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Il n’est pas de ville au monde que Salagnon détesta davantage que la ville de Saïgon. La chaleur y est chaque jour horrible, et le bruit. Respirer fait suffoquer, on croit l’air mêlé d’eau chaude, et si on ouvre la fenêtre par laquelle on a cru pouvoir se protéger, on ne s’entend plus parler, ni penser, ni respirer, le vacarme de la rue envahit tout, même l’intérieur du crâne ; et si on la referme, on ne respire plus, un drap mouillé se dépose sur la tête, et il serre. Les premiers jours qu’il était à Saïgon il ouvrit et ferma plusieurs fois la fenêtre de sa chambre d’hôtel puis renonça, et il restait étendu en caleçon sur son lit trempé, il essayait de ne pas mourir. La chaleur est la maladie de ce pays ; il faut s’y faire ou en crever. Il vaut mieux s’y faire et peu à peu elle se retire. On n’y pense plus et elle ne revient que par surprise, quand il faut fermer tous les boutons de sa veste d’uniforme, quand il faut faire un geste trop énergique, quand il faut porter le moindre poids, soulever son sac, monter un escalier ; la chaleur revient alors comme une ondée brutale qui mouille le dos, les bras, le front, et des taches sombres s’épanouissent sur la toile claire de l’uniforme. Il apprit à s’habiller légèrement, à ne rien fermer, à économiser ses actes, à faire des gestes amples de façon que sa peau ne touche pas sa peau.
Il n’aimait pas non plus la rue envahissante, le bruit qui ne laissait jamais en paix, la fourmilière de Saïgon ; car Saïgon lui paraissait une fourmilière où une infinité de gens qui se ressemblent s’agitaient en tous sens, sans qu’il comprenne leurs buts : militaires, femmes discrètes, femmes voyantes, hommes aux vêtements identiques dont il ne savait déchiffrer l’expression, cheveux noirs tous pareils, militaires encore, gens dans tous les sens, pousse-pousse, véhicules à traction humaine, et une activité insensée sur les trottoirs : cuisine, commerce, coiffure, taille des ongles de pied, raccommodage de sandales, et rien : des dizaines d’hommes accroupis vêtus d’habits usés, fumant ou pas, regardaient vaguement l’agitation sans que l’on sache ce qu’ils en pensaient. Des militaires en beaux uniformes blancs passaient allongés dans des pousse-pousse, d’autres s’attablaient aux terrasses de grands cafés, entre eux ou avec des femmes aux très longs cheveux noirs, certains à l’uniforme doré traversaient la foule à l’arrière d’automobiles qui s’ouvraient un passage à coups d’avertisseur, de menaces et de grondements de moteur, et derrière elles l’encombrement se reformait aussitôt. Il détesta Saïgon dès le premier jour, pour le bruit, la chaleur, pour tous les horribles envahissements dont elle était peuplée ; mais quand il fut hors de la ville, à quelques kilomètres dans la campagne, accompagné d’un officier sympathique qui voulait lui montrer les bourgades des alentours, plus calmes, plus reposantes, certaines munies de piscines et de restaurants agréables, quand il fut dans la rizière plate sous des nuages immobiles, il ressentit un tel silence, un tel vide, qu’il se crut mort ; il demanda d’écourter la promenade et de rentrer à Saïgon.
Il préféra Hanoï, car le premier matin où il s’y éveilla, ce fut par le bruit des cloches. Il pleuvait, la lumière était grise, et le froid du matin qui l’entourait lui fit croire qu’il était ailleurs, rentré, peut-être en France mais pas à Lyon, car à Lyon il ne voulait pas qu’on l’attende, il se crut en un autre endroit de France où il aurait été bien, un endroit vert et gris, un endroit imaginaire tiré de lectures. Il se réveilla tout à fait et ne transpira pas en s’habillant. Il avait rendez-vous au bar de l’hôtel, « après la messe », lui avait-on dit, la messe à la cathédrale, au bar du Grand Hôtel du Tonkin, étrange mélange de province française et de colonie lointaine. À Saïgon la lumière faisait plisser les yeux, d’un jaune clair surexposé parsemé de taches de couleurs ; à Hanoï elle était juste grise, d’un gris sinistre ou d’un beau gris mélancolique selon les jours, emplie de gens qui n’avaient d’habits que noirs. On circulait tout aussi mal dans les rues encombrées de marchandises, de carrioles, de convois, de camions, mais Hanoï travaillait, avec un sérieux dont ailleurs on se moquait un peu ; Hanoï travaillait sans jamais se distraire de son but, et même la guerre ici se livrait sérieusement. Les militaires étaient plus maigres, denses et tendus comme des câbles vibrants, le regard intense dans leurs orbites creusées par la fatigue ; ils allaient sans traîner, pressés, économes, sans rien d’inutile dans leurs gestes, comme si par là à chaque instant ils décidaient de leur vie et de leur mort. Vêtus d’uniformes usés d’une teinte vague, ils ne montraient jamais rien d’extrême-oriental ou de décoratif, ils allaient sans apprêt comme des scouts, des explorateurs, des alpinistes. On aurait pu les croiser dans les Alpes, au milieu du Sahara, dans l’Arctique, traversant seuls des étendues de cailloux ou de glace avec cette même tension dans le regard qui ne varie pas, cette même maigreur avide, cette même économie des gestes, car la justesse permet de survivre, et les erreurs ne le permettent pas. Mais ceci il le connut plus tard, il était déjà un autre ; le premier contact qu’il eut avec l’Indochine fut cet horrible coton trempé d’eau chaude qui remplissait tout Saïgon et qui l’étouffait.
La chaleur qui est la plaie de l’outre-mer avait commencé en Égypte, au moment où le Pasteur qui assurait les liaisons avec l’Indochine s’était engagé dans le canal de Suez. Le navire chargé d’hommes suivait au ralenti le sentier d’eau dans le désert. Le vent de mer était tombé, on n’était plus en mer, et il fit si chaud sur le pont qu’il devint dangereux de toucher les pièces métalliques. Dans les entreponts encombrés de jeunes gens qui n’avaient jamais vu l’Afrique, on ne respirait plus, on fondait, et plusieurs soldats s’évanouirent. Le médecin colonial les ranimait brutalement et les engueulait, pour leur faire comprendre : « Et maintenant, c’est chapeau de brousse tout le temps, et comprimés de sel, si vous ne voulez pas y passer bêtement. Ce serait trop con de partir à la guerre et de finir d’un coup de soleil, imaginez le rapport envoyé à vos familles. Si vous mourez là-bas, tâchez de mourir correctement. » À partir de Suez, un voile de mélancolie se déposa sur les jeunes gens entassés dans tous les espaces du bateau ; il leur apparut, seulement maintenant, qu’ils ne reviendraient pas tous.
La nuit on entendait de grosses éclaboussures au ras de la coque. La rumeur se répandit que des légionnaires désertaient. Ils plongeaient, nageaient, remontaient sur le bord du canal et partaient tout mouillés dans le désert obscur, à pied, vers un autre destin dont personne n’aurait de nouvelles. Des sous-officiers faisaient des rondes sur le pont pour les empêcher de sauter. Sur la mer Rouge la brise revint, évitant à tous de mourir écrasés par le soleil direct qui brille en Égypte. Mais à Saïgon la chaleur les attendait, sous une forme différente, étuve, bain de vapeur, cocotte à pression dont le couvercle resterait bien vissé tout le temps de leur séjour.
Au cap Saint-Jacques ils quittèrent le Pasteur et remontèrent le Mékong. Le nom l’enchanta, et le verbe ; « remonter le Mékong » : à les prononcer ensemble, verbe et nom, il ressentit le bonheur d’être ailleurs, d’entamer une aventure, sentiment qui s’évapora très vite. Le fleuve tout plat était sans ride ; il luisait comme une tôle que l’on aurait couverte d’huile brune, et dessus glissaient les chalands qui les transportaient, laissant derrière eux un gros bouillon sale. L’horizon rectiligne était très bas, le ciel descendait très bas, il blanchissait aux bords et des nuages blancs nets restaient fixés en l’air sans bouger. Ce qu’il vit était si plat qu’il se demanda comment ils pourraient y prendre pied et rester debout. Dans la benne du chaland les jeunes soldats épuisés de la traversée et de chaleur somnolaient sur leur sac, dans l’odeur douceâtre de vase qui montait du fleuve. Les types à l’arrière, en short, le torse bronzé, surveillaient la rive avec une mitrailleuse soudée sur un axe mobile ; ils ne disaient pas un mot. Le visage fermé, ils n’accordaient pas un regard à ces petits soldats tout neufs, à ce troupeau d’hommes clairs et propres dont ils assuraient la transhumance et dont bientôt manquerait la moitié. Salagnon ignorait encore que dans quelques mois il aurait ce même visage. Le moteur du chaland grondait sur l’eau, les plaques de blindage vibraient sous les hommes, et le bruit continu, énorme, se dissipait tout seul dans la largeur extrême du Mékong, car il ne rencontrait rien, rien de dressé contre quoi rebondir. Serré contre les autres, silencieux comme les autres, le cœur au bord des lèvres comme les autres, il eut pendant toute la remontée jusqu’à Saïgon le sentiment d’un enfer de solitude.
Il fut convoqué par une baderne de Cochinchine qui avait des idées arrêtées sur la conduite de la guerre. Le colonel Duroc recevait dans son bureau, allongé sur un sofa chinois, il servait du champagne qui restait frais tant que les glaçons n’avaient pas fondu. Son uniforme blanc magnifique, avec beaucoup de coutures dorées, le serrait un peu trop, et le ventilateur au-dessus de lui éparpillait sa sueur, et répandait dans la pièce son odeur de graisse cuite et d’eau de Cologne ; à mesure que dehors montait le jour tropical, en fentes éblouissantes à travers les persiennes closes, son odeur s’aggravait. Il lui montra quelque chose de tout petit, qui disparaissait entre ses doigts boudinés.
« Vous savez comment ils disent bonjour, ici ? Ils se demandent l’un à l’autre s’ils ont mangé du riz. Voilà le point exact où nous allons gagner, en appuyant de toutes nos forces là-dessus. »
Il serra ses doigts, ce qui les plissa, mais Salagnon comprit qu’il lui montrait un grain de riz.
« Ici, jeune homme, il faut contrôler le riz ! s’enthousiasma-t-il. Car dans ce pays de famine tout se mesure par le riz : le nombre d’hommes, l’étendue des terres, la valeur des héritages et la durée des voyages. Cet étalon de tout pousse dans la boue du Mékong ; alors si nous contrôlons le riz qui s’échappe du delta, nous étouffons la rébellion, comme si nous privions l’incendie d’oxygène. C’est physique, c’est mathématique, c’est logique, tout ce que vous voulez : en contrôlant le riz, nous gagnons. »
La graisse de son visage estompait ses traits, lui donnant sans qu’il le veuille un air impassible et légèrement réjoui ; plisser les yeux, quelle qu’en soit la cause, lui faisait deux fentes annamites qui lui donnaient l’air de s’y connaître. Le pays était vaste, la population au mieux indifférente, ses soldats peu nombreux et son matériel vétuste, mais il avait des idées bien arrêtées sur la façon de gagner une guerre en Asie. Il vivait là depuis si longtemps qu’il s’y jugeait fondu. « Je ne suis plus tout à fait français, disait-il avec un petit rire, mais assez encore pour utiliser les calculs du deuxième bureau. Subtilité de l’Asie, précision de l’Europe : en mêlant le génie de chaque monde nous ferons de grandes choses. » De la pointe de son crayon il tapotait le rapport posé à côté du seau à champagne, et l’assurance du geste valait démonstration. Les chiffres disaient tout du circuit du riz : telle production dans les terres du delta, telle contenance des jonques et des sampans, telle consommation quotidienne des combattants, telle capacité de transport des coolies, telle vitesse de marche à pied. Si on intègre tout ça, il suffit de saisir un certain pourcentage de ce qui sort du delta pour serrer juste assez le tuyau à riz et étrangler le Viêt-minh. « Et quand ils crèveront de faim ils redescendront de leurs montagnes, ils viendront dans la plaine, et là, nous les écraserons, car nous avons la force. »
Cette merveilleuse baderne s’agitait en exposant son plan, le ventilateur tournait au-dessus de lui et diffusait son odeur humide, une odeur de fleuve d’ici, tiède et parfumé, légèrement écœurante ; derrière lui sur le mur la grande carte de Cochinchine grouillait de traits rouges, qui indiquaient la victoire aussi sûrement qu’une flèche indique son extrémité. Il conclut sa démonstration par un sourire de connivence qui eut un effet horrible : cela plissa tous ses mentons, et il en sortit un supplément de sueur. Mais cet homme avait le pouvoir de distribuer des moyens militaires. Il octroya d’un trait de plume au lieutenant Salagnon quatre hommes et une jonque pour remporter la bataille du riz.
Dehors, Victorien Salagnon plongea dans la résine fondue de la rue, dans l’air bouillant qui collait à tout, chargé d’odeurs actives et térébrantes. Certaines de ces odeurs il ne les avait jamais perçues, il ignorait même qu’elles existaient, à ce point envahissantes et riches qu’elles étaient aussi un goût, un contact, un objet, l’écoulement de matières volages et chantantes à l’intérieur de lui-même. Cela mêlait le végétal et la viande, cela pouvait être l’odeur d’une fleur géante qui aurait des pétales de chair, l’odeur qu’aurait une viande ruisselant de sève et de nectar, on rêve d’y mordre, ou pourrait s’en évanouir, ou vomir, on ne sait comment se comporter. Dans la rue flottaient des parfums d’herbes piquantes, des parfums de viandes sucrées, des parfums de fruits suris, des parfums musqués de poisson qui déclenchaient par contact une appétence qui ressemblait à de la faim ; l’odeur de Saïgon éveillait un désir instinctif, mêlé d’un peu de répulsion instinctive, et l’envie de savoir. Ce devaient être des odeurs de cuisine, car le long de la rue, dans des gargotes environnées de vapeurs, les Annamites mangeaient, assis à des tables écornées, tachées, très usées par trop d’usage et trop peu d’entretien ; les vapeurs autour d’eux provoquaient des écoulements de salive, les manifestations physiques de la faim, alors que tout ce qu’il sentait il ne l’avait encore jamais senti ; ce devait être leur cuisine. Ils mangeaient vite, dans des bols, ils aspiraient des soupes à grand bruit, ils piochaient des filaments et des morceaux à l’aide de baguettes qu’ils maniaient comme des pinceaux ; ils portaient tout prestement à leur bouche, ils buvaient, aspiraient, poussaient l’ensemble avec une cuillère de porcelaine, ils mangeaient comme on se remplit en gardant les yeux baissés, concentrés sur leurs gestes, sans rien dire, sans pause, sans échanger le moindre mot avec leurs deux voisins collés contre leurs épaules ; mais Salagnon savait bien qu’ils remarquaient sa présence, ils le suivaient malgré leur front toujours baissé ; de leurs yeux que l’on croit clos ils suivaient tous ses gestes à travers la vapeur odorante, ils savaient tous exactement où il était, le seul Européen de cette rue où il s’était un peu perdu, tournant au hasard plusieurs fois après le siège de l’armée navale, d’où il sortait, où on lui avait confié quatre hommes et le commandement d’une jonque en bois.
Tous ces Annamites attablés il ne savait pas comment s’adresser à eux, il ne savait pas interpréter leur visage, ils étaient serrés les uns contre les autres, ils baissaient les yeux sur leur bol, ils s’occupaient uniquement de manger, leur conscience réduite au trajet minuscule de la cuillère qui allait du bol tenu contre leurs lèvres à leur bouche toujours ouverte, qui aspirait avec un gargouillement de pompe. Il ne voyait pas comment dire un mot à quelqu’un, comment remarquer quelqu’un, l’isoler, lui parler à lui seul dans cette masse bruyante et pressée d’hommes occupés de manger, et de rien d’autre.
Une tête blonde bien raide dépassait de toutes les têtes aux cheveux noirs, toutes penchées sur leur bol, il s’approcha. Un Européen de grande taille mangeait en gardant le buste droit, un légionnaire en chemisette et tête nue, épaule contre épaule avec les Annamites mais personne en vis-à-vis, place vide où il avait posé son képi blanc. Il mangeait sans se hâter, il vidait ses bols un par un en marquant une pause entre chaque, où il buvait à une petite jarre de terre vernissée. Salagnon ébaucha un salut et s’assit devant lui.
« Je crois que j’ai besoin d’aide. J’aimerais manger, toutes ces choses me font envie, mais je ne sais quoi commander, ni comment faire. »
L’autre continua de mastiquer en gardant le dos droit, il but au goulot de sa petite jarre ; Salagnon insista avec courtoisie mais sans quémander, il était juste curieux, il voulait être guidé et demanda à nouveau au légionnaire comment s’y prendre ; les Annamites autour d’eux continuaient de manger sans relever la tête, leur dos arrondi, avec ce bruit d’aspiration qu’ils se forçaient à produire, eux si propres et discrets en toutes choses, sauf pour ce bruit qu’ils se forçaient à faire en mangeant. Les coutumes ont des mystères insondables. Quand l’un avait fini, il se levait sans relever les yeux et un autre prenait sa place. Le légionnaire désigna son képi sur la table.
« Déjà déjeuner deux », dit-il avec un fort accent.
Il but au goulot de sa jarre et elle fut vide. Salagnon soigneusement déplaça le képi.
« Eh bien déjeunons trois.
— Vous avez argent ?
— Comme un militaire qui sort du bateau avec sa solde. »
L’autre poussa un hurlement terrible. Cela ne fit pas bouger les Annamites occupés par leur soupe mais arriva un homme âgé, habillé de noir comme les autres. Un torchon sale passé dans sa ceinture devait être sa tenue de cuisinier. Le légionnaire lui débita toute une liste de sa voix énorme, et son fort accent s’entendait même en vietnamien. En quelques minutes arrivèrent des plats, des morceaux colorés que la sauce rendait brillants, comme laqués. Des parfums inconnus flottaient autour d’eux comme des nuages de couleurs.
« C’est rapide…
— Ils cuisent vite… Viets cuisent vite », éructa-t-il avec un gros rire en entamant une nouvelle jarre. Salagnon avait la même, il but, c’était fort, mauvais, un peu puant. « Choum ! Alcool de riz. Comme alcool patate mais avec riz. » Ils mangèrent, ils burent, ils furent ivres morts, et quand le vieux cuisinier pas très propre éteignit le feu sous la grosse poêle noire qui était son seul ustensile, Salagnon ne tenait plus debout, il baignait dans une sauce globale, salée, piquante, aigre, sucrée, qui l’engloutissait jusqu’aux narines et luisait sur sa peau inondée de sueur. Quand le légionnaire se leva il faisait presque deux mètres, avec une bedaine dans laquelle un homme normal, bien pelotonné aurait pu tenir ; il était allemand, avait vu toute l’Europe, et se plaisait bien en Indochine, où il faisait un peu chaud, plus chaud qu’en Russie, mais en Russie les Russes étaient pénibles. Son mauvais français râpait les mots et donnait à tout ce qu’il disait une étrange concision qui laissait plus à entendre qu’il ne disait vraiment.
« Viens jouer maintenant.
— Jouer ?
— Chinois jouent tout le temps.
— Chinois ?
— Cholon, ville chinoise. Opium, jeu et beaucoup putes. Mais attention, reste avec moi. Si problème, tu cries : “À moi la Légion !”. Toujours marcher, même dans la jungle. Et si pas marcher, fait toujours plaisir à crier. »
Ils allèrent à pied et ce fut long. « Si on prend pousse-pousse, moteur explose », hurlait le légionnaire dans les rues bondées, constellées de petites lueurs, lampes, lanternes et bougies posées sur les trottoirs où bavardaient les Vietnamiens accroupis, en leur langue inconnue et instable, qui ressemblait au son des radios quand on tourne le condensateur, quand elles cherchent une station perdue dans l’éther.
Le légionnaire marchait sans même tituber, il était si massif que ses vacillements d’ivrogne restaient dans l’enveloppe de son corps. Salagnon s’appuyait sur lui, comme à un mur grâce auquel il se dirigerait à tâtons, craignant quand même d’être écrasé s’il venait à tomber.
Ils furent dans une salle illuminée et bruyante où l’on ne s’occupait absolument pas d’eux. Des gens vibraient agglutinés à de grandes tables où des jeunes femmes hautaines manipulaient des cartes et des jetons en parlant le moins possible. Quand le sort était jeté un arc de foudre parcourait l’assistance, tous les Chinois penchés se taisaient, leurs yeux plissés devenus à peine une fente, leurs cheveux encore plus noirs, plus dressés, plus pointus, couronnés d’étincelles bleues ; et quand la carte se retournait, quand la boule s’arrêtait, il y avait un spasme, un cri, un soupir poussé trop fort à la fois rageur et silencieux, et la parole revenait brusquement, toujours aiguë et hurlante, des hommes sortaient d’énormes liasses de billets de leur poche et les agitaient comme un défi, ou un recours, et les jeunes femmes impassibles ramassaient les jetons avec une palette à long manche qu’elles maniaient comme un éventail. On rejouait.
Le légionnaire joua ce qui restait d’argent à Salagnon, et le perdit ; cela les fit beaucoup rire. Ils voulurent changer de salle car derrière une double porte laquée de rouge on semblait jouer plus gros, des hommes plus riches et des femmes plus belles y entraient, en sortaient, cela les attira. Deux types vêtus de noir leur barrèrent le passage en simplement levant la main, deux types maigres dont on voyait chaque muscle et qui portaient chacun un pistolet passé dans la ceinture. Salagnon insista, il avança, et fut bousculé. Il tomba sur les fesses, furieux. « Mais qui commande ici ? » hurla-t-il avec une voix empâtée de choum. Les sbires restèrent devant la porte, les mains croisées devant eux, sans le regarder. « Qui commande ? » Aucun des joueurs ne tournait la tête, ils s’agitaient autour des tables avec des cris suraigus ; le légionnaire le releva et le reconduisit dehors.
« Mais qui commande alors ? C’est la France ici, non ? Hein ? Qui commande ? »
Cela faisait rire le légionnaire.
« Tu parles. Ici, on commande juste au restaurant. Et encore. Ils donnent ce qu’ils veulent. Viêt-minh commande, Chinois commandent ; Français mangent ce qu’on leur donne. »
Il le jeta dans un pousse, donna des instructions menaçantes à l’Annamite et Salagnon fut reconduit à son hôtel.
Au matin, il se réveilla avec mal au crâne, la chemise sale et le portefeuille vide. On lui dit plus tard que c’était peu de chose, que de telles soirées se terminent plutôt à flotter sur un arroyo, nu et égorgé, voire castré. Il ne sut jamais si c’était vrai ou si on se contentait de le raconter ; mais en Indochine jamais personne ne savait rien de vrai. Comme la laque que l’on applique couche à couche pour réaliser une forme, la réalité était l’ensemble des couches du faux, qui à force d’accumulation prenait un aspect de vérité tout à fait suffisant.
On lui donna quatre hommes et une jonque en bois, mais quatre cela comptait les soldats français. La jonque allait avec des marins annamites dont il eut du mal à évaluer le nombre : cinq, ou six, ou sept, ils étaient vêtus à l’identique et restaient longtemps sans bouger, ils disparaissaient sans prévenir pour réapparaître ensuite, mais on ne savait pas lesquels. Il lui fallut un peu de temps pour remarquer qu’ils ne se ressemblaient pas.
« Les Annamites nous sont plutôt fidèles, lui avait-on dit, ils n’aiment pas le Viêt-minh, qui est plutôt tonkinois ; mais méfiez-vous tout de même, ils peuvent être affiliés à des sectes, ou à une organisation criminelle, ou être de simples petits malfrats. Ils peuvent obéir à leur intérêt immédiat, ou à un intérêt lointain que vous ne comprenez pas, ils peuvent même vous rester fidèles. Rien ne pourra jamais vous le dire ; seulement d’être égorgé vous prouverait qu’ils trahissaient, mais ce sera un peu tard. »
Salagnon embarqué sur la mer de Chine apprit à vivre en short avec un chapeau de brousse, il bronza comme les autres, son corps se durcit. La grande voile en éventail se gonflait par sections successives, les membrures du navire grinçaient, il sentait jouer les poutres quand il s’appuyait au bastingage, quand il s’allongeait sur le pont à l’ombre de la voile, et cela lui donnait un peu mal au cœur.
Ils ne quittaient pas la côte des yeux, ils contrôlaient les chalands de riz qui cabotaient entre les localités du delta, ils contrôlaient des villages posés sur le sable, quand il y avait du sable, sinon posés sur des pilotis plongés sur la boue du rivage, juste au-dessus des vagues. Ils trouvaient parfois un vieux fusil à pierre, qu’ils confisquaient comme on confisque un jouet dangereux, et quand un chaland de riz ne possédait pas les autorisations, ils le coulaient. Ils embarquaient les coolies et les posaient au rivage, ou alors quand ils n’en étaient pas trop loin, ils les jetaient à l’eau et les laissaient revenir à la nage, en les encourageant avec de gros rires, penchés par-dessus le bastingage.
Ils vivaient torse nu, ils nouaient un foulard autour de leur tête, ils ne lâchaient plus les sabres d’abattis qu’ils accrochaient à leur ceinture. Debout sur le bastingage, retenus aux drisses de la voile, ils se penchaient au-dessus de l’eau en se faisant une visière de leur main, dans une très belle pose qui ne permettait pas de voir loin mais les amusait beaucoup.
Les villages de la côte étaient faits de paillotes à claire-voie, construites de bambou couvert de chaume, posées sur des piliers maigres dont pas un seul n’était droit. Ils n’y voyaient pas souvent d’hommes, on les disait en mer, à la pêche, ou dans la forêt là-haut à la recherche de bois, ils reviendraient plus tard. Sur la plage, au-dessus de bateaux très fins que l’on tirait le soir, séchaient sur des fils de petits poissons ; ils dégageaient une odeur épouvantable qui faisait tout de même saliver, imprégnant l’air des villages, la nourriture, le riz, et aussi le groupe de marins annamites qui dirigeaient la jonque sans rien dire.
D’un village on leur tira dessus. Ils remontaient le vent, ils passaient au ras de la plage, un coup de feu partit. Ils ripostèrent à la mitrailleuse, ce qui fit s’effondrer une cabane. Ils virèrent de bord, débarquèrent dans l’eau peu profonde, enthousiastes et méfiants. Dans une paillote ils trouvèrent un fusil français, et une caisse de grenades à moitié vide marquée de caractères chinois. Le village était petit, ils le brûlèrent entier. Cela brûlait vite, comme des cagettes remplies de paille, cela ne leur donnait pas l’impression de brûler des maisons, juste des cabanes, ou des meules qui donnent très vite une boule de flammes vives, qui ronflaient et craquaient puis s’effondraient en cendres légères. Et puis les villageois ne pleuraient pas. Ils restaient serrés sur la plage, des femmes, des petits enfants et des gens âgés, manquaient tous les jeunes hommes. Ils baissaient la tête, ils marmonnaient mais à peine, et seules quelques femmes piaillaient sur un ton très aigu. Tout ceci ressemblait si peu à la guerre. Rien de ce qu’ils faisaient ne ressemblait à une exaction, à un tableau d’histoire où les villes brûlent. Ils cassaient juste des cabanes ; un village entier de cabanes. Ils regardaient les flammes, leurs pieds enfoncés dans le sable, les paillotes s’effondraient avec des brasillements de paille, et la fumée se perdait dans le ciel très vaste et très bleu. Ils n’avaient tué personne. Ils rembarquèrent en laissant derrière eux des pieux noircis qui dépassaient de la plage.
Avec les grenades chinoises ils pêchèrent dans un arroyo. Ils ramassèrent à la main le poisson mort qui flottait, et les marins le cuisirent avec un piment si fort qu’ils pleuraient à seulement le sentir, qu’ils hurlèrent à le manger, mais aucun ne voulut rien laisser ; ils se rincèrent la bouche de vin tiède entre deux bouchées et nettoyèrent le grand plat où ils mangeaient tous ensemble, les quatre soldats en short et le lieutenant Salagnon. Ils s’endormirent malades et ivres et les marins annamites assurèrent la manœuvre sans rien dire, ils les emmenèrent au large où ils vomirent, ils allèrent jusqu’en pleine mer où la brise les dessoûla. En se réveillant, la première pensée de Salagnon fut que ses marins lui étaient fidèles. Il leur sourit un peu bêtement, et il passa le reste de la journée à dissiper en silence son mal de tête.
Ils trouvèrent le Viêt-minh au détour d’une crique. Une file d’hommes vêtus de noir déchargeaient une jonque, chacun portant une caisse verte sur la tête, avec de l’eau jusqu’à la poitrine. Un officier en uniforme clair donnait des ordres sur la plage, un planton à côté de lui prenait des notes sur une écritoire ; les hommes en noir traversaient la plage en portant leur caisse et disparaissaient derrière la dune, comme un mirage dans l’air ondulant de chaleur. Les cinq Français se réjouirent. Ils hissèrent un drapeau noir confectionné avec un pyjama viet et foncèrent sur la jonque amarrée. L’officier les désigna, cria, des soldats coiffés du casque de latanier jaillirent de la dune, se jetèrent dans le sable, et mirent en batterie un fusil mitrailleur. Les balles hachèrent le bastingage, bien en ligne ; ils n’entendirent la rafale qu’après les impacts. Un obus de mortier s’éleva de la jonque et explosa dans l’eau, devant eux. Une autre rafale de fusil mitrailleur déchira l’avant de leur voile, brisant les renforts de bois. Les marins annamites lâchèrent les drisses, se mirent à l’abri du bastingage abîmé. Salagnon posa le sabre d’abattis qui le gênait et prit son revolver dans son étui de toile. Une nouvelle volée de balles s’incrusta dans leur mât, leur jonque trembla, la voile laissée à elle-même faseyait, elle ne les poussait plus, ils allaient sur leur erre, ils allaient s’échouer sur la plage. Les Annamites échangèrent quelques mots. L’un posa une question, Salagnon crut reconnaître une question, bien qu’il soit difficile de le deviner dans une langue à tons. Ils hésitèrent. Salagnon arma son revolver. Ils le regardèrent puis saisirent les drisses, reprirent le gouvernail et virèrent de bord. La voile se gonfla brusquement, la jonque fit un bond, ils s’éloignèrent. « Rien de cassé ? demanda Salagnon. — Tout va bien, mon lieutenant », dirent les autres en se relevant. À la jumelle ils virent les hommes en noir continuer de décharger les caisses. Ils ne se dépêchaient pas davantage, le planton notait tout sur son écritoire, la file d’homme portant des caisses passa jusqu’au dernier derrière la dune. « Je crois que nous ne leur faisons pas peur », soupira celui qui regardait à la jumelle.
Ils virent de loin l’autre jonque appareiller sans hâte et disparaître derrière un repli de côte ; ils jetèrent à l’eau le drapeau noir, les foulards de tête, les fusils du siècle précédent qu’ils avaient confisqués, ils rangèrent les sabres d’abattis dans leur équipement de brousse. Les marins annamites manœuvraient habilement malgré les trous dans la voile. Ils revinrent au port de l’armée navale où l’on ne parlait plus de la bataille du riz. Ils rendirent la jonque.
« C’est pas très sérieux votre histoire de pirates. — C’était l’idée de Duroc, à Saïgon. — Duroc ? Plus là. Renvoyé en France. Rongé de palu, imbibé d’opium, alcoolique au dernier degré. Un crétin à l’ancienne. On vous envoie à Hanoï. La guerre, c’est là-bas. »
À Hanoï, le colonel Josselin de Trambassac affectait le genre noble, gentilhomme aux goûts cisterciens, chevalier de Jérusalem en son krak face à la marée sarrasine ; il travaillait dans un bureau nu, devant une grande carte du Tonkin collée sur une planche, tenant debout sur trois pieds. Des épingles colorées marquaient l’emplacement des postes, une forêt de piquants couvrait la Haute-Région et le Delta. Quand un poste était attaqué il traçait une flèche rouge contre lui, quand un poste tombait il ôtait l’épingle. Les épingles ôtées il ne les réutilisait pas, il les gardait dans une boîte fermée, un plumier de bois de forme allongée. Il savait que déposer une épingle dans ce plumier signifiait déposer au tombeau un jeune lieutenant venu de France, et quelques soldats. Des supplétifs indigènes aussi, mais eux pouvaient s’échapper, disparaître, et revenir à leur vie d’avant, tandis que son lieutenant et ses soldats, eux, ne revenaient pas, une fois leurs corps oubliés quelque part dans la forêt du Tonkin, dans les décombres fumants de leur poste. La dernière attention que l’on pouvait leur porter était de garder l’épingle dans le plumier de bois, qui se remplirait bientôt d’épingles identiques ; et de temps en temps, les compter.
Trambassac ne portait jamais l’uniforme de son rang, il n’apparaissait qu’en treillis léopard, très propre, serré par une ceinture de toile effilochée, les manches retroussées sur ses avant-bras craquelés par le soleil. Son grade n’apparaissait que par les barrettes sur sa poitrine, comme en opération, et aucune tache de sueur ne brunissait ses aisselles, car cet homme maigre ne suait pas. Il recevait dos à la fenêtre éblouissante et on le voyait comme une ombre, une ombre qui parle : assis devant lui, face à la lumière, on ne pouvait rien cacher. Salagnon avait un peu relâché sa pose, car l’autre le lui avait ordonné, et il attendait. L’oncle en retrait dans un fauteuil d’osier ne bougeait pas.
« Vous vous connaissez, je crois. »
Ils acquiescèrent, à peine, Salagnon attendait.
« On m’a parlé de vos aventures de corsaire, Salagnon. C’était stupide, et surtout inefficace. Duroc n’était qu’une baderne de bureau, il traçait des flèches sur une carte, dans une chambre close ; et quand il avait bien colorié ses flèches, il les voyait bouger tant il était imprégné d’opium ; et de whisky entre deux pipes. Mais dans cette équipée idiote, vous avez été débrouillard et vous êtes resté vivant, deux qualités que nous considérons ici au plus haut point. Vous êtes au Tonkin maintenant, et c’est la vraie guerre. Nous avons besoin d’hommes débrouillards qui restent vivants. Ce capitaine qui vous connaît a bien voulu vous recommander. J’écoute toujours ce que disent mes capitaines, car la guerre, c’est eux. »
Ses yeux jaunes luisirent dans l’ombre. Il se tourna vers l’oncle dans son fauteuil d’osier, qui dans l’ombre ne bougeait pas, ni ne disait rien. Il continua.
« Nous ne sommes pas à Koursk, ni à Tobrouk, là où manœuvraient des milliers de chars sur des champs de mines, là où les hommes ne comptaient qu’à partir du million, où ils mouraient en masse par hasard, sous des tapis de bombes. Ici, c’est une guerre de capitaines où l’on meurt au couteau, comme dans la guerre de Cent Ans, la guerre des Xaintrailles et des Rais. Au Tonkin, l’unité de compte c’est le groupe, quelle que soit sa taille, et ce sont plutôt de petits groupes ; et au centre, l’âme du groupe, l’âme collective des hommes, c’est le capitaine qui les emporte et qu’ils suivent aveuglément. C’est le retour à l’ost, lieutenant Salagnon. Le capitaine et ses féaux, quelques preux qui partagent ses aventures, leurs écuyers et leur piétaille. Les machines ici ne comptent guère, elles servent surtout à tomber en panne. Est-ce bien ça, capitaine ?
— Si vous voulez, mon colonel. »
Il demandait toujours l’avis de l’oncle, semblant s’en moquer, et cherchant une approbation qui ne venait jamais ; après un temps, il continuait.
« Je vous propose donc de fonder une compagnie et de partir à la guerre. Recrutez des partisans sur les îles de la baie d’Along. Là-bas ils n’ont pas peur du Viêt-minh, ils n’en n’ont jamais vu. Ils ne savent pas ce que “communiste” veut dire ; alors ils nous soutiennent. Recrutez-les, nous vous armons, et partez en guerre dans la forêt avec eux.
« Nous ne sommes pas d’ici, Salagnon. Le climat, le sol, le relief, rien ne nous convient. C’est pour ça qu’ils nous étrillent, ils connaissent le terrain, ils savent vivre dessus et s’y fondre. Recruter des partisans, ce sera porter le fer chez eux, les battre sur ce terrain qu’ils connaissent à l’aide de gens qui le connaissent autant qu’eux. »
Dans l’ombre, l’osier craqua. Le colonel découvrit lentement ses dents qui brillèrent dans le contre-jour.
« Conneries ! grommela l’oncle. Conneries !
— Le franc-parler est la langue naturelle des capitaines, et nous l’acceptons volontiers. Mais voudriez-vous préciser au lieutenant Salagnon ce que vous voulez dire ?
— Mon colonel, il n’y a que les fascistes pour croire à l’esprit des lieux, à l’enracinement de l’homme dans un sol.
— Moi j’y crois, sans pour autant être… fasciste, comme vous dites.
— Bien sûr que vous y croyez. Votre nom, j’imagine que vous le tenez du Moyen Âge, il doit exister un coin de France qui le porte ; mais ce sol n’émet aucune vapeur qui modifierait l’esprit et renforcerait le corps.
— Si vous le dites…
— Les Tonkinois ne connaissent pas plus la forêt que nous. Ce sont des paysans du delta, ils connaissent leur maison, leur rizière, rien d’autre. Et ces montagnes où vit l’organisation armée, ils ne les connaissent pas plus que nous. Ce qui fait qu’ils nous étrillent, c’est leur nombre, leur rage, et leur habitude de la misère ; et surtout leur obéissance absolue. Quand nous pourrons comme eux rester trois jours entiers dans un trou sur l’ordre de nos supérieurs, en silence dans la boue, à manger en tout et pour tout une boule de riz froid, quand nous pourrons jaillir de ce trou au coup de sifflet pour nous faire tuer s’il le faut, eh bien nous serons comme eux, nous aurons ce que vous appelez la connaissance du terrain, et nous les battrons.
« Et même si c’étaient des hommes de la forêt, je prétends qu’un homme entraîné, motivé, conscient, un type qui a appris d’une façon intensive, vit mieux dans la jungle que celui qui la fréquente depuis l’enfance sans y faire attention. Les Viets ne sont pas des Indiens, ce ne sont pas des chasseurs. Ce sont des paysans cachés dans les bois, aussi perdus et mal à l’aise que nous, aussi fatigués, aussi malades. Je connais la forêt mieux que la plupart d’entre eux parce que je l’ai apprise, en acceptant la faim, le silence et l’obéissance. »
Les yeux de chat — ou de serpent — du colonel étincelèrent.
« Eh bien lieutenant, vous voyez ce qu’il vous reste à faire. Recrutez, éduquez, et revenez-nous avec une compagnie d’hommes entraînés à l’obéissance, à la faim et à la forêt. Si c’est la pénurie qui crée le guerrier, vu les moyens du corps expéditionnaire, c’est quelque chose que nous pouvons vous fournir. »
Il sourit de ses dents qui brillaient, et chassa d’une pichenette l’ombre d’une poussière sur son treillis impeccable. Ce geste valait pour un congé, il signifiait qu’il était temps de rompre. Josselin de Trambassac avait le sens des durées, il sentait toujours quand l’élégance exigeait que l’on arrête, car tout le nécessaire avait été dit. Le reste, chacun devait le savoir ; tout dire était une faute de goût.
Salagnon sortit, suivi de l’oncle qui salua mollement et claqua la porte. Dans le long couloir ils marchèrent en regardant le carrelage, mains dans le dos. Ils croisaient des plantons chargés de dossiers, des officiers bronzés à qui ils envoyaient une esquisse de salut, des boys annamites en vestes blanches qui se rangeaient à leur passage, des prisonniers en pyjama noir qui passaient toute la journée la serpillière. Dans ce couloir bordé de portes identiques marquées d’un numéro, résonnaient des bruits de pas, des raclements de meubles que l’on bouge, un murmure constant de voix, un cliquetis de machines à écrire et des froissements de papier, des éclats de colère et des ordres brefs, et le claquement des chaussures sur les marches de ciment, que les plantons et les officiers montaient et dévalaient toujours quatre à quatre ; dehors, des moteurs démarraient, cela faisait trembler les murs puis ils s’éloignaient. Une ruche, pensa Salagnon, une ruche, le centre de la guerre où tout le monde s’efforce d’être moderne, rapide et sans fioritures. Efficace.
L’oncle lui posa une main rassurante sur l’épaule. « Là où tu vas, ce sera un peu difficile mais pas dangereux. Profites-en. Apprends. J’ai la Jeep. Si tu veux, je t’emmène au train d’Haïphong. »
Salagnon acquiesça ; ce long couloir lui tournait la tête. Le bâtiment moderne résonnait d’échos, les portes s’alignaient à l’infini, toutes pareilles sauf l’étiquette, elles s’ouvraient et se refermaient au passage d’hommes chargés de dossiers, d’énormément de dossiers, écluses réglées du fleuve de papier qui alimentait la guerre. La guerre nécessitait encore plus de papier que de bombes, on pourrait étouffer l’ennemi sous cette masse de papier que l’on utilisait. Il fut reconnaissant que son oncle lui propose de l’emmener.
Il alla chercher le laissez-passer pour le train d’Haïphong mais se trompa de porte. Celle-là était entrouverte et il la poussa ; il resta sur le seuil car dedans il faisait sombre, les volets tirés, et une odeur de pisse ammoniaquée imprégnait cette ombre. Un lieutenant en treillis sale, vareuse ouverte jusqu’au ventre, se précipita sur lui. « T’as rien à foutre ici ! » aboya-t-il, sa main noircie en avant, il frappa sa poitrine, il le repoussa, ses yeux trop ouverts flamboyaient d’une lueur folle. Il referma la porte en la claquant. Salagnon resta là, le nez contre le bois. Il entendait dans la pièce des chocs rythmés, comme si on tapait avec un bâton sur un sac rempli d’eau. « Viens, dit l’oncle. Tu t’es trompé. » Salagnon ne bougeait pas. Il insista : « Hé ! Ne reste pas là ! » Salagnon se tourna vers lui, puis lui parla très lentement. « Je crois que j’ai vu un type tout nu, pendu par les jambes, à l’envers. — Tu as cru. Mais on ne voit pas bien dans les bureaux obscurs. Surtout à travers les portes fermées. Viens. »
Il lui mit la main sur l’épaule et l’entraîna. Dehors, sur le grand terrain nu de la base s’alignaient des chars, des camions bâchés, des canons au fût dressé. Des officiers en Jeep sillonnaient les alignements de matériel, ils sautaient toujours de leur véhicule avant qu’il ne s’arrête, et remontaient toujours d’un bond. La base tourbillonnait, vrombissait, personne ne marchait car ici on court, à la guerre on court, c’est un précepte de l’Asie en guerre, un précepte de l’Occident qui construit les machines, la vitesse est l’une des formes de la force. Des files de soldats ployant sous leurs armes se dirigeaient en trottinant vers des camions bâchés, qui aussitôt pleins démarraient ; des parachutistes au pas de course, avec leurs sacs pendants qui leur battaient les jambes, allaient au loin vers les Dakota au nez rond, porte ouverte, dont les hélices tournaient déjà. Tout le monde courait sur la base, et Salagnon aussi, d’un pas vif derrière son oncle. Toute cette force, pensait-il, notre force : nous ne pourrons plus rien perdre. Au milieu de la grande cour, au bout d’un très haut mât, pendait le drapeau tricolore qu’aucun vent n’agitait. Au pied de ce mât, dans un carré de barbelés, des dizaines d’Annamites accroupis attendaient sans un geste. Ils ne parlaient pas entre eux, ne regardaient rien, ils restaient là. Des soldats armés les gardaient. La roue de la base tournait, et ce carré d’hommes accroupis en était le moyeu vide. Salagnon gagné par l’agitation ne pouvait en détourner son regard. Il vit des officiers portant une cravache de roseau revenir plusieurs fois, faire lever les Annamites par rangées et les mener dans le bâtiment. Les autres ne bougeaient pas, les soldats continuaient leur ronde, l’agitation autour continuait dans une cacophonie rassurante de moteurs, de cris, de claquements de pas coordonnés. La porte de la caserne se refermait sur les petits hommes habillés d’un pyjama noir. Ils marchaient avec une grande économie de gestes. Salagnon ralentissait, fasciné par ce carré immobile ; son oncle revint sur ses pas.
« Laisse. C’est des Viets, des suspects, des gens arrêtés. Ils sont là, ils sont prisonniers.
— Ils vont où ?
— Ne t’en occupe pas. Laisse-les. Cette base ne vaut rien. Une caricature de force. Nous, nous sommes dans la forêt, et nous nous battons. Et proprement, car nous risquons notre peau. Le risque lave notre honneur. Viens, laisse ce qui se passe ici ; tu es avec nous. »
Il l’embarqua dans la Jeep cabossée qu’il conduisait avec brusquerie.
« Ils faisaient quoi, dans le bureau fermé ?
— J’aimerais ne pas te répondre.
— Réponds-moi quand même.
— Ils produisent du renseignement. Le renseignement, ça se produit à l’ombre, comme le champignon ou l’endive.
— Des renseignements sur quoi ?
— Le renseignement, c’est ce qu’un type dit quand on le force à le dire. En Indochine cela ne vaut rien. Je ne sais même pas s’ils ont un mot pour dire “vérité” dans leur langue à tons. Ils disent toujours ce qu’ils doivent dire, en toutes circonstances, c’est pour eux une question de bienséance ; et ici la bienséance est la matière même de la vie. Le renseignement, c’est le cambouis de la guerre, le truc sale qui tache quand on le touche ; et nous dans la forêt, nous n’avons pas besoin de cambouis, juste de sueur.
— Il a l’air propre, Trambassac.
— Trambassac, il n’a que son treillis de propre. Propre et usé à la fois. Tu ne te demandes pas comment il fait ? Il le lave à la machine avec de la pierre ponce. Sinon il se déplace en avion et ne salit rien de plus que ses semelles. C’est de son bureau qu’il nous envoie en opération. Dans ce pays-là, nos vies dépendent de gens très bizarres. Le commandement français est aussi dangereux pour nous que l’oncle Ho et son général Giap. Ne compte que sur toi. Tu tiens ta vie entre tes mains. Tâche d’y faire attention. »
Il embarqua au port d’Haïphong, qui est une ville noircie de fumées, sans beauté ni grâce ; on y travaille comme en Europe, charbonnages, débardage, embarquement de bois et de caoutchouc, débarquement de caisses d’armes, de pièces d’avions et de véhicules. Tout passe par le train blindé du Tonkin qui saute régulièrement sur son trajet. Saboter les voies est l’action la plus simple de la guerre révolutionnaire. On imagine bien la scène vue du ballast, à plat ventre : dérouler les fils, placer le plastic, guetter l’arrivée du convoi. Mais Salagnon se l’imagina d’en haut cette fois-ci, du train, de la plate-forme derrière des sacs de sable où des Sénégalais torse nu manœuvraient de grosses mitrailleuses. Avec un sourire un peu contraint, ils pointaient les gros canons perforés sur tout ce qui pourrait, le long de la voie, cacher un homme ; ils manipulaient de longues bandes de cartouches dont le poids faisait saillir leurs muscles. Cela rassurait Salagnon : les balles grosses comme un doigt pouvaient faire exploser un torse, une tête, un membre, et ils pourraient en envoyer des milliers à la minute. Rien n’explosa, le train roulait au pas, il parvint à Haïphong. Il embarqua. Une jonque chinoise faisait la liaison avec les îles. Des familles voyageaient sur le pont avec des poulets vivants, des sacs de riz et des corbeilles de légumes. Ils accrochèrent des nattes pour faire de l’ombre, et sitôt en mer allumèrent des braseros pour la cuisine.
Salagnon se déchaussa et laissa pendre ses pieds nus le long du bordage ; la jonque construite comme une caisse glissait sur l’eau limpide, on devinait le fond à travers un voile céruléen froissé de vaguelettes, des nuages très blancs flottaient très haut, tourbillons de crème posés sur une tôle bleue ; le navire en bois volait sans efforts, avec des grincements de fauteuil à bascule. Autour d’eux les îlots rocheux sortaient brusquement de la baie, doigts pointés vers le ciel, avertissements entre lesquels le grand navire glissait sans encombre. La traversée fut paisible, le temps merveilleux, une brise de mer dissipait la chaleur, ce furent les heures les plus délicieuses de tout son séjour en Indochine, heures sans crainte où il ne fit rien que regarder le fond à travers l’eau claire, et voir défiler des îlots abrupts où s’accrochaient des arbres en déséquilibre. Assis sur le pont, les jambes passées dans les ajours de la rambarde, il se sentait sur la véranda d’une maison de bois, et le paysage défilait dessus, dessous, autour, pendant qu’en lui, enveloppé du grésillement délicat de l’huile chaude, venaient comme des caresses les merveilleux parfums de la cuisine qu’ils font. Les familles qui voyageaient ne regardaient pas la mer, les gens restaient accroupis en rond et mangeaient, ou bien somnolaient, se regardaient les uns les autres sans trop se parler, s’occupaient des animaux vivants qu’ils transportaient. La jonque a son confort, elle ne fait pas penser à la navigation, on y est loin de la mer. Les Chinois n’aiment pas vraiment la mer, ils s’en accommodent ; s’il faut vivre là, ils le font, et bâtissent des maisons qui flottent. Ils construisent leurs bateaux avec poutres, cloisons, planchers, des fenêtres et des rideaux. S’ils habitent près de l’eau, un fleuve, un port, une baie, leurs bateaux stationnent et sont le prolongement des rues, ils habitent là ; cela flotte et c’est tout. Il traversa la baie d’Along dans une rêverie parfumée.
À Ba Cuc, perdu dans le labyrinthe de la baie, dernier village où flottait un drapeau tricolore, un officier l’accueillit avec une poignée de main fort peu militaire. Il lui remit une caisse blindée contenant la solde des partisans, deux autres contenant fusils et munitions, le salua à nouveau très vite et monta sur la jonque quand elle repartit.
« C’est tout ? hurla Salagnon du ponton.
— On viendra vous chercher, répondit-il en s’éloignant.
— Comment je m’y prends ?
— Vous verrez bien… »
Le reste se perdit dans la distance, le grincement des planches du ponton, le bruit d’éventail de la voile étayée qui se déployait. Salagnon resta assis sur son bagage tandis qu’autour de lui on transbordait des sacs de riz et des cages de poulets vivants. Il était seul sur une île, assis sur une caisse, il ne voyait pas bien où aller.
Il sursauta au claquement de talons ; au salut prononcé avec un fort accent, il ne comprit rien, sinon le mot « lieut’nant », prononcé sans e, avec une petite saccade autour du t. Un légionnaire d’âge mûr se tenait dans une pose réglementaire, impeccable ; et même excessive. Tout raide, menton levé, il en tremblait, les yeux embrumés, la lèvre mouillée d’un peu de salive ; et le garde-à-vous seul assurait son équilibre.
« Repos », dit-il, mais l’autre resta raide, il préférait.
« Soldat Goranidzé, annonça-t-il, je suis votre ordonnance. Je dois vous conduire dans l’île.
— L’île ?
— Celle que vous commanderez, mon lieutenant. »
Commander une île lui plaisait bien. Goranidzé l’y emmena dans une barque à moteur qui pétaradait, empêchait de parler, et laissait derrière eux un nuage noir qui mettait du temps à se dissiper. Sur un piton rocheux il lui désigna une villa accrochée à la falaise. En béton, faite de lignes horizontales et de grandes fenêtres, elle était récente mais déjà décrépite ; fixée au calcaire elle surplombait l’eau de très haut.
« Votre maison », hurla-t-il.
On y abordait par une plage où des pêcheurs raccommodaient leurs filets étalés au soleil ; ils aidèrent à échouer la barque et déchargèrent les caisses qu’apportaient Salagnon et son ordonnance. On montait à la villa par un sentier dans la falaise, dont certaines parties à pic avaient été taillées en escalier.
« Comme un monastère, souffla derrière lui le soldat Goranidzé un peu rouge. Là où j’étais enfant il y avait monastères accrochés sur la montagne, comme étagères vissées sur les murs.
— Vous étiez où, enfant ?
— Pays qui n’existe plus. Géorgie. Les monastères étaient vides après Révolution, les moines tués ou chassés. Nous y allions jouer, et les murs de toutes les pièces étaient peints ; cela racontait la vie du Christ. »
Là aussi de grandes fresques couvraient les murs, dans le salon vidé de ses meubles et dans les chambres qui donnaient sur la mer.
« Je vous l’avais dit, mon lieutenant. Comme dans monastères.
— Mais je ne crois pas qu’ici cela raconte la vie du Christ.
— Je ne sais pas. Je suis légionnaire depuis trop longtemps pour me souvenir des détails. »
Ils allèrent dans toutes les pièces, cela sentait l’abandon et l’humidité. Dans les chambres, de grands rideaux de tulle gonflaient devant les fenêtres dépourvues de vitres, sales et certains déchirés, montrant la mer bleue par à-coups. Sur les fresques des murs, des femmes plus grandes que nature, de toutes les races de l’Empire, étaient couchées nues dans de l’herbe très verte, sur de grands draps de couleurs chaudes, à l’ombre de palmes et de buissons portant des fleurs. De toutes on voyait le visage, de face, les yeux baissés et elles souriaient.
« Marie-Madeleine, mon lieutenant. Je vous l’avais dit : la vie du Christ. Une par région de l’Empire : il faut ça. »
Ils s’installèrent dans la villa, où l’administrateur colonial qui résidait à la saison chaude ne résidait plus depuis la guerre.
Salagnon prit une chambre dont tout un mur ouvert donnait sur le large. Il dormait dans un lit bien plus grand que lui, aussi large que long, dans lequel il pouvait s’allonger dans le sens qui lui plaisait. Le rideau de tulle, gonflé par la brise, s’agitait à peine ; quand il se couchait, dans cette chambre éteinte, il entendait le bruit léger du ressac tout en bas de la falaise. Il menait une vie de roitelet de songes, il rêvait beaucoup, imaginait, ne touchait pas terre.
Les murs de sa chambre étaient peints de femmes que l’humidité commençait à ronger. Mais on distinguait encore, intact, le sourire de chacune sur leurs lèvres sensuelles, gonflées de sèves tropicales ; les femmes de l’Empire se reconnaissent à la splendeur de leur bouche. Au plafond était peint un seul homme, nu, qui enlaçait une femme dans chacun de ses bras ; son état explicite laissait supposer son désir, mais de lui seul on ne distinguait pas le visage, détourné. Couché sur le grand lit, sur le dos et gardant les yeux ouverts, Salagnon le voyait bien, l’homme unique peint sur le plafond. Il aurait voulu qu’Eurydice le rejoigne. Ils auraient vécu prince et princesse de ce château volant. Il lui écrivait, il peignait ce qu’il voyait par le mur vide, le paysage chinois des îlots de la baie jaillissant de l’eau éblouissante. Il lui envoyait ses lettres par la barque à moteur, qui une fois par semaine rejoignait le port où s’arrêtait la jonque. Goranidzé s’occupait de tout, du ravitaillement et du courrier, des repas et de l’entretien du linge, avec cette raideur impeccable dont il ne se départait jamais, et aussi de la réception des notables indigènes qu’il annonçait d’une voix vibrante quand ils se présentaient à la porte. Mais chaque semaine il venait annoncer respectueusement à Salagnon que c’était son jour, en lui apportant la clé. Il se saoulait, tout seul ; puis il dormait dans la chambre qu’il s’était choisie, petite et sans fenêtre, dont il demandait à Salagnon de fermer la porte à clé et de garder la clé tant que l’alcool ne se serait pas dissipé. Il craignait sinon de passer par les fenêtres ou de glisser dans les escaliers, ce qui ici aurait été fatal. Le lendemain Salagnon venait lui ouvrir et il reprenait sa rigueur habituelle sans jamais évoquer les événements de la veille. Il faisait alors ce jour-là le ménage des pièces qu’ils n’utilisaient pas. Le ravitaillement, en plus des armes à distribuer et des soldes, apportait assez de vin pour des saouleries bien réglées. Mais le courrier n’allait que dans un sens, jamais Eurydice ne répondait à ses envois de peintures, à ces paysages d’encre d’îlots dressés, dont jamais elle ne pourrait croire qu’ils représentaient quelque chose que l’on puisse voir ; il aurait voulu qu’elle s’en étonne, et qu’il puisse lui assurer, par retour de courrier, que tout ce qu’il dessinait il le voyait vraiment. Il regrettait de ne pouvoir lui réaffirmer, au moins par lettre, la réalité de ses pensées. Il se dématérialisait.
Il fut facile de recruter des partisans. Dans ces îles peuplées de pêcheurs et de chasseurs d’hirondelles, l’argent ne circulait pas, et on ne voyait d’autres armes que de très vieux fusils chinois qui ne servaient jamais. Le lieutenant Salagnon distribuait des richesses en abondance contre la seule promesse de venir s’exercer un peu chaque matin. Les jeunes pêcheurs venaient en groupes, hésitaient, et l’un d’eux, intimidé sous les rires des autres, signait son engagement ; il mettait une croix au bas d’un formulaire rose, dont le papier gonflé d’humidité parfois se déchirait, car il tenait très mal son crayon. Il emportait alors son fusil, qui passait de main en main, et un paquet de piastres qu’il roulait très serré dans la bourse autour de son cou, avec son tabac. Les formulaires manquèrent rapidement, il leur fit signer de petits carrés de papier vierge qu’il effaçait le soir, car seul le geste comptait, personne ne savait lire sur cette île.
Au matin, il organisait l’exercice sur la plage. Beaucoup manquaient. Il n’avait jamais le compte exact. Ils semblaient ne rien apprendre, ils maniaient leurs armes toujours aussi mal, comme des pétoires dont les détonations les faisaient toujours sursauter, toujours rire. Quand il se fut habitué aux visages et aux liens de parenté, il se rendit compte qu’ils venaient par roulement, un par famille mais pas toujours le même. On envoyait les jeunes gens les moins dégourdis, ceux qui à la pêche gênaient plus qu’autre chose. Cela les occupait sans trop de risques, et ils rapportaient une solde que toute la famille se partageait. Il se rendit au village où il fut reçu dans une longue maison de bois tressé. Dans la pénombre qui sentait la fumée et la sauce de poisson, un vieil homme l’écouta gravement, sans bien comprendre, mais il hochait la tête à chaque fin de phrase, à chaque rupture de rythme de cette langue qu’il ne connaissait pas. Celui qui traduisait parlait mal le français, et quand Salagnon évoquait la guerre, le Viêt-minh, le recrutement de partisans, il traduisait par de longues phrases embrouillées qu’il répétait plusieurs fois, comme s’il n’existait pas de mots pour dire ce dont parlait Salagnon. Le vieil homme acquiesçait toujours, l’air de ne pas comprendre, mais poliment. Puis ses yeux étincelèrent ; il rit, s’adressa directement à Salagnon qui acquiesça avec un grand sourire, un peu au hasard. Il appela dans l’ombre et une jeune fille aux très longs cheveux noirs s’approcha ; elle resta devant eux, les yeux baissés. Elle ne portait qu’un pagne qui drapait ses hanches étroites, et ses petits seins pointaient comme des bourgeons chargés de sève. Le vieil homme lui fit dire qu’il avait enfin compris, et qu’elle pouvait venir vivre avec le lieutenant. Salagnon ferma les yeux, secoua la tête. Les choses n’allaient pas. Personne ne comprenait rien, semblait-il.
Dans sa villa accrochée à la falaise il regardait les peintures qui lentement se dégradaient, ou bien la mer derrière le rideau de tulle qui très lentement ondulait. Cela n’allait pas, mais personne d’autre que lui ne s’en apercevait. Mais quelle importance ? Comment ne pas aimer l’Indochine ? Comment ne pas aimer ces lieux, qu’en France on n’imagine pas ? et aussi ces gens-là, désarmants d’étrangeté ? Comment ne pas aimer ce que l’on y peut vivre ? Il s’endormait bercé par le ressac, et le lendemain reprenait l’exercice. Goranidzé faisait mettre les hommes en rang, leur apprenait à tenir leur fusil bien droit, et à marcher au pas en levant haut la jambe. Il avait été cadet dans une école des officiers du tsar, pas longtemps, juste avant d’être projeté dans une longue suite de guerres embrouillées. Il n’aimait rien tant que l’exercice et les règles, cela au moins ne changerait pas. Vers midi les pêcheurs revenaient, ils tiraient leurs barques sur la plage, les partisans se débandaient en riant pour raconter leur matinée. Goranidzé se mettait à l’ombre et grillait des poissons juste à point, avec des piments et des citrons ; puis ils remontaient faire la sieste. Il était inutile de penser à rien d’autre pour le reste de la journée. Alors Salagnon de sa chambre regardait la baie, et essayait de comprendre comment peindre des îles verticales qui sortent brusquement de la mer. Il vivait accroché à la falaise comme un insecte posé sur un tronc, immobile pendant tout le jour, attendant sa mue.
Quand on les envoya au Tonkin, sa compagnie ne comprenait plus que le quart de ceux qu’il avait engagés. Le pays leur déplut aussitôt. Le delta du fleuve Rouge n’est que de la boue étalée, horizontalement, mais le regard ne portait pas plus loin que la prochaine haie de bambous autour d’un village. On ne voyait rien. On s’y sentait tout à la fois perdu dans le vide et engoncé dans un horizon étroit.
Les familles des pêcheurs de la baie avaient laissé partir les jeunes, les agités, les distraits, ceux qui ne manqueraient pas au village, ceux à qui un peu de changement ferait du bien. Celui qui savait le français servirait d’interprète, et il prenait son engagement comme un voyage. Avec leur chapeau de brousse enfoncé sur les yeux, leur sac trop lourd, leur fusil trop grand, ils semblaient tous déguisés, ils marchaient avec peine, leurs sandales attachées à leur sac car pieds nus ils sentaient mieux le chemin. Ils allaient à pied, pour débusquer le Viêt-minh qui allait aussi à pied. Ils marchaient en file trop serrée derrière Salagnon qui leur hurlait tous les quarts d’heure de garder plus de distances et de se taire. Alors ils s’espaçaient et faisaient silence, puis peu à peu recommençaient de bavarder, et se rapprochaient insensiblement de monsieur l’officier qui les guidait. Habitués aux sables et aux rocs calcaires de la baie, ils dérapaient sur la boue des diguettes et tombaient cul dans l’eau dans la rizière. Ils s’arrêtaient, s’attroupaient, repêchaient avec des blagues celui qui était tombé, et tous riaient, et celui qui s’était couvert de boue encore plus que les autres. Ils se déplaçaient de façon bruyante et inoffensive, jamais ils ne pourraient surprendre personne, ils offraient une cible parfaite sur l’horizon plat. Ils souffraient de la chaleur car aucune brise de mer ne venait tempérer le soleil voilé qui pesait sur cette étendue de boue.
Mais quand ils virent la montagne, ils n’aimèrent pas ça. Des collines triangulaires sortaient d’un coup de la plaine alluviale, elles s’étageaient très haut, mêlées de brumes qui tout en haut se confondaient avec les nuages. Le Viêt-minh vivait là, comme un animal de la forêt, qui viendrait la nuit hanter les villages et dévorer les passants.
On avait construit des postes pour fermer le delta, des postes kilométriques pour surveiller les passages, des tours carrées très hautes pour voir un peu loin, entourées de barrières. Combien étaient-ils là-dedans ? Trois Français, dix supplétifs, ils gardaient un village, surveillaient un pont, assuraient la présence de la France dans le labyrinthe détrempé d’arroyos et de buissons. À l’état-major chacun valait un petit drapeau planté sur la carte ; on l’enlevait quand le poste avait été détruit pendant la nuit.
On les envoya renforcer un poste sensible. Ils s’en approchèrent par le chemin sur la digue, en colonne, bien espacés cette fois-ci, chacun posant ses pieds dans le pas de celui qui marchait devant. Salagnon le leur avait appris car dans les chemins sont creusés des pièges. Des frises de bambou protégeaient le poste, sur plusieurs lignes, ne laissant qu’un accès étroit à la tour de maçonnerie, juste en face d’une meurtrière d’où pointait le tube perforé d’une mitrailleuse. Des pointes acérées du bambou dégoulinait un jus noir. On les enduisait de purin de buffle pour que les blessures qu’elles occasionneraient s’infectent bien. Ils s’arrêtèrent. La porte, sous la meurtrière, était fermée ; on l’avait placée en hauteur, sans prévoir d’escalier. Il fallait une échelle pour monter, une échelle que l’on retirait la nuit et que l’on rangeait à l’intérieur. En dessous, sur des perches, était plantées deux têtes de Vietnamiens, le cou tranché barbouillé de sang noir, leurs yeux clos vrombissant de mouches. Il faisait très chaud dans l’espace dégagé devant le poste, des rizières tout autour montait une humidité pénible, Salagnon n’entendait que le bruit des mouches. Quelques-unes venaient jusqu’à lui et repartaient. Il appela. Dans l’espace plat des plans d’eau écrasés de soleil, il eut l’impression d’avoir une toute petite voix. Il appela plus fort. Quand il eut crié plusieurs fois, le canon de la mitrailleuse bougea ; puis à la meurtrière apparut un visage hirsute et soupçonneux.
« Qui êtes-vous ? » hurla une voix éraillée. Un œil exorbité unique brillait sous les poils blonds.
« Lieutenant Salagnon, et une compagnie de supplétifs de la baie, pour vous soutenir.
— Posez vos armes. »
La mitrailleuse crépita, les coups explosèrent en ligne dans la boue, les éclaboussant tous. Les hommes sursautèrent avec de petits cris, rompirent la colonne, se serrèrent autour de Salagnon.
« Posez vos armes. »
Quand tous les fusils furent jetés à terre, la porte s’ouvrit, l’échelle fut sortie, et descendit en sautillant un Français en short, barbu et torse nu, un revolver sans gaine passé dans sa ceinture. Deux Tonkinois en pyjama noir le suivaient, armés de mitraillettes américaines. Ils restèrent sans bouger à trois mètres derrière lui.
« Qu’est-ce que vous foutez ? demanda Salagnon.
— Moi ? je survis, lieutenant d’opérette. Vous, je n’en suis pas sûr.
— Vous ne voyez donc pas qui je suis ?
— Oh, maintenant si, je vois qui vous êtes. Mais je me méfie par principe.
— Vous vous méfiez de moi ?
— De vous, non ; personne ne se méfierait de vous. Mais un bataillon de Viets précédé d’un Blanc, ce peut être dangereux. On ne compte plus les postes qui se sont fait avoir par le coup du légionnaire. Un déserteur européen, des Viêt-minhs déguisés en supplétifs, on ne se doute de rien ; on ouvre gentiment, on descend l’échelle, et on se fait égorger vite fait. On comprend qu’on a été con en regardant couler son propre sang. Très peu pour moi.
— Rassuré alors ?
— Pour moi, oui. Pour vous, c’est autre chose. Vos types sont pas du Viêt-minh, c’est sûr. S’éparpiller en piaillant à la première rafale, cela les classe clairement dans les amateurs. »
Il désigna du pouce derrière lui les deux Tonkinois tout raides qui ne laissaient rien paraître, tenant leurs mitraillettes prêtes à servir.
« Ceux-là, c’est des Viêt-minhs ralliés, et c’est autre chose. Impassibles sous le feu, obéissant d’un signe du doigt, sans états d’âme.
— Et vous avez confiance ?
— Maintenant on est dans le même bateau. Enfin, pas un bateau, la barque. S’ils repassent de l’autre côté, le commissaire politique les liquide illico ; s’ils laissent tomber la guerre, les villageois les lynchent ; ils le savent. Ils n’ont pas le choix, je n’ai pas le choix, nous sommes le bataillon des sursitaires, unis comme les doigts de la main. Chaque jour où nous survivons est une victoire. Vous montez, lieutenant ? Je vous paie à boire. Avec un ou deux de vos hommes, pas plus. Les autres restent en bas. Je n’ai pas la place. »
Dans le poste il faisait sombre, la lumière n’entrait que par la porte et par une meurtrière sur chaque face ; par chacune pointait une mitrailleuse. Il ne vit les hommes que progressivement, assis contre les murs sans bouger, vêtus de noir, les cheveux noirs, les yeux à peine ouverts, leur arme en travers des genoux. Tous le regardaient et surveillaient chacun de ses gestes. Une odeur d’anis et de dortoir mal aéré flottait dans l’air sombre. Le lieutenant se pencha sur des caisses entassées au centre de la pièce, ramassa un objet et le lança à Salagnon, qui l’attrapa par réflexe ; il crut à un ballon, c’était une tête. Il eut un haut-le-cœur, faillit la lâcher par réflexe, et par réflexe la retint, les yeux ouverts regardaient vers le haut, pas vers lui, cela le rassura. Il trembla, puis se calma.
« Je voulais la mettre dehors avant que vous arriviez, changer celles d’en bas qui puent un peu trop.
— Viêt-minh ?
— Je n’en jurerais pas, mais ça se pourrait bien. »
Il ramassa une casquette ornée d’une étoile jaune, morceau d’obus embouti travaillé à la main.
« Mettez-la-lui. Avec ça c’en est un, c’est sûr. »
Une tête seule, c’est dense, pas très lourd, comme un ballon. On peut la retourner, on pourrait la lancer, mais quand on veut la poser on ne sait pas dans quel sens. La pique pour cela est pratique, on sait où la mettre, et ensuite on peut poser la tête. Le lieutenant hirsute lui tendit un bambou épointé. Salagnon la planta dans l’œsophage ou la trachée, il ne savait pas trop, cela produisit un grincement de caoutchouc trop serré sur du bois, de petites choses cédèrent à l’intérieur du cou. Il le coiffa enfin de la casquette d’officier. Les types assis le long des murs le regardaient sans rien dire.
« Le poste a déjà été pris trois fois. Les types dedans, il n’en restait pas grand-chose, traités à la grenade. Alors je leur montre qui on est, maintenant. Je terrorise. J’ai des pièges autour du poste. Je suis une mine : on m’approche, ratatata ! on me touche, boum ! Allez, vous avez gagné un coup à boire. »
Il reprit la tête au bout de sa pique, il lui tendit comme en échange un verre plein, qui sentait violemment l’anis. Tous les hommes se passèrent des verres remplis d’un liquide laiteux, dont le jaune opalescent parvenait à luire dans l’ombre.
« C’est du pastis authentique, que nous faisons nous-mêmes. Nous le buvons pendant nos moments perdus, et ici, tous nos moments sont perdus. Vous savez que la badiane étoilée, cet arôme si typique de la France, que l’on croit de Marseille, vient en fait d’ici ? À la vôtre. Et vous, vous allez où comme ça, avec vos Pieds Nickelés ?
— Dans la forêt. »
« La forêt, mon lieutenant, pas moyen. Les hommes ne veulent pas.
— Veulent pas quoi ?
— Marcher dans la forêt.
— Je vous ai engagés pour ça.
— Non, pas engagés pour marcher dans la forêt, pas moyen. Engagés pour avoir une arme, et avoir la solde. »
Il dut se mettre en colère. La nuit même, plusieurs partirent. La forêt ne convenait pas aux pêcheurs. Elle ne convient à personne. Quand ils se firent tirer dessus pour la première fois, ce ne fut pas aussi difficile qu’ils auraient pu le croire. Penser que l’on veut votre mort, que l’on s’y acharne, que l’on insiste, n’est insupportable que si l’on y pense, mais on n’y pense pas. Une fureur obscure aveugle les combattants toute la durée de la mitraille. Il n’est plus d’idées ni de sentiments, il n’est plus que courses, trajectoires qui se croisent, fuites, ruées, jeu terrible mais abstrait. Il n’est plus que de tirer, et d’être tiré. Il suffit d’un répit pour penser à nouveau qu’il est insupportable de se faire tirer dessus ; mais il est toujours possible de ne pas penser.
Les pensées trop difficiles, on peut les broyer dans l’œuf, mais elles reviendront ensuite, dans le sommeil, dans le silence des soirs, dans des gestes inattendus, dans des suées brutales qui surprennent car on n’en comprend pas la cause, mais c’est plus tard, heureusement. Sur le moment il est possible de ne pas penser, de vivre en équilibre sur la limite qui sépare un geste du geste suivant.
C’est drôle comme les pensées peuvent se dilater ou s’éteindre, bavarder sans fin ou se réduire à presque rien, à une mécanique qui cliquette, roues dentées qui s’engrènent et progressent par petites secousses, toutes pareilles. La pensée est un travail de calcul qui ne tombe pas toujours juste mais continue toujours. Le nez dans le sol, allongé dans les feuilles, Salagnon pensait à cela ; ce n’était pas le moment, mais il ne pouvait pas bouger. Les coups de départ assourdis partaient presque ensemble, cinq, il les comptait ; les sifflements se confondaient, les obus de mortier tombaient presque ensemble, en ligne, le sol tremblait sous son ventre. Une gerbe de terre et de débris de bois retombait en pluie sur leur dos, les chapeaux de brousse, les sacs ; les petits cailloux sonnaient sur le métal de leurs armes, les fragments d’obus quand ils retombent ne font pas trop mal, mais il ne faut pas les tenir car ils brûlent, et ils coupent. Ils tirent au commandement, en ligne, cinq mortiers. Je ne les croyais pas si organisés, les Annamites. Mais ce sont des Tonkinois ; des pas drôles, de vraies machines, qui font méthodiquement ce qu’ils doivent faire. Ils sont en ligne avec un officier à jumelles qui leur indique chaque geste avec un fanion. Une nouvelle salve partit, retomba, plus proche. La prochaine est pour nous. Les explosions retournèrent le sol en ligne bien droit, un sillon. Cinq mètres entre deux. Vingt secondes entre deux, le temps que la terre retombe, que l’officier voie aux jumelles le résultat, qu’il fasse régler la hausse, et il abat à nouveau son fanion. Les obus tombent cinq mètres plus loin. Ils progressent avec méthode. Ils attendent que ça retombe avant de tirer une nouvelle salve, ils savent leurs cibles alignées à plat ventre, ils veulent les avoir méthodiquement, toutes d’un coup. Dans trois coups, on y passe. La terre tremble, une pluie de cailloux et d’échardes les recouvrit encore. « Au prochain, on fonce au moment où ça pète, fais passer. On fonce tout droit dans les trous devant, on se planque avant que ça retombe. » Le sifflement fendit le ciel, percuta le sol comme des caisses de plomb qui tombent. Ils bondirent à travers l’humus qui retombait, passèrent à travers la poussière, se tapirent dans les trous de terre fraîche. Le cœur agité prêt à rompre, la bouche crissant de débris, ils serraient la crosse de leur arme, retenaient leur chapeau. La prochaine. La salve passa au-dessus d’eux, retourna le sol là où ils étaient couchés auparavant, comme une série de coups de bêche qui les aurait tranchés et enfouis, vers de terre, morts. Ils n’ont rien remarqué. À quoi ça tient.
Cela s’arrêta. Au sifflet une ligne de soldats en casque de latanier sortit de la lisière, arme en travers du ventre, sans précautions. Ils nous croient déchiquetés. On tire, puis on fonce. C’est ça ou ils recommencent. Cela se passa ainsi, avec une férocité extrême. Ils tirèrent ensemble sur la ligne de soldats qui s’effondrèrent comme des quilles, ils bondirent, lancèrent des grenades, foncèrent devant, éclatèrent crâne et torse de types à quatre pattes qui traînaient là, assis, renversés, étripèrent des types debout d’un coup de poignard au ventre, parvinrent aux mortiers alignés, rangés sur une ligne tracée à la chaux sur le sol du sous-bois, tirèrent sur ceux qui fuyaient entre les arbres. L’officier tomba sans lâcher son fanion, les pieds à l’extrémité de la ligne, ses jumelles sur la poitrine. Ils soufflèrent. Dans ces moments trop rapides on ne voit pas les gens. Ce sont des masses qui gênent, des sacs où l’on enfonce la lame, en espérant qu’elle ne se brise pas, des sacs posés debout, dans lesquels on tire, et ils plient, ils tombent, ils ne gênent plus, on continue. Ils se comptèrent. Plusieurs corps restaient allongés là où ils étaient tout au début, atteints par les mortiers ; ils n’avaient pas bougé, ils n’avaient pas compris l’ordre qui passait d’homme couché en homme couché, ou bien avaient agi trop tard. La vie, la mort dépendent de calculs erratiques ; celui-là tomba juste, les suivants on verrait. Plus haut dans la forêt ils entendirent des coups de sifflet prolongés. Ils filèrent.
Cela dura pendant des semaines. Ses pêcheurs tenaient tant bien que mal. Ils furent atteints de maladies que jamais ils n’avaient rencontrées dans la baie. L’effectif fondait lentement. Ils s’aguerrirent. Ils disparurent en quelques secondes une fin d’après-midi. Ils marchaient en file sur une diguette surélevée, le soleil s’inclinait, leurs ombres s’étiraient sur le plan d’eau de la rizière, une chaleur collante montait de la boue, l’air devenait orange. Ils longèrent un village silencieux. Une mitrailleuse cachée dans un bosquet de bambous les faucha presque tous. Salagnon n’eut rien. Le radio, l’interprète et deux hommes, tous ceux qui étaient près de lui survécurent. L’aviation incendia le village à la nuit tombée. À l’aube, avec une autre section qui était venue par la route, ils retournèrent les cendres mais ne retrouvèrent aucun corps ni aucune arme. La compagnie détruite fut administrativement dissoute. Salagnon retourna à Hanoï. La nuit, allongé sur le dos et les yeux grands ouverts, il se demandait pourquoi la rafale avait duré si peu, pourquoi elle s’était arrêtée juste avant lui, pourquoi ils n’avaient pas commencé à tirer sur la tête de la colonne. Survivre l’empêchait de dormir.
« L’espérance de vie d’un jeune officier juste arrivé de France ne dépasse pas le mois. Tous ne meurent pas, mais beaucoup. Mais si on ôte de cette cohorte les morts du premier mois, alors l’espérance de vie de nos officiers augmente d’une façon vertigineuse.
— Dites, Trambassac, vous avez vraiment le temps de faire ces calculs sinistres ?
— Comment espérer faire la guerre sans utiliser de chiffres ? La conclusion de ces calculs, c’est qu’on peut faire confiance aux officiers qui passent le premier mois. On peut leur confier un commandement, ils tiendront, puisqu’ils ont tenu.
— C’est idiot. Venez-vous de démontrer que l’on confie un commandement à ceux qui survivent ? À qui les confierait-on ? Aux morts ? Nous n’avons que les vivants de disponibles. Alors arrêtez vos calculs de probabilité ; la guerre n’est pas probable, elle est certaine. »
On confia à Victorien Salagnon une escouade de Thaïs des montagnes, quarante types qui ne comprenaient rien à l’égalitarisme autoritaire du Viêt-minh, et ne supportaient pas, génération après génération, les Tonkinois de la plaine. Leurs sous-officiers parlaient vaguement français, et en plus du sous-lieutenant Mariani, sorti de l’école militaire et juste arrivé de France, on lui détacha Moreau et Gascard, lieutenant et sous-lieutenant, venus d’il ne savait où. « Ce n’est pas inhabituel, comme encadrement ? » demanda Salagnon. Ils étaient allés boire un verre sous les frangipaniers, la veille de remonter la rivière Noire. « Si. » Cela semblait le faire sourire, Moreau, d’un sourire comme une coupure au rasoir entre des lèvres fines qui l’on voyait à peine, sous une moustache noire rectiligne, coupée au millimètre, même moins, qui brillait de cosmétique. On ne pouvait savoir exactement s’il souriait. Gascard, colosse rougeaud, hochait simplement la tête, vidait son verre et commandait à nouveau. Le soleil se coucha, des lampions accrochés aux branches donnaient une multitude de lumières. Les cheveux plaqués de Moreau brillaient, tranchés d’une raie droite. « C’est beaucoup ; ça fait double usage, surtout. Mais ça se comprend. » Sa voix heureusement était plus chaude qu’on ne la supposait à ce visage trop lisse et trop fin, sinon il aurait fait peur. Il était inquiétant quand il ne disait rien. « Et comment cela se comprend ? — Celui qui commande, c’est vous, la baraka vous donne les galons ; et le petit sorti de l’école, qui a des coups de soleil, on vous le confie pour qu’il apprenne. — Et vous ? — Nous ? On perd nos galons à mesure qu’on les gagne. Gascard par pochardise, et moi par excès de zèle vis-à-vis de l’ennemi, et un peu d’impolitesse vis-à-vis des supérieurs. Par contre, nous sommes increvables. On ne compte plus dans leurs papiers, mais on sait faire, alors on nous met là. Ils disent : “Bon débarras ! Ça fera une bande : un type qui survit, deux coureurs de brousse, un petit nouveau qui apprendra bien quelque chose, et un nombre indéfini d’hommes d’armes. On lâche ça dans la jungle, et messieurs les Viets, garez vos fesses !” Quand la situation est difficile, la superstition ça va aussi bien qu’autre chose. »
Salagnon préféra en rire. Il lui semblait qu’aller dans la montagne avec ces deux-là, avec quarante gaillards en guerre immémoriale contre les paysans des plaines, cela valait une assurance-vie. Ils burent pas mal, le petit Mariani semblait bien se plaire en Indochine, ils rentrèrent à leurs quartiers éméchés, dans l’odeur de lait impalpable des fleurs blanches, et ils passèrent devant les vitrines illuminées du Grand Hôtel du Tonkin. Il y avait là des administrateurs civils, des Annamites de hautes castes, des femmes aux épaules découvertes, des militaires des trois armes en uniforme de parade, et Trambassac en treillis mais avec toutes ses décorations. Cela brillait. On jouait de la musique, on dansait. De très belles femmes à longs cheveux noirs valsaient à tout petits pas, avec cette retenue aristocratique qui déclenchait chez les militaires du Cefeo de grandes amours désespérées. Moreau, ivre mais le pas ferme, bouscula le planton de l’entrée et alla droit sur le bar où les généraux et les colonels, tous brillant de dorures, discutaient à mi-voix une flûte de champagne à la main. Salagnon le suivait, en retrait, inquiet, Gascard et Mariani trois pas derrière.
« Je pars à l’aube, mon colonel, avec des chances raisonnables de me faire tuer. Je n’ai rien touché de l’ordinaire, il puait le réchauffé plusieurs fois, et le quart de rouge que l’on nous sert, il pourrait dégraisser nos armes tant il est acide. »
Les officiers supérieurs se tournaient sans oser intervenir vers cet homme inquiétant, frêle et impeccablement coiffé, visiblement ivre mais à la diction nette. Sa bouche fine sous une moustache étroite inquiétait un peu. Trambassac souriait.
« Mais je vois que vous êtes au champagne. Le foie gras des toasts ne fond pas avec ces chaleurs ? »
La surprise passée les généraux s’apprêtaient à protester, puis à sévir, quelques colonels athlétiques avaient posé leur verre et s’étaient approchés. Trambassac les arrêta d’un geste paternant. « Lieutenant Moreau, vous êtes mon invité, et vous aussi, Salagnon, et les deux autres qui se cachent derrière vous. » Il prit des flûtes pleines sur le plateau que lui présentait un boy, les distribua aux jeunes gens ébahis et en garda une. « Messieurs, dit-il en s’adressant à tous, vous avez devant vous le meilleur de notre armée. À la ville, ils sont des gentilshommes à l’honneur chatouilleux, en campagne ce sont des loups. Demain ils partent, et je plains le général Giap et son armée de gueux. Messieurs, vive l’arme aéroportée, vive l’Empire, vive la France ; vous êtes son glaive, et je suis fier de boire à votre courage. »
Il leva son verre, tous l’imitèrent, burent, il y eut quelques applaudissements. Moreau ne sut pas comment enchaîner. Il rougit, leva son verre, et but. La musique reprit, et le murmure des conversations. On ne s’occupa plus des quatre jeunes lieutenants sans décorations. Trambassac reposa son verre à demi plein sur le plateau d’un boy qui passait et vint taper sur l’épaule de Moreau. « Vous partez à l’aube, mon garçon. Restez encore un moment, profitez, et ne vous couchez pas trop tard. Prenez des forces. »
Il disparut dans la foule chamarrée. Ils ne restèrent pas, Salagnon prit Moreau par le bras et ils ressortirent. L’air chaud du dehors ne les dégrisait pas, mais cela sentait bon les fleurs géantes. Des chauves-souris voletaient sans bruit autour d’eux.
« Tu vois, dit doucement Moreau, je me fais toujours avoir. Il me faudra jusqu’à demain pour me remettre en colère. »
On ne peut le savoir avant d’y avoir été : comment c’est ; et pour cela, il faut y aller ; et là encore, la langue peine. On voit bien alors que l’on ne parle jamais que de choses connues, on ne parle qu’entre gens d’accord, qui savent déjà, et avec eux il est à peine besoin de dire, il suffit d’évoquer. Ce que l’on ne connaît pas, il faut le voir, et ensuite se le dire : ce que l’on ne connaît pas reste toujours un peu lointain, toujours hors d’atteinte malgré les efforts de la langue, qui est surtout faite pour évoquer ce que tout le monde connaît déjà. Salagnon s’enfonça dans la forêt avec trois jeunes officiers et quarante types dont il ne parlait pas la langue.
Vue d’avion, la forêt moutonne ; cela n’est pas déplaisant. Elle adoucit les reliefs de la Haute-Région, elle atténue les calcaires aigus d’un tapis de laine verte, elle défile uniformément sous la carlingue, bien serrée, et d’en haut il semble qu’il ferait bon s’y allonger. Mais si l’on plonge, si on traverse la canopée régulière et dense, on réalise avec horreur qu’elle n’est faite que de haillons mal cousus.
On ne l’imaginait pas si mal faite, la forêt d’Indochine ; on la savait dangereuse, cela se supporte, mais elle offre un cadre minable pour mourir. C’est surtout cela que l’on y fait, mourir, les animaux s’y entre-déchirent avec des raffinements, et les végétaux n’ont pas même le temps de tomber au sol, ils sont dévorés debout, à peine morts, par ceux qui poussent autour, et dessus.
De France on se fait des idées fausses de la forêt vierge, car celle des romans d’aventures est copiée sur les grosses plantes qui poussent à côté de la fenêtre dans les salons surchauffés, et les films de jungle sont tournés dans les jardins botaniques. Cette forêt vue en livres, bien charnue, on lui prête une admirable fertilité ; on lui croit un ordre dans lequel on progresserait au sabre d’abattis, avec au cœur la joie de l’appétit, au ventre la tension de la conquête, tout ruisselant de la bonne sueur de l’effort qu’un bain dans la rivière dissipera. Ce n’est pas du tout ça. Du dedans, la forêt d’Indochine est mal foutue, plutôt maigre, et elle n’est même pas verte. D’avion, c’est moelleux ; de loin, compact ; mais dedans, à pied sous les arbres, quel pauvre désordre ! C’est planté n’importe comment, pas deux arbres pareils côte à côte, chacun à demi étouffé s’appuyant sur l’autre, tous tordus, agrippant toutes les branches qu’ils peuvent atteindre, tous mal plantés dans un sol miteux, trop maigre, pas même entièrement recouvert de feuilles tombées ; ça pousse en tous sens, à toute hauteur, et ce n’est pas vert. Les troncs grisâtres se battent pour rester droits, les branches ocre malade s’entrelacent sans que l’on sache à qui elles appartiennent, les feuillages troués, comme poudrés de gris, peinent à gagner le ciel, des lianes marron tentent d’entraver tout ce qui les dépasse, cela germine avec une hâte qui évoque plus la maladie et la fuite que la croissance harmonieuse du végétal.
On imagine une forêt dense, il s’agit d’un débarras. Le niveau du sol, là où l’on marche, est non pas gorgé de fécondité mais encombré de débris de chute. On se prend les pieds dans les racines qui poussent dès la moitié du tronc, les troncs se couvrent de poils qui durcissent en épines, les épines couvrent la bordure des feuilles, les feuilles deviennent tout autre chose que des feuilles, trop cirées, trop molles, trop grandes, trop gonflées, trop cornues, c’est selon ; le trop est leur seule règle. La chaleur humide dissout l’entendement. Des insectes zizillent en permanence, en petits essaims qui suivent toute source de sang chaud, ou cliquettent sur les feuilles, ou rampent, déguisés en branches. Une diversité phénoménale de vers imprègnent le sol, grouillent, et il bouge. On y est enfermé, dans la forêt d’Indochine, comme dans une cuisine close, portes fermées, fenêtres fermées, aération fermée, et l’on aurait allumé tous les feux pour chauffer à gros bouillons des gamelles d’eau sans mettre de couvercle. La sueur coule dès les premiers pas, les vêtements se détrempent, les gestes fondent dans la gêne ; on dérape sur le sol ramolli. Malgré l’énergie hygrothermique qui fuse de tout, qui jaillit des corps, l’impression dominante que donne la forêt est celle d’une pauvreté maladive.
« Marcher en forêt » n’a un sens sain et joyeux que dans l’Urwald européenne, où les arbres semblables s’alignent sans se gêner, où le sol élastique craque un peu sous les pas, frais et sec, où l’on voit le ciel paraître entre les feuillages, où l’on peut marcher en le regardant sans craindre de trébucher dans d’affreux désordres. « Marcher en forêt » n’a pas ici le même sens, cela évoque d’aller dans une moisissure géante, qui pousse sur de gros amas de vieux légumes. On ne s’y promène pas, on y exerce un métier. Pour certains c’est de saigner les arbres à caoutchouc, d’autres ramassent le miel sauvage, d’autres encore découvrent des gisements de pierres rares, ou coupent de gros tecks qu’il faut traîner jusqu’au fleuve pour les emporter. On s’y égare, on y meurt de maladies, on s’y entretue. Pour Salagnon, son métier est de chercher le Viêt-minh, et de s’en sortir s’il le peut. S’il le peut, sortir de cette moisissure, s’il le peut, se répète-t-il en boucle. Tout ici conspire à rendre la vie fragile et détestable. Il ne regretta pas de faire la majeure partie du trajet en bateau.
Le nom de bateau convient mal au LCT, le Landing Craft for Tanks qui sert à transporter les hommes sur les rivières d’Indochine. On les appelle plutôt chalands, ce sont des caisses de fer à moteur, et ils remontent la rivière brune dans une pétarade molle toujours proche de s’étouffer, un bruit qui a du mal à se propager dans l’air trop épais, trop humide, trop chaud. Peut-être le bruit du moteur n’atteignait-il même pas les rives, et peut-être les enfants qui menaient de gros buffles noirs en laisse ne les entendaient-ils pas ; ils voyaient les machines remonter le fleuve en silence, avec peine, dans un bouillon lent de boue liquide. Les LCT n’avaient pas été construits pour cela. Fabriqués en vitesse, au plus simple, ils devaient poser le matériel lourd sur les îles du Pacifique, on devait pouvoir en perdre sans les regretter. La guerre finie, il en restait plein. Ici le matériel lourd manque ; il tombe en panne, il saute sur les mines, il ne sert à rien contre des hommes cachés. Alors avec les LCT on transportait les soldats sur les rivières, on les chargeait avec leurs bagages et leurs munitions dans les grandes cales à ciel ouvert, et par-dessus on avait posé des toits légers pour les protéger du soleil, tendu des filets sur des perches pour les protéger des grenades jetées de la rive, ou d’un sampan frôlé d’un peu près. Avec leur abri de toile et de bambou, leur cale remplie d’hommes somnolents, leur métal rongé de rouille, leurs parois de tôle cabossée et percée de chapelets d’impacts, ces bateaux américains simples et fonctionnels, comme tout ce qui est américain, prenaient comme tout en Indochine un air tropicalisé, bidonvillesque, un air de fatigue et de bricolage qu’accentuait le martèlement mouillé du diesel ; on s’attendait à chaque instant qu’il s’étouffe, et que tout s’arrête.
Le marin qui commandait le convoi de LCT, que Salagnon appelait capitaine par ignorance des grades de la marine, vint s’accouder avec lui au bordage et ils regardèrent passer l’eau. Elle transportait des touffes d’herbe arrachées, des grappes de jacinthe d’eau, des branches mortes qui lentement dérivaient vers l’aval.
« Ici, voyez-vous, le seul chemin un peu propre, c’est la rivière, dit-il enfin.
— Propre, vous trouvez ? »
Le mot amusait Salagnon, car l’eau brune qui glissait le long des flancs du chaland était si lourde de boue que l’étrave et les hélices ne produisaient pas de mousse ni d’écume ; l’eau chargée de limon s’agitait un peu à leur passage puis redevenait l’étendue lisse, sur laquelle ils glissaient sans la déranger.
« Je suis marin, lieutenant, mais je tiens à garder mes jambes. Et pour cela, dans ce pays, il faudrait ne plus marcher. Je n’ai pas confiance dans le sol. Les routes ici il n’y en a guère, et quand il y en a, on les coupe ; on les barre d’arbres sciés pendant la nuit, on creuse des tranchées en travers, on provoque des éboulements pour les faire disparaître. Même le paysage nous en veut. Quand il pleut, les routes sont de la boue, et quand on met le pied dessus ça saute ; ou bien ça cède, et on passe à travers, le pied dans un trou et au fond du trou il y a des pointes. Moi je ne vais plus sur la terre qu’ils appellent ferme, qui ne l’est pas, je ne me déplace qu’en bateau, sur les rivières. Comme ils n’ont pas de mines flottantes ou de torpilles, c’est propre. »
Les trois LCT en file remontaient la rivière, les hommes somnolaient dans la cale sous leur abri de toile, la tôle vibrait, on sentait le frottement de l’eau épaisse sur le flanc mince des bateaux. Sur cette voie sans ombre le soleil les écrasait, la chaleur les entourait de vapeur où la lumière se réfléchissait, éblouissante. Les digues d’argile cachaient le paysage, il en dépassait des bouquets d’arbres et des toits de chaume regroupés. Des barques attachées ondulaient à leur passage, chargées de femmes accroupies avec du linge, de pêcheurs en guenilles, d’enfants nus qui les regardaient passer puis sautaient dans l’eau en riant. Tout, du sol au ciel, baignait dans le jaunâtre un peu vert, une couleur de drap militaire usé, une couleur d’uniforme d’infanterie coloniale prêt à céder si on tire brusquement dessus. Le martèlement humide des moteurs les accompagnait toujours.
« Le problème de ces rivières, ce sont les rives. En Europe, c’est toujours calme, un peu triste mais apaisant. Ici il y a un tel silence qu’on croit toujours qu’on va se faire tirer dessus. Rien ne se voit mais on est épié. Et ne me demandez pas par qui, j’en sais rien, personne n’en sait rien, personne ne sait jamais rien dans ce sale pays. Je ne supporte pas leur silence ; je ne supporte pas non plus leur bruit, d’ailleurs. Dès qu’ils parlent, ils crient, et quand ils se taisent, leur silence fait peur. Vous avez remarqué ? Alors que leurs villes sont un tel ramdam, leurs campagnes sont un cauchemar de silence. Des fois on se frappe les oreilles pour vérifier qu’elles fonctionnent. Il se passe des choses ici que l’on n’entend pas. Je n’en dors plus ; je crois être sourd, je me réveille en sursaut, mon moteur me rassure, mais j’ai peur qu’il s’arrête ; je vérifie les rives, et toujours rien. Mais je sais qu’ils sont là. Pas moyen de dormir. Il faudrait que les rives soient vraiment loin pour que je dorme en paix. En pleine mer, je crois. Là je dormirais enfin. Enfin. Parce que j’ai accumulé des envies de dormir pour plusieurs années. Je ne sais pas comment je vais rattraper ça. Vous n’imaginez pas ce que je pourrais dormir si j’étais en pleine mer. »
Un choc mou attira leur attention ; ils virent un corps humain, visage dans l’eau, bras et jambes étendus, se heurter sans brutalité à la coque ; puis sans insister, il glissa tout au long du flanc du chaland, il tournoyait, et disparut en aval. Un autre suivit, puis un autre, et puis d’autres encore. Des corps allongés descendaient la rivière, ils flottaient sur le ventre, leur visage immergé jusqu’à produire une angoisse d’étouffement, ou bien sur le dos, leur visage gonflé tourné vers le ciel, l’emplacement des yeux réduit à des fentes. Pivotant lentement sur eux-mêmes, ils descendaient la rivière. « Qu’est-ce que c’est ? — Des gens. » L’un se coinça contre l’avant aplati du LCT, émergea à demi, se cambra, et n’en bougea plus, il remonta la rivière en leur compagnie. Un autre glissa derrière, fut happé par les remous de l’hélice et l’eau devint brunâtre, rouge sang mélangé de boue, et un demi-corps poursuivit sa route, heurta l’autre LCT, et coula. « Mais bon dieu ! Écartez-les ! » Des marins se munirent de gaffes, penchés à l’avant ils repoussèrent les corps loin de la coque, ils les piquaient, les écartaient, ils les relançaient dans le courant pour éviter que le bateau ne les touche.
« Mais écartez-les, bon dieu, écartez-les ! »
Des dizaines de corps descendaient la rivière, une réserve inépuisable de corps s’écoulait par la rivière, les femmes flottaient entourées de leurs cheveux noirs étendus autour d’elles, les enfants pour une fois allaient sans brusqueries, les hommes se ressemblaient tous dans le pyjama noir qui sert d’uniforme à tout le pays. « Écartez-les, bon dieu ! » Le capitaine répétait en hurlant toujours le même ordre, d’une voix qui devenait aiguë, « Écartez-les, bon dieu ! » et ses poings serrés blanchissaient. Salagnon essuya ses lèvres, il avait dû vomir, sans s’en apercevoir, très vite, il restait une écume amère dans sa bouche, quelques gouttes jaillies de son estomac brutalement essoré. « Qui c’est ? — Des villageois. Des gens assassinés par des pillards, des bandits, ces salopards qui hantent la forêt. Des gens qui passaient sur la route, violentés, détroussés, jetés au fleuve. Vous voyez, les routes de ce pays ! Il s’y passe chaque jour des choses horribles. »
Des corps flottants glissaient le long des trois LCT qui remontaient la rivière, seuls, par paquets agglomérés, certains avaient l’uniforme brunâtre, mais on ne pouvait en être sûr, car les vêtements ici se ressemblent, et puis tout était mouillé, gonflé, imprégné d’eau jaune, ils passaient au loin et personne n’allait vérifier. La pétarade molle des diesels continuait, et le ahanement des gaffeurs.
« Je veux vraiment revoir la mer », murmura le capitaine quand le banc macabre fut passé. Il relâcha le bordage de métal et à travers la peau sèche de ses joues Salagnon voyait ses mouvements intérieurs : les muscles de ses mâchoires palpitaient comme un cœur, sa langue frottait maniaquement sur ses dents. Il tourna les talons, s’enferma dans la cabine étroite aménagée à côté des moteurs, et Salagnon ne le vit plus jusqu’à la fin du voyage. Il essayait de dormir, peut-être ; et peut-être y parvenait-il.
Plus haut, ils doublèrent un village incendié. Il fumait encore mais tout avait brûlé, le chaume des toits, les palissades de bambou, les cloisons de bois tressé. Il ne restait que des poutres verticales noircies et des tas fumants, entourés de palmiers étêtés et de cadavres de cochons. Des barques coulées dépassaient de la surface de l’eau.
Une traction avant s’engagea sur la digue, toute noire comme en France, inattendue en ces lieux ; elle roula à petite vitesse dans le même sens que les bateaux, sur le chemin au bord de l’eau que n’empruntaient que les buffles. Ils allèrent un moment de conserve, la traction suivie d’un nuage de poussière, puis elle s’arrêta. Deux hommes en chemisette à fleurs sortirent en traînant un troisième vêtu de noir, qui avait les poignets liés derrière le dos, un Vietnamien à la tignasse épaisse, une lourde mèche en travers des yeux. Ils l’accompagnèrent main sur l’épaule au bord de la rivière, où ils le firent agenouiller. L’un des hommes en chemisette leva un pistolet et l’abattit d’une balle dans l’arrière du crâne. Le Vietnamien bascula en avant et tomba dans la rivière ; du bateau ils entendirent ensuite le coup de feu étouffé. Le corps flottait à plat ventre, il resta au bord puis trouva une veine de courant et commença de dériver, il s’éloigna de la berge et descendit la rivière. L’homme en chemisette à fleurs passa son arme dans son pantalon de toile et leva la main pour saluer les LCT. Les soldats lui répondirent, certains en riant et lançant des hourras que peut-être il put entendre. Ils regagnèrent la traction avant et disparurent le long de la digue.
« La Sûreté », murmura Moreau.
Salagnon le sentait toujours venir car Moreau au réveil se peignait soigneusement, traçait une raie bien nette et appliquait une noisette de brillantine qui fondait à la chaleur. Quand Moreau s’approchait cela sentait le coiffeur.
« Tu as dormi ?
— Somnolé sur mon sac, entre mes Thaïs. Eux ils dorment, ils savent dormir partout ; mais comme des chats. Quand je me suis levé, avec le moins de gestes possibles, aucun bruit — j’étais assez fier de la performance —, j’ai vu que mes deux voisins, sans ouvrir les yeux, avaient serré leur poing sur leur poignard. Même endormis, ils savent. J’ai des progrès à faire.
— Tu les reconnais comment, les types de la Sûreté ?
— La traction, le flingue dans la culotte, la chemise flottante. Ils se montrent, ils sont les notables du crime, ils règnent. Ils chopent des types, ils interrogent, ils flinguent. Ils ne se cachent pas, ils ne craignent rien, jusqu’à ce qu’on les flingue à leur tour. Alors il y a des représailles, et ça continue.
— Et ça sert à quelque chose ?
— Ils sont la police, ils cherchent du renseignement, c’est leur métier. Parce que si on peut traverser ce pays sans voir aucun Viet alors qu’il en grouille, c’est qu’on manque de renseignements. Alors on fait tout pour en avoir. Ils attrapent, ils interrogent, ils mettent en fiches et ils liquident, une vraie industrie. J’en ai rencontré un dans une petite ville du Delta, il avait la même chemisette à fleurs, le même flingue dans la culotte, il se traînait comme une âme en peine, désespéré. Il cherchait du renseignement, comme le veut sa fonction, et puis rien. Il avait interrogé les suspects, les amis des suspects, les relations des amis des suspects, et toujours rien.
— Il ne trouvait pas les Viets ?
— Oh, ça, on n’en sait jamais rien, et lui non plus. On peut toujours interroger des suspects, ils diront toujours quelque chose, qui amènera à d’autres suspects. Le travail ne manque pas, et il porte toujours des fruits, peu importe son utilité. Mais ce qui le désespérait vraiment, ce type qui était la police dans une petite ville du Delta, c’est d’avoir liquidé au moins cent bonshommes et n’avoir reçu ni citation ni avancement. Hanoï faisait comme s’il n’existait pas. Il était amer, il arpentait la rue de la petite ville, allait d’un café à l’autre, découragé, ne sachant plus comment faire, et tous les gens qui le croisaient baissaient les yeux, rebroussaient chemin, descendaient du trottoir pour lui laisser la place, ou bien lui souriaient ; on s’enquérait de sa santé avec beaucoup de courbettes, car plus personne ne savait comment faire, s’il fallait ou non lui adresser la parole pour lui échapper, s’il fallait avoir l’air de rien ou avoir l’air avec lui. Et lui il ne remarquait rien, il traînait dans les rues avec son pistolet dans la culotte en pestant contre les lenteurs de l’Administration qui ne reconnaissait pas son travail. Il n’avait jamais rien trouvé mais il était efficace ; il n’avait jamais trouvé trace du Viêt-minh mais il faisait son boulot ; si un réseau clandestin avait voulu s’installer, il n’aurait pas pu, faute de militants potentiels, qu’il avait liquidés préventivement ; et on ne le reconnaissait pas à sa juste valeur. Il en était mortifié. »
Moreau finit avec un petit rire, de ce rire qu’il avait, pas désagréable mais pas drôle non plus, un rire comme son nez efflanqué, un rire comme sa moustache fine qui redoublait ses lèvres fines, un rire net et sans joie qui glaçait sans que l’on sache pourquoi.
« Finalement, nous ne supportons pas le climat des colonies. Nous moisissons de l’intérieur. Sauf toi, Salagnon. On dirait que sur toi tout passe.
— Je regarde ; alors je me fais à tout.
— Moi aussi je me fais à tout. Mais c’est bien ça qui m’inquiète : je ne m’adapte pas, je mute ; quelque chose d’irréversible. Je ne serai plus jamais pareil.
« Avant de venir ici j’étais instituteur. J’avais autorité sur un groupe de petits garçons remuants. Je les tenais à la trique, au bonnet d’âne, à la gifle s’il le fallait, ou à la mise au piquet, à genoux, sur une règle. Dans ma classe on ne chahutait pas. Ils apprenaient par cœur, ne faisaient pas de fautes, ils levaient le doigt avant de parler, ils ne s’asseyaient qu’à mon ordre, si tout était calme. J’avais appris ces techniques à l’École normale et par observation. La guerre est venue, j’ai changé de métier pour un temps, mais comment pourrais-je revenir maintenant ? Comment pourrais-je être de nouveau devant de petits garçons ? Comment pourrais-je supporter le moindre désordre avec ce que je sais ? J’ai ici autorité sur un peuple entier, j’utilise les mêmes techniques apprises à l’École normale et par observation, mais je les pousse à bout, pour des adultes. Je vois plus grand. Il n’est pas ici de parents à qui je pourrais dénoncer les frasques de leur marmaille pour que le soir ils les punissent. Je fais tout moi-même. Comment pourrais-je revenir devant des petits garçons ? Comment ferais-je pour maintenir l’ordre ? En tuerais-je un dès le premier chahut, par réflexe, comme exemple ? Mènerais-je des interrogatoires poussés pour savoir qui a lancé une boulette imprégnée d’encre ? Il vaut mieux que je reste là. Ici la mort est sans trop d’importance. Ils n’ont pas l’air d’en souffrir. Entre morts, entre futurs morts, nous nous comprenons. Je ne pourrais pas revenir devant une classe de petits garçons, ce serait déplacé. Je ne sais plus faire. Ou plutôt si, je sais trop bien faire, mais je fais en grand. Je suis coincé ici ; je reste ici, en espérant ne jamais rentrer, pour le bien des petits garçons de France. »
L’horizon s’élevait comme un pliage de papier, des collines triangulaires montaient comme si on repliait le sol plat ; la rivière fit des méandres. Ils pénétrèrent dans la forêt ininterrompue. Le courant se faisait plus vif, l’hélice des LCT martelait l’eau avec plus de force, on craignait davantage qu’elle ne s’arrête ; un épais velours vert ourlait les rives, les collines devenaient de plus en plus hautes, plus escarpées, se mêlaient aux nuages qui descendaient bas.
« La forêt c’est pas mieux, grommela le capitaine en sortant de sa cabine. On croit que c’est vide, on croit que c’est propre, on croit qu’on est enfin tranquille… Tu parles ! ça grouille, là-dessous. Une rafale là-dedans, et t’en tues quinze. Et là-bas ! Arrose la rive. »
Le servant de la mitrailleuse arrière fit pivoter l’arme et tira une longue rafale sur les arbres de la rive. Les soldats sursautèrent, et l’acclamèrent. Les grosses balles explosaient sur les branches, des cris de singes retentirent, des oiseaux s’envolèrent. Des débris de feuilles et de bois éclaté tombèrent dans l’eau.
« Voilà, conclut le capitaine. Il n’y en avait pas beaucoup aujourd’hui, mais l’endroit est nettoyé. Vivement qu’on arrive. Vivement que ça s’arrête. »
Il les déposa dans un village en ruine, sur une berge labourée de trous. Les caisses de munitions furent emportées par des prisonniers marqués PIM sur leur dos, en grosses lettres, gardés par des légionnaires qui ne faisaient pas attention à eux. Des sacs de sable empilés aussi soigneusement que des briques entouraient ce qu’il restait des maisons, barraient les rues de retranchement, entouraient les pièces d’artillerie au long tube dressé, toutes tournées vers les collines d’un vert profond où glissaient des lambeaux de brume. Les habitants avaient disparu, il ne restait que des vestiges cassés de la vie courante, des paniers, une sandale, des pots cassés. Des légionnaires casqués veillaient derrière les parapets de sacs pendant que d’autres, à la pelle, continuaient en fouissant de fortifier le village. Ils travaillaient tous en silence, avec le sérieux implacable de la Légion. Ils dénichèrent le commandement dans une église au toit troué. Dans la nef on avait poussé de côté les gravats et les bancs cassés, dégagé l’autel où les officiers avaient pris place ; la sainte table était parfaitement dressée, avec nappe blanche et assiettes de porcelaine à filet bleu, des cierges allumés tout autour donnaient une lumière tremblante qui se reflétait sur les verres propres et les couverts. En uniforme poussiéreux, leur képi blanc impeccable posé à côté d’eux, les officiers étaient servis par un planton en jaquette dont tous les gestes montraient la grande compétence.
« Des camions ? Pour monter vos types ? Vous rigolez ? » dit un colonel la bouche pleine.
Salagnon insista.
« Mais je n’ai pas de camions. Ils sautent sur les mines, mes camions. Attendez le convoi terrestre, il arrivera bien un jour.
— Je dois rejoindre le poste.
— Eh bien allez-y à pied. C’est par là, dit-il en désignant de sa fourchette la fenêtre ogivale. Et maintenant laissez-nous finir. C’est le dîner d’hier que nous n’avons pas pu prendre à cause d’une attaque. Heureusement, il est intact. Notre planton a servi comme maître d’hôtel dans le plus grand établissement de Berlin, avant que les orgues de Staline n’en fassent un tas de sable. Il sert parfaitement, même dans les ruines, on a bien fait de l’emmener. Apportez la suite. »
Le planton, impassible, apporta une viande qui sentait bon la viande, chose rare en Indochine. Alors Moreau s’approcha.
« Mon colonel, je me permets d’insister. »
L’autre, la fourchette déjà plantée dans un morceau saignant, suspendit son geste à mi-chemin entre l’assiette et sa bouche ouverte ; il releva les yeux d’un air mauvais. Mais Moreau avait ceci de particulier, ce petit homme maigre et disgracieux, que lorsqu’il demandait quelque chose de cette voix qui ne crie jamais, qui passe entre ses lèvres fines, on le lui donnait, comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort. Le colonel en avait vu d’autres, il se foutait bien de ses camions, et il avait très envie de terminer enfin son repas.
« Bon. Je vous prête un camion pour les munitions, mais je n’en ai pas plus. Pour les hommes, c’est à pied. La piste est à peu près sûre. Mais il faudrait que la coloniale arrête de compter sur nous. »
Moreau se tourna vers Salagnon, qui acquiesça ; il était de nature conciliante, au fond, mais n’en était pas très fier. Ils laissèrent le service reprendre, ils sortirent.
« Trambassac n’a pas tort. Ici c’est le capitaine, ses preux, et ses hommes d’armes ; chacun avec sa bande.
— Eh bien voilà la tienne, de bande. »
Mariani et Gascard assis sur des caisses les attendaient, et les quarante supplétifs thaïs accroupis, s’appuyant sur leur fusil qu’ils tenaient comme des lances. Mariani se leva à leur approche, il vint en souriant aux nouvelles ; il s’adressait à Moreau.
Cela leur prit trois jours par la piste. Ils montèrent en file, leur arme en travers des épaules. Ils ruisselèrent vite de sueur de grimper par de fortes pentes en plein soleil. L’ombre au bord, ils ne s’en approchaient pas, c’était la forêt donc une infinité de caches, de pièges, de fils entre les arbres reliés à des mines, de tireurs patients assis entre les branches. Les deux murs verts les oppressaient, alors ils marchaient au milieu, en plein soleil. Et parfois une clairière aux bords brûlés marquait l’effet de l’artillerie à longue portée, ou de l’aviation ; un camion noirci basculé sur le bas-côté, troué de balles, témoignait d’une échauffourée inconnue, dont tous les témoins étaient morts. Heureusement qu’on ne laissait pas traîner les morts car sinon la piste en aurait été semée. On ne laisse pas traîner les morts, on les ramasse, sauf dans la rivière. Sauf dans la rivière, pensait Salagnon en peinant du poids de son sac, du poids de son arme en travers de ses épaules. Mais que signifiaient-ils, ces morts dans la rivière ? On répugne à toucher les corps morts, alors parfois on les laisse, mais pourquoi les jeter à la rivière ? Chaque pas était pénible sur cette mauvaise piste qui montait, et des pensées désagréables venaient avec la fatigue, avec ce découragement que donne l’épuisement des muscles. Le soir ils s’endormirent dans les arbres, suspendus dans des hamacs de corde, la moitié d’entre eux éveillés gardant l’autre moitié endormie.
Au matin, ils continuèrent de marcher sur la piste dans la forêt. Il ne savait pas qu’il pouvait être aussi difficile de lever un pied pour le poser devant l’autre. Son sac plein de pièces métalliques le tirait en arrière, ses armes pesaient, de plus en plus, les muscles de ses cuisses se tendaient comme les câbles d’un pont, il les sentait grincer à chaque oscillation ; le soleil le séchait, l’eau qu’il contenait coulait au dehors, chargée en sel, il se couvrait d’auréoles blanches.
Au soir du troisième jour ils parvinrent à une crête, et le paysage de collines s’ouvrit en contrebas dans un brusque mouvement d’éventail. Une herbe jaune les entourait, brillant d’éclats dorés au soleil du soir, et la piste, en terrain plat, passait au milieu de ces herbes qui arrivaient à l’épaule, comme une tranchée sombre. De cette crête on voyait loin ; les collines se succédaient jusqu’à l’horizon, les premières d’un vert humide de pierre précieuse, et les suivantes dans les tons turquoise, d’un bleuté de plus en plus doux, dilués par la distance jusqu’à ne plus rien peser, jusqu’à se dissoudre dans le ciel blanc. La longue file d’hommes bossus, pliés sous leur sac, s’arrêta pour souffler, et tout ce paysage incroyablement léger s’insuffla en eux, le bleu pâle et le vert tendre les remplirent, et ils repartirent d’un pas vif vers le poste posé sur la crête.
Un sergent indigène fit ouvrir la porte, les accueillit, il s’occupait de tout. Les tirailleurs étaient accroupis dans la cour, aux tours d’angle couvertes de chaume. Salagnon chercha autour de lui un visage européen. « Vos officiers ? — L’adjudant Morcel est enterré là-bas, dit-il. Le sous-lieutenant Rufin est en opérations, il va rentrer. Quant au lieutenant Gasquier, il ne sort plus de sa chambre. Il vous attend. — Vous n’avez plus d’encadrement ? — Si, mon lieutenant, moi. Ici les forces franco-vietnamiennes sont devenues, de fait, vietnamiennes. Mais n’est-ce pas naturel, que les choses finissent par correspondre aux mots ? » finit-il avec un sourire amusé.
Il parlait un français délicat appris au lycée, le même qu’avait appris Salagnon à dix mille kilomètres de là, à peine teinté d’un accent musical.
Le chef de poste les attendait assis à table, la chemise ouverte et le ventre bien calé, il semblait lire un journal ancien. Ses yeux rougis le parcouraient dans un sens puis dans l’autre, sans rien fixer de précis, et il ne se résignait pas à tourner les pages. Quand Salagnon se présenta, il ne le regarda pas, ses yeux continuaient à errer sur le papier comme s’il avait du mal à les lever.
« Vous avez vu ? bredouilla-t-il. Vous avez vu ? Les communistes ! Ils ont encore égorgé un village entier, pour l’exemple. Parce qu’ils refusaient de leur fournir le riz. Et ils maquillent le crime, ils font croire que c’est l’armée, la police, la Sûreté, la France ! Mais ils nous embrouillent. Ils nous trompent. Ils utilisent des uniformes volés. Et tout le monde sait que la Sûreté est infiltrée. Totalement. Par des communistes de France, qui prennent leurs ordres à Moscou. Et qui zigouillent pour le compte de Pékin. Vous, vous êtes tout neuf ici, lieutenant, alors faut pas vous faire avoir. Méfiez-vous ! » Il le regarda enfin et ses yeux tournoyaient dans leurs orbites. « N’est-ce pas, lieutenant ? Vous ne vous ferez pas avoir ? »
Ses yeux se firent vagues, et il bascula. Il se cogna le front sur la table et il ne bougea plus.
« Aidez-moi, mon lieutenant », murmura le sergent indigène. Ils le prirent par les pieds et les épaules et l’étendirent sur le lit de camp dans le coin de la pièce. Le journal dissimulait un bol de choum, dont il gardait une jarre sous sa chaise. « À cette heure il s’endort, continua le sous-officier, sur le ton que l’on prend dans la chambre d’un bébé qui dort enfin. Normalement jusqu’au matin. Mais parfois il se réveille dans la nuit, et il veut que l’on se rassemble avec l’équipement et les armes. Il veut que l’on parte en colonne dans la forêt traquer le Viet pendant la nuit, pendant qu’il ne se doute de rien. Nous avons le plus grand mal à le dissuader et à le rendormir. Il faut encore le faire boire. Heureusement qu’il rentre, à Hanoï ou en France. Il nous aurait fait tuer sinon. Vous allez le remplacer. Tâchez de tenir plus longtemps. »
Le camion arriva le lendemain avec les caisses de munitions et les vivres ; il ne s’attarda pas et redescendit vers la rivière en emportant Gasquier encore endormi avec son bataillon de tirailleurs. Ils l’avaient bien calé entre des caisses pour qu’il ne tombe pas, et eux suivaient à pied. La poussière retomba sur la piste et Salagnon devint chef de poste, en remplacement du précédent, trop usé, mais encore vivant, sauvé à son corps défendant par les avis raisonnables d’un sous-officier indigène.
Rufin rentra à la fin de l’après-midi, à la tête d’une colonne en loques. Ils avaient marché dans la forêt pendant plusieurs jours, avaient traversé les ruisseaux, s’étaient cachés dans les buissons collants, avaient dormi dans la boue. Allongés dans l’humus, ils avaient attendu ; ruisselant de sueur salée, ils avaient marché. Ils étaient tous ignoblement sales et leurs vêtements raidis de crasse, de sueur, de sang et de pus, marqués de boue ; et leur esprit aussi était en loques, épuisé d’un mélange de fatigue, de trouille, de courage féroce qui confine à la folie, qui permet à lui seul de marcher, courir et s’entretuer dans les bois pendant plusieurs jours.
« Quatre jours et surtout quatre nuits », précisa Rufin en saluant Salagnon. Son beau visage d’enfant blond était creusé mais la mèche qui balayait ses yeux restait vive, et un sourire amusé flottait sur ses lèvres. « Dieu merci, être scout m’a préparé aux longues marches. »
Les hommes voûtés qui rentraient auraient pu s’effondrer au bord de la piste, et en quelques heures ils auraient fondu et disparu, on ne les aurait plus distingués de l’humus. Mais tous ces hommes crasseux comme des clochards portaient des armes rutilantes. Ils gardaient leurs armes comme au premier jour, rectilignes, brillantes, graissées ; le corps épuisé et les vêtements à l’état de chiffons d’atelier, mais leurs armes infatigables, des armes dodues et bien nourries quelle que soit l’heure, quel que soit l’effort. Les pièces de métal qu’ils portaient luisaient comme des yeux de fauves, et la fatigue ne les ternissait pas. Dans leur esprit estompé de fatigue subsistait encore — toute seule, la dernière — la pensée qui émane de la matérialité des armes : la pensée du meurtre, violente et froide. Tout le reste était chair, tissu, et avait pourri, ils l’avaient laissé au bord de la piste et il ne leur restait plus que leur squelette : l’arme et la volonté, le meurtre aux aguets. L’arme, bien plus que le prolongement de la main, ou du regard, est le prolongement de l’os, et l’os donne forme au corps qui sinon serait mou. Sur l’os est accroché le muscle, et ainsi peut se déployer la force. La grande fatigue a cet effet : elle décape la chair et dégage les os. On peut atteindre au même état en travaillant jusqu’à tomber, front contre la table, en marchant en plein soleil, en creusant des trous à la pioche. Chaque fois on sera réduit à ce qui reste, et ce qui reste on peut le considérer le plus beau en l’homme : ce sera l’obstination. La guerre fait ça aussi.
Les hommes allèrent s’étendre et ils s’endormirent tous. Après l’agitation de leur arrivée, un grand silence se fit dans le poste, et le soleil s’inclina.
« Les Viets ? dit Rufin, mais ils sont partout, tout autour, dans la forêt. Ils passent comme ils veulent, ils descendent de la Haute-Région où nous n’allons plus. Mais nous pouvons faire comme eux, nous cacher dans les buissons et ils ne nous verront pas. »
Il s’endormit sur le dos, la tête légèrement penchée, et son beau visage d’ange, très clair, très lisse, très pur, était celui d’un enfant.
En Indochine la nuit ne traîne pas. Quand le soleil se fut couché, ils furent entourés pendant quelques minutes d’un paysage vaporisé par des montagnes de porcelaine qui ne pesaient plus rien ; les crêtes bleutées flottaient sans plus toucher aucun sol ; elles s’estompèrent, disparurent, dissoutes, et la nuit se fit. La nuit est une réduction du visible, l’effacement progressif du lointain, un envahissement par l’eau noire qui sourd du sol. Posés sur leur crête, ils perdaient pied. Ils étaient en l’air, en compagnie des montagnes flottantes. La nuit déferlait comme une meute de chiens noirs qui montaient par les chemins du fond des vals, flairaient les lisières, remontaient les pentes, recouvraient tout et à la fin dévoraient le ciel. La nuit venait d’en bas avec un halètement féroce, avec le désir de mordre, avec l’agitation maniaque d’une bande de dogues.
Quand la nuit fut tombée ils surent qu’ils seraient seuls jusqu’au jour, dans une pièce close dont les portes ne ferment pas, environnés du souffle de ces chiens noirs qui les cherchaient, geignant dans l’obscurité. Personne ne leur viendrait en aide. Ils fermèrent la porte de leur petit château mais elle n’était qu’en bambou. Leur drapeau pendait sans bouger au bout d’une longue perche, et bientôt il disparut, ils ne voyaient pas les étoiles car le ciel était voilé. Ils étaient seuls dans la nuit. Ils firent démarrer le groupe électrogène dont ils comptaient soigneusement les bidons de gasoil ; ils alimentaient en haute tension le réseau de fil de fer qui entrelaçait les bambous dans les fossés ; ils allumèrent les projecteurs aux tours d’angle, faites de troncs et de terre, et la seule lampe au plafond de la casemate. Le reste de l’éclairage était assuré par des lampes à pétrole, et par les lampes à huile des supplétifs accroupis en petits groupes dans les coins de l’enceinte.
Ce qui tombe le soir ce n’est pas la nuit — la nuit remonte des vals grouillants qui entourent le poste, au bas des pentes raides couvertes d’herbes jaunes —, ce qui tombe le soir c’est leur foi en eux-mêmes, leur courage, leur espoir d’aller un jour vivre ailleurs. Quand la nuit vient, ils se voient rester ici pour toujours, ils se voient au dernier soir, au dernier moment qui ne va nulle part, et ensuite se dissoudre dans la terre acide de la forêt d’Indochine, leurs os emportés par les pluies, leurs chairs changées en feuilles et devenues nourriture des singes.
Rufin dormait. Mariani dans la casemate bricolait la radio, il écoutait dans les grésillements des bribes de parole en français, il vérifiait mille fois qu’elle fonctionnait. Gascard assis à côté de lui commençait à boire dès la tombée du jour, avec aisance et sans trop d’attention, comme s’il prenait l’apéritif un doux soir d’été ; quand il buvait trop cela ne se voyait pas, il ne tombait jamais, il ne titubait pas, et le tremblement des lampes cachait le tremblement de ses doigts. Moreau et Salagnon, restés dehors, regardaient l’obscurité accoudés à la rambarde de terre, ils ne voyaient rien et ils parlaient très bas, comme si les chiens noirs qui recouvraient le monde pouvaient les entendre, les flairer de leur présence, et venir.
« Tu sais, chuchota Moreau, nous sommes coincés là. Nous n’avons qu’une alternative : ou bien on attend de se faire écraser un jour ou l’autre, ou égorger dans notre lit, ou la relève ; ou bien on fait comme eux, on se cache dans les buissons, et on va les taquiner la nuit. »
Il se tut. La nuit bougeait comme de l’eau, lourde, odorante et sans fond. La forêt bruissait de craquements et de cris, produisant un brouhaha qui pouvait être tout, des animaux, des mouvements de feuilles, ou bien l’ombre des combattants marchant en colonnes entre les arbres. Salagnon par réflexe adoptait un silence inquiet, un silence de guet, inutile dans l’obscurité confuse, alors qu’il aurait fallu parler, tous, parler français indéfiniment sous la lampe électrique de la casemate, pour se rappeler à soi, pour se souvenir de soi, pour exister encore un tant soit peu à soi, tant ce sentiment de soi menaçait pendant la nuit de s’évaporer. Salagnon sentit que dans les semaines qui viendraient sa santé mentale et sa survie dépendraient du nombre de bidons de gasoil dont ils disposeraient encore. Dans le noir, ici, il se perdrait.
« Alors, tu en penses quoi ?
— Je te laisse faire. »
Au jour, le poste ressemblait à un château fort pour soldats de plomb, de ceux que l’on construit avec de la terre tassée, des cailloux plats et des aiguilles de pin ; ils en avaient tous construit, des châteaux de vacances ou de jeudi après-midi, et maintenant ils habitaient dedans. Le fortin était bâti de bois, de terre et de bambou, et avec le ciment venu par camion on avait construit une casemate où logeaient les Français : leur donjon, qui ne dépassait pas des murs. Ils vivaient en leur château perché, quatre preux et leur piétaille, sur une bosse nue qui commandait une vaste étendue de forêt, bien verte vue d’en haut, coupée des lacets bruns de la rivière. On dit bien « commander » quand une forteresse domine géographiquement le paysage, mais ici le terme pouvait prêter à sourire. Sous les arbres en contrebas une division entière aurait pu passer sans être vue. Salagnon pouvait toujours faire lancer quelques obus dans la forêt. Il pouvait toujours.
Les jours passaient et s’accumulaient, les longs jours tous pareils à surveiller la forêt. La vie militaire est faite de grands vides où l’on ne fait rien, dont on se demande si cela finira, et la question n’est bientôt plus posée. L’attente, la veille, le transport, tout dure, on n’en voit jamais le bout, cela recommence chaque jour. Et puis le temps repart, dans les convulsions brusques d’une attaque, comme s’il se précipitait d’un coup après s’être longuement accumulé. Et là aussi cela dure, ne pas dormir, être attentif, réagir au plus vite, c’est sans fin, sauf la mort. Les militaires rendus à la vie civile savent passer le temps mieux que d’autres, à attendre, assis sans rien faire, immobiles dans le temps qui passe comme s’ils faisaient la planche. Ils supportent mieux que d’autres le vide, mais ce qui leur manque ce sont les spasmes qui font vivre d’un coup tout ce qui s’est accumulé pendant le vide, et qui n’ont plus de raison d’être après la guerre.
Au matin ils s’éveillaient avec joie, rassurés de n’être pas morts pendant la nuit, et ils voyaient apparaître le soleil entre les brumes qui glissaient hors des arbres. Salagnon souvent dessinait. Il avait le temps. Il s’asseyait et s’essayait au lavis, à l’encre, au paysage ; il s’agissait ici de la même chose car toute l’eau contenue dans le sol et dans l’air transformait le pays entier en lavis. Assis dans l’herbe haute ou sur une roche, il peignait à l’encre l’horizon bosselé, la transparence des collines successives, les arbres qui pointaient en noir hors des nuages. Dans la matinée la lumière se faisait plus dure, il diluait moins l’encre. Dans la cour du poste il dessinait les supplétifs thaïs, il les dessinait d’un peu loin, ne gardant que leur posture. Allongés, assis, accroupis, pliés ou debout, ils pouvaient adopter bien plus de poses que ne l’imaginaient les Européens. L’Européen est debout ou couché, sinon il s’assoit ; l’Européen a envers le sol un sentiment de mépris hautain ou de renoncement. Les Thaïs ne semblaient pas haïr ce sur quoi l’on marche, ni en avoir peur, ils pouvaient se mettre n’importe comment, adopter toutes les positions possibles. Il apprit en les dessinant toutes les positions d’un corps. Il essaya aussi de dessiner des arbres, mais aucun s’il l’isolait ne lui plaisait. Ils étaient pour la plupart malingres mais formaient à eux tous une masse terrifiante. Comme les gens, comme les gens d’ici, dont il ne savait pas grand-chose. Il fit le portrait des quatre hommes qui vivaient avec lui. Il dessina des rochers.
Moreau n’allait pas se laisser étouffer ainsi, à se protéger du jour le jour, de la nuit la nuit ; alors le soir il partait dans la forêt avec ses Thaïs. Il pouvait parler de ses hommes, le possessif est ici délicieux, cela aurait ravi Trambassac qui semait sur toute la Haute-Région une multitude de petits Duguesclin. Ils s’équipaient et partaient quand la base du soleil effleurait les collines, quand l’herbe entourant le poste devenait de cuivre frémissant, et la forêt à contre-jour d’un vert épais de fond de bouteille, presque noir. Ils allaient en file, avec le bruit que de toute façon font quinze hommes qui marchent ensemble même s’ils se taisent, respiration, froissement de toile, cliquetis de métal, semelles en caoutchouc frottant très doucement le sol. Ils s’éloignaient et le bruissement s’estompait ; ils entraient dans la forêt et en quelques mètres ils disparaissaient entre les branches. En tendant bien l’oreille on pouvait encore les entendre, cela aussi s’effaçait. Le soleil glissait très vite derrière les reliefs, la forêt sombrait dans l’obscurité, il ne restait aucune trace de Moreau et de ses Thaïs. Ils avaient disparu, on ne savait plus rien d’eux, il fallait espérer qu’ils reviennent.
Gascard, lui, se voyait bien rester à étouffer comme ça. La noyade est la mort la plus douce, dit-on bêtement, ce sont des bruits qui courent, comme si on avait essayé. Alors pourquoi pas, surtout si la noyade au pastis est possible. Il s’y employait, c’était doux. Il sentait l’anis étoilé du soir au matin, et le jour n’était pas assez long pour tout évaporer. Salagnon l’engueula, lui ordonna de réduire sa consommation, mais pas trop, pas totalement, car maintenant Gascard était un poisson de pastis, et lui retirer son eau l’étoufferait sûrement.
Le convoi terrestre arriva enfin, au soir, il était attendu depuis la veille mais il avait du retard, toujours du retard car le voyage ne se passe jamais bien, la route coloniale n’est jamais libre, les convoyeurs font toujours autre chose que conduire. Ils entendirent d’abord un grondement assez vague qui remplissait l’horizon, puis ils aperçurent un nuage au-dessus des arbres, poussière brune, nuées de gasoil, cela avançait sur la route coloniale, sur la piste encailloutée qui fait des lacets, et enfin au virage avant la montée au poste ils virent les camions verts qui roulaient en cahotant.
« Quel vacarme ! Les Viets, ils nous entendent de loin. Ils savent où nous sommes ; et nous, non. »
Les camions montèrent en soufflant, si l’on peut dire qu’un camion souffle, mais ceux-là, des GMC à la peinture qui s’écaille, aux gros pneus usés, aux portières cabossées, parfois trouées d’impacts, ils montaient si lentement sur la mauvaise piste qu’on les sentait se dandiner avec peine, avec des raclements de gorge, un souffle rauque, des halètements d’asthmatiques dans leurs gros moteurs. Quand ils s’arrêtèrent devant le poste ce fut un soulagement pour tous, qu’ils se reposent. Ceux qui sortirent étaient torse nu, titubaient, s’épongeaient le front ; ils avaient les yeux rouges qui papillonnaient, on aurait cru qu’ils allaient s’allonger et dormir.
« Deux jours, on a mis. Et il va falloir rentrer. »
Les camions alternaient avec des half-tracks remplis de Marocains. Eux aussi descendaient mais ils ne disaient rien. Ils s’accroupissaient au bord de la piste et attendaient. Leurs visages bruns et maigres disaient la même chose, une grande fatigue, une tension, et aussi une grande colère qui ne s’exprimait pas. Deux jours pour cinquante kilomètres, c’est souvent le cas sur la route coloniale. Le train d’Haïphong ne va pas plus vite, il se traîne sur ses rails, il s’arrête pour réparer et poursuit, au pas.
Ici, les machines encombrent. Mille hommes et femmes portant des sacs iraient plus vite qu’un convoi de vingt camions, coûteraient moins cher, arriveraient plus souvent, seraient moins vulnérables. La vraie machine de guerre c’est l’homme. Les communistes le savent, les communistes asiatiques encore mieux.
« On décharge ! » Le capitaine qui commandait l’escorte de goumiers, un colonial séché par le Maroc mais maintenant ramolli et mouillé par la forêt d’Indochine, vint rejoindre Salagnon, le salua sans cérémonie et se posa à côté de lui, poings sur les hanches pour contempler son convoi éclopé.
« Si vous saviez comme j’en ai marre, lieutenant, d’aller au casse-pipe avec mes gars pour livrer trois caisses dans la jungle. Pour des postes qui ne tiendront pas à la première attaque sérieuse. » Il soupira. « Je ne dis pas ça pour vous, mais quand même. Allez, déchargez vite, que l’on reparte.
— Je vous offre l’apéro, mon capitaine ? »
Le capitaine regarda Salagnon en plissant les yeux, cela formait des rides molles, sa peau était de carton mouillé prêt à se déchirer au premier effort.
« Pourquoi pas. »
Une chaîne s’établit pour décharger les caisses. Salagnon entraîna le capitaine dans la casemate, lui servit un pastis juste un peu plus frais que la température du dehors, c’était tout ce qu’il pouvait faire.
« Si je vous dis que j’en ai marre, c’est qu’on passe tout notre temps à faire autre chose que conduire et escorter. On manie la pelle, la pioche, le treuil. Du boulot de cantonnier en permanence, pour construire au fur et à mesure la route sur laquelle on passe. Ils creusent pour nous empêcher de passer. Des tranchées en travers, qu’ils creusent la nuit, par surprise, c’est impossible à prévoir. La route passe dans la forêt, et hop ! en travers, une tranchée. Très bien faite, perpendiculaire à la route, les bords bien droits et le fond plat, car ce sont de gens soigneux, pas des sauvages. Alors on rebouche. Quand c’est rebouché, on repart. Quelques kilomètres après, ce sont des arbres, sciés bien proprement, en travers. Alors on treuille. On les pousse, on repart. Puis à nouveau une tranchée. On a prévu des outils dans les camions, et on a des prisonniers pour boucher. Des Viets capturés, des miliciens pas nets, des paysans suspects qu’on trouve dans les villages. Ils sont tous habillés du même pyjama noir, ils baissent la tête et ne disent jamais rien ; on les emmène partout où il y a quelque chose à porter ou de la terre à remuer ; on leur dit de faire, et si c’est pas trop compliqué, ils font. Ceux-là, ils étaient tout frais, une colonne viet détruite par un bataillon de paras qui cherchaient autre chose qu’ils n’avaient toujours pas trouvé. Alors ils nous les avaient confiés pour les descendre sur le delta. Mais c’est un emmerdement, il faut les surveiller, parmi eux il y a des types futés, des commissaires politiques que l’on est infoutu de reconnaître, c’est dangereux pour nous. Alors la première tranchée, ils l’ont rebouchée, mais à la troisième j’ai senti que ça allait mal finir. Des tranchées si proches, ça sentait l’attaque, et une attaque avec des types dans le dos à surveiller, ça allait être coton. Alors je les ai fait descendre dans la tranchée, fusiller, et on a rebouché. Le convoi est passé dessus, problème résolu. » Il finit son verre, le claqua sur la table. « Camions plus légers, ennuis évités. Pas de problèmes pour les comptes : ils savent même pas combien ils nous en ont donné, et à l’arrivée ils ne savent même pas qu’on leur en amenait. Et puis les suspects ne manquent pas, on sait plus où les mettre. Toute l’Indochine est peuplée de suspects. »
Salagnon le resservit. Il but la moitié d’un trait, resta les yeux dans le vague, rêveur.
« Tiens, à propos de convois, vous savez que le Viêt-minh a attaqué le BMC ?
— Le bordel militaire ?
— Eh oui, le bordel itinérant. Vous allez me dire : normal. Ils passent des mois dans la forêt. Avec des cadres tonkinois pas très portés sur la chose. Alors forcément, ils craquent. Il y en a un qui finit par lancer l’idée : “Hé, les gars ! (il imite l’accent vietnamien) bordel y passe. Allons faire embuscade et tirer coup.”
« Voilà qui aurait été drôle, mais ça ne s’est pas passé comme ça. Le BMC, c’est cinq camions de putes qui vont d’une garnison à l’autre, des petites Annamites et quelques Françaises, avec une mère maquerelle comme colonel. Les camions sont aménagés avec de petits lits, de petits rideaux à trou-trous, une issue d’un côté et une autre de l’autre, pour tirer son coup à la chaîne sans se gêner et sans traîner. Pour escorter tout ça, quatre camions de Sénégalais. Pas facile de choisir qui escorte le BMC. Les Marocains ça les choque, le cul c’est caché chez eux, sauf en rezzou ; mais là on égorge après, ou bien on emporte et on épouse. Les Annamites, ça les choque, c’est des romantiques traditionnels qui aiment se tenir la main en silence. Et puis voir des compatriotes dans cette situation, ça blesse leur honneur national, qui est tout neuf, donc sensible. La Légion ça les intéresse pas, ils se déplacent en phalange, entre garçons, pour le choc. Il y a la coloniale, mais ils font les malins, ils taquinent les putes, ils la ramènent, alors la sécurité avec eux, c’est pas garanti. Restent les Sénégalais : eux, ils s’entendent bien avec les putes, ils leur font de grands sourires, et les petites Annamites c’est pas leur format. Alors on met tout ça en camions et on fait le tour des garnisons de la jungle. Mais cette fois ça a mal tourné. Le Viêt-minh leur est tombé dessus, avec un régiment entier, équipé comme s’ils allaient prendre Hanoï.
— Pour donner l’assaut à un bordel ?
— Eh oui. C’est ce qu’ils visaient, sans erreur. D’abord fusées à charges creuses dans la cabine des camions, et il n’est plus rien resté des conducteurs ; puis salves de mortier entre les ridelles des half-tracks d’escorte, mitraillage de ceux qui sautent et cherchent à fuir. En quelques minutes tous y sont passés.
— Même les putes ?
— Surtout les putes. Quand une colonne de secours est arrivée, ils ont retrouvé les camions incendiés au milieu de la route et tous les morts allongés sur le bas-côté. Allongés parallèlement, les Sénégalais, leurs officiers, les putes, la mère maquerelle. Ils les avaient allongés dans le même sens, les bras le long du corps, un tous les dix mètres. Ils avaient dû mesurer, ils sont rigoureux ces gens, c’était parfaitement régulier. Il y avait une centaine de morts, ça formait un kilomètre de cadavres rangés. Tu t’imagines ? Un kilomètre de cadavres rangés comme dans un lit, c’est interminable. Et autour des carcasses fumantes des camions, des débris roses, les colifichets, oreillers, lingerie, dessous, rideaux des cabines spéciales.
— Ils s’étaient… servis avant de partir ?
— Sexuellement, ils n’avaient touché à rien. Le médecin les a examinées et il est formel. Mais ils ont décapité les putes annamites et posé la tête sur leur ventre ; le spectacle était glaçant. Vingt filles cou coupé, la tête sur le ventre, maquillage intact, rouge à lèvres, les yeux ouverts. Et planté à côté d’elles un drapeau viet tout neuf. C’était un signe : on ne baise pas avec le corps expéditionnaire. On le combat. Un régiment entier pour dire ça. Quand la nouvelle s’est répandue, ça a mis un certain froid dans tous les bordels d’Indochine, jusqu’à Saïgon. Un certain nombre de congaïs n’ont pas demandé leur reste et sont rentrées au village. Le corps expéditionnaire était touché aux couilles. »
Ils finirent leur verre en silence, communièrent dans une juste considération de l’absurdité du monde.
« La guerre révolutionnaire est une guerre de signes, dit enfin Salagnon.
— Là, lieutenant, c’est trop compliqué pour moi. Je vois juste qu’on est dans un pays de fous, et survivre ici c’est un boulot à plein temps. Pas le temps de réfléchir, comme tous les planqués à l’abri dans leurs postes. Moi je suis dans le camion, et je rebouche les tranchées. Allez, merci pour le verre. Votre ravitaillement doit être déchargé. Je repars. »
Salagnon les regarda redescendre sur la route coloniale. Jamais le terme « bringuebalant » fut mieux adapté, pensa-t-il ; ils avançaient en tremblotant sur les cailloux, et ça faisait des bruits métalliques, des hoquets de moteur. Ils descendaient la piste comme une file d’éléphants fatigués ; et pas ceux d’Hannibal, pas des éléphants de guerre, plutôt des éléphants de cirque à la retraite que l’on aurait engagés pour le portage, mais qui un jour se coucheraient au bord de la piste et resteraient là.
Dans la cour du poste, les Thaïs rangeaient les caisses de munitions, les armes de rechange, des rouleaux de barbelés, un projecteur, tout ce qu’il faut pour survivre. Les postes n’existaient que par les convois qui les ravitaillent, et les convois n’existaient que par la route qui leur permettait d’avancer. Le corps expéditionnaire n’est pas dans des casemates, il s’étale sur des centaines de kilomètres de routes, il se répand comme le sang, dans une infinité de capillaires très fins et fragiles, qui se rompent au moindre choc, et le sang coule et se perd.
Ce convoi qui vient de s’engloutir dans la forêt, peut-être n’arrivera-t-il pas, ou peut-être arrivera-t-il, ou peut-être à moitié. Il sera peut-être décimé d’une volée d’obus de mortier, ou de rafales de fusils-mitrailleurs dont les balles trouent les cabines comme du papier plié. Les camions basculent, flambent, les chauffeurs tués s’affaissent sur leur volant, les tirailleurs aplatis sur la route cherchent à riposter sans rien voir et tout s’arrête. Quand les convois arrivent, ceux qui les conduisent tiennent à peine debout, ils voudraient s’endormir aussitôt, et ils repartent quand même.
Chaque convoi occasionne des pertes, des dégâts. Le corps expéditionnaire s’épuise lentement, il perd son sang goutte à goutte. Quand la piste devient impraticable, on renonce aux postes, ils sont déclarés abandonnés, effacés sur la carte du commandement, et ceux qui les occupaient doivent rentrer. Comme ils peuvent. La zone française se rétrécit. Au Tonkin elle résume au delta, et encore, pas entier. Tout autour se dressent les postes kilométriques, des tours régulièrement espacées qui tentent de garder les routes. Les postes sont nombreux, chacun n’est occupé que par très peu d’hommes, qui hésitent à sortir. On cherche à tenir de l’eau dans une passoire, on essaie de réduire les trous pour perdre un peu moins d’eau ; bien sûr on n’y parvient pas.
Ils firent du béton. Ils avaient reçu par le convoi de quoi monter quatre murs. Ils remirent en état la petite bétonnière de campagne que l’on trouve dans tous les postes — la machine paraît modeste, c’est l’instrument principal de la présence française en Indochine — et ils la firent tourner. Gascard torse nu se mit devant, occupa de lui-même le poste pénible où il fallait enfourner l’eau, le sable, le ciment dans un nuage de poussière qui fait grincer les dents. Torse nu en plein soleil, il brassa les ingrédients jusqu’à être poudré de blanc, blanc raviné de sueur, mais dents serrées il ne disait rien, il poussait juste des soupirs d’effort, on pouvait croire que cela lui faisait du bien. Ils portèrent le béton par seaux jusqu’à des moules faits de planches. Ils firent sur une des tours d’angle en bois et en terre un petit cube muni de meurtrières. Ils installèrent dedans une grosse mitrailleuse américaine sur affût. Ils firent par-dessus un toit pentu, avec des tôles ondulées qu’avaient apportées les camions.
« Ça a de la gueule, non ? s’exclama Mariani. Avec ça, on mitraille en gardant le poil sec. Tactactactac ! On laboure les fossés, pas un n’approche. Ils ne s’y frotteront pas.
— Vu la qualité du béton, ça ne résistera pas à un coup au but, dit Moreau, qui n’avait pas touché un seau, regardant juste de loin.
— Un coup au but de quoi ? Les Viets n’ont pas d’artillerie. Et s’ils avaient des canons chinois, tu crois qu’ils pourraient les passer dans la forêt ? Les trucs à roues, ça ne passe pas. Tu en dis quoi, Salagnon ?
— Je ne sais pas. Mais nous avons bien fait. Les travaux de force, ça dessoûle Gascard. Et puis dedans on sera plus au sec que dans un truc en terre.
— Moi, je ne mets pas un pied dedans », dit Moreau.
Tout le monde le regarda. Le pistolet mitrailleur à portée de main, la raie bien faite, il sentait tranquillement le coiffeur dans la chaleur de l’après-midi.
« Comme tu veux », dit enfin Salagnon.
Les pluies vinrent après une longue préparation. Les nuées ventrues comme des jonques de guerre s’accumulaient au-dessus de la mer de Chine. Les nuages balançaient lentement leurs flancs peints de noir laqué, ils avançaient comme de gros navires, ils jetaient en dessous d’eux une ombre épaisse. Les collines prenaient à leur passage des couleurs d’émeraude approfondie, verre liquide épais de plus en plus visqueux. Les nuages lançaient des bordées de grondements, en se heurtant peut-être, ou pour semer la terreur à leur passage. Des roulements de gros tambours rebondissaient de val en val, plus forts, plus proches, et un rideau de pluie tomba d’un seul coup, d’énormes masses d’eau tiède rebondirent sur les murs de bois tressé, glissèrent sur les toits de feuilles, ravinèrent le sol d’argile en mille ruisseaux rougeâtres qui filaient vers le bas. Salagnon et Moreau avaient entendu le tonnerre les suivre, et le rideau de pluie s’abattre sur les arbres ; ils coururent sur le chemin boueux, poursuivis par ce bruit qui allait plus vite qu’eux, mitraillage des branches, tonnerre du ciel, ils coururent jusqu’au village bâti sur la pente. « Bâti » est un grand mot pour des cases de bambou avec un toit de feuilles sèches ; il faudrait dire « posé » ou, mieux, « planté » ; comme des buissons, comme des plantes potagères dans lesquelles on habiterait. Dans une ouverture de la forêt, de grandes cases végétales poussaient sans ordre sur un sol maigre parsemé de feuilles mortes. En contrebas, les rizières en terrasses allaient jusqu’à un ruisseau entre de grosses pierres. La route coloniale passait le long du village, la rivière brune à trois jours de marche.
Dans ce village des montagnes tout semble précaire, provisoire, l’homme n’y est que de passage, la forêt attend, le ciel s’en moque ; les habitants sont les acteurs d’un théâtre ambulant installé pour la soirée, ils marchent très droit, sont très propres, parlent peu, et leurs vêtements sont étrangement somptueux dans cette clairière de la forêt.
Salagnon et Moreau couraient sur le chemin et la pluie déjà noyait les sommets, les nuées remplissaient le ciel, l’eau descendait la pente plus rapidement qu’ils ne pouvaient courir, dénudant les cailloux ronds, décapant une fange rougeâtre qui dévalait la pente, le chemin fuyait avec eux, les dépassait, devenait entre leurs jambes, sous leurs pieds, un torrent rouge. Ils manquaient de glisser, ils furent rattrapés par l’averse. Le bord de leur chapeau de brousse se ramollit aussitôt, se rabattit sur leurs joues. Ils bondirent sous la véranda de la grande maison, la grande case ornée au milieu de toutes les autres. On les attendait, des messieurs assis en demi-cercle regardaient la pluie tomber. Ils s’ébrouèrent en riant, ôtèrent leur chapeau et leur chemise, les tordirent et restèrent torse nu, tête nue. Les notables, sans rien dire, les regardaient faire. Le chef du village — ils l’appelaient ainsi faute de savoir traduire le terme qui disait sa fonction — se leva et vint leur serrer la main sans cérémonie. Il avait vu les villes, il parlait français, il savait qu’en France, là-bas où était la force, ce qui lui paraissait d’une grande impolitesse était signe de modernité, donc de suprême politesse. Alors il s’adaptait, il parlait à chacun le langage qu’il voulait entendre. Il serrait la main un peu mollement, comme il l’avait vu faire en ville, il tâchait d’imiter ce geste qui ne lui convenait pas. Il était le chef, il menait le village, et c’était aussi difficile que de mener une barque à travers des rapides. On pouvait à chaque instant couler, et lui ne pourrait être sauvé. Les deux Français vinrent s’asseoir avec les vieux messieurs impassibles sous l’avancée de toit, ils regardèrent le rideau de pluie, et une vapeur glacée venait jusqu’à eux ; une vieille femme courbée vint leur verser dans des bols un alcool trouble qui ne sentait pas très bon mais leur procura beaucoup de chaleur. L’eau sur la pente coulait continûment dans le même sens, cela formait une rivière, un canal, cela traçait comme une rue dans le village. De l’autre côté on avait construit une case sans murs ; un simple plancher surélevé, avec un toit de chaume sur des piliers de bois. Les matériaux semblaient neufs, la construction rigoureuse, tous les angles droits. Des enfants assis suivaient la classe, un instituteur debout en pantalon de ville et chemise blanche montrait une carte de l’Asie avec une baguette de bambou. Il désignait des points et les enfants les nommaient, ils récitaient leur leçon tous en chœur avec ce piaillement de poussins des langues à tons dites par de petites voix.
« Nos enfants apprennent à lire, à compter, à connaître le monde, dit le chef en souriant. Je suis allé à Hanoï. J’ai vu que le monde changeait. Nous vivons pacifiquement. Ce qui se passe dans le Delta, ce n’est pas nous, c’est loin pour nous, des jours et des jours de marche. C’est loin de ce que nous sommes. Mais j’ai vu que le monde changeait. J’ai œuvré pour que le village construise cette école, et accueille un maître. Nous comptons sur vous pour maintenir le calme dans la forêt. »
Moreau et Salagnon acquiescèrent, on remplit leur bol, ils burent, ils étaient ivres.
« Nous comptons sur vous, répéta-t-il. Pour que nous puissions continuer à vivre paisiblement. Et changer comme le monde change, mais pas plus vite, juste au bon rythme. Nous comptons sur vous. »
Embrumés par l’alcool, enveloppés du bruit de la pluie qui rebondissait sur les chaumes, du glouglou des cascades qui s’écoulaient autour d’eux, des cataractes qui se fracassaient sur les flaques, ravinaient le sol, ils acquiescèrent encore, oscillant de la tête au rythme de la récitation des enfants, un sourire bouddhique flottant sur leurs lèvres.
Quand la pluie eut cessé, ils remontèrent au poste.
« Le Viêt-minh est ici, dit Moreau.
— Comment tu le sais ?
— L’école. L’instituteur, les enfants, la carte d’Asie, les notables qui se taisent et le chef qui nous parle ; sa façon de dire.
— L’école, c’est plutôt bien, non ?
— En France, oui. Mais qu’est-ce que tu veux qu’ils apprennent, ici, si ce n’est le droit à l’indépendance ? Ils feraient mieux de tout ignorer.
— L’ignorance sauve du communisme ?
— Oui. Nous devrions nous méfier, interroger, liquider peut-être.
— Et nous n’allons pas le faire ?
— Ce serait régner sur des morts. Il le sait, ce fourbe. Il joue sa peau lui aussi. Il est entre le Viêt-minh et nous, il a deux façons de mourir, deux récifs où couler sa barque. Il doit exister une voie de survie, mais si étroite qu’on y passe à peine. Peut-être pouvons-nous l’aider. Nous ne sommes pas là pour ça, mais j’en ai assez parfois de notre mission. J’aimerais que ces gens vivent en paix avec nous, plutôt que d’avoir à me méfier toujours. Ce doit être l’alcool. Je ne sais pas ce qu’ils y mettent. J’ai envie de faire comme eux : m’asseoir et regarder la pluie. »
Partout au monde, le soir qui vient est une heure qui rend triste. Dans leur poste de la Haute-Région, le soir, ils respiraient mal, ils sentaient peser la nuit avec un serrement de cœur, mais c’est normal, le manque progressif de lumière agit comme un manque progressif d’oxygène. Tout manque d’air, peu à peu : leurs poumons, leurs gestes, leurs pensées. Les lumières s’atténuent, elles vivotent, les poitrines se soulèvent avec peine, les cœurs s’affolent.
Le monde n’était présent que par radio. L’état-major communiquait des tendances vagues. Il faut colmater. Le Viet passe comme chez lui. Il faut étanchéifier. Il ne faut pas qu’il touche au Delta. Il faut lui rendre la montagne inconfortable. Il faut aller au contact. Il faut lancer des groupes mobiles ; faire de chaque poste une base d’où partent d’incessants coups de main. La radio grésillante, le soir sous la lampe unique de la casemate, leur donnait des conseils.
Le soir, Moreau partait avec ses Thaïs. Salagnon gardait le poste ; il avait du mal à dormir. Dans la casemate, sous cette lampe unique, il dessinait. Le groupe électrogène ronflait doucement et envoyait du courant dans les fils du fossé. Il peignait à l’encre, il pensait à Eurydice, il lui racontait sans un mot ce qu’il croyait voir dans la Haute-Région du Tonkin. Il peignait les collines, l’étrange brouillard, l’intense lumière quand il se dissipait, il peignait les paillotes et des bambous, les gens si droits et le vent dans les herbes jaunes autour du poste. Il peignait la beauté d’Eurydice répandue sur tout le paysage, dans la moindre lumière, dans toutes les ombres, dans la moindre lueur verte à travers le feuillage. Il peignait la nuit en n’y voyant guère, il peignait l’image d’Eurydice superposée à tout, et Moreau le retrouvait au matin endormi à côté d’une pile de feuilles gondolées d’humidité. Il en déchirait et en brûlait la moitié, et empaquetait le reste avec soin. Il le confiait aux convois terrestres qui leur apportaient munitions et vivres, il les adressait à Alger, il ne savait pas si cela arrivait vraiment. Moreau le regardait faire, le regardait choisir, en déchirer une partie, en empaqueter une autre. « Tu fais des progrès, disait-il. Et puis ça t’occupe les mains. C’est important, ça, de s’occuper les mains quand on n’a rien à faire. Moi je n’ai qu’un couteau. » Et pendant que Salagnon triait ses dessins, Moreau aiguisait son poignard, qu’il rangeait dans un fourreau de cuir huilé.
Cela n’allait pas fort dans le poste en sursis. Les journées traînaient en longueur, ils savaient bien leur fragilité : leur forteresse commandait un département de forêt, et se montrait toute seule sur sa bosse, là où personne ne pourrait leur venir en aide. Les Thaïs regardaient le temps passer accroupis sur leurs talons, bavardaient de leurs voix piaillantes, fumaient lentement, jouaient à des jeux de hasard qui les amenaient à de longues disputes mystérieuses où ils se levaient et partaient furieux, suivies de réconciliations inattendues, et à de nouveaux jeux, de nouveaux longs silences à attendre que le soleil se couche. Moreau somnolait dans un hamac qu’il avait planté dans la cour, mais il guettait tous les mouvements entre ses cils jamais fermés ; et plusieurs fois par jour il inspectait les armes, les fossés, la porte ; rien ne lui échappait. Salagnon dessinait dans le plus grand silence, et même intérieurement ne prononçait aucune parole. Mariani lisait de petits livres qu’il avait emportés, il revenait tellement sur chaque page qu’il devait les connaître bien mieux que ses propres pensées. Gascard se chargeait des travaux physiques avec une escouade de Thaïs, il coupait des bambous, les épointait d’un magistral coup de sabre d’abattis et confectionnait des pièges disséminés aux alentours du poste ; quand il s’arrêtait, il s’asseyait, buvait un coup et ne se relevait plus jusqu’au soir. Rufin écrivait des lettres, sur un bon papier dont il avait une réserve, il écrivait assis à la table de la casemate, dans une posture d’écolier qui permet de suivre les lignes. Il écrivait à sa mère, en France, d’une écriture impersonnelle de petit garçon, il lui racontait être dans un bureau à Saïgon, chargé du ravitaillement. Il l’avait bien occupé, ce bureau, mais il s’en était enfui, il en avait claqué la porte pour courir la nuit dans la forêt, et voulait juste que sa mère ne le sache pas.
Le temps ne passait pas très vite. Il savait bien que l’armée entière du Viêt-minh pouvait s’en prendre à eux. Ils espéraient passer inaperçus. Ils auraient bien construit une autre tour en béton mais le convoi terrestre ne leur avait plus apporté de ciment.
Un soir enfin Salagnon partit avec Moreau. Ils se glissèrent entre les arbres, discernant à peine dans la nuit l’arrière du sac de celui qui allait devant. Rufin ouvrait la marche car il voyait dans l’obscurité et connaissait d’infimes sentiers de bêtes que même le jour on pouvait perdre ; Moreau marchait derrière pour que personne ne s’égare, et entre eux deux Salagnon et les Thaïs portaient des explosifs. Ils posèrent longtemps un pied après l’autre sans se voir avancer, sentant à la fatigue qui les engourdissait la lente accumulation de la distance. Ils débouchèrent dans une étendue un peu moins sombre dont ils ne voyaient pas les limites ; ils sentaient à un peu d’aise, ils sentaient à moins d’oppression, qu’ils étaient sortis du couvert des arbres. « On attend le matin », murmura Rufin à son oreille. Ils se couchèrent tous. Salagnon somnola vaguement. Il vit la nuit se dissiper, les détails apparaître, une lueur métallique baigner une grande étendue d’herbes hautes. Une piste la traversait. À plat ventre, il regardait entre les brins sous son nez comme entre de petits troncs. Les Thaïs ne bougeaient pas, à leur habitude. Moreau non plus. Rufin dormait. Salagnon avait du mal à s’y faire, l’herbe le grattait, il sentait venir des insectes en colonnes entre ses jambes, sous ses bras, sur son ventre, qui aussi vite disparaissaient ; ce devait être la sueur qui le démangeait, la crainte de bouger, et la crainte de rester immobile en même temps, la peur de se faire prendre pour une souche par des insectes xylophages, la crainte de remuer les graminées et de se faire voir ; le contact des végétaux vivants sur la peau est désagréable, les petites feuilles tranchent, les inflorescences chatouillent, les racines gênent, le terreau remue et englue. Après avoir fait la guerre on peut détester la nature. Le jour se levait, la chaleur commença de peser, et des démangeaisons lui parcouraient la peau, qui se trempait de sueur.
« En voilà un. Là, regarde. Ici c’est bien, on reconnaît l’ennemi à sa tête. »
Un jeune garçon franchit la lisière, s’engagea sur la piste. Il s’arrêta. Il regardait de droite et de gauche, se méfiait. L’aspect de la piste, bordée d’herbes hautes qui bougeaient, devait lui déplaire. Il était vietnamien, cela se voyait de loin, sa chevelure noire coiffée avec une raie bien droite, ses yeux effilés d’un trait qui regardaient sans frémir, qui lui donnaient l’air d’un oiseau guetteur. Il devait avoir dix-sept ans. Il serrait quelque chose contre sa poitrine qu’il cachait entre ses mains, il s’y accrochait. Il avait l’air d’un lycéen perdu dans les bois.
« Ce qu’il tient, c’est une grenade. Elle est dégoupillée. S’il la lâche, elle pète, et le régiment qui vient derrière lui nous tombe dessus. »
Le jeune garçon se décida. Il quitta la piste, et marcha dans l’herbe. Il avançait difficilement. Les Thaïs sans bouger s’enfoncèrent davantage dans le sol. Ils connaissaient Moreau. Le jeune garçon progressait, il se frayait d’une main un passage, et l’autre il la gardait serrée contre sa poitrine. De temps à autre il s’arrêtait, il regardait par-dessus l’herbe, écoutait, et continuait. Il allait droit sur eux. Il était à quelques mètres. Tapis à plat ventre, ils le voyaient arriver. Les tiges fines les cachaient à peine. Ils se dissimulaient derrière des brins d’herbe. Il était vêtu d’une chemise blanche froissée, salie, tachée de brun et de vert, qui sortait à moitié de son short. Ses cheveux noirs étaient encore bien coupés, la raie encore visible. Il ne devait pas vivre dans la forêt depuis très longtemps. Moreau tira son poignard qui glissa sans bruit hors de l’étui huilé, juste le frottement de la langue d’un reptile. Le jeune garçon s’immobilisa, il ouvrit la bouche. Il devinait, bien sûr, mais voulait croire à la présence d’un petit animal qui glisse. Ses mains s’abaissèrent et s’ouvrirent très lentement. Moreau jaillit de l’herbe, Salagnon derrière lui par réflexe, comme si des fils les reliaient membre à membre. Moreau se rua sur le jeune garçon, s’abattit sur lui ; Salagnon attrapa la grenade au vol et la tint bien fort, cuillère coincée. Le poignard trouva aussitôt la gorge qui n’offre pas de résistance au fil de la lame, le sang coula par saccades de la carotide ouverte, gicla avec un chuintement musical, la main de Moreau sur la bouche du garçon déjà mort l’empêchait d’émettre le moindre gémissement. Salagnon tenait la grenade en tremblant, ne savait pas quoi en faire, ne comprenait pas exactement ce qui s’était passé. Il aurait pu vomir, ou rire, fondre en larmes, et il n’en faisait rien. Moreau essuya sa lame, avec soin car sinon elle rouille, et avec précaution car elle coupe la chair mieux qu’un rasoir. Il tendit à Salagnon un petit anneau métallique.
« Regoupille-la. Tu ne vas pas la tenir pour le restant de tes jours. Il n’avait que ça : une grenade dégoupillée. Pour lui, c’était quitte ou double. Les régiments en marche sont entourés de voltigeurs. S’ils tombent sur nous, ils se font tuer, ils se font sauter, ou nous balancent la grenade et essaient de filer. C’est une épreuve pour ceux qui arrivent au maquis, ou une punition infligée par le commissaire politique à ceux qui ne sont pas dans la ligne. Ceux qui survivent, on les intègre. On doit avoir quelques minutes avant l’arrivée des autres. »
La grenade s’incrusta pour toujours dans la mémoire de Salagnon ; il la regoupilla avec des doigts tremblants. Son poids, la densité de son métal épais, le vert précis de sa peinture, le caractère chinois gravé en gros, il se souviendrait de tout. Les Thaïs traînèrent le corps hors de vue, et sous la direction de Rufin qui savait faire, placèrent les charges sur le sentier, en deux lignes alternées, déroulèrent les fils.
« On se replace », dit Moreau.
Il tapa sur l’épaule de Salagnon qui bougea enfin. Ils firent plusieurs groupes, entourèrent le sentier comme les dents d’un piège. Ils s’allongèrent à nouveau, disposèrent des grenades devant eux, le canon des FM dépassant de l’herbe.
Le régiment viet sortit de la forêt ; deux files d’hommes, leur arme en travers du ventre, le casque couvert de feuilles. Ils marchaient d’un pas égal, à distance égale les uns des autres, sans bruit. Au centre de la piste, entre les soldats, des coolies avançaient courbés sous d’énormes charges. Ils passèrent entre les mines. Rufin se pencha sur son fusil-mitrailleur ; Moreau abaissa son doigt, et le sergent thaï rejoignit les fils.
Au-dessus des forêts du Tonkin le ciel est souvent voilé, l’ébullition permanente du végétal l’alimente en brouillards, en nuées, en vapeurs qui empêchent de le voir bleu le jour, et de voir les étoiles la nuit. Mais une nuit tout le ciel se découvrit et les étoiles apparurent. Appuyé au rempart de terre, la tête calée sur un sac de sable Salagnon les regarda. Il pensa à Eurydice qui ne devait pas souvent regarder les étoiles. Parce que Alger était toujours éclairée. Parce qu’à Alger on ne regardait jamais en l’air. Parce qu’à Alger on parlait en s’activant, on ne restait pas la nuit ainsi tout seul, pendant des heures à regarder le ciel. Toujours quelque chose à faire, à Alger, toujours quelque chose à dire, toujours quelqu’un à voir. Tout le contraire d’ici. Moreau le rejoignit.
« Tu as vu les étoiles ?
— Regarde la forêt plutôt. »
Moreau désigna ce qui serpentait entre les arbres. On devinait des lueurs à travers le couvercle de la canopée, mais comme celle-ci brillait sous la lune, cela se voyait difficilement. Mais si on regardait longtemps, assez longtemps, on distinguait une ligne continue.
« Qu’est-ce que c’est ?
— Un régiment viet qui va dans le delta. Ils marchent en silence, sans lumière. Pour ne pas se perdre ils posent des lanternes sur le sentier, des lanternes cachées qui n’éclairent pas vers le haut mais vers le bas, juste le sentier, pour que les combattants posent leurs pieds. Ils passent à travers nos lignes, une division entière, et on ne s’aperçoit de rien.
— On laisse faire ?
— Tu as vu combien nous sommes ? L’artillerie est trop loin. Les avions la nuit ne servent à rien. S’ils captent un appel qui vient de nous, ils nous écrasent. Nous ne sommes pas les plus forts alors il vaut mieux faire semblant de dormir. Ils vont passer par le village. Les notables ne vont pas être à la fête. Le chef joue sa tête.
— Alors on ne fait rien ?
— Rien. »
Ils se turent. Une ligne luminescente traversait le paysage, visible d’eux seuls.
« On va y passer, mon vieux, on va y passer. Un jour ou l’autre. »
Au matin une colonne de fumée montait du village. Avec le soleil qui se levait apparut une file d’avions qui venaient du delta. Ils avançaient dans un ronronnement très doux, des DC3 au nez rond qui semèrent une file de parachutes. Les corolles descendirent dans le ciel rose, telles des marguerites intimidées, et une à une s’effacèrent dans la vallée, comme aspirées brusquement par l’ombre. Un fracas d’artillerie résonna sur le flanc des collines ; des pans de forêt brûlèrent. Cela décrût, et dans l’après-midi la radio, fort et clair, les appela.
« Vous êtes toujours là ? Le groupe mobile a repris le village. Entrez en contact avec lui.
— Reprendre le village ? On avait perdu quelque chose ? » grommela Moreau.
Ils descendirent. Une armée entière s’étendait sur la route coloniale. Des camions chargés d’hommes gravissaient la pente au pas, des chars garés sur le bord, tourelle braquée vers les collines enfumées, tiraient. Les parachutistes restaient à part, couchés dans l’herbe, ils regardaient en s’échangeant des cigarettes cette débauche de matériel. La grande maison brûlait, le toit de l’école béait, un cratère bordé d’échardes trouait le plancher.
Au milieu du village une tente avait été dressée, avec des tables pour les cartes et les radios, des antennes souples oscillant par-dessus. Des officiers s’agitaient sous l’abri, murmurant aux appareils, ne s’adressant aux ordonnances que par phrases courtes, lançant des mots vifs aussitôt suivis d’action. Salagnon se présenta à un colonel, casque radio sur la tête, qui l’écouta à peine. « C’est vous les types du poste ? La région est totalement poreuse, le village infesté. Vous avez fait quoi ? Joué à colin-maillard ? Désolé de vous le dire, mais à ce jeu-là, ce sont les Viets qui gagnent. » Et il se mit à donner des instructions de tir dans son micro, des suites de chiffres qu’il lisait sur une carte. Salagnon haussa les épaules et sortit de la tente. Il vint s’asseoir auprès de Moreau ; ils restèrent adossés à une paillote, les Thaïs accroupis en ligne à côté d’eux, et ils regardèrent passer les camions, les canons sur leur affût, les chars qui faisaient trembler le sol à leur passage.
L’Allemand se planta devant eux. Toujours élégant, juste amaigri, il portait un uniforme de la Légion avec des galons de sergent.
« Salagnon ? C’était vous, dans le poste ? Vous l’avez échappé belle. Une division entière est passée cette nuit. Ils ont dû vous oublier. »
Deux légionnaires le suivaient, blonds comme des caricatures. Ils tenaient leur arme à la hanche, la bride sur l’épaule, et leur doigt restait sur la détente. Il leur parla en allemand et ils se disposèrent derrière lui, pieds écartés, bien campés comme en faction, surveillant les alentours avec une attention qui glaçait. Salagnon se leva. S’il avait imaginé cette situation si improbable, il en aurait été gêné. Mais à sa grande surprise, cela fut très simple, et il n’eut aucune hésitation à lui serrer la main.
« L’Europe s’agrandit, n’est-ce pas ? Ses frontières reculent : hier la Volga, aujourd’hui la rivière Noire. On s’éloigne de plus en plus de chez soi.
— L’Europe est une idée, pas un continent. J’en suis le gardien, même si là-bas on ne le sait pas.
— En tout cas vous faites des dégâts considérables partout où vous passez, dit Salagnon en désignant la maison commune qui brûlait encore, et l’école éventrée.
— Oh, la maison ce n’est pas nous. C’est la division viet, cette nuit. Quand ils sont arrivés, ils ont rassemblé tout le monde. Ils font ça dans les villages où ils passent : grande cérémonie à la lueur des torches, commissaires politiques derrière une table, et les suspects qui passent un par un. Ils doivent devant le peuple et devant le Parti faire leur autocritique, répondre du moindre soupçon, prouver leur conscience politique. Ils ont fait siéger le tribunal révolutionnaire et ont condamné ce type pour collaboration avec les Français. Il a été fusillé, et sa maison brûlée. Vous n’avez rien remarqué ? Vous étiez dans le poste là-haut. Vous n’avez pas su le protéger. Quant à l’école, si on peut appeler ça une école, c’est un obus malheureux. Notre artillerie est à vingt kilomètres et à cette distance les obus n’arrivent pas toujours où il faut. Nous visions le tribunal, installé là où est notre tente. Les photos aériennes nous indiquaient l’endroit. À notre arrivée tout brûlait, tous avaient fui, nous avons passé la matinée à les rattraper.
— Je regrette pour l’école.
— Oh, moi aussi. Les écoles sont une bonne chose. Mais ici rien n’est innocent ; l’instituteur était du Viêt-minh.
— Vous le savez par photos aériennes ?
— Le renseignement, mon vieux. Bien plus efficace que de jouer à cache-cache avec vos copains dans votre petit château. Venez voir. »
Salagnon et Moreau le suivirent, les Thaïs aussi, en retrait. Ils allèrent entre les paillotes, là où les villageois étaient accroupis, gardés par des légionnaires.
« Ma section, dit l’Allemand. Nous sommes spécialisés dans la recherche et la destruction. Nous apprenons ce qu’il faut savoir, nous trouvons l’ennemi et nous le liquidons. Ce matin nous avons rassemblé tout le monde. Nous avons vite repéré les suspects : ceux qui ont l’air intelligent, ceux qui ont l’air d’avoir quelque chose à cacher, ceux qui ont peur. C’est une technique, cela s’apprend ; avec un peu de pratique, cela se sent, et on a vite des résultats. Nous n’avons pas encore retrouvé l’instituteur, mais ça ne va pas tarder. »
Un Vietnamien à genoux avait le visage tuméfié. L’Allemand se planta devant lui. Ses sbires blonds, l’arme à la hanche, le doigt toujours sur la détente, l’encadraient ; ils contrôlaient l’espace vide autour de lui de leurs yeux froids, cela faisait comme une scène, et tous pouvaient voir ce qui se passait. L’Allemand reprit l’interrogatoire. Les Vietnamiens baissaient la tête, se serraient les uns contre les autres, accroupis en une masse tremblante. Les légionnaires tout autour s’en foutaient. L’Allemand hurlait des questions, sans jamais perdre le contrôle, dans un français élégamment déformé par l’accent. Et le Vietnamien à genoux, le visage ensanglanté, répondait dans un français monosyllabique et plaintif, difficilement compréhensible, il ne formait aucune phrase complète et crachait des mucosités rouges. L’un des sbires le frappa et il s’effondra, il poursuivit à coups de pied sans que ses traits ne se crispent ; les grosses sculptures de ses semelles écrasaient le visage de l’homme à terre, et l’autre sbire regardait autour, son arme prête. À chaque coup le Vietnamien à terre tressautait, du sang jaillissait de sa bouche et de son nez. L’Allemand continuait, hurlant des questions mais sans se fâcher, il travaillait. Moreau regardait la scène avec mépris, mais sans rien dire. Les Thaïs accroupis attendaient avec indifférence, ce qui arrivait aux Vietnamiens ne les concernait pas. Les femmes serraient leurs enfants, cachaient leur visage, piaillaient d’un ton si aigu que l’on ne savait si elles disaient quelque chose ou bien pleuraient ; les rares hommes ne bougeaient pas, ils savaient que leur tour viendrait. Salagnon écoutait. L’Allemand interrogeait en français, et le Vietnamien répondait en français. D’aucun des deux ce n’était la langue, mais le français dans la jungle du Tonkin était la langue internationale de l’interrogatoire poussé. Ceci troublait Salagnon bien plus que la violence physique, qui ne l’atteignait plus. Le sang et la mort l’indifféraient maintenant, mais pas l’usage de sa langue maternelle pour dire une telle violence. Cela aussi passerait, et les mots pour dire cette violence disparaîtraient. Il l’espérait, ce jour-là, où ces mots on ne les emploierait plus, où se ferait enfin le silence.
L’Allemand lança un ordre bref en désignant une femme ; deux soldats allèrent dans le groupe des Vietnamiens accroupis et la relevèrent. Elle sanglotait, cachée derrière ses cheveux en désordre. Il repassa au français : « C’est elle, ta femme ? Tu sais ce qui va lui arriver ? » Un des sbires la tenait. L’autre lui arracha sa tunique, et apparurent de petits seins pointus, de petits bombements de peau claire. « Tu sais ce que nous pouvons faire avec elle ? Oh, pas la tuer, pas lui faire mal, juste chahuter un peu. Alors ? — Dessous l’école », dit l’autre dans un murmure.
L’Allemand fit un geste, deux soldats partirent en courant et revinrent en traînant l’instituteur. « Une cache, sous l’école. — Eh bien voilà. »
L’Allemand fit le geste de balayer d’un revers de main, et les sbires relevèrent le Vietnamien interrogé, qu’ils soutinrent sans brusquerie ; ils l’emmenèrent avec l’instituteur vers la lisière, à l’écart. Il alluma une cigarette et revint vers Salagnon.
« Qu’allez-vous en faire ?
— Oh, les liquider.
— Vous n’interrogez pas l’instituteur ?
— Pour quoi faire ? Il a été identifié, et trouvé ; c’était lui le problème. C’était aussi le chef du village qui jouait double jeu, mais les Viets l’ont eu avant nous. Voilà, village nettoyé. Vietfrei.
— Vous êtes sûr que l’instituteur était le responsable viet ?
— L’autre l’a dénoncé, non ? Et dans la situation où il était, on ne ment pas, croyez-moi.
— Vous auriez liquidé deux types au hasard, ç’aurait été pareil.
— Cela n’a aucune importance, jeune Salagnon. La culpabilité personnelle n’a aucune importance. La terreur est un état général. Quand elle est bien menée, bien implacable, sans répit et sans faiblesse, alors les résistances s’effondrent. Il faut faire savoir que n’importe quoi peut arriver à n’importe qui, et alors plus personne ne fera plus rien. Croyez-en mon expérience. »
Les camions continuaient de gravir la route coloniale, s’enfonçaient dans la forêt avec leur chargement de soldats. D’autres descendirent, emportant les parachutistes vers Hanoï, pour d’autres aventures. Deux chasseurs arrivèrent en volant très bas, avec un bruit de moustiques pressés. Ils frôlèrent la cime des arbres, ils virèrent sur l’aile, ensemble, et lâchèrent sous eux un bidon qui descendit en tournoyant. Ils firent demi-tour, disparurent, et derrière eux la forêt s’embrassa, se consuma très vite dans une grosse flamme ronde tachée de noir.
« Ils passent la forêt au napalm, pour griller ceux qui restent, sourit l’Allemand. Il doit y en avoir encore, de la division qui est passée devant vous. L’affaire n’est pas finie.
— Viens », dit Moreau.
Il entraîna Salagnon et ils remontèrent vers le poste, suivis par les Thaïs qui ne disaient rien.
« Tu crois qu’ils s’en foutent ? demanda Salagnon.
— Ils sont thaïs, les villageois sont vietnamiens ; ils s’en moquent. Et puis les Asiatiques ont une perception de la violence différente de la nôtre, un seuil de tolérance bien plus élevé.
— Tu crois ?
— Tu as vu comme ils supportent tout ?
— Ils n’ont pas bien le choix…
— Le problème ce sont nos états d’âme. Ce type que tu connais, cet Allemand, ce qu’il fait, il le fait sans états d’âme. Il nous faudrait un peu moins d’âme, une âme sans états pour faire comme eux. C’est comme ça qu’il fait, le Viêt-minh, et c’est pour ça qu’il gagne. Mais patience, il n’a qu’un peu d’avance, juste quelques années ; quelques mois peut-être. Avec ce que nous avons fait aujourd’hui, nous serons bientôt comme lui ; comme eux. Et alors là nous verrons.
— Mais nous n’avons rien fait, nous.
— Tu as tout regardé, Victorien. Dans ce domaine, il n’y a presque pas de différence entre voir et faire. Juste un peu de temps. J’en sais quelque chose : j’ai tout appris sur le tas, en regardant. Et maintenant je me vois mal revenir en France. »
Dans la nuit voilée on ne voyait pas grand-chose. L’attaque du poste fut brutale. Les ombres glissaient dans les herbes hautes, leurs sandales à semelle de pneu ne faisaient aucun bruit. Un coup de clairon réveilla tout le monde. Ils hurlèrent ensemble et coururent, les premiers grésillèrent sur les fils qui entrelaçaient les bambous épointés. L’électricité crachotait avec des étincelles bleues, on les voyait crier, bouche ouverte, dents blanches, yeux élargis. Salagnon dormait en short, il enfila ses chaussures sans les lacer, tomba du lit, prit son arme qui traînait dessous et sortit en courant de la casemate. Dans le fossé les ombres du Viêt-minh s’entassaient sur les chevaux de frise. Les pièges de Gascard fonctionnaient, des corps réduits à leur silhouette basculaient, s’effondraient brusquement, hurlaient le pied dans un trou garni de pointes. Les mitrailleuses des tours astiquaient la base des murs d’un tir continu, leur lueur et celle des grenades donnaient à l’instant de leur mort un visage à ceux qui tombaient. Salagnon n’avait rien à dire, aucun ordre à donner, on ne pouvait rien entendre qui soit dit. Chacun, tout seul, savait ce qu’il faisait, faisait tout ce qu’il pouvait. Et ensuite on verrait. Il rejoignit deux Thaïs en haut du mur de terre, adossés au parapet, le dos à l’assaut, à côté d’une caisse ouverte. Ils prenaient une grenade, la dégoupillaient, la lançaient par-dessus leur épaule comme l’enveloppe d’une graine de tournesol, sans regarder. Elle explosait au bas du mur avec une grosse lueur et une secousse qui ébranlait la terre battue. Ils continuaient. Salagnon risqua un œil. Un tapis de corps d’où émergeaient des pointes de bambou comblait le fossé, l’électricité avait fini par se couper, la première vague avait fait fondre les fils, un nouveau bataillon montait à l’assaut, se servant du précédent comme échelle. Il entendit des balles siffler à son oreille. Il s’assit avec les Thaïs devant la caisse ouverte, et comme eux entreprit d’écosser les grenades et de les lancer par-dessus son épaule, sans rien voir. Un trait de flamme traversa la nuit, une fusée à charge creuse percuta le cube de béton qu’ils avaient construit et explosa à l’intérieur. Le bloc de béton carbonisé se fendit et bascula, la tour de terre s’effondra à moitié. Deux Thaïs courbés montèrent en courant sur la ruine, portant un FM, ils s’allongèrent. L’un tirait, précis et buté, l’autre le tenait par l’épaule et lui désignait les cibles, il lui passait les chargeurs qu’il prenait dans une grosse musette. Le clairon sonna, très clair, et les ombres se retirèrent, laissant des taches sombres par terre. « Halte au feu ! » hurla Moreau, quelque part sur un mur. Dans le silence, Salagnon sentit qu’il avait mal à l’intérieur des oreilles. Il se releva et retrouva Moreau, en caleçons et pieds nus, le visage noirci de poudre, les yeux brillants. Des Thaïs étendus ici et là ne se relevaient pas. Il ne savait pas leur nom ; il se rendit compte qu’après avoir vécu si longtemps près d’eux il ne les reconnaissait pas. Il ne pourrait savoir s’il en manquait qu’en les comptant.
« Ils s’en vont.
— Ils vont revenir.
— Ils y étaient presque.
— Pas tout à fait. Alors maintenant, ils discutent. Un truc de communistes. Ils analysent la première attaque, ils débattent, et après ils attaqueront selon un meilleur angle, et ça marchera. C’est lent mais c’est efficace. On ne tiendra pas, mais on a un peu de temps. On file.
— On file ?
— On se glisse dans la nuit, dans la forêt, on retrouve le groupement mobile le long de la rivière.
— On n’y arrivera pas.
— Là ils discutent. À la prochaine attaque on y passe. Personne ne viendra nous chercher.
— Essayons la radio. »
Ils se précipitèrent dans la casemate, appelèrent. Avec beaucoup de grésillement la radio répondit enfin. « Le groupement mobile est accroché. Nous sommes fixés sur la rivière. Évacuez le poste. Nous évacuons la région. »
Ils se rassemblèrent. Mariani réveilla Gascard qui cuvait encore et n’avait pas bien compris la cause du vacarme. Deux gifles, la tête dans l’eau, et l’explication de ce qui allait suivre le dessaoulèrent. Filer, ça l’intéressait. Il se tint droit, voulut porter les musettes pleines de grenades. Rufin se coiffa avant de partir. Les Thaïs étaient accroupis en silence, avec juste leurs armes.
« On y va. »
Ils coururent dans les bois en silence, un type tous les deux mètres. Ils couraient, juste chargés d’un sac, de leur arme et de munitions. Les Viets se regroupaient du côté de la tour effondrée, mais ils ne le savaient pas ; ils passèrent par chance du côté où les Viets n’étaient pas. Une faible escouade gardait ce chemin, ils la passèrent au sabre d’abattis, sans bruit, laissant des corps ouverts et ensanglantés au bord du chemin, ils dévalèrent la pente et filèrent dans les bois, en silence, ils ne voyaient que celui qui allait devant, et entendaient celui qui allait derrière. Ils couraient, juste chargés d’armes.
Derrière ils entendirent le clairon encore, puis des tirs, un silence, puis une grosse déflagration et une lueur au loin. Les munitions du poste explosaient, Moreau avait piégé la casemate.
Ils déposèrent en travers du chemin des grenades reliées à un fil, tous les kilomètres, et la grenade explosait quand on heurtait le fil. Quand ils entendirent la première grenade, ils surent qu’ils étaient poursuivis. Ils évitèrent le village, évitèrent la route, passèrent à travers bois pour gagner la rivière. Les explosions étouffées derrière eux montraient qu’on les suivait méthodiquement ; le commissaire politique rangeait sa section après chaque grenade, désignait un chef de file, et ils repartaient.
Ils fuyaient au pas de course, ils couraient entre les arbres, sectionnant les branches qui gênaient, marquant le passage, foulant les feuilles et la boue, ils dévalaient les collines abruptes et parfois glissaient, se rattrapaient à un tronc, ou à celui qu’ils dépassaient, et ils tombaient ensemble. Quand le jour se leva ils étaient exténués, et perdus. Des bancs de brouillard s’accrochaient aux feuillages, leurs vêtements étaient raidis de boue, imprégnés d’eau glacée, mais eux ruisselaient de sueur tiède. Ils continuèrent de courir, gênés pas les végétaux désordonnés, certains mous, certains coupants, certains solides et fibreux comme des ficelles, gênés par le sol décomposé qui cédait sous leurs pieds, gênés par les brides de leur sac qui leur sciaient les épaules, comprimant leur poitrine, leur cou battait douloureusement. Ils s’arrêtèrent. La colonne étirée mit du temps à se rassembler. Ils s’assirent, s’appuyèrent contre des arbres, contre des rochers qui dépassaient du sol. Ils mangèrent sans y penser des boules de riz froid. Il recommença de pleuvoir. Ils ne pouvaient rien faire pour s’en protéger, alors ils ne firent rien. Les cheveux denses des Thaïs collaient à leur visage comme des coulées de goudron.
L’explosion sourde des grenades retentissait très loin ; l’écho rebondissait entre les collines, leur parvenait de plusieurs directions. Ils ne pouvaient en évaluer la distance.
« Il faut un point d’arrêt. Une arrière-garde pour les retarder. Un de nous et quatre hommes, dit Moreau.
— Je reste, dit Rufin.
— Bien. »
Rufin adossé à son sac en avait marre. Il ferma les yeux, il était fatigué. Rester là lui permettrait d’arrêter de courir. La fatigue réduit à presque rien l’horizon temporel. Rester là, c’était ne plus courir. Après on verrait. On leur donna toutes les grenades, les explosifs, la radio. Ils placèrent un FM à l’abri d’un rocher, un autre en face, là où ceux qui viendraient se mettraient à couvert quand le premier tirerait.
« On y va. »
Ils continuèrent de courir selon la pente, vers la route coloniale et la rivière. Il s’arrêta de pleuvoir, mais les arbres s’égouttaient à leur passage, au moindre choc. Les Viets continuaient d’avancer à leur suite, l’un devant qui serrait les dents, et bientôt le chemin miné explosait sous lui. Le premier de la colonne se sacrifiait pour Doc Lap, pour l’indépendance, le seul mot que Salagnon savait lire dans les slogans tracés sur les murs. Le sacrifice était une arme de guerre, le commissaire politique était celui qui la maniait, et les sacrifiés coupaient les barbelés sous les mitrailleuses, se jetaient contre les murs, explosaient pour ouvrir les portes, absorbaient de leur chair les volées de balles. Salagnon ne comprenait pas exactement cette obéissance poussée à bout ; intellectuellement il ne comprenait pas ; mais en courant dans les bois, embarrassé de son arme, les bras et les jambes brûlant de griffures et d’hématomes, épuisé, abruti de fatigue, il savait bien qu’il aurait fait tout ce qu’on lui aurait ordonné ; contre les autres, ou contre lui-même. Il le savait bien.
En une nuit les petits postes de la Haute-Région furent balayés, une brèche s’ouvrit sur la carte, les divisions du général Giap se déversaient sur le delta. Ils fuyaient. Quand ils parvinrent à la route coloniale, un char basculé fumait, écoutille ouverte. Des carcasses de camions noircis avaient été abandonnées, des objets divers jonchaient le sol, mais aucun corps. Ils se cachèrent dans de grandes herbes sur le bas-côté, méfiants, mais rester couchés et ne plus bouger leur faisait craindre de s’endormir.
« On y va ? souffla Salagnon. Derrière ils ne vont pas tarder.
— Attends. »
Moreau hésitait. Un coup de sifflet à roulette déchira l’air imprégné d’eau. Le silence se fit dans la forêt, les animaux se turent, il n’y eut plus de cris, plus de craquement de branches, plus de froissement de feuilles, plus de pépiement d’oiseaux et de crissement d’insectes, tout ce que l’on finit par ne plus entendre mais qui est toujours là : quand cela s’arrête, cela saisit, on s’attend au pire. Sur la piste apparut un homme qui poussait un vélo. Derrière lui, des hommes allaient au pas en poussant chacun un vélo. Les vélos ressemblaient à de petits chevaux asiatiques, ventrus et aux pattes courtes. D’énormes sacs pendaient du cadre, dissimulant les roues. Par-dessus en équilibre tenaient des caisses d’armes peintes en vert avec des caractères chinois au pochoir. Des chapelets d’obus de mortier reliés par des cordes de paille descendaient le long de leurs flancs. Chaque vélo penchait, guidé par un homme en pyjama noir qui le contrôlait à l’aide d’une canne de bambou ligaturée au guidon. Ils avançaient lentement, en file et sans bruit, encadrés de soldats en uniforme brun, casqués de feuilles, leur fusils en travers de la poitrine, qui inspectaient le ciel. « Des vélos », murmura Moreau. On lui avait parlé du rapport du Renseignement qui calculait les capacités de transport du Viêt-minh. Il ne dispose pas de camions, ni de routes, les animaux de trait sont rares, les éléphants ne sont que dans les forêts du Cambodge ; tout est donc porté à dos d’homme. Un coolie porte dix-huit kilos dans la forêt, il doit emporter sa ration, il ne peut rien porter de plus. Le Renseignement calculait l’autonomie des troupes ennemies à partir de chiffres indiscutables. Pas de camions, pas de routes, dix-huit kilos pas plus, et il doit porter sa ration. Dans la forêt on ne trouve rien, rien de plus que ce qu’on apporte. Les troupes du Viêt-minh ne peuvent donc se concentrer plus de quelques jours puisqu’elles n’ont rien à manger. Faute de camions, faute de routes, faute de disposer d’autre chose que de petits hommes qui ne portent pas très lourd. On pouvait donc tenir plus longtemps qu’eux, grâce à des camions acheminant par les routes une infinité de boîtes de sardines. Mais là devant eux, pour le prix d’un vélo Manufrance acheté à Hanoï, peut-être volé dans un entrepôt d’Haïphong, chaque homme portait seul et sans peine trois cents kilos dans la forêt. Les soldats de l’escorte inspectaient le ciel, la piste, les bas-côtés. « Ils vont nous voir. » Moreau hésitait. La fatigue l’avait émoussé. Survivre c’est prendre la bonne décision, un peu au hasard, et cela demande d’être tendu comme une corde. Sans cette tension le hasard est moins favorable. Le bourdonnement des avions occupa le ciel, sans direction précise, pas plus fort qu’une mouche dans une pièce. Un soldat de l’escorte porta à ses lèvres le sifflet à roulette pendu à son cou. Le signal suraigu déchira l’air. Les vélos tournèrent ensemble et disparurent entre les arbres. Le bourdonnement des avions s’accentuait. Sur la piste ne restait rien. Le silence des animaux ne se percevait pas d’en haut. Les deux avions passèrent à basse altitude, les bidons spéciaux accrochés sous leurs ailes. Ils s’éloignèrent. « On y va. » Restant courbés, ils s’enfoncèrent dans la forêt. Ils coururent entre les arbres, loin de la route coloniale, vers la rivière où peut-être on les attendait encore. Derrière eux le sifflet retentit à nouveau, étouffé par la distance et les feuillages. Ils coururent dans les bois, ils suivaient la pente, ils filaient vers la rivière. Quand le souffle commença de leur manquer, ils continuèrent d’un pas vif. En file ils produisaient un martèlement sur le sol, un bruit continu de halètements, de semelles épaisses contre le sol, de frottements sur les feuilles molles, d’entrechoquements des mousquetons de fer. Ils ruisselaient de sueur. La chair de leur visage fondait dans la fatigue. On ne distinguait plus que les os, les rides d’effort comme un système de câbles, la bouche qu’ils ne pouvaient plus fermer, les yeux grands ouverts des Européens qui ahanaient, et ceux, réduits à des fentes, des Thaïs qui couraient à petits pas. Ils entendirent un grondement continu, rendu diffus par la distance, par la végétation, par les arbres emmêlés. Des bombes et des obus explosaient quelque part, plus loin, du côté vers lequel ils se dirigeaient.
Ils tombèrent sur les Viets par hasard, mais cela devait arriver. Ils étaient nombreux à parcourir en secret ces forêts désertes. Les soldats du Viêt-minh étaient assis par terre, adossés aux arbres. Ils avaient posé leurs fusils chinois en faisceau, ils parlaient en riant, certains fumaient, certains buvaient dans des jarres entourées de paille, certains torse nu s’étiraient ; ils étaient tous très jeunes, ils faisaient la pause, ils bavardaient ensemble. Au milieu du cercle, un gros vélo Manufrance couché sur ses sacs ressemblait à un mulet malade.
Le moment où ils les virent ne dura pas, mais la pensée va vite ; et en quelques secondes leur jeunesse frappa Salagnon, leur délicatesse et leur élégance, et cet air joyeux qu’ils avaient lorsqu’ils s’asseyaient ensemble sans cérémonie. Ces jeunes garçons venaient ici échapper à toutes les pesanteurs, villageoises, féodales, coloniales, qui accablaient les gens du Vietnam. Une fois dans la forêt, quand ils posaient leurs armes, ils pouvaient se sentir libres et sourire d’aise. Ces pensées venaient à Salagnon tandis qu’ils dévalait la pente une arme à la main, elles venaient froissées en boule, sans se déployer, mais elles avaient force d’évidence : les jeunes Vietnamiens en guerre avaient plus de jeunesse et d’aisance, plus de plaisir d’être ensemble que les soldats du corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient, usés de fatigue et d’inquiétude, qui s’épaulaient au bord de la rupture, qui se soutenaient dans le naufrage. Mais peut-être cela tenait-il à la différence des visages, et ceux des autres il les interprétait mal.
Un coolie s’occupait de la roue arrière du vélo couché. Il regonflait le pneu avec une pompe à main et les autres, sans rien faire pour l’aider, profitant de la pause, l’encourageaient en riant. Jusqu’au dernier moment ils ne se virent pas. La bande armée des Français dévalait la pente en regardant leurs pieds ; les Vietnamiens suivaient les gestes du coolie qui actionnait à petits gestes la pompe à main. Ils se virent au dernier moment et personne ne sut ce qu’il faisait, ils agirent tous par réflexe. Moreau portait un FM en bandoulière ; il avait sa main sur la poignée pour que l’arme ne ballotte pas, il tira en courant, et plusieurs Viets assis s’effondrèrent. Les autres essayèrent de se lever et furent tués, ils essayèrent de prendre leurs fusils et furent tués, ils essayèrent de fuir et furent tués, le faisceau de fusils s’effondra, le coolie à genoux devant son vélo se redressa, sa pompe à main encore reliée au pneu, et il s’effondra, le torse percé d’une seule balle. Un Viet qui s’était éloigné, qui avait défait sa ceinture derrière un buisson, prit une grenade qui y était attachée. Un Thaï l’abattit, il lâcha la grenade, qui roula dans la pente. Salagnon ressentit un coup énorme à la cuisse, un coup à la hanche qui lui faucha les jambes, il tomba. Le silence se fit. Cela avait duré quelques secondes, le temps de descendre une pente en courant. Le dire est déjà le dilater. Salagnon essaya de se relever, sa jambe pesait comme une poutre accrochée à sa hanche. Son pantalon était mouillé, tout chaud. Il ne voyait rien que le feuillage au-dessus de lui, qui cachait le ciel. Mariani se pencha. « Tu es amoché, murmura-t-il. Tu peux marcher ? — Non. » Il s’occupa de sa jambe, ouvrit le pantalon au poignard, pansa la cuisse très serré, l’aida à s’asseoir. Moreau était étendu à plat ventre, les Thaïs en cercle autour de lui, immobiles. « Tué sur le coup, souffla Mariani. — Lui ? — Un éclat ; ça coupe comme une lame. Toi, tu l’as eu dans la cuisse. Une chance. Lui, c’est la gorge. Couic ! » Il fit le geste de se passer le pouce sous le menton, d’un côté à l’autre. Tout le sang de Moreau s’était répandu, formait une grande tache de terre sombre autour de son cou. Ils coupèrent des gaules souples, les ébranchèrent au sabre, firent des civières avec des chemises prises sur les morts. « Le vélo, dit Salagnon. — Quoi, le vélo ? — On le prend. — Tu es fou, on ne va pas s’encombrer d’un vélo ! — On le prend. On ne nous croira jamais si on dit qu’on a vu des vélos dans la jungle. — C’est sûr. Mais on s’en moque, non ? — Un type tout seul avec un vélo il porte trois cents kilos dans la jungle. On le prend. On leur apporte. On leur montre. — D’accord. D’accord. »
Salagnon fut brancardé par Mariani et Gascard. Les Thaïs portaient le corps de Moreau. Ils laissèrent les Vietnamiens là où ils étaient tombés. Les Thaïs saluèrent les corps en joignant leur main à leur front et ils s’en allèrent. Ils continuèrent de dévaler la pente, un peu moins vite. Deux hommes portaient le vélo démonté, débarrassé de ses sacs, l’un les deux roues, l’autre le cadre. Les Thaïs qui portaient Moreau allaient du pas souple des porteurs de palanche, et le cadavre à peine secoué ne protestait pas ; mais Gascard et Mariani portaient les brancards comme on tient une brouette, à bout de bras tendus, et cela tressautait. À cause des secousses la jambe de Salagnon continuait de saigner, empoissant la civière, s’égouttant au sol. Chaque pas résonnait dans son os qui semblait grossir, vouloir déchirer la peau, sortir à l’air libre ; il s’empêchait de hurler, il serrait les lèvres et derrière ses dents tremblaient, chacune de ses expirations faisait le bruit plaintif d’un gémissement.
Leurs mains prises, les deux porteurs devenaient maladroits, ils dérapaient sur les débris qui jonchaient le sol, ils heurtaient les troncs de leurs épaules, ils avançaient par à-coups, et les chocs sur sa jambe devenaient insupportables. Il agonisait d’injures Mariani qui portait devant, le seul visible quand de douleur il redressait le cou. Il lui hurlait les pires grossièretés à chaque trébuchement, à chaque choc, et ses outrances répétées se terminaient en gargouillements, en plaintes étranglées, car il fermait la bouche pour ne pas crier trop fort, en soupirs sonores qui sortaient par son nez, par sa gorge, par la vibration directe de sa poitrine. Mariani soufflait, ahanait, il avançait quand même et le haïssait comme jamais on ne hait personne, sauf à désirer le tuer de suite, à vouloir l’étrangler lentement, les yeux dans les yeux, par vengeance longuement calculée. Salagnon gardait les yeux ouverts, il voyait la cime des arbres s’agiter comme prise de grand vent alors que rien ne remuait l’air épais et trop chaud qui les étouffait de sueur. Il sentait dans sa jambe chacun des pas de ses brancardiers, chacun des cailloux qu’ils heurtaient, chacune des racines sur lesquelles ils trébuchaient, chacune des feuilles molles qui tapissaient le sol et sur lesquelles ils glissaient ; tout cela résonnait dans son os blessé, dans sa colonne vertébrale, dans son crâne ; il enregistrait pour toujours un chemin de douleur dans la forêt du Tonkin, il se rappellerait chaque pas, il se souviendrait de chaque détail du relief de cette partie de la Haute-Région. Ils fuyaient, poursuivis par un régiment viêt-minh inexorable qui les aurait rattrapés comme la mer qui monte s’ils s’étaient arrêtés pour souffler. Ils continuaient. Salagnon s’évanouit enfin.
Le village était un peu plus en ruine, et mieux fortifié. Les bâtisses en dur se réduisaient à des pans de murs troués. Seule l’église, solidement bâtie, tenait encore, une moitié de toit intacte au-dessus de l’autel. Des sacs de sable entassés dissimulaient des trous d’homme, des tranchées, des emplacements d’artillerie dont les tubes avaient une inclinaison faible, pour frapper plus près.
Salagnon reprit conscience allongé dans l’église. Des traits de lumière passaient par les trous des murs, ce qui renforçait la pénombre où il reposait. On l’avait laissé sur le brancard empoissé de sang. Un peu de sève coulait encore des jeunes gaules coupées au sabre. On avait découpé avec soin son pantalon, on avait nettoyé et pansé sa cuisse, il ne s’était aperçu de rien. La douleur avait disparu, sa cuisse battait simplement comme un cœur. On avait dû lui donner de la morphine. D’autres blessés allongés dormaient dans l’ombre, parallèlement à lui, respirant régulièrement. Dans l’abside intacte il devinait d’autres corps. Ils étaient nombreux dans si peu d’espace. Il les voyait mal ; il ne comprenait pas leur disposition. Quand ses yeux se furent habitués à l’ombre il comprit comment on avait rangé les morts. On les avait empilés comme des bûches. Sur la dernière couche, sur le dos, il reconnut Moreau. Sa gorge était noire, et sa bouche fine enfin détendue, presque souriante. Les Thaïs avaient dû le recoiffer avant de rendre le corps car sa raie était bien nette, et sa petite moustache parfaitement luisante.
« Ça impressionne, non ? »
L’Allemand était accroupi près de lui, il ne l’avait pas entendu venir, il était peut-être là depuis un moment à le regarder dormir. Il désigna l’abside.
« Nous faisions comme ça à Stalingrad. Les morts étaient trop nombreux pour que nous les enterrions, et nous n’avions pas la force ni le temps de creuser le sol gelé, il était dur comme du verre. Mais nous n’allions pas les laisser là où ils tombaient, au moins au début, alors nous les ramassions, et nous les rangions. Comme ici. Mais les corps gelés ont plus de tenue. Ils attendaient sans bouger que nous ayons fini de nous battre. Ceux-là s’aplatissent un peu. »
Salagnon n’arrivait pas à compter les cadavres entassés à côté de lui. Ils se fondaient lentement les uns dans les autres. Ils émettaient parfois de petits soupirs, et s’affaissaient un peu plus. Cela ne sentait pas très bon. Mais le sol non plus ne sentait pas très bon, ni son brancard, ni même l’air tout entier, qui sentait la poudre, le brûlé, le caoutchouc et l’essence.
« Nous ne les avons jamais enterrés, le printemps n’est pas venu, et je ne sais pas ce que les Russes en ont fait. Mais ceux-là, nous allons tenter de les ramener, continua l’Allemand. Et vous aussi. Rassurez-vous, pour vous ce sera vivant, si nous le pouvons.
— Quand ?
— Quand on peut. Partir est toujours difficile. Ils ne veulent pas nous laisser aller. Ils nous attaquent tous les jours, nous faisons face. Si nous partons, ils nous tireront dans le dos et ce sera un massacre. Alors nous restons. Ils nous attaqueront encore aujourd’hui, et cette nuit, et demain, sans faire attention à leurs pertes. Ils veulent montrer qu’ils nous battent. Nous voulons montrer que nous savons mener à bien une évacuation. C’est Dunkerque, mon vieux, mais un Dunkerque qu’il faudrait voir comme une réussite. Voilà qui doit vous rappeler quelque chose.
— J’étais un peu jeune.
— On a dû vous raconter. Ici, dans la situation où nous sommes, une retraite bien menée vaut une victoire. Les survivants d’une fuite peuvent être décorés comme des vainqueurs.
— Mais vous, qu’est-ce que vous faites là ?
— Auprès de vous ? Je prends de vos nouvelles. Je vous aime bien, jeune Salagnon.
— Je veux dire en Indochine.
— Je me bats, comme vous.
— Vous êtes allemand.
— Et alors ? Vous n’êtes pas plus indochinois que je ne le suis, que je sache. Vous faites la guerre. Je fais la guerre. Peut-on faire autre chose une fois que l’on a appris ça ? Comment pourrais-je vivre en paix maintenant, et avec qui ? En Allemagne, tous les gens que je connaissais sont morts en une seule nuit. Les lieux où j’ai vécu ont disparu la même nuit. Que reste-t-il en Allemagne de ce que je connaissais ? Pour quoi revenir ? Pour reconstruire, faire de l’industrie, du commerce ? Devenir employé de bureau, avec une serviette et un petit chapeau ? Aller chaque matin au bureau après avoir sillonné l’Europe en bras de chemise, en vainqueur ? Ce serait finir ma vie d’une bien horrible façon. Je n’ai personne à qui raconter ce que j’ai vécu. Alors je veux mourir comme j’ai vécu, en vainqueur.
— Si vous mourez là, vous serez enterré dans la jungle, voire laissé par terre, dans un coin que personne ne connaîtra.
— Et alors ? Qui me connaît encore, à part ceux qui font la guerre avec moi ? Ceux qui pouvaient se souvenir de mon nom sont morts en une seule nuit, je vous l’ai dit, ils ont disparu dans les flammes d’un bombardement au phosphore. Il n’est rien resté de leur corps, rien d’humain, juste des cendres, des os entourés d’une membrane séchée, et des flaques de graisse que l’on a nettoyées au matin à l’eau chaude. Vous saviez que chaque homme contient quinze kilos de graisse ? On l’ignore quand on vit, c’est quand elle fond et qu’elle coule que l’on s’en rend compte. Ce qui reste du corps, le sac séché flottant sur une flaque d’huile, est beaucoup plus petit, bien plus léger qu’un corps. On ne le reconnaît pas. On ne sait même pas que c’est humain. Alors je reste ici.
— Vous n’allez pas me faire le coup de la victime. Les pires saloperies, c’est vous qui les avez faites, non ?
— Je ne suis pas une victime, monsieur Salagnon. Et c’est pour cela que je suis en Indochine, et non pas comptable dans un bureau reconstruit de Francfort. Je viens finir ma vie en vainqueur. Dormez, maintenant. »
Salagnon passa une nuit horrible où il trembla de froid. Sa cuisse blessée grossissait jusqu’à l’étouffer, puis elle se dégonflait d’un coup et il perdait l’équilibre. Le tas de morts luisait dans l’obscurité, et plusieurs fois Moreau bougea et essaya de lui adresser la parole. Poliment, il regardait le tas des morts qui heure après heure s’affaissait un peu plus, s’apprêtant à répondre s’il lui avait posé clairement une question.
Le matin, un grand drapeau rouge orné d’une étoile d’or se leva. Il fut agité à la lisière de la forêt et un clairon sonna. Une nuée de soldats casqués de feuilles fonça sur les barbelés enroulés, sur les sacs de sable dissimulant les tranchées, sur les trous munis de mines, sur les piques, les pièges, sur les armes qui tiraient jusqu’à en faire rougir leurs canons. Ils étaient si nombreux qu’ils absorbaient le métal qu’on leur lançait, qu’ils marchaient toujours, qu’ils résistaient au feu. Sous Salagnon couché le sol en tremblait. Ce tremblement était douloureux, pénétrait par sa jambe, remontait jusqu’à son crâne. L’effet de la morphine se dissipait ; personne ne pensait à lui en donner.
On mourait beaucoup aux abords de ce village. Les défenses se remplissaient de corps abîmés, découpés, brûlés. L’armée du Viêt-minh mourait massivement et avançait toujours ; la Légion mourait homme par homme et ne reculait pas. Ils furent si proches que les canons se turent. On lançait des grenades à la main. Des hommes se retrouvaient face à face, s’attrapaient par la chemise et s’ouvraient le ventre au couteau.
Les chars amphibies sortirent de la rivière, crapauds-buffles noirs et luisants, précédés de flammes et suivis de fumée pétaradante. Ruisselant, ils grimpèrent la rive bourbeuse et contre-attaquèrent. De petits avions au vrombissement serré passèrent au-dessus des arbres, et derrière la forêt flamba, avec tous les hommes qu’elle contenait. Des barges armées remontèrent la rivière, leur cale vide. On évacua les trous fortifiés, on détruisit le matériel, on laissa les obus et les grenades en les piégeant. « Et mon vélo ? demanda Salagnon quand on le transporta. — Quoi votre vélo ? — Le vélo que j’avais rapporté. Je l’avais piqué aux Viets. — Ils font du vélo dans la jungle, les Viets ? — Ils transportent du riz. Il faut montrer le vélo à Hanoï. — Vous croyez qu’on va s’encombrer d’un vélo ? Vous voulez rentrer à bicyclette, Salagnon ? » Les hommes montaient à bord sans courir, chargeaient les blessés et les morts. Des obus tombaient au hasard, parfois dans l’eau, parfois sur les berges où ils soulevaient des gerbes de boue. Une barge fut touchée, un obus dévasta la cale, et ses occupants avec. Elle dériva en brûlant sur le cours lent de la rivière. Gascard disparut dans un tourbillon d’eau brune ensanglantée. Salagnon allongé sur le métal vibrant n’était plus que douleur.
À l’hôpital militaire il se réveilla dans une grande salle où on alignait les blessés sur des lits parallèles. Les hommes amaigris restaient allongés sur des draps propres, ils rêvassaient en regardant le ventilateur du plafond, ils soupiraient, et parfois changeaient de position en essayant de ne pas arracher leur perfusion et de ne pas appuyer sur leurs pansements. Une lumière douce venait des grandes fenêtres laissées ouvertes, que l’on voilait de rideaux blancs qui flottaient à peine. Ils agitaient des ombres légères sur les murs, sur les peintures pâlies, rongées par l’humidité coloniale ; cette tranquille déliquescence soignait leur corps mieux que tous les médicaments. Certains mouraient comme on s’éteint.
Au bout de la rangée de lits, très loin de la fenêtre, un homme que l’on avait amputé d’une jambe n’arrivait pas à dormir. Il se plaignait en allemand, à mi-voix, il répétait toujours les mêmes mots d’une voix d’enfant. Un grand type à l’autre bout de la rangée repoussa son drap, se leva d’un coup, et parcourut tous les lits en boitant, s’appuyant en grimaçant sur leur armature de fer. Arrivé devant le lit du geigneur, il se redressa, tout raide dans son pyjama, et l’engueula en allemand. L’autre baissa la tête, acquiesça en l’appelant Obersturmführer, et il se tut. L’officier revint à son lit en grimaçant toujours et se recoucha. Il n’y eut plus dans la grande salle que des respirations paisibles, le vol des mouches, et le grincement du grand ventilateur au plafond qui n’allait pas très vite. Salagnon se rendormit.
Et ensuite ? Pendant que Victorien Salagnon guérissait de sa blessure, au dehors la guerre continuait. À toute heure des colonnes motorisées traversaient Hanoi, allaient dans tous les coins du delta, revenaient de la Haute-Région. Les camions déchargeaient leurs blessés dans la cour de l’hôpital, des éclopés mal pansés que des soldats portaient sur des civières, que les infirmières soutenaient jusqu’à un lit vide pour les moins abîmés. Ils s’affaissaient sur le lit avec un soupir, flairaient les draps propres et souvent s’endormaient aussitôt, sauf ceux qui souffraient trop de leurs blessures encroûtées ; alors le médecin passait, distribuait de la morphine, calmait les douleurs. Cette étrange machine qu’est l’hélicoptère apportait sur le toit les plus gravement atteints, l’uniforme méconnaissable, le corps noirci, leurs chairs tellement tuméfiées qu’on devait les emporter par les airs. Des avions passaient au-dessus d’Hanoï, des chasseurs chargés de bidons spéciaux, des Dakota en file ronronnante remplis de parachutistes. Certains revenaient en tirant derrière eux une lourde fumée noire qui rendait leur équilibre incertain.
Mariani venait le voir, il s’était sorti intact de l’évacuation. Il lui apportait des journaux, il commentait les nouvelles.
« Une violente contre-offensive des troupes franco-vietnamiennes, lisait-il, a permis d’arrêter la progression de l’ennemi dans la Haute-Région. On a dû évacuer une ligne de postes pour renforcer la défense du Delta. L’essentiel tient bon. Nous voilà rassurés. Tu sais qui c’est ?
— Qui ?
— Les troupes franco-vietnamiennes.
— C’est peut-être nous. Dis, Mariani, on ne se mélangerait pas un peu ? Nous sommes l’armée française, et nous menons une guerre de partisans contre l’armée régulière d’un mouvement qui mène une guérilla contre nous, qui luttons pour la protection du peuple vietnamien, qui lutte pour son indépendance.
— Pour se battre, on sait faire. Pour ce qui est du pourquoi, j’espère qu’à Paris ils savent. »
Cela les faisait rire. Ils avaient du plaisir à rire ensemble.
« On a retrouvé Rufin ?
— On a capté son dernier message. J’ai tanné le type des transmissions jusqu’à ce qu’il me donne la transcription exacte. Il ne disait pas grand-chose. “Les Viets sont à quelques mètres. Salut à tous.” Et puis plus rien, le silence, m’a dit le type des transmissions, en fait ce bruit de la radio quand elle ne transmet rien, comme un crépitement de sable dans une boîte en métal.
— Tu crois qu’il a pu filer ?
— Il savait tout faire. Mais s’il a filé, il traîne dans la jungle depuis ce temps-là.
— Ce serait bien son genre. L’ange de la guerre menant sa guérilla tout seul, ici et là dans la forêt.
— On peut rêver. »
Ils évoquèrent Moreau, qui n’avait pas eu la mort héroïque qu’il méritait. D’un autre côté, on meurt toujours vite fait. À la guerre, on meurt à la sauvette. Quand on le raconte avec lyrisme, c’est un pieux mensonge, c’est pour en dire quelque chose ; on invente, on dilate, on met en scène. En vrai, on meurt à la cloche de bois, en vitesse, en silence ; et après aussi c’est le silence.
Son oncle vint voir Salagnon. Examina lui-même sa blessure, demanda l’avis du médecin.
« Tu dois nous revenir en forme, lui dit-il avant de partir. J’ai des projets pour toi. »
Il se reposait ; il passa son temps à se promener dans cet hôpital tropical, dans ce grand jardin sous les arbres, dans ce sauna de la Terre qu’est l’Indochine coloniale. « Je me mets à mollir », disait-il en riant à ceux qui de temps à autre venaient le voir, comme on met à mollir les biscuits de mer dans les navires qui traversent l’océan, pour les rendre à nouveau comestibles.
Il se mettait à mollir, pour mieux cicatriser, comme le faisaient les soldats abîmés, mais l’opium ne lui disait rien. Il fallait pour en prendre se coucher et cela faisait dormir ; lui, préférait s’asseoir, car ainsi il pouvait voir, et peindre. Les gestes du pinceau lui suffisaient à réduire la pesanteur, à se libérer de la douleur, et à flotter. Il allait dehors, dans les rues de Hanoï, il mangeait dans les gargotes de trottoir des soupes pleines de morceaux flottants. Il s’asseyait au milieu du peuple des rues et restait longtemps, à regarder, il s’asseyait dans les maisons de thé sous un arbre, deux tables et quelques tabourets, où un type maigre en short passe, avec une bouilloire cabossée, remplir d’eau chaude toujours le même bol, toujours les mêmes feuilles de thé qui, peu à peu délavées, ne sentent plus rien.
Il prenait son temps, il se contentait de regarder, et il dessinait les gens dans les rues, et les enfants qui couraient en bandes ; les femmes aussi il se contentait de les dessiner. Il leur trouvait une grande beauté, mais une beauté propre au dessin. Il ne s’approchait pas suffisamment d’elles pour les voir autrement que d’un trait. Elles étaient lignes pures de tissu flottant, linge sur la corde, et leurs longs cheveux noirs comme une coulée d’encre laissée par le pinceau. Les femmes d’Indochine marchaient avec grâce, s’asseyaient avec grâce, tenaient avec grâce leur grand chapeau conique de paille tressée. Il en dessina beaucoup et n’en aborda aucune. On le moqua de sa timidité. Il finit par suggérer, sans trop de détails, qu’il était fiancé à une Française d’Alger. On ne le moqua plus, mais on loua son courage avec des sourires entendus. Complice, on évoquait le tempérament de feu des Méditerranéennes, leur jalousie tragique, leur agressivité sexuelle incomparable. Les femmes asiatiques continuaient de passer au loin dans un froissement de voile, hautaines, gracieuses, affectant d’être inaccessibles, et vérifiant discrètement autour d’elles l’effet produit. Elles ont l’air froides, comme ça, disait-on. Mais quand on a franchi cette barrière, quand on a trouvé le déclic, là, alors… Cela voulait tout dire. De n’en dire pas plus lui convenait.
Le fantôme d’Eurydice lui revenait dans tous ses moments d’oisiveté. Il lui écrivit encore. Il s’ennuyait. Il ne croisait que des gens qu’il ne souhaitait pas côtoyer. L’armée changeait. On recrutait des jeunes gens en France, il se sentait vieux. Il vint par bateau une armée de crétins qui voulaient la solde, l’aventure, ou l’oubli ; ils s’engageaient pour un métier, car en France ils n’en trouvaient pas. Pendant ces semaines où il se soigna en marchant dans Hanoï il apprit l’art chinois du pinceau. Il n’est pourtant en ce domaine rien à apprendre : il n’est qu’à pratiquer. Ce qu’il apprit dans Hanoï, c’est l’existence d’un art du pinceau ; et cela vaut pour apprendre.
Avant de rencontrer son maître, il avait beaucoup peint pour occuper ses doigts, donner un but à ses promenades, voir mieux ce qu’il avait devant les yeux. Il envoyait à Eurydice des forêts, des fleuves très larges, des collines pointues emmêlées de brumes. « Je te dessine la forêt comme un velours énorme, comme un sofa profond, lui écrivait-il. Mais ne t’y trompe pas. Mon dessin est faux. Il reste en dehors, il s’adresse à ceux — les bienheureux — qui ne mettront jamais les pieds dans la jungle. Ce n’est pas si consistant, pas si profond, pas si dense, c’est même pauvre en son aspect, très désordonné dans sa composition. Mais si je la dessinais ainsi, personne ne croirait qu’il s’agit de la jungle, on me penserait mélancolique. On trouverait mon dessin faux. Alors je le dessine faux, pour qu’on le croie vrai. »
Assis, adossé à un tronc de la grande avenue bordée de frangipaniers, il esquissait au pinceau ce qui se voyait des belles demeures entre les arbres. Son regard allait de la feuille aux façades coloniales, cherchait un détail, son pinceau se suspendait un instant au-dessus du pot d’encre posé à côté de lui. Sa concentration était telle que les enfants accroupis autour de lui n’osaient lui parler. Par le dessin il accomplissait ce miracle de ralentir et de rendre silencieux une bande d’enfants asiatiques. À mi-voix, de leurs monosyllabes d’oiseaux, ils s’apostrophaient en se montrant un détail du dessin, ils le pointaient du doigt dans la rue, puis riaient derrière leur main de voir la réalité ainsi transformée.
Un homme tout vêtu de blanc, qui descendait l’avenue en balançant une canne, s’arrêta derrière Salagnon et regarda son croquis. Il portait un panama souple, et s’appuyait mais à peine, juste pour l’élégance, sur sa canne de bambou verni.
« Vous vous interrompez trop souvent, jeune homme. Je comprends que vous vouliez vérifier si cela que vous avez tracé est vrai, mais pour que votre peinture vive, autant que vous, autant que ces arbres que vous voulez peindre, il faut que vous n’interrompiez pas votre souffle. Vous devez vous laisser guider par l’unique trait de pinceau. »
Salagnon resta coi ; pinceau en l’air, il observait cet étrange Annamite si bien habillé, qui venait de lui parler sans formule de politesse, sans baisser les yeux, dans un français bien plus raffiné que le sien, avec un accent imperceptible. Les petits enfants s’étaient relevés, un peu gênés, et n’osaient plus bouger devant cet homme si aristocratique qui parlait à un Français sans obséquiosité.
« L’unique trait de pinceau ?
— Oui, jeune homme.
— C’est un truc chinois ?
— C’est l’art du pinceau, exprimé de la façon la plus simple.
— Vous peignez, monsieur ?
— Parfois.
— Vous savez faire ces peintures chinoises que j’ai vues, avec des montagnes, des nuages, et de tout petits personnages ? »
L’homme si élégant sourit avec bienveillance, ce qui ouvrit un fin réseau de ridules sur tout son visage. Il devait être très vieux. Il ne le montrait pas.
« Venez demain à cette adresse. Dans l’après-midi. Je vous montrerai. »
Il lui donna une carte de visite écrite en chinois, en vietnamien et en français, ornée du sceau rouge dont les peintres là-bas signent leurs œuvres.
Salagnon apprit à le connaître. Il alla le voir souvent. Le vieil homme plaquait ses cheveux noirs en arrière, ce qui lui faisait une coiffure d’Argentin, et il ne portait que des costumes clairs, toujours ornés d’une fleur fraîche. Le veston ouvert, main gauche dans la poche, il l’accueillait avec familiarité, il lui serrait la main avec une légèreté de dilettante, une distance amusée envers tous les usages. « Venez, jeune homme, venez ! » Et il lui ouvrait d’un geste les vastes pièces de sa maison, toutes vides, dont les peintures rongées par l’affreux climat prenaient des tons pastel au bord des larmes. Il parlait dans un français parfait, où l’accent n’était qu’un phrasé original, à peine définissable, comme une légère préciosité qu’il maintiendrait par amusement. Il usait de tournures académiques que l’on n’entend qu’à Paris, en certains lieux, et de mots choisis qu’il employait toujours dans leur exacte définition. Salagnon s’étonnait d’une telle science de sa langue maternelle, que lui-même ne possédait pas. Il le lui fit remarquer, cela le fit sourire le vieil homme.
« Vous savez, mon jeune ami, les meilleures incarnations des valeurs françaises, ce sont les gens dits de couleur. Cette France dont on parle, avec sa grandeur, son humanisme hautain, sa clarté de pensée et son culte de la langue, eh bien cette France-là vous la trouverez à l’état pur aux Antilles, et chez les Africains, les Arabes et les Indochinois. Les Français blancs, nés là-bas, dans ce que l’on appelle la France étroite, nous voient toujours avec stupéfaction incarner à ce point ces valeurs-là dont ils ont entendu parler à l’école, qui sont pour eux des utopies inaccessibles, et qui sont notre vie. Nous incarnons la France sans reste, sans débordement, à la perfection. Nous autres indigènes cultivés sommes la gloire et la justification de l’Empire, sa réussite, et cela entraînera sa chute.
— Pourquoi sa chute ?
— Comment voulez-vous être ce que l’on appelle indigène, tout en étant à ce point français ? Il faut choisir. L’un et l’autre, c’est le feu et l’eau enfermés dans le même bocal. Il faudra que l’un l’emporte, et vite. Mais venez donc voir mes peintures. »
Dans la plus grande pièce de sa maison ancienne, dont le plafond noircissait aux angles, dont le plâtre s’écaillait un peu partout, ne restaient comme meubles qu’un gros fauteuil de rotin et une armoire laquée de rouge, fermée d’un anneau de fer. Il en sortit des rouleaux enveloppés d’un étui de soie, fermés de liens. Il fit asseoir Salagnon dans le fauteuil, balaya le sol d’une petite brosse, et posa les rouleaux à ses pieds. Il en dénoua les liens, les déhoussa et, penché avec grâce, les déroula lentement par terre.
« C’est ainsi qu’on regarde les peintures de la tradition chinoise. Il ne convient pas de les accrocher aux murs une fois pour toutes, il faut les dérouler comme se déroule un chemin. On voit alors apparaître le temps. Dans le temps de les regarder se rejoint le temps de les concevoir et le temps de les avoir faites. Quand personne ne les regarde, il faut les laisser non pas ouvertes mais roulées, à l’abri des regards, à l’abri d’elles-mêmes. On ne les déroule que devant quelqu’un qui saura en apprécier le dévoilement. Elles ont été conçues ainsi, comme se conçoit le chemin. »
Il déroula aux pieds de Salagnon un grand paysage avec des gestes mesurés, guettant la survenue des sentiments sur le visage du jeune homme. Salagnon avait l’impression de lentement lever la tête. Des montagnes trop longues émergeaient des nuages, des bambous dressaient leurs tiges, des arbres laissaient aller leurs branches, d’où pendaient des racines aériennes d’orchidées, des eaux tombaient d’un plan à l’autre, un chemin étroit entre des rocs aigus grimpait dans la montagne, entre des pins tordus qui s’accrochaient tant qu’ils pouvaient, davantage enracinés dans les brumes que dans la roche.
« Et vous n’utilisez que de l’encre, souffla Salagnon émerveillé.
— A-t-on besoin d’autre chose ? Pour peindre, pour écrire, pour vivre ? L’encre suffit à tout, jeune homme. Et il n’est besoin que d’un seul pinceau, d’un bâton d’encre pressée que l’on dilue, et d’une pierre creusée pour la contenir. Un peu d’eau aussi. Ce matériel de toute une vie tient dans une poche ; ou si l’on n’en possède pas, dans un sac pendu à l’épaule. On peut marcher sans encombre avec le matériel d’un peintre chinois : c’est l’homme en chemin qui peint. Avec ses pieds, ses jambes, ses épaules, son souffle, avec sa vie entière à chaque pas. L’homme est pinceau, et sa vie en est l’encre. Les traces de ses pas laissent des peintures. »
Il en déroula plusieurs.
« Celles-ci sont chinoises, très anciennes. Celles-là sont de moi. Mais je ne peins plus guère. »
Salagnon s’accroupit tout près, il suivait les rouleaux à quatre pattes, il avait l’impression de n’y comprendre rien. Il ne s’agissait pas exactement de tableaux, ni exactement de l’acte de voir, pas non plus de comprendre. Une profusion de petits signes, tout à la fois convenus et figuratifs, s’agitaient à l’infini et cela provoquait une exaltation de l’âme, une bouffée de désir pour le monde, un élan vers la vie entière. Comme s’il voyait de la musique.
« Vous parlez de l’homme qui peint, mais je ne vois personne. Pas de silhouette, pas de personnage. Vous arrive-t-il de faire des portraits ?
— Pas d’hommes ? Jeune homme, vous vous méprenez, et vous me surprenez. Tout, ici, est l’homme.
— Tout ? Je n’en vois qu’un. »
Salagnon désigna une petite figure enveloppée d’une robe à plis, difficile à distinguer, en train de gravir le premier tiers du sentier, une figure grande comme l’ongle du petit doigt, prête à disparaître derrière une colline. L’autre sourit d’un air patient.
« Vous montrez une certaine naïveté, mon jeune ami. Cela m’amuse, mais ne m’étonne pas. Vous cumulez trois naïvetés : celle de la jeunesse, celle du soldat, celle de l’Européen. Permettez-moi de sourire, à vos dépens mais avec bienveillance, de vous voir posséder ainsi autant de fraîcheur : ce sera le privilège de mon âge. Ce n’est pas parce que vous ne distinguez aucun corps humain que cette peinture tout entière ne montre pas l’homme. Vous faut-il voir l’homme pour conclure à la présence de l’homme ? Ce serait trivial, n’est-ce pas ?
« Dans ce pays, il n’est rien qui ne soit humain. Le peuple est tout, lieutenant Salagnon. Regardez autour de vous : tout est l’homme, même le paysage ; surtout le paysage. Le peuple est la totalité du réel. Sinon, le pays ne serait que de la boue, sans fermeté, sans existence, emportée par le fleuve Rouge, ramenée par les vagues, diluée par la mousson. Toute terre ferme est ici due au travail de l’homme. Un moment d’inattention, une interruption du labeur perpétuel, et tout revient à la boue, tombe dans le fleuve. Il n’existe rien d’autre que l’homme : la terre, la richesse, la beauté. Le peuple est tout. Pas étonnant que le communisme soit ici si bien compris : dire un peu de marxisme, dire que seules les structures sociales sont réelles, est ici une banalité. Alors la guerre s’exerce sur l’homme : le champ de bataille est l’homme, les munitions sont l’homme, les distances et les quantités s’expriment en pas d’homme et en charge d’homme. Massacre, terreur, torture ne sont que la façon dont la guerre va sur l’homme. »
Il réenroula ses peintures, les rehoussa, refit avec soin les liens de soie.
« Si vous le souhaitez, revenez me voir. Je vous enseignerai l’art du pinceau, puisque vous semblez l’ignorer. Vous avez un certain talent, je l’ai vu à l’œuvre, mais l’art est un état plus subtil que le talent. Il se situe au-delà. Pour se transformer en art, le talent doit prendre conscient de lui-même, et de ses limites, et être aimanté d’un but, qui l’oriente dans une direction indiscutable. Sinon, le talent s’agite ; il bavarde. Revenez me voir, cela me ferait plaisir. Je peux vous indiquer le chemin. »
Pendant toute sa convalescence Salagnon retourna chez le vieil homme, qui l’accueillait avec la même élégance, la même souplesse de gestes, la même légèreté précise en tous ses mots. Il lui montrait ses rouleaux, lui racontait les circonstances de leur peinture, lui donnait des conseils sous une forme tout à la fois simple et mystérieuse. Salagnon crut en leur amitié. Il s’en ouvrit à son oncle, avec enthousiasme.
« Il me reçoit chez lui, j’y suis toujours attendu. J’entre comme chez moi, et il me montre ses peintures qu’il tient cachées dans des armoires, et nous passons des heures à en parler.
— Fais attention à toi, Victorien.
— Pourquoi me méfierais-je d’un vieil homme, tout heureux de me montrer ce que sa civilisation fait de mieux ? »
L’emphase fit rire son oncle.
« Tu te trompes du tout au tout.
— Sur quoi ?
— Sur tout. L’amitié, la civilisation, le plaisir.
— Il m’accueille.
— Il s’encanaille. Et cela l’amuse. Il est un noble annamite ; et un noble annamite c’est encore plus arrogant qu’un noble de France. Les aristos de chez nous on les a raccourcis, ils se tiennent un peu à carreau ; pas ici. Pour eux le mot “égalité” est intraduisible, l’idée même les fait sourire comme une vulgarité d’Européens. Ici, les nobles sont des dieux, et leurs paysans des chiens. Cela les amuse que les Français affectent de ne pas le voir. Eux le savent. S’il te fait l’honneur de te recevoir pour parler de son passe-temps d’oisif, c’est juste que cela l’amuse, cela le délasse de relations plus relevées. Il te considère probablement comme un jeune chien affectueux qui l’aurait suivi dans la rue. Fréquenter sans cérémonie un officier français, c’est aussi affecter une modernité qui doit le servir, d’une façon ou d’une autre. Je connais un peu ce type. Il est apparenté à ce crétin de Bao Daï, celui dont on veut faire l’empereur d’une Indochine d’où nous serions partis sans tout à fait la quitter. Celui-là et ses semblables, les nobles d’Annam, l’alliance de la France les indiffère. Ils comptent les siècles comme toi les heures. La présence de la France n’est qu’un rhume de l’Histoire. Nous passons, ils se mouchent, ils restent ; ils en profitent pour apprendre d’autres langues, lire d’autres livres, s’enrichir d’autres façons. Vas-y, apprends à peindre, mais ne crois pas trop à l’amitié. Ni au dialogue. Il te méprise, mais tu l’amuses ; il te fait jouer un rôle dans une pièce dont tu ignores tout. Profite, apprends, mais méfie-toi. Comme lui se méfie toujours. »
Quand Salagnon arrivait, un vieux domestique, bien plus vieux que son maître, très sec et courbé, lui ouvrait la porte et le précédait dans les pièces vides. Le vieil homme l’attendait debout, avec un fin sourire, les yeux souvent dilatés mais la main droite bien ferme pour le saluer à la française. Salagnon s’aperçut qu’il ne se servait que de la main droite pour saluer, pour peindre, pour nouer ses rouleaux, pour porter à ses lèvres le petit bol de thé. La gauche, il ne s’en servait jamais, il la gardait dans la poche de son élégant costume clair, il la dissimulait sous la table quand il était assis, et il la serrait entre ses genoux. Elle tremblait.
« Ah, vous voilà ! disait-il invariablement. Je pensais à vous. » Et il désignait un nouveau rouleau fermé, posé sur la longue table qu’il avait fait installer dans la plus grande de ses pièces. Un second fauteuil de rotin avait été ajouté au premier, et une table basse entre les deux où étaient disposés les outils de la peinture. Au moment où ils s’installaient pour peindre, un autre domestique apportait une théière brûlante, un très jeune homme maigre aux gestes de chat. Il ne levait jamais son regard sauvage, ses yeux baissés allaient par saccades, furieux, de droite et de gauche. Son maître le regardait venir avec un sourire indulgent, et il ne disait jamais rien quand il servait maladroitement le thé, renversant toujours un peu d’eau chaude à côté du bol. Le maître le remerciait d’une voix douce et le très jeune homme s’en retournait brusquement, lançant autour de lui des regards mauvais mais brefs.
Après un soupir du maître commençait l’enseignement de l’art du pinceau. Ils ouvraient le rouleau ancien et le déroulaient, ils appréciaient ensemble l’apparition du paysage. De sa main droite le vieil homme dévidait le panneau de soie à un rythme régulier, et de la gauche un peu tremblante il désignait certaines traces sans insister, sa main malhabile dansait au-dessus de la peinture qui grandissait, soulignant le rythme flou du souffle, suivant par des tremblements la respiration de l’encre, qui sortait vive et fraîche du rouleau où elle était habituellement serrée. Parfois la table ne suffisait pas à la longueur de la peinture, alors ils s’y reprenaient à plusieurs fois, réenroulaient la base pendant que le sommet continuait d’apparaître. Ils marchaient ensemble sur un chemin d’encre, il lui indiquait les détails, à mi-mots, à mi-gestes, et Salagnon appréciait par de petits grognements, des hochements de tête ; il lui semblait maintenant comprendre cette musique silencieuse des traces. Il apprenait.
Il fit son encre, longuement, en frottant un bâton compact sur une pierre creuse, dans une goutte d’eau, et ces petits gestes répétés le préparaient à peindre. Il peignit sur un papier très absorbant où l’on ne pouvait faire qu’un seul trait, un seul passage figé sans retour, une seule trace, définitive. « Chaque trace doit être juste, jeune homme. Mais si elle ne l’est pas, peu importe. Faites alors que les suivantes la rendent juste. »
Salagnon tenait entre ses doigts l’irrémédiable. Au début, cela le figeait ; puis cela le libéra. Plus n’était besoin de revenir sur les traces passées, sans recours, elles étaient faites. Mais les suivantes pouvaient en améliorer la justesse. Le temps allait ; plutôt que de s’en inquiéter, il suffisait de s’y inscrire fermement. Il disait au vieil homme ce qu’au fur de l’enseignement il comprenait, et lui l’écoutait avec le même sourire patient. « Comprenez, jeune homme, comprenez. Il est toujours bien de comprendre. Mais peignez. L’unique trait de pinceau est le chemin unique de la vie. Il vous faut l’emprunter vous-même, pour vivre par vous-même. »
Cela eut une fin, un jour, à l’heure habituelle, où Salagnon se présenta à la porte, et celle-ci était entrouverte. Il tira la cloche qui servait à appeler les domestiques mais on ne vint pas. Il entra. Il traversa tout seul les grandes pièces vides jusqu’à la salle d’apparat consacrée à peindre. L’armoire laquée de rouge, les fauteuils, la table, s’élevaient dans la lumière poussiéreuse de l’après-midi comme des temples abandonnés dans la forêt. Le vieux domestique gisait en travers de la porte. Un trou s’ouvrait dans son crâne, entre les yeux, mais il n’en sortait presque aucun sang. Son vieux corps sec ne devait presque plus en contenir. Son maître était à sa table à peindre, le front sur un rouleau ancien définitivement gâché. Sa nuque disparaissait dans une bouillie sanglante, les instruments de peinture étaient renversés, l’encre mêlée au sang formait sur la table une flaque luisante d’un rouge très profond. Elle semblait dure ; Salagnon n’osa pas la toucher.
On ne retrouva pas le jeune domestique.
« C’est lui, affirma Salagnon devant son oncle.
— Ou pas.
— Il n’aurait pas fui.
— Ici, quoi que l’on ait fait, on fuit. Surtout un jeune homme dont les soutiens ont disparu. Si la police l’avait interrogé, il aurait été coupable. Ils savent très bien faire. Avec eux on avoue ; tout. Notre police coloniale est la meilleure du monde. Elle trouve systématiquement les coupables. Toute personne arrêtée est coupable, et finit par avouer. Donc le moindre témoin fuit ; et ainsi devient coupable. C’est imparable. En Indochine on n’a que l’embarras du choix pour trouver un coupable ; il suffit de le ramasser, la rue en est pleine. Toi-même pourrais l’être.
— C’est à cause de moi qu’il est mort ?
— Possible. Mais ne te surestime pas. Un noble annamite a de nombreuses raisons de mourir. Tout le monde peut y avoir intérêt. D’autres aristocrates, pour faire un exemple, décourager les occidentalisations trop voyantes ; le Viêt-minh, pour creuser le fossé colonial, le faire croire irrémédiable ; les commerçants chinois, qui trafiquent l’opium et tiennent les maisons de jeu, avec la bénédiction de Bao Daï, la nôtre, celle du Viêt-minh, car tout le monde passe à la caisse ; nos services, pour brouiller les pistes et faire croire que ce sont les autres, et qu’ensuite ils s’entretuent. Et puis ce peut être son jeune boy, pour des raisons personnelles. Mais lui-même pourrait être à son tour manipulé par tous ceux dont je viens de te faire la liste. Et eux-mêmes, manipulés par les autres, ainsi à l’infini. Tu as remarqué qu’en Indochine on meurt très vite, pour des raisons imprécises. Mais si les raisons sont floues, on meurt toujours nettement ; c’est même la seule chose nette en ce foutu pays. On en vient à l’aimer.
— L’Indochine ?
— La mort. »
Salagnon dessinait dehors. Autour de lui le nombre d’enfants était inimaginable, ils braillaient, ils piaillaient, ils sautaient dans la rivière en contrebas, ils couraient pieds nus sur la route en terre. Des camions passèrent à la file, soulevant de la poussière, crachant du gasoil noir, précédés de deux motos qui allaient avec un grondement de basse d’opéra, leurs pilotes bien droits avec de grosses lunettes et des casques de cuir. Les gamins les suivirent en courant, ils se déplaçaient toujours en bandes et en courant, leurs petits pieds nus claquant sur la terre, ils se moquaient des soldats assis à l’arrière des camions, des soldats fatigués qui leur faisaient quelques signes de la main. Puis le convoi accéléra avec des cliquetis de métal, des grognements de moteur, répandit derrière lui un nuage de poussière de terre jaune et les gamins s’égaillèrent comme des étourneaux innombrables, se rassemblant à nouveau, courant dans de nouvelles directions, et plongeant tous dans la rivière. Les enfants ici sont en nombre inimaginable, bien plus qu’en France, on croirait qu’ils jaillissent du sol trop fertile, qu’ils poussent et se multiplient comme les jacinthes d’eau sur les lacs immobiles. Heureusement qu’ici on meurt vite, car le lac serait recouvert ; heureusement qu’ils se multiplient aussi vite, car l’on meurt tant que tout serait dépeuplé. Comme dans la jungle, tout pousse et s’effondre, mort et vie en même temps, d’un même geste. Salagnon dessinait des enfants qui jouent autour de l’eau. Il les dessinait d’un pinceau épuré, sans ombre, d’un trait vibrant, ils bougeaient tout le temps, au-dessus du trait horizontal de la surface de l’eau. À mesure que dans ce pays il s’enfonçait dans la mort et dans le sang, il envoyait à Eurydice des dessins de plus en plus délicats.
Quand le soleil rouge disparaissait à l’ouest, Hanoï s’agitait. Salagnon allait manger, il se fit encore ce soir-là servir une soupe — jamais dans sa vie il ne mangea autant de soupes. Dans leur grand bol elles étaient tout un monde flottant dans un bouillon parfumé, comme l’Indochine flotte dans l’eau de ses fleuves et dans les parfums de chairs et de fleurs. On posa le bol devant lui où parmi les légumes en cubes, les nouilles transparentes et la viande en lamelles, était une patte de poulet toutes griffes dehors. Il remercia de cette attention : on le connaissait. Autour de lui les Tonkinois mangeaient vite avec des bruits d’aspiration, des soldats français commandaient de nouvelles bières, et des officiers de l’air, qui avaient posé leur belle casquette à ailes dorées sur la table, bavardaient entre eux et riaient des récits que lançait chacun, l’un après l’autre. Ils l’avaient invité à les rejoindre, entre officiers, mais il avait décliné en montrant son pinceau et un carnet ouvert sur une page blanche. Ils avaient salué d’un air compréhensif, s’en étaient retournés à leur conversation. Salagnon préférait manger seul. Dehors l’agitation ne faiblissait pas, dedans les Tonkinois se relayaient pour manger, toujours très vite, et les Français traînaient à table, pour boire et bavarder. Une dame mûre permanentée apportait les plats, les yeux fardés de bleu et la bouche bien rouge. Elle houspillait sans cesse la jeune fille qui faisait le service du bar en robe fendue, sans un mot, qui se tortillait comme une anguille pour éviter les soldats et eux essayaient de l’attraper en riant. Elle apportait des bières à table sans jamais ralentir, et Salagnon ne savait pas si la patronne lui ordonnait d’échapper aux mains des soldats ou de s’y laisser prendre.
La lumière s’éteignit. Le ventilateur qui tournait en grinçant s’arrêta. Cela déclencha une traînée d’applaudissements, de rires et des cris faussement effrayés, tous prononcés par des voix françaises. Dehors le ciel luisait encore, et les lampes à pétrole accrochées aux échoppes de la rue donnaient des lueurs tremblantes. Des coups de feu claquèrent. Sans un mot, les Tonkinois sortirent tous ensemble. Les deux femmes disparurent, on ne les entendit plus, et les Français restèrent seuls dans la gargote. Ils se turent et commencèrent à se lever, on voyait leurs silhouettes et les flammes orange des lampes du dehors se reflétaient sur leur visage. Salagnon avait été surpris le bol entre les mains, en train de boire, quand la lumière s’était éteinte. Il n’osa continuer de peur d’avaler dans la pénombre la patte de poulet avec ses griffes. Les yeux s’habituèrent. Un mouvement de foule enfla dans la rue. Il y eut un bruit de course, des cris, des coups de feu. Un jeune Vietnamien ébouriffé jaillit dans la salle. Les flammes tremblotantes l’éclairaient de rouge, il brandissait un pistolet et fouillait l’ombre du regard. Il repéra les chemises blanches ornées de dorures et tira sur les officiers de l’air en criant : « Criminels ! Criminels ! » avec un fort accent. Ils tombèrent, touchés, ou bien se jetèrent au sol. Il restait dans l’encadrement de la porte, pistolet brandi. Il se tourna vers Salagnon assis, son bol de soupe entre les mains. Il s’avança, pistolet pointé, vociférant quelque chose en vietnamien. Ce fut là sa chance, qu’il parle au lieu de tirer. À deux mètres devant Salagnon il s’arrêta, les yeux fixes, il crispa les doigts, il leva son arme, il visait un point juste entre les yeux de Salagnon qui tenait des deux mains son bol de soupe sans trop savoir où regarder, son bol et la patte qui flottait, les yeux, la main qui le menaçait, le canon noir, et le Vietnamien s’effondra dans le fracas d’une rafale de mitraillette. Il tomba face contre la table, qui s’écroula. Salagnon se leva par réflexe, sauva son bol de soupe qu’il tenait toujours à deux mains et perdit son flacon d’encre qui se brisa. La lumière revint, et le ventilateur repartit avec son grincement régulier.
Dans l’entrée, deux parachutistes armés pivotaient lentement, leur corps maigre arqué autour de leur mitraillette. Ils exploraient la salle de leurs yeux de chasseurs. L’un d’eux retourna du pied le Vietnamien abattu.
« Vous avez de la chance, mon lieutenant. Un peu plus, il vous en collait une à bout portant.
— Oui, je crois. Merci.
— Plus de chance que nos pilotes en tout cas. Ceux-là, sans leurs ailes, ils ont bien du mal. »
L’un des officiers de l’air se relevait, sa chemise tachée de sang, et se penchait sur les autres, encore à terre. Le parachutiste fouillait le Vietnamien d’une main habile ; il lui retira son pendentif, un bouddha d’argent de la taille d’un ongle, retenu par un lacet de cuir. Il se tourna vers Salagnon et le lui lança.
« Tenez, mon lieutenant. Avec ça il aurait dû être immortel. Mais c’est à vous qu’il a porté chance. Gardez-le. »
Le lien était taché de sang, mais déjà sec. Ne sachant où le mettre, Salagnon se le passa au cou. Il finit sa soupe. Il laissa la patte de poulet, griffes ouvertes, au fond du bol. Les deux femmes ne réapparurent pas. Ils partirent tous ensemble, en emportant les morts et les blessés.