38758.fb2 La sorci?re de Portobello - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 34

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Andréa McCain, actrice

« L’autre jour, tu as parlé de Gaïa, qui s’est créée elle-même et a eu un enfant sans avoir besoin d’un homme. Tu as dit, avec raison, que la Grande Mère avait finalement cédé la place aux dieux masculins. Mais tu as oublié Héra, une des descendantes de ta déesse favorite.

« Héra compte davantage, parce qu’elle est plus pragmatique. Elle gouverne les cieux et la terre, les saisons de l’année et les tempêtes. D’après ces mêmes Grecs que tu as cités, la Voie lactée que nous voyons dans les cieux est composée du lait qui a giclé de son sein. Un beau sein, soit dit en passant, parce que le tout-puissant Zeus a changé de forme et s’est transformé en oiseau, simplement pour pouvoir l’embrasser sans être rejeté. »

Nous déambulions dans un grand magasin de Knightsbridge. J’avais téléphoné pour dire que j’aimerais bavarder un peu, et elle m’avait invitée à faire les soldes d’hiver – il aurait été beaucoup plus sympathique de prendre un thé ensemble, ou d’aller déjeuner dans un restaurant tranquille.

« Ton fils risque de se perdre dans cette foule.

— Ne t’inquiète pas. Continue ton récit.

— Héra a découvert la ruse, et elle a obligé Zeus à l’épouser. Mais, aussitôt après la cérémonie, le grand roi de l’Olympe a repris sa vie de play-boy, séduisant toutes les déesses ou humaines qui passaient devant lui. Héra est restée fidèle : plutôt que de faire des reproches à son mari, elle disait que c’était aux femmes de mieux se comporter.

— N’est-ce pas ce que nous faisons toutes ? »

Je ne savais pas où elle voulait en venir, alors j’ai continué comme si je n’avais pas entendu :

« Et puis elle a décidé de lui rendre la monnaie de sa pièce, de se trouver un dieu ou un homme et de le mettre dans son lit. Ne pourrions-nous pas nous arrêter un peu et prendre un café ? »

Mais Athéna venait d’entrer dans une boutique de lingerie.

« C’est joli ? m’a-t-elle demandé, montrant un ensemble provocant, petite culotte et soutien-gorge en maille couleur peau.

— Très. Quand tu le porteras, quelqu’un le verra-t-il ?

— Bien sûr. Me prends-tu pour une sainte ? Mais reprends ce que tu disais à propos d’Héra.

— Zeus a été effrayé par son comportement. Mais maintenant qu’elle était indépendante, Héra ne s’inquiétait plus pour son mariage. Tu as vraiment un petit ami ? »

Elle a regardé autour de nous. Seulement quand elle a vu que l’enfant ne pouvait nous entendre, elle a répondu par un monosyllabe :

« Oui.

— Je ne l’ai jamais vu. »

Elle est allée à la caisse, elle a payé la lingerie, elle l’a mise dans son sac.

« Viorel a faim, et je suis certaine que les légendes grecques ne l’intéressent pas. Termine l’histoire d’Héra.

— Elle a une fin un peu ridicule : de peur de perdre sa bien-aimée, Zeus lui a fait croire qu’il allait se remarier. Lorsque Héra l’a su, elle a compris que les choses étaient allées trop loin – elle acceptait qu’il ait des maîtresses, mais le divorce aurait été impensable.

— Rien d’original.

— Elle a décidé de se rendre sur le lieu de la cérémonie, de faire un scandale, et alors seulement elle s’est rendu compte qu’il demandait la main d’une statue.

— Qu’a fait Héra ?

— Elle a beaucoup ri. La glace était rompue entre eux, et elle est redevenue la reine des cieux.

— Formidable. Si cela t’arrive un jour…

— … Quoi ?

— Si ton homme se trouve une autre femme, n’oublie pas de rire.

— Je ne suis pas une déesse. Je serais beaucoup plus destructrice. Pourquoi n’ai-je jamais vu ton petit ami ?

— Parce qu’il est toujours très occupé.

— Où l’as-tu connu ? »

Elle s’est arrêtée, la lingerie dans les mains.

« Je l’ai connu à la banque où je travaillais, il y avait un compte. Et maintenant, excuse-moi : mon fils m’attend. Tu as raison, si je ne lui accorde pas toute l’attention nécessaire, il peut se perdre au milieu de ces centaines de personnes. Nous organisons une réunion chez moi la semaine prochaine ; bien sûr tu es invitée.

— Je sais qui l’a organisée. »

Athéna m’a donné deux baisers cyniques sur le front, et elle est partie ; au moins avait-elle compris mon message.

L’après-midi, au théâtre, le directeur est venu dire qu’il était agacé par mon comportement : j’avais constitué un groupe pour rendre visite à cette femme. J’ai expliqué que l’idée n’était pas venue de moi – Héron, fasciné par l’histoire du nombril, m’avait demandé si quelques acteurs seraient prêts à poursuivre la conférence qui avait été interrompue.

« Mais il n’a pas d’ordres à te donner. »

Bien sûr, mais la dernière chose que je désirais dans ce monde, c’était qu’il se rendît seul chez Athéna.

Les acteurs étaient déjà réunis, mais plutôt qu’une autre lecture de la nouvelle pièce, le directeur a décidé de changer de programme.

« Aujourd’hui, nous allons faire encore un exercice de psychodrame (N.d.R. : technique dans laquelle les personnes présentent sous forme théâtrale des expériences personnelles). »

Ce n’était pas nécessaire ; nous savions tous déjà comment les personnages se comporteraient dans les situations voulues par l’auteur.

« Puis-je suggérer le thème ? »

Tout le monde s’est tourné vers moi. Il a semblé surpris.

« Qu’est-ce que c’est ? Une rébellion ?

— Écoute jusqu’au bout : nous allons créer une situation dans laquelle un homme, après beaucoup d’efforts, parvient à réunir un groupe de personnes pour célébrer un rite important dans la communauté. Disons, quelque chose qui ait à voir avec la récolte de l’automne suivant. Mais une étrangère arrive i ans la ville, et à cause de sa beauté et des légendes qui courent sur son compte – on dit que c’est une déesse déguisée –, le groupe que le brave homme avait réuni pour maintenir les traditions de son village se disperse bientôt, et va rejoindre la nouvelle venue.

— Mais cela n’a rien à voir avec la pièce que nous sommes en train de répéter ! » a dit une actrice.

Le directeur, lui, avait compris le message. « C’est une excellente idée. Nous pouvons commencer. »

Et, se tournant vers moi :

« Andréa, tu seras la nouvelle venue. Ainsi, tu comprendras mieux la situation du village. Et je serai le brave homme qui essaie de garder les coutumes intactes. Et le groupe sera composé de couples qui fréquentent l’église, se réunissent le samedi pour les travaux communautaires, et s’entraident. »

Nous nous sommes allongés par terre, nous nous sommes relaxés, et nous avons commencé l’exercice – qui en réalité est très simple : le personnage central (moi dans ce cas) crée des situations, et les autres réagissent à mesure qu’ils sont provoqués.

La relaxation terminée, je me suis transformée en Athéna. Dans mon fantasme, elle courait le monde comme Satan à la recherche de sujets pour son royaume, mais déguisée en Gaïa, la déesse qui sait tout et qui est l’origine de tout. Pendant quinze minutes, les « couples » se sont formés, se sont rencontrés, se sont inventé une histoire commune dans laquelle il y avait des enfants, des fermes, de la compréhension et de l’amitié. Quand j’ai senti que l’univers était prêt, je me suis assise dans un coin de la scène, et j’ai commencé à parler d’amour.

« Nous sommes ici dans ce petit village, et vous pensez que je suis une étrangère, alors vous vous intéressez à ce que j’ai à raconter. Vous n’avez jamais voyagé, vous ne savez pas ce qui se passe de l’autre côté des montagnes, mais je peux vous le dire : il n’est pas nécessaire de louer la terre. Elle sera toujours généreuse avec cette communauté. L’important est de louer l’être humain. Vous dites que vous aimez voyager ? Alors, vous ne vous servez pas du mot juste – l’amour est une relation entre les personnes.

« Vous désirez que la récolte soit fertile et pour cela vous avez décidé d’aimer la terre ? Autre sottise : l’amour n’est pas désir, ni connaissance, ni admiration. C’est un défi, un feu qui brûle sans que nous puissions le voir. Alors, si vous pensez que je suis une étrangère dans ce pays, vous vous trompez : tout m’est familier, parce que je viens avec cette force, avec cette flamme, et quand je partirai, aucun de vous ne sera plus le même. J’apporte le véritable amour, pas celui que vous ont enseigné les livres et les contes de fées. »

Le « mari » de l’un des couples a commencé à me regarder. La femme était désorientée par sa réaction.

Pendant le reste de l’exercice, le directeur – ou plutôt, le brave homme – faisait son possible pour expliquer aux gens qu’il était important de maintenir les traditions, louer la terre, lui demander d’être généreuse cette année comme elle l’avait été l’année précédente. Moi, je parlais seulement d’amour.

« Il dit que la terre veut des rites ? Eh bien, je vous l’assure : si vous avez assez d’amour entre vous, la récolte sera abondante, parce que c’est un sentiment qui transforme tout. Mais qu’est-ce que je vois ? L’amitié. La passion s’est éteinte depuis longtemps, parce que vous vous êtes habitués les uns aux autres. C’est pour cela que la terre donne seulement ce qu’elle a donné l’année dernière, ni plus ni moins. Et c’est pour cela que, dans le noir de vos âmes, vous vous plaignez en silence que rien ne change dans vos vies. Pourquoi ? Parce que vous avez voulu contrôler la force qui transforme tout, pour que vos vies puissent continuer sans grands défis. »

Le brave homme expliquait :

« Notre communauté a toujours survécu parce qu’elle a respecté les lois, qui guident même l’amour. Celui qui tombe amoureux sans tenir compte du bien commun vivra dans une angoisse constante : de blesser sa compagne, d’irriter sa nouvelle passion, de perdre tout ce qu’il a construit. Une étrangère sans attaches et sans histoire peut dire ce qu’elle veut, mais elle ne sait pas les difficultés que nous avons connues avant d’arriver là où nous sommes arrivés. Elle ne sait pas le sacrifice que nous avons fait pour nos enfants. Elle ignore le fait que nous travaillons sans repos pour que la terre soit généreuse, que la paix soit avec nous, que les provisions soient engrangées pour le lendemain. »

Pendant une heure, j’ai défendu la passion qui dévore tout, tandis que le brave homme parlait du sentiment qui apporte paix et tranquillité. A la fin, je parlais toute seule, tandis que la communauté entière se réunissait autour de lui.

J’avais joué mon rôle avec un enthousiasme et une foi que je n’aurais jamais imaginé posséder ; malgré tout, l’étrangère quittait le petit village sans avoir convaincu personne.

Et j’en étais très, très contente.