteau et a disparu sans rien dire…
Le gentilhomme ne témoigna ni surprise ni ennui de cette absence du chevalier. Il remercia, salua, sortit et remonta dans son carrosse en disant:
– À l’hôtel!…
La voiture partit au grand trot d’un magnifique attelage qui, sur son passage, excitait l’admiration générale. Et le carrosse lui-même avait seigneuriale allure, avec ses glaces à travers lesquelles on voyait les coussins et le capitonnage de soie mordoré, avec son gigantesque cocher et ses deux valets de pied à somptueuse livrée.
Le gentilhomme portait un fastueux costume. Les plumes de son chapeau, l’étoffe de son habit, le satin broché du gilet à grandes basques, la garde de son épée, précieusement sculptée, les boucles d’or de ses souliers à hauts talons rouges, les dentelles de son jabot et de ses manches, tout cet ensemble donnait l’impression d’une élégance extraordinaire.
Et pourtant, il n’avait nullement la tournure d’un petit-maître.
Mais ce qui, surtout, frappait la vue des passants dans ce magnifique seigneur, c’étaient les pierreries qui flamboyaient sur lui, les trois rubis énormes qui fixaient son jabot, les diamants fabuleux de ses bagues…
C’était une étincelante vision qui laissait derrière elle un long sillage d’admiration presque inquiète de gens qui, à voix basse, avec une sorte de crainte, murmuraient:
– Le comte de Saint-Germain!…
En effet cet homme qui venait de s’enquérir du chevalier d’Assas, c’était le comte de Saint-Germain.
Nul n’eût pu dire s’il s’intéressait vraiment au pauvre officier, et de quel genre était cet intérêt, s’il existait.
Car nul ne lisait dans la pensée de cet homme qui lisait dans celle de tout le monde.
En quelques instants, le carrosse atteignit la place Louis XV et s’arrêta à l’angle nord de cette place, devant un hôtel de grand style. Les valets sautèrent de leur place et ouvrirent la portière.
Deux minutes plus tard, le comte de Saint-Germain pénétrait dans un salon d’un luxe étrange par les meubles, par les tentures et par les œuvres d’art, mais dont le principal ornement, aux yeux des curieux bien rares qui étaient admis à y pénétrer, était une vitrine renfermant une collection de monstrueuses émeraudes, de perles phénoménales, de diamants, de saphirs, d’opales et de rubis à faire rêver que l’on se trouvait transporté dans quelque palais oriental, aux portes du Guzarate…
Pour un observateur attentif, le comte eût alors perdu ce masque d’impassibilité qu’il avait gardé jusque là.
Un pli soucieux, pour un instant, barra son large front plein d’audace et de volonté…
Il appuya deux fois sur un timbre d’or dont le bouton était constitué par une perle grosse comme une noisette.
Une jeune femme de chambre parut bientôt.
– Madame est-elle chez elle? demanda le comte.
– Oui, Monseigneur.
– Allez lui demander si elle veut bien me recevoir…
Quelques minutes se passèrent pendant lesquelles Saint-Germain demeura immobile à la même place.
– Madame attend Monseigneur, fit la soubrette en reparaissant.
Le comte, alors, traversa une série de pièces d’une rare somptuosité, dont chacune constituait un musée spécial.
Dans l’une, des statues à profusion; dans une galerie, des tableaux de maîtres anciens, de toutes les écoles; dans une autre, des pièces d’orfèvrerie précieuses par le travail plus encore que par la matière…
Il parvint à une sorte de salon oriental où, à demi couchée sur des divans, une femme d’une merveilleuse beauté, âgée au plus de vingt-deux ans, se leva vivement dès qu’il entra…
– Je ne vous dérange pas, ma chère Eva? fit le comte avec une profonde tendresse.
– Vous, me déranger, mon cher seigneur!… Vous qui êtes mon rayon de lumière, vous dont la présence me fait vivre et palpiter, vous dont l’absence me plonge dans un morne ennui, comme la fleur qui se penche et se dessèche lorsque le soleil se cache!… Pourquoi me dites-vous de ces choses?…
– Chère enfant!… Oui, j’ai tort… J’ai éprouvé votre amour, et je devrais savoir qu’ici du moins, je suis toujours le bien venu…
– Ô Georges! Georges! murmura la jeune femme. Oui, je vous aime, et je ne serai vraiment heureuse que lorsque nous quitterons ce pays où vous êtes si peu à moi… Me restez-vous au moins pour quelques heures aujourd’hui?
– Hélas! chère Eva… je venais au contraire vous prévenir que, selon toutes mes prévisions, je vais être obligé de m’absenter toute la journée et peut-être deux ou trois jours… peut-être plus…
Eva baissa la tête et deux larmes plus belles et plus précieuses que les diamants du comte perlèrent à ses grands cils.
Le comte la saisit dans ses bras.
– Console-toi, mon enfant, dit-il, je m’arrangerai pour que tu ne souffres pas de mon absence…
Il la tint ainsi étroitement enlacée pendant quelques minutes.
La jeune femme palpitait.
Presque soudainement, ces violentes palpitations de son cœur cessèrent et furent remplacées par un mouvement rythmique à peine sensible.
Puis ses yeux se fermèrent, se rouvrirent, parurent lutter contre le sommeil, et se refermèrent tout à fait.
En même temps, cette pose de charmant abandon qu’elle avait dans les bras de Saint-Germain se transformait en une pose raidie; ses bras, son cou, sa tête, sa taille parurent se pétrifier et s’immobiliser dans une attitude de statue.
Le comte, alors, desserra lentement ses bras.
Eva demeura exactement dans la position où elle se trouvait.
Saint-Germain exécuta devant son visage quelques mouvements lents des deux mains.
Alors ce mouvement léger et rythmique du sein de la jeune femme s’arrêta lui-même, les paupières s’entrouvrirent, et les yeux apparurent convulsés… elle ne bougeait plus…
– Dormez-vous? demanda Saint-Germain d’une voix changée, non pas dure, mais cette fois dépourvue de tendresse et pleine de forte autorité.
– Oui, maître, répondit la jeune femme.
– Bien. Faites attention. Écoutez-moi et tendez toutes les forces de votre vision… Connaissez-vous le chevalier d’Assas?…
– Non, maître… je ne l’ai jamais vu…
– Peu importe. Suivez-moi… je sors de l’hôtel, je suis dans la rue Saint-Honoré… je m’arrête devant le couvent des Jacobins, vous me suivez, n’est-ce pas?
– Oui… nous avons déjà fait ce chemin une fois…
– Très bien. Devant le couvent, il y a une hôtellerie… J’y entre… Suivez-moi toujours… je monte l’escalier qui commence dans la salle commune… j’entre dans la troisième chambre du corridor à droite… êtes-vous dans la chambre?
– Oui, maître!…
– C’est la chambre du chevalier d’Assas. Il n’y est pas. La chambre est vide. Remontez jusqu’à ce matin; vous me comprenez, n’est-ce pas? Remontez le cours du temps… Que voyez-vous ce matin?…
– L’hôtesse qui va et vient dans la chambre et la range…
– Bien, mon enfant… Remontez plus haut encore… à la nuit dernière…
– Personne dans la chambre… fit Eva sans effort.
– Plus haut… hier… rien?… avant-hier… rien?… remontez toujours jusqu’à ce que vous aperceviez dans la chambre deux jeunes seigneurs…
Eva, cette fois, parut faire un violent effort.
Les yeux se convulsèrent davantage, son front se plissa, mais le reste du corps demeura dans son immobilité cataleptique.
– Je les vois! fit-elle tout à coup.
– Pouvez-vous deviner lequel des deux est le chevalier d’Assas?…
– Oui, répondit sans effort la dormeuse; l’autre vient de le nommer ainsi…
– Donc, vous voyez maintenant le chevalier d’Assas? Vous le connaissez?
– Oui, maître… Je le vois et je l’entends… je les vois tous deux… ils boivent du vin d’Espagne… l’autre cherche à entraîner le chevalier à Versailles… d’Assas est triste et joyeux… il remercie… il croit que cet homme est son ami… ils descendent tous deux… ils montent à cheval… voici Versailles… ils arrivent à une petite maison située sous les quinconces à droite du grand château… l’ami s’en va… le chevalier reste…
– Arrêtez-vous, dit Saint-Germain avec une visible satisfaction. Vous tâcherez de savoir qui est dans cette maison… mais d’abord reposez-vous… asseyez-vous sur ces divans…
La jeune femme obéit, c’est-à-dire qu’elle se laissa tomber sur le divan.
Alors une abondante sueur coula sur son front que Saint-Germain essuya doucement avec son mouchoir.
Sa raideur cataleptique persistait.
Saint-Germain détourna son regard, demeura quelques instants pensif, puis alla se jeter lui-même sur un canapé à l’autre extrémité de la pièce.
Le repos dura une grande heure au bout de laquelle Saint-Germain revint à Eva et lui prit les mains.
Un frémissement agita la jeune femme.
– Êtes-vous prête à entrer dans la maison? dit alors le magnétiseur. Entrez, mon enfant, il le faut…
– J’y suis, dit Eva. Il y a des femmes, des servantes… une seule maîtresse…
– La connaissez-vous?…
– Oui, maître. Vous me l’avez montrée en m’ordonnant de ne pas l’oublier: c’est Mme d’Étioles.
– J’en étais sûr! fit sourdement Saint-Germain. Et je comprends tout, maintenant… Mon enfant, continua-t-il, suivez le chevalier pendant les jours qui suivent, et dites-moi s’il entre dans cette maison…
Il y eut un long silence pendant lequel la dormeuse chercha à répondre à cette question.
– Il n’est pas entré, dit-elle enfin.
– Bien. Où est-il, maintenant?
– Dans une petite maison, non loin des Réservoirs…
– Indiquez-moi cette maison plus précisément.
– Dans la ruelle qui débouche en face des Réservoirs, une des premières maisons, il y a une porte en chêne plein, avec des clous de fer… un judas… attendez, au-dessus du judas, il y a une petite croix, et au milieu de la croix un J creusé dans le bois.
– Cela suffit, dit Saint-Germain en tressaillant. Je sais maintenant à qui est cette maison. Et vous dites que le chevalier est là dans cette maison?…
– Il y a une cour derrière; au fond un pavillon; le chevalier est dans celui de gauche; il est joyeux et inquiet, il est triste et gai; il relit un billet… Oui, je vous entends… ce qu’il y a sur ce billet?… attendez… je ne peux pas lire… j’y suis!… Il y a que le chevalier doit se rendre à dix heures ce soir à la maison du quinconce, et qu’il la verra sortir… et qu’il doit la conduire dans le pavillon à droite…
– Y a-t-il d’autres personnes, dans le pavillon de droite? demanda Saint-Germain.
– Un valet seulement.
– Et dans les autres pavillons? regardez bien…
– Dans celui du fond, personne!… Dans celui de droite, un homme et une femme… vous me les avez désignés sous le nom de comte et comtesse du Barry.
– Ah! ah! fit Saint-Germain en tressaillant. Cela devient limpide. Entendez-vous ce qu’ils disent?…
– Ils ne se disent rien…
– Alors, mon enfant, je suis obligé de vous demander un gros effort…
La dormeuse se raidit encore davantage.
Saint-Germain étreignit ses mains dans les siennes et reprit:
– Écoutez ce que chacun d’eux se raconte à lui-même…
Eva, pendant près d’une demi-heure, parut faire un prodigieux effort. Haletant, la sueur au front, penché sur elle, Saint-Germain ne la perdait pas de vue et continuait à serrer ses mains.
– Je ne peux pas! murmura la dormeuse en râlant.
– Il le faut! ordonna durement Saint-Germain. Allons! Encore un effort… écoutez… entendez-vous?…
– J’entends! fit Eva dans un souffle.
– Bien, mon enfant, très bien… Vous êtes admirable…
Une expression de fierté et d’indicible bonheur se répandit sur le visage convulsé de la dormeuse.
– Maître! dit-elle, j’entends! J’entends très bien…
– Écoutez ce que la femme se dit…
– Elle se dit qu’elle sera souveraine à la cour de France… et que dès qu’elle pourra… elle fera arrêter un M. Jacques… et le comte du Barry… elle les voit à la Bastille… elle sourit… Maintenant, elle voit le roi… maintenant, elle voit le chevalier d’Assas… elle ne veut pas qu’il meure, elle veut le sauver… maintenant, elle voit Mme d’Étioles…
– Assez, mon enfant… Écoutez du Barry… que se dit-il?…
– Des choses remplies de désespoir et de haine surtout…
– De la haine?… Contre qui?…
– Contre le roi… contre Jacques, contre vous, mon cher seigneur!… Oh! le misérable!… prenez garde!…
– Ensuite, mon enfant!…
– De la haine, toujours! Contre la femme qui est près de lui… contre Mme d’Étioles… contre le chevalier… il va le tuer, il prépare le meurtre, il cherche l’heure favorable… il le tuera dans l’entrée du pavillon lorsque le chevalier sortira… il ne sait pas encore comment il le tuera…
– Assez, mon enfant! dit Saint-Germain à bout de forces lui-même. Ne regardez plus, n’écoutez plus. Revenez à moi…
Un sourire radieux transfigura le visage de la dormeuse.
– Écoutez-moi, reprit le magnétiseur. Pendant toute mon absence, je vous défends la tristesse, vous m’entendez bien? Vous songerez que je vais bientôt revenir, que je pense à vous, et vous serez heureuse… je le veux… Maintenant, dormez en paix, mon enfant… Vous vous réveillerez dans deux heures…
La raideur cataleptique disparut alors presque soudainement.
Saint-Germain fit quelques passes sur le front d’Eva qui, allongée sur le divan, prostrée par une extrême fatigue, parut passer sans secousse du sommeil magnétique à un souriant et heureux sommeil naturel.
Alors le comte de Saint-Germain déposa un long baiser sur le front de la jeune femme qui, sous ce baiser, tressaillit…
Puis il passa dans sa chambre, se défit rapidement du costume qu’il portait, se dépouilla de tous ses bijoux et revêtit un vêtement de bourgeois modeste, d’une couleur neutre.
Seulement, sous ce vêtement, il avait revêtu une cotte de mailles, – un de ces chefs-d’œuvre des armuriers de Milan dont les mailles légères, serrées comme celles d’un tissu de lin, pouvaient arrêter une balle et émoussaient la pointe des poignards. Alors, il appela un domestique et lui dit quelques mots.
Moins de cinq minutes plus tard, le valet revint en disant:
– La voiture de monsieur le comte est prête.
Saint-Germain descendit et, dans la cour de l’hôtel même, monta dans une berline d’aspect très modeste, mais attelée à un cheval qui avait toutes les qualités apparentes d’un trotteur de premier ordre.
– Vous arrêterez aux premières maisons de Versailles, dit-il au cocher. Et vous me réveillerez.
La voiture s’ébranla aussitôt.
Le comte de Saint-Germain s’étendit sur les coussins et murmura:
– Je vais dormir jusqu’à Versailles. C’est plus qu’il ne m’en faut pour me reposer de cette rude séance…
Dix secondes plus tard, il dormait profondément, tandis que la berline roulait dans la section de la route de Versailles au grand trot de son cheval…