38793.fb2 LArt fran?ais de la guerre - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 11

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COMMENTAIRES VIJe la voyais depuis toujours, mais jamais je n’aurais osé lui parler

« Et ensuite ?

— Rien. Les choses allèrent d’elles-mêmes leur cours sinistre. Je survécus à tout ; ce fut le principal événement digne d’être rapporté. Quelque chose me protégeait. On mourait autour de moi, je survivais. Le petit bouddha qui ne me quittait pas devait absorber toute la chance disponible autour de moi et me la communiquer ; ceux qui s’approchaient de moi mouraient, et pas moi.

Regarde, me dit-il. Je l’ai encore. »

Il défit plusieurs boutons de sa chemise et me le montra. Je me penchai, il me montra sa poitrine maigre semblable à une plaine asséchée qui s’érode, où autrefois coulaient des rivières. Des poils gris la couvraient à peine, la chair s’en retirait, la peau se repliait sur les os qu’elle moulait mollement de petits plis ; cela formait un réseau fossile, celui des rivières de Mars où aucun liquide ne coule plus, mais dessous, en profondeur, coule peut-être encore un peu de sang.

Au bout d’un lacet de cuir que je ne lui avais jamais remarqué pendait un petit bouddha d’argent. Il était assis en lotus, ses genoux pointaient sous sa robe à plis, il levait une main ouverte ; et avec beaucoup d’attention on pouvait deviner un sourire. Il fermait les yeux.

« Vous le portez toujours ?

— Je ne l’ai jamais quitté. Je l’ai laissé comme au premier jour. Regarde. »

Il me montra des encroûtements de rouille là où la statuette faisait des plis : le cou, les jambes repliées.

« Je ne l’ai jamais nettoyé. L’argent ne rouille pas, c’est le sang de l’autre. Je garde avec moi le souvenir du jour de ma mort. Je n’aurais pas dû survivre à ce moment-là, tout le reste de ma vie m’a été donné en plus. Je le garde contre moi, c’est un monument aux morts que j’emporte, à la mémoire de ceux qui n’ont pas eu de chance, et à la santé de ceux qui en ont eu. Comme trophée, je l’aurais nettoyé ; mais c’est un ex-voto, alors je le laisse comme il était. »

Le lacet de cuir luisait, ciré par des décennies de sueur. Il n’avait pas dû le changer non plus, ce devait être le cuir d’un buffle noir qui pâturait en Indochine dans les profondeurs du siècle précédent. Peut-être cela lui avait-il donné une odeur, mais je ne m’approchais pas suffisamment pour le savoir. Il le remit contre sa poitrine et se reboutonna.

« Il doit me servir de cœur, ce petit bonhomme avec ses yeux fermés. Je n’ai jamais osé m’en éloigner, le poser trop longtemps, j’avais peur que quelque chose s’arrête et que ce soit vraiment fini. Il est fait de juste assez de métal pour couler une balle, une balle d’argent que l’on utilise contre les loups-garous, les vampires, les êtres maléfiques que l’on ne tue pas par les moyens habituels. Alors je l’ai ramassée, cette balle qui ne m’a pas eu, cette balle qui avait un billet à mon nom, et tant que je la tiens bien cachée, tant que je la serre contre moi, elle ne m’atteindra pas. Personne n’a vu ce bouddha, sinon Eurydice qui m’a vu nu, sinon mes potes parachutistes qui m’ont vu en calecif, ou sous la douche, mais ils sont morts à l’heure qu’il est, et puis toi. De toute cette histoire, je ne garde que cette mort que je n’ai pas eue.

— Vous n’avez rien rapporté, rien gardé ? des objets exotiques qui vous feraient des souvenirs ?

— Rien. À part un talisman et des blessures. Il ne me reste rien de ces vingt ans de ma vie ; à part des peintures, j’en ai fait tant, et j’essaye de m’en débarrasser. La chaleur qu’il faisait là-bas m’a guéri de l’exotisme. Et pourtant c’était un sacré bazar que l’Indochine, tout le monde y vidait son grenier, on trouvait de tout : armes américaines, sabres d’officiers japonais, sandales de Viêt-minh en pneus Michelin, objets chinois antiques, meubles français cassés, tout ce qu’on y avait amené se tropicalisait. Je n’ai rien gardé. J’ai tout laissé, perdu au fur et à mesure ; on me l’a aussi pris, détruit ou confisqué, et ce qui pouvait rester, ce qui reste dans le grenier d’un vieux militaire, comme un béret ou un insigne, une médaille, parfois une arme, je l’ai jeté. Il ne me reste aucun souvenir. Ici, rien n’a plus à voir avec ça. »

Entourés que nous étions de tous les objets imbéciles qui décoraient la pièce, qui ne montraient que leur idiotie, qui affirmaient très visiblement n’être liés à rien d’autre qu’à eux-mêmes, je le croyais aisément.

« Il ne me reste que ça, le bouddha d’argent que je viens de te montrer ; et puis le pinceau que j’utilise encore, je l’avais acheté à Hanoï sur les conseils de celui qui fut mon maître. Et puis une photo. Une seule.

— Pourquoi celle-là ?

— Je ne sais pas. Le petit bouddha, je ne le quittais pas, il n’a jamais été plus loin qu’à portée de main depuis cinquante ans ; le pinceau, je l’utilise encore ; mais la photo j’ignore pourquoi je l’ai toujours. Peut-être ne doit-elle sa survie qu’au hasard, car il faut bien que quelque chose reste. Sur la masse d’objets que j’ai manipulés pendant vingt ans, il y en a qui échappent, on les retrouve un jour, et on se demande pourquoi.

« J’aurais pu prendre la décision de la déchirer, de la jeter, mais je n’en ai jamais eu le cœur. Cette photo, je l’ai gardée, elle a surmonté toutes les formes de disparition et elle est encore là, comme un vestige banal dont on se demande comment il a pu passer les siècles alors que tout le reste autour a disparu, une trace dans le sable, une sandale abîmée, un jouet d’enfant en terre cuite. Il y a une forme de hasard archéologique qui fait que certains vestiges, sans qu’il y ait de raison, restent. »

Il me montra une photo de petite taille, moitié moins grande qu’une carte postale, bordée de blanc et dentelée comme on le faisait alors. Dans cette petite surface se serraient des gens debout, face à l’appareil, autour d’une grosse machine à chenilles. On n’y voyait pas grand-chose, à cause de la taille des silhouettes et des gris peu contrastés. On économisait le papier photo et les produits chimiques, et les laborantins des petites villes d’Indochine étaient des amateurs, qui travaillaient trop vite.

« N’y voir rien a contribué à ce que je la garde. Je me promettais toujours de reconnaître ceux qui étaient là, et de compter ceux qui restaient. À force d’attendre, cela a tendu vers zéro ; il ne reste plus que moi, je crois. Et puis peut-être la machine, une grosse carcasse qui rouille dans la forêt. Tu m’as trouvé ? »

On avait du mal à distinguer les visages, ils n’étaient qu’une tache grise, où un fonçage infime figurait les yeux, et un point blanc le sourire. J’avais du mal à reconnaître l’engin, sa tourelle n’était pas celle que l’on voit aux chars, il ne semblait en dépasser qu’un tuyau court. Derrière on devinait des frondaisons confuses.

« La forêt du Tonkin ; on disait parfois la jongle, mais cette prononciation a disparu. Tu me trouves ? »

Je le reconnus enfin à sa grande taille, sa sveltesse, et à sa façon triomphante de porter sa tête, à sa posture d’enseigne plantée dans le sol.

« Là ?

— Oui. La seule image de moi pendant vingt ans, et on me reconnaît à peine.

— Vous étiez où ?

— À ce moment-là ? Partout. Nous étions la Réserve générale. Nous allions où cela n’allait pas. On m’y avait affecté après ma convalescence. On avait besoin d’hommes en forme, d’hommes chanceux, d’immortels. Nous ne nous déplacions qu’en courant, nous sautions sur l’ennemi. On nous appelait : nous venions.

« J’ai appris à sauter d’un avion. Nous ne sautions pas beaucoup, nous allions surtout à pied, mais sauter est un geste intense. Nous étions livides, muets, en ligne dans la carlingue du Dakota qui vibrait et nous n’entendions plus rien d’autre que le moteur. Nous attendions devant la porte ouverte sur rien par où s’engouffraient d’horribles courants d’air, le vacarme des hélices, le défilement de différentes sortes de vert, en dessous. Et un par un nous sautions au signal, sur l’ennemi qui est en bas, nous sautions sur son dos, lèvres retroussées, dents ruisselantes, griffes tendues, les yeux rouges. Nous nous jetions dans l’atroce mêlée, nous nous précipitions sur eux après un vol rapide, une chute où nous n’étions rien qu’un corps nu dans le vide, les joues vibrantes, le ventre serré de peur et du désir d’en découdre.

« Ce n’était pas rien que d’être parachutiste. Nous étions des athlètes, des hoplites, des bersekers. Il nous fallait ne pas dormir, sauter la nuit, marcher des jours et des jours, courir sans jamais ralentir, nous battre, porter des armes horriblement lourdes et les tenir propres, et toujours avoir le bras assez ferme pour enfoncer un poignard dans un ventre, ou porter le blessé qui devait être porté.

« Nous embarquions dans de gros avions fatigués avec un paquet de soie replié dans le dos, nous volions sans dire un mot et, arrivés au-dessus de la forêt, des marécages, d’étendues d’herbe à éléphant, que l’on voit d’en haut comme des nuances de vert mais qui sont autant de mondes différents, qui portent autant de souffrances particulières, de dangers spéciaux, différentes sortes de mort, nous sautions. Nous sautions sur l’ennemi caché dans l’herbe, sous les arbres, dans la boue ; nous sautions sur le dos de l’ennemi pour sauver l’ami pris au piège, prêt à succomber, dans son poste assiégé, dans sa colonne attaquée, qui nous avait appelés. Nous ne nous occupions de rien d’autre : sauver ; venir très vite, nous battre, nous sauver nous-mêmes ensuite. Nous restions propres, nous avions la conscience nette. Si cette guerre avait l’air sale, c’était juste la boue : nous la faisions dans un pays humide. Les risques que nous prenions purifiaient tout. Nous sauvions des vies, en quelque sorte. Nous n’étions occupés que de ça. Sauver ; nous sauver ; et entre-temps courir. Nous étions des machines magnifiques, félins et manœuvriers, nous étions l’infanterie légère aéroportée, maigre et athlétique, nous mourions facilement. Ainsi nous restions propres, nous, les belles machines de l’armée française, les plus beaux hommes de guerre qui furent jamais. »

Il se tut.

« Tu vois, reprit-il, il y a chez les fascistes, en plus de la simple brutalité, qui est à la portée de tous, une sorte de romantisme mortuaire qui leur fait dire adieu à toute vie au moment où elle est le plus forte, une joie sombre qui leur fait par exaltation mépriser la vie, la leur comme celle des autres. Il y a chez les fascistes un devenir-machine mélancolique qui s’exprime dans le moindre geste, le moindre mot, qui se voit dans leurs yeux — ils ont un éclat métallique. Pour cela, nous étions fascistes. Du moins nous affections de l’être. Nous apprenions à sauter pour cette raison-là : pour trier, reconnaître les meilleurs d’entre nous, rejeter ceux qui tourneraient casaque au moment du choc, pour ne garder que ceux qui se moquent de leur propre mort. Ne garder que ceux qui la regardent droit dans les yeux, et avancent.

« Nous ne faisions rien d’autre que de nous battre, nous étions des soldats perdus, et nous perdre nous protégeait du mal. Moi, je voyais un peu davantage, à cause de l’encre. L’encre me cachait, l’encre me permettait de m’éloigner un peu, de voir un peu mieux. Pratiquer l’encre c’était m’asseoir, me taire, et voir en silence. Notre étroitesse de vue nous donnait une incroyable cohésion, dont nous fûmes ensuite orphelins. Nous vivions une utopie de garçons, épaule contre épaule ; dans la mêlée il n’y avait que l’épaule du voisin, comme dans la phalange. Nous aurions voulu toujours vivre ainsi, et que tous vivent comme ça. La camaraderie sanglante nous paraissait tout résoudre. »

Il se tut encore.

« Cet engin à chenille, le relançai-je, on vous parachutait avec ?

— C’est arrivé. On nous parachutait des armes lourdes en pièces détachées, pour établir dans la forêt des camps retranchés, pour attirer les Viets et qu’ils s’empalent sur nos pointes. Nous servions d’appâts. Ils ne voulaient rien davantage que détruire les bataillons parachutistes ; nous ne voulions rien de plus que détruire leurs divisions régulières, les seules qui étaient à notre taille. À un contre cinq en leur faveur, nous considérions l’affrontement comme égal. Nous jouions à cache-cache. On nous envoyait parfois du ciel ces grosses machines. On les déplantait du sol, on les remontait, elles tombaient en panne. Dans ce fichu pays rien d’autre que nous ne fonctionnait ; l’homme nu, qui tient une arme dans sa main.

— La forme de la tourelle est bizarre.

— C’est un char lance-flammes. Un char américain récupéré de la guerre du Pacifique, qui servait aux assauts sur la plage ; avec ça ils brûlaient les bunkers en troncs de cocotier que les Japonais avaient construits sur toutes les îles. C’était facile à faire, des troncs fibreux, du sable, des blocs de corail biens durs, et ça résistait aux balles et aux bombes. Pour les détruire, il fallait lancer des flammes liquides par les meurtrières, et brûler tout à l’intérieur. Alors ils pouvaient avancer.

— Vous faisiez pareil ?

— Le Viêt-minh n’avait pas de bunkers ; ou alors si bien cachés que nous ne les trouvions pas ; ou alors dans des endroits où les chars n’allaient pas.

— À quoi servait votre char alors ? Vous posez autour comme s’il était votre éléphant préféré.

— Il servait à nous transporter sur son dos, et à brûler les villages. C’est tout. »

Ce fut moi qui me tus, cette fois.

On avait jeté sur l’Indochine une étrange armée, qui avait pour seule mission de se débrouiller. Une armée disparate commandée par des aristocrates d’antan et des résistants égarés, une armée faite de débris de plusieurs nations d’Europe, faite de jeunes gens romantiques et bien instruits, d’un ramassis de zéros, de crétins, et de salauds, avec beaucoup de types normaux qui se retrouvaient dans une situation si anormale qu’ils devenaient alors ce qu’ils n’auraient jamais eu l’occasion de devenir. Et tous posaient pour la photo, autour de la machine, et souriaient au photographe. Ils étaient l’armée hétéroclite, l’armée de Darius, l’armée de l’Empire, on aurait pu l’employer à mille usages. Mais la machine avait un mode d’emploi clair : incendier. Et ici il n’était à incendier que les villages et leurs maisons de paille et de bois, avec tout ce qu’il y avait dedans. L’outil même empêchait que cela tourne autrement.

La maison brûla et tous ceux qui étaient dedans. Comme il s’agissait de paille tout cela brûlait bien. Les feuilles séchées qui faisaient le toit flambaient, le feu prenait au mur de vannerie, cela embrasa enfin les piliers de bois et le plancher, cela fit un ronflement énorme qui mit fin à tous les cris. Ces gens-là crient toujours avec leur langue qui n’est que cris, qui semble imitée des bruits de la forêt, ils criaient et le ronflement de l’incendie recouvrit leurs cris, et quand le feu se calma, qu’il ne resta que les piliers noircis et le plancher fumant, il n’y avait qu’un grand silence, des craquements, des braises, et une odeur répugnante de graisse brûlée, de viande carbonisée, qui plana au-dessus de la clairière pendant des jours.

« Vous avez fait ça ?

— Oui. Les morts nous en voyions tellement, en tas, des tas de morts enchevêtrés. Nous les enterrions au bulldozer quand l’affaire était finie, la reprise d’un village ou l’accrochage avec un régiment viet. Nous ne les voyions plus ; ils nous importunaient par l’odeur, et nous essayions de nous en protéger en enterrant tout. Les morts n’étaient qu’un élément du problème, tuer n’était qu’une façon de faire. Nous avions la force, alors par son usage nous faisions des dégâts. Nous tentions de survivre dans un pays qui se dérobe : nous ne nous appuyions sur rien si ce n’est les uns sur les autres. La végétation était urticante, le sol meuble, les gens fuyants. Ils ne nous ressemblaient pas, nous ne savions rien. Nous pratiquions pour survivre une éthique de jungle : rester ensemble, faire attention où nous mettions les pieds, nous ouvrir un chemin au sabre d’abattis, ne pas dormir, tirer dès que nous entendions la présence de fauves. À ce prix-là, on sort de la jungle. Mais ce qu’il aurait fallu, c’était ne pas y aller.

— Tout ce sang, murmurai-je.

— Oui. Ce fut bien un problème, le sang. J’en ai eu sous les ongles, pendant des jours dans la forêt, un sang qui n’était pas le mien. Quand je prenais enfin une douche, l’eau était marron, puis rouge. Une eau sale et sanglante coulait de moi. Puis c’était de l’eau claire. J’étais propre.

— Une douche, et voilà ?

— Au moins une douche, pour continuer à vivre. J’ai survécu à tout ; et ça n’a pas été facile. Tu as remarqué que ce sont les survivants qui racontent les guerres ? On croit à les entendre que l’on peut s’en sortir, qu’une providence vous protège et qu’on voit la mort du dehors s’abattre sur les autres. On en arrive à croire que mourir est un accident rare. Dans les endroits que j’ai fréquentés on mourait facilement. L’Indochine où j’ai vécu était un musée des façons d’en finir : on mourait d’une balle dans la tête, d’une rafale en travers du corps, d’une jambe arrachée par une mine, d’un éclat d’obus qui faisait une estafilade par où l’on se vidait, haché menu par un coup de mortier au but, écrasé dans la ferraille d’un véhicule renversé, brûlé dans son abri par un projectile perforant, percé d’un piège empoisonné, ou plus simplement — même si c’est mystérieux — de fatigue et de chaleur. J’ai survécu à tout, mais cela n’a pas été facile. Au fond je n’y suis pas pour grand-chose. J’ai juste échappé à tout ; je suis là. Je crois que l’encre m’y a aidé. Elle me dissimulait.

« Mais maintenant c’est la fin. Même si je n’y crois pas vraiment, je vais bientôt disparaître. Tout ceci que je te raconte je ne l’ai raconté à personne. Ceux qui l’ont vécu n’en ont pas besoin, et ceux qui ne l’ont pas vécu ne veulent pas l’entendre ; et à Eurydice j’ai raconté par les gestes. J’ai peint pour elle. Je lui ai montré comme c’était beau, sans rien ajouter, et je déployais autour d’elle une encre noire pour qu’elle ne se doute de rien.

— Alors pourquoi moi ?

— Parce que c’est la fin. Et toi, tu vois à travers l’encre. »

Je n’étais pas sûr d’avoir compris ce qu’il me disait. Je n’osais le lui demander. Debout, il regardait dehors, il me tournait le dos, il ne devait apercevoir par la fenêtre que les pavillons de Voracieux-les-Bredins encadrés de tours, dans la lumière grisâtre d’un hiver interminable.

« La mort », dit-il.

Et il le dit de cette voix française, cette voix d’église et de palais, cette voix dont j’imagine qu’elle fut celle de Bossuet, vibrante comme une hanche de basson à l’intérieur de son nez, qui donne quand il parle avec force une note désaccentuée mais terrible ; la note de l’état des choses que l’on affirme, auquel on ne peut rien, mais que l’on clame. Car il faut continuer de vivre.

« La mort ! Enfin qu’elle vienne ! Je suis las de cette immortalité. Je commence à trouver cette solitude pesante. Mais ne le dis pas à Eurydice. Elle compte sur moi. »

J’ai fait le chemin à pied pour revenir jusqu’à Lyon, un chemin que personne n’a prévu à l’usage d’un piéton. Je serrais les poings dans les poches de mon manteau, je m’enroulais autour de mes dents serrées, j’avançais.

Il n’a pas été prévu que l’on puisse marcher dans Voracieux-les-Bredins, personne ne le fait. Les programmes immobiliers sont limités par un flou sur lequel on trébuche, et au-delà on ne pense rien. Je marchais crispé, cela faisait comme un rythme, petit tambour de mon cœur, tambour de mon pas, grand tambour des grands immeubles posés là, un par un le long de ma route. Je traversais des aires et des voies conçues pour des flux, et je devais enjamber des murets obliques, descendre des bandes de terre où s’enfoncent les chaussures, où les grosses rudérales velues mouillent le pantalon, je devais suivre de petits sentiers éboulés pleins de déchets entre des espaces mal jointoyés. Sur le plan on fait le tour en voiture, c’est aisé, mais à l’échelle des corps les espaces conglutinent mollement par la sueur des pas, les gens passent quand même, s’écoulent par des sentes que le plan n’avait pas prévu. On n’a jamais pensé que quelqu’un à pied puisse aller d’un lieu à l’autre. À Voracieux-les-Bredins rien ne va ensemble, on l’a conçu ainsi.

En traversant cette ville par des sentiers de mulet, je vis l’affiche des GAFFES collée par dizaines sur toutes les étendues de mur. L’urbanisme vite fait laisse une multitude de murs aveugles, de grands tableaux gris où il n’est que d’écrire ; ils y invitent, ils s’ornent de peintures à la bombe et d’affiches que la pluie peu à peu décolle. Celle des GAFFES était bleue avec le visage de De Gaulle si reconnaissable, par son nez, son képi, sa petite moustache du temps de Londres, la raideur arrogante de sa nuque. Une longue citation éclatait en blanc, qu’il fallait lire.

C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne.

C’était tout, signé des GAFFES par leur sigle. On placarde ces mots-là dont on laisse à penser qu’il les aurait écrits, le romancier. On n’y ajoute rien, on les placarde partout sur les murs aveugles de Voracieux-les-Bredins. Cela semble suffire ; on se comprend. Voracieux est le lieu où fermentent nos idées noires. On placarde un texte, on le superpose à un visage tel qu’il était dans sa période héroïque, et cela suffirait. On ne précise aucune référence. Je connais ce texte : le Romancier ne l’a jamais écrit. Il l’a dit, juste, on le publia dans des propos rapportés. Cela commence par : « Il ne faut pas se payer de mots. » Et pourtant, cela paie, il le sait. On l’imagine face à son interlocuteur qui prend des notes, il s’échauffe, il se lance : « Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! Les musulmans, vous êtes allés les voir ? Vous les avez regardés avec leurs turbans et leurs djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français. Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibri, même s’ils sont très savants. Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et les Berbères d’Algérie étaient considérés comme français, comment les empêcheriez-vous de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées. »

On l’entend bien, sa voix, quand il prononce ces paroles. On l’entend bien parce qu’on la connaît, sa voix nasillarde, son enthousiasme d’ironiste, sa verve qui utilise tous les niveaux de langue pour frapper, séduire, faire sourire, embrouiller les perspectives et emporter le morceau. Il utilise en maître les moyens de la rhétorique. Il s’écoute toujours avec plaisir. Mais une fois le sourire dissipé, si on a pris soin de noter, on reste interdit de tant d’approximation, de mauvaise foi, d’aveuglement méprisant ; et de virtuosité littéraire. Ce qui semble être une vision claire, qui retrouverait le fonds solide du bon sens, n’est qu’un propos de bistrot, lancé pour arracher l’acquiescement de qui écoute, emmêler la pensée, garder la parole. Le Romancier quand il parle n’est qu’un homme animé des motivations les plus banales. On n’est pas grand homme en toutes circonstances, ni tous les jours.

Mais lisez donc ! Burnous, turbans ! À quoi cela rime-t-il ? Voyez donc qui habite Alger, Oran, cela dissemble-t-il tant ? Colibri ? coup de génie ! on s’attend à moineau, et il fait dans l’exotique chantant, on en sourit, et de sourire on a déjà perdu la main. Huile et vinaigre ? mais qui donc est huile, qui donc est vinaigre, et pourquoi ces deux liquides immiscibles, alors que l’homme par définition se mélange infiniment ? Arabes et Français ? comme si l’on pouvait comparer deux catégories dont les définitions ne sont en rien équivalentes, comme si elles étaient fondées en nature, l’une et l’autre, définitivement. Il fait sourire, il est plein d’esprit, car le génie français se caractérise par l’esprit. Qu’est-ce que l’esprit ? C’est tous les avantages de la croyance sans les inconvénients de la crédulité. C’est agir selon les lois strictes de la bêtise, en affectant de n’être pas dupe. C’est charmant, c’est souvent drôle, mais on peut trouver ceci pire que la bêtise, car en riant on croit qu’on y échappe, mais on n’en réchappe pas. L’esprit, c’est juste une façon de dissimuler l’ignorance. Quarante millions, dit-il, quarante millions d’autres, autant que nous, conçus bien plus vite que nous ne concevons nous-même, un attentat permanent à la bombe démographique ; n’est-ce pas la crainte perpétuelle qui s’exprime là, la crainte de toujours, que l’autre, l’autre, l’autre, ait la vraie puissance, la seule : sexuelle ?

Il se paie largement de mots, le Romancier. Il utilise ceux qui brillent et nous les lance, on les recueille comme un trésor et c’est de la fausse monnaie. Si on parle de ressemblance, on est toujours entendu, tant la ressemblance est notre premier mode de pensée. La race est une pensée inconsistante, qui repose sur notre avidité éperdue de ressemblance ; et qui aspire à des justifications théoriques qu’elle ne trouvera pas, car elles n’existent pas. Mais cela indiffère, l’important est de laisser entendre. La race c’est un pet du corps social, la manifestation muette d’un corps malade de sa digestion ; la race, c’est pour amuser la galerie, pour occuper les gens avec leur identité, ce truc indéfinissable que l’on s’efforce de définir ; on n’y parvient pas, alors cela occupe. Le but des GAFFES n’est pas d’opérer un tri des citoyens selon leur pigmentation, le but des GAFFES c’est l’illégalité. Ce dont ils rêvent, c’est l’usage stupide et sans frein de la force, de façon que les plus dignes soient enfin sans entraves. Et derrière, dessous, dans l’obscurité des coulisses, pendant que le public applaudit au petit guignol racial, se jouent les vraies questions, qui sont toujours sociales. C’est comme ça qu’ils se firent avoir, sans se douter de rien, ceux qui crurent dur comme fer, jusqu’au bout, au code couleur de la colonie. Les pieds-noirs furent en petit ce que la France est maintenant, la France entière, la France affolée, contaminée en sa langue même par la pourriture coloniale. Nous sentons bien qu’il nous manque quelque chose. Les Français la cherchent, les GAFFES affectent de la chercher, nous la cherchons, notre force perdue ; nous voudrions tellement l’exercer.

Je marchais, replié. Je ne savais pas bien où j’étais. J’allais vaguement vers l’ouest, je voyais au loin les monts du Lyonnais et le Pilat, heureusement qu’il y a ici des montagnes pour savoir où l’on va. Dans la vaste banlieue, je ne sais pas où je suis, je ne sais pas quand on est. C’est l’avantage et l’inconvénient de vivre seul, de ne travailler que peu, d’être ainsi tout à soi. On est renvoyé à soi ; et soi n’est rien.

J’arrivai dans un lieu clôturé où une meute d’enfants s’activait autour de jeux qui se balancent et qui se grimpent. Ce devait donc être vers cinq heures, et ce bâtiment tout plat avec sa grande porte devait être une école. Les enfants obéissent à des migrations régulières. Je vins m’asseoir auprès d’eux, sur un banc que les mères avaient laissé libre. Assis poings serrés dans les poches, col relevé, je n’amenais visiblement pas d’enfant. On me surveilla. Les enfants enveloppés de doudounes grimpaient aux échelles devant les toboggans, ils se poursuivaient, sautaient sur des balançoires à ressort, toujours hurlant, et aucun ne se faisait mal. La vitalité des enfants les protège de tout. Quand ils tombent, l’impact est faible, ils se relèvent aussitôt ; alors que moi si je tombais, je me briserais.

Qu’ils s’agitent m’exaspérait, et qu’ils produisent autour de moi tant de vacarme. Je ne leur ressemble pas. Ils sont innombrables, toujours en mouvement, les enfants de Voracieux-les-Bredins, noirs et bruns sous leur bonnet, par-dessus leur écharpe, plusieurs nuances de noir et de brun, dont aucune qui soit la mienne, si claire. Ils font les cabrioles les plus dangereuses, il ne leur arrive rien, leur vitalité les protège, ils reprennent leur forme après chaque chute. Ils sont le ciment qui prolifère et répare de lui-même la maison commune toute fissurée. Ce n’est pas la bonne teinte. Eh bien, disons que l’on repeint la maison. Nous avons surtout besoin d’un toit, et qu’il ne s’effondre pas, pour nous protéger et nous contenir. La teinte des murs ne change rien à la solidité du toit. Il faut juste qu’il tienne.

En quoi me ressemblaient-ils, ces enfants noirs et bruns qui s’agitaient en hurlant sur des balançoires à ressort ? En quoi me ressemblent-ils ceux-là qui sont mon avenir à moi, enveloppé dans un manteau d’hiver et assis sur un banc ? En rien visiblement, mais nous avons bu au même lait de la langue. Nous sommes frères de langue, et ce qui se dit en cette langue nous l’avons entendu ensemble ; ce qui se murmure en cette langue nous l’avons compris, tous, avant même de l’entendre. Même dans l’invective, nous nous comprenons. Elle est merveilleuse cette expression qui dit : nous nous comprenons. Elle décrit un entrelacement intime où chacun est une partie de l’autre, figure impossible à représenter mais qui est évidente du point de vue du langage : nous sommes entrelacés par la compréhension intime de la langue. Même l’affrontement ne détruit pas ce lien. Essayez de vous engueuler avec un étranger : ce n’est jamais plus que de se heurter à une pierre. Ce n’est qu’avec l’un des siens que l’on peut vraiment se battre, et s’entre-tuer ; entre soi.

Je ne connais rien aux enfants. J’avais passé des mois à peindre avec un homme qui me relatait de telles choses que je devais rentrer à pied pour sécher. Il aurait fallu que je me lave après l’avoir entendu, j’aurais préféré ne rien entendre. Mais ne rien entendre ne fait pas disparaître : ce qui est là agit dans le silence, comme une gravitation.

J’ai été un enfant aussi, même s’il m’est difficile maintenant de m’en souvenir. J’ai crié aussi, sans autre raison que ma vitalité, je me suis aussi agité sans but, je me suis amusé, ce qui est l’acte essentiel de l’enfance avec son étrange forme pronominale. Mais assis comme je le suis maintenant, les poings serrés, les épaules courbées, le col de mon manteau d’hiver qui dissimule mon menton baissé, il m’est difficile de m’en souvenir. Je suis bloqué à ce moment-là du temps, assis sur un banc, dans la banlieue sans direction. Voilà l’échec, voilà le malheur : être bloqué à ce moment-là du temps. Être effrayé de ce qui a été fait, avoir peur de ce qui se prépare, être agacé par ce qui s’agite, et rester là ; et penser que là est tout.

Un petit garçon qui courait — ils ne se déplacent tous qu’en courant — s’arrêta devant moi. Il me regardait, son petit nez dépassait de son écharpe, des boucles noires s’échappaient de son bonnet, ses yeux noirs brillaient avec une grande douceur. De sa main engoncée dans une moufle il abaissa son écharpe, dégagea sa petite bouche d’où sortirent des vapeurs blanches, son haleine d’enfant dans l’air froid.

« Pourquoi tu es triste ?

— Je pense à la mort. À tous les morts laissés derrière nous. »

Il me regardait, il hocha la tête, bouche ouverte, et les vapeurs de son souffle l’environnaient.

« Tu ne peux pas vivre si tu ne penses pas à la mort. »

Et il repartit en courant, jouer, hurler avec les autres sur des balançoires à ressort, courir en rond tous ensemble sur les tapis en caoutchouc qui rendent toutes les chutes anodines.

Merde. Il ne doit pas avoir plus de quatre ans et il vient me dire ça. Je ne suis pas sûr qu’il l’ait voulu, je ne suis pas sûr qu’il comprenne ce qu’il dit, mais il l’a dit, il l’a prononcé devant moi. L’enfant ne parle peut-être pas, mais il dit ; la parole passe à travers l’enfant sans qu’il s’en aperçoive. Par les vertus de la langue, nous nous comprenons. Entrelacés.

Alors je me levai et repartis. Je ne serrais plus les poings, quelque chose du temps s’était remis en marche. Je revins à pied jusque chez moi, les lumières s’allumaient à mon passage, les rues étaient ici mieux tracées, les façades mieux alignées, j’étais à Lyon, dans une ville comme mes pensées qui enfin s’ordonnaient. J’allais tranquillement vers le centre.

J’ai été enfant moi aussi ; et comme bien d’autres de cette époque-là, j’habitais sur une étagère. On rangeait les gens dans des parcs, sur de grandes étagères de béton clair, d’étroits immeubles hauts et très longs. Sur la structure orthogonale les appartements s’alignaient comme des livres, ils donnaient des deux côtés de la barre, des fenêtres sur la face avant, des balcons sur la face arrière, comme les alvéoles d’une gaufre. Par le balcon ouvert sur l’arrière, chacun montrait ce qu’il voulait. De la pelouse centrale, de l’étendue du parking, on voyait tous les étages, les balcons qui laissaient deviner quelque chose, comme le titre des livres que l’on voit sur leur dos quand ils sont alignés sur l’étagère. On pouvait s’accouder, regarder passer ; étendre le linge bien plus longtemps qu’il ne faut ; s’apostropher ; s’engueuler à propos des enfants ; s’asseoir ; s’asseoir et lire ; sortir une chaise, une toute petite table et faire quelques travaux ; des travaux ménagers, le tri des légumes, le reprisage des chaussettes, des travaux à façon pour de petites industries. Nous vivions toutes classes mêlées sous le regard les uns des autres. Chacun regardait avec amusement la vie des balcons, mais cultivait un désir de fuite. Chacun aspirait à s’enrichir assez pour acheter sa maison, la faire construire et vivre seul. Cela arriva pour beaucoup. Mais dans ces années-là où j’étais enfant, nous vivions encore ensemble, classes mêlées, dans un âge d’or des cités après leur construction. Elles étaient neuves, nous avions assez d’espace. De ma hauteur d’enfant, de la pelouse centrale plantée d’un cyprès où nous jouions, je voyais s’élever autour de moi les étagères de l’expérience humaine ; là se rangeaient tous les âges, toutes les conditions de richesse — de modeste à moyenne —, toutes les configurations familiales. Je les voyais en contre-plongée, de ma taille d’enfant, tous ensemble dans la cabine de l’ascenseur social. Mais déjà tous pensaient à acheter et faire construire, à vivre seuls dans un bout de paysage isolé d’une haie de thuyas.

Nous jouions. Les aires bitumées entre les voitures se prêtaient au patin à roulettes. Nous jouions au hockey de ville avec une balle de ping-pong et une crosse faite de deux planches clouées. Nous fixions à nos vélos des languettes de carton pour imiter le bruit des mobylettes. Nous jouions dans les débris des chantiers jamais finis, chantiers toujours en cours qui laissaient des tas de terre entamés, des tas de sable posés sur des bâches, des tas de grandes planches encroûtées de ciment, des échafaudages sur lesquels nous grimpions par les cordes de chanvre qui servaient à monter des seaux, et les longues planches élastiques quand nous sautions nous projetaient en l’air. Oh combien a-t-on construit dans ces années-là ! Nous étions nous-mêmes constructions en cours. On ne faisait que ça : construire ; raser ; reconstruire ; creuser et recouvrir ; modifier. Les magnats du BTP étaient maîtres du monde, maîtres tout-puissants du paysage, de l’habitat, de la pensée. Si l’on compare ce qui était et ce que l’on voit maintenant, on ne reconnaît rien. Des immeubles s’élevaient partout pour loger tous ces gens qui venaient vivre là. On les construisait vite, on les finissait vite, on posait le toit au plus vite. Dans ces immeubles on ne prévoyait pas de greniers, juste des caves. Il n’y avait pas de pensée claire, aucun souvenir que l’on aurait gardé, juste des terreurs enfouies. Nous jouions dans le réseau des caves enterrées, dans les couloirs de moellons bruts, sur le sol de terre battue souple et froide comme la peau des morts, dans les couloirs éclairés d’ampoules nues protégées d’une grille, dont la lumière crue semblait ne pas aller loin, s’arrêtait vite, lumière effrayée par l’ombre, n’osant éclairer les coins, les laissant noirs. Nous jouions à des jeux de guerre dans la cave, ni très violents, ni très sexuels ; nous étions des enfants. Nous nous glissions dans l’ombre et tirions avec des mitraillettes en plastique qui produisaient des cliquetis, et des pistolets de polyéthylène mou dont nous imitions le bruit supposé en gonflant les joues chacun à notre façon. Je me souviens avoir été capturé dans la cave, et avoir fait semblant d’être attaché, et l’on a fait semblant de m’interroger, on a fait semblant de me torturer en me demandant de parler, on, c’est-à-dire le jeu, et j’ai pris une vraie gifle qui a claqué sur ma joue.

Nous avons brusquement arrêté de jouer, rougissant ; nous étions tous très excités, fiévreux, la respiration accélérée, le front tout chaud. Cela allait trop loin. Ma joue brûlante montrait que cela allait trop loin. Nous avons bredouillé que le jeu était fini, qu’il fallait rentrer. Nous sommes tous remontés chez nous, à l’air libre ; nous sommes remontés dans les étagères.

Nous étions enfants, nous ne savions rien dire, ni de la violence ni de l’amour, nous faisions sans savoir. Nous n’avions pas la parole. Nous agissions.

Un soir d’été nous nous acharnâmes à dessiner à la craie de grands cœurs fléchés sur le sol de bitume. Nous les faisions roses, entrelacés, entourés de dentelle, et nous écrivions au centre tous les prénoms qui nous passaient par la tête, nous gribouillions tour à tour, avec acharnement, avec un joyeux acharnement qui cassait nos craies, avec l’impression délicieuse d’écrire des gros mots mais gentils, et si l’un de nos parents était arrivé, nous nous serions égaillés en rougissant et en gloussant, les mains pleines de poussière de craie, incapables d’expliquer ni notre joie ni notre gêne. Nous fîmes ces dessins un soir d’été juste sous un balcon du premier, à un mètre du sol, où un tout jeune couple venait d’emménager. La nuée de gamins traçait devant leur balcon des cœurs entrelacés, le ciel très lentement passait du rose au violet, l’air était doux, heureux, et ils nous regardaient faire tous les deux enlacés, sa tête à elle sur son épaule à lui ; ils souriaient sans rien dire et la lumière bleue du soir s’épaississait lentement.

Nous faisions, faisions avec acharnement ; nous partagions avec nos aînés la passion des travaux publics, et organisions tous les jours des chantiers miniatures. Nous labourions la terre meuble pour obtenir des terrains plats de jeux de billes, des pistes de course de cyclistes en plomb, pour que circulent aisément nos petites autos Majorette. Nous commencions avec les petits bulldozers à lame de métal qui faisaient partie de nos jouets, puis très vite cela ne suffisait plus. Nous creusions avec des bâtons cassés, avec des pelles de plage, avec les petits râteaux et petits seaux en plastique que nous emmenions à la mer, partout où il y avait du sable à creuser. Ici nous creusâmes la terre où étaient bâties nos maisons ; et très vite l’odeur commença de se répandre.

Les trois barres de la cité avaient été construites sur un terrain en pente, que l’on avait remblayé en trois lieux pour planter les grandes étagères où s’alignaient les appartements. Le parking formait un plan incliné bien lisse qui arrangeait nos jeux de patins, et la route qui sortait de là pour aller en ville faisait une petite côte, bordée d’un mur de ciment à dessus plat, qui faisait au moins deux mètres à son extrémité la plus distale — ce qui nous était hors d’atteinte — et se fondait dans l’horizontale à son autre bord, là où nous habitions. Ce mur de ciment parfaitement régulier jouait un grand rôle en nos jeux. Il était une merveilleuse autostrade, l’endroit le plus roulant de toute la cité, adapté aux minuscules trafics des Majorette. Tous les jours des petits garçons, nombreux, faisaient rouler leurs autos et camions avec un vrombissement de lèvres, allant et venant, faisant demi-tour au bout, là où le mur se fondait dans le goudron du sol, puis là où il était trop haut pour que nous puissions continuer de pousser la voiture sur son sommet. Les plus grands faisaient demi-tour un peu plus loin.

Ce mur, construit à flanc de pente, soutenait un talus terreux pas encore paysagé, qui était la terre vierge de tous nos chantiers. L’herbe ne parvenait pas à s’y maintenir car nous creusions sans cesse, des routes, des garages, des pistes d’atterrissage le long de l’autostrade où s’écoulait le trafic continu des miniatures, qui ne s’interrompait qu’aux heures des repas et du goûter. Un jour d’effervescence, un soir d’été où la nuit hésitait à choir, nous creusâmes davantage, nous fûmes très nombreux avec pelles, seaux, bâtons, à vouloir faire un trou. L’odeur nous excitait. Plus nous creusions, plus cela puait. Une nuée d’enfants s’agitait sur le talus de terre, au-dessus du mur où stationnaient maintenant les petites autos immobiles, car plus personne ne pensait à les faire rouler. Les plus grands, les plus délurés creusaient, défonçaient la terre mêlée de racines, évacuaient les déblais d’un air important, certains s’improvisaient contremaîtres et organisaient des rotations de seaux. La plupart ne touchaient à rien, ils allaient et venaient, surexcités, le nez froncé, à pousser des cris de dégoût, et à les répéter en tremblant de tous leurs membres. L’odeur sortait du sol, comme une nappe méphitique que l’on aurait percée et qui se répandrait, lourde, collante, plus intense là où l’on creusait. Nous trouvâmes des dents. Des dents visiblement humaines exactement pareilles à celles que nous avions dans la bouche. Et ensuite des fragments d’os. Un adulte amusé nous regardait faire ; un autre regardait par la fenêtre de sa cuisine. L’odeur ignoble ne les atteignait pas ; elle restait au sol. Ils ne nous prenaient pas au sérieux, croyant à un jeu alors que nous n’avions plus l’impression de jouer. L’odeur ignoble nous prouvait que nous touchions à la réalité. Cela puait tant que nous étions sûrs de faire quelque chose de vrai. Les fragments d’os et de dents se multipliaient. Un grand s’en saisit, en emporta chez lui et revint. « Mon père dit que c’est une tombe. Il m’a dit qu’avant c’était un cimetière. On a construit par-dessus. Il m’a dit que c’était dégueulasse et qu’il fallait reboucher ; ne plus toucher. »

Le soir venait enfin, le groupe lentement se défaisait, la puanteur nous montait jusqu’aux genoux, nous la sentions en nous accroupissant. Nous n’étions plus que quelques-uns, indécis. La puanteur ne se dissolvait pas dans la fraîcheur du soir. Du pied, nous rebouchâmes. « Venez vous laver les mains, les enfants. C’est dégueulasse tout ça. » L’adulte qui nous observait en souriant était resté jusqu’au bout. Il s’était approché, s’était accroupi, suivait nos gestes sans rien dire, souriant toujours. Il ne nous parla qu’au moment où nous commençâmes à partir. « Venez, j’habite juste là, au rez-de-chaussée. Il faut vous laver les mains, c’est dégueulasse. » Il avait un sourire permanent et une voix enfantine, un peu aiguë, qui créait un lien avec nous, ce qui nous inquiétait un peu. Il insista. Nous fûmes trois à le suivre. Il habitait le rez-de-chaussée, la première porte dès que l’on entrait. Tous ses volets étaient clos. Cela ne sentait pas très bon à l’intérieur. Il ferma la porte derrière nous, elle claqua avec un petit roulement métallique, il parlait sans cesse. « Cette odeur c’est horrible, je la reconnais, on la reconnaît toujours quand on l’a sentie une fois, c’est celle des fosses, des fosses quand on les ouvre, après. Il faut vous laver les mains. À fond. Tout de suite. Et même le visage. C’est vraiment dégueulasse, la terre qui pue, les morceaux dedans, les os ; ça provoque des maladies. »

Nous traversâmes un salon mal éclairé, encombré d’objets difficiles à identifier, une étagère vitrée qui luisait, un fusil accroché au mur, un poignard dans sa gaine pendu à un clou, sous un morceau de cuir absurdement épinglé sur le papier peint.

La salle de bains était toute petite, à trois devant le lavabo nous nous gênions, la lumière crue au-dessus des miroirs nous effrayait, nous le voyions sourire au-dessus de nos têtes et ses lèvres se tordre en parlant, découvrant ses dents sales qui ne nous plaisaient pas. Dans la salle de bains toute petite il nous effleurait pour nous passer le savon, nous ouvrir le robinet. Nous étouffions. Nous nous lavâmes vite, nous étions impatients de partir. « Nous devons rentrer, il fait nuit, dit enfin celui qui osa l’interrompre. — Déjà ? Enfin, si vous voulez. » Nous repassâmes dans le salon obscur, serrés les uns contre les autres comme si nous battions en retraite. Il décrocha le fusil du mur et il me le tendit. « Tu veux le tenir ? C’est un vrai, qui a servi. Un fusil de guerre. » Aucun d’entre nous ne tendit les mains, nous gardions nos mains le long de notre corps, nous essayions que rien ne dépasse. « Mon père ne veut pas que je touche des armes, dit l’un d’entre nous. — Dommage. Il a tort. » Il raccrocha l’arme en soupirant. Il caressa le morceau de cuir épinglé au mur. Il décrocha le poignard, le sortit de son fourreau, regarda la lame encroûtée et le rangea aussi. Nous nous dirigeâmes vers la porte. Il l’ouvrit l’étagère vitrée et en sortit un objet noir qu’il nous tendit encore. « Tenez. » Il approcha. « Tenez. Prenez-le dans vos mains. Dites-moi ce que c’est. » Sans le prendre, nous reconnûmes un os. Un gros os de cuisse, cassé, avec son extrémité bulbeuse si reconnaissable, entouré de viande toute sèche qui semblait carbonisée. « Tenez. Tenez. — C’est quoi ? Un bout de grillade ? Votre chien n’en a pas voulu ? » Son geste resta en suspens, il se tut, regarda fixement. « Vous n’avez pas de chien ? — Un chien ? Oh si, j’avais un chien. Mais ils l’ont tué. Ils l’ont égorgé, mon chien. » Sa voix changeait et cela nous fit peur dans le salon noir. Le morceau de cuir absurdement fixé au mur reflétait une lueur rosâtre désagréable. Nous tournâmes les talons, nous précipitâmes vers la porte. Elle était fermée mais ce n’était que le verrou. « Au revoir monsieur, merci monsieur ! » Ce n’était que le verrou, il suffisait de le tourner, et nous fûmes dehors. L’air était mauve, les lampadaires allumés, le parking vide, et jamais je n’eus autant qu’à ce moment-là le sentiment de vastes espaces, de champ libre, l’impression de grand air. Sans nous regarder nous nous dispersâmes, nous filâmes chacun vers le bâtiment où nous habitions. Je dévalai le talus terreux, la terre que nous avions remise en place cédait sous mes pieds, je m’enfonçais. Nous l’avions retournée, elle était pleine d’os et de dents. Je sautai le mur de ciment, je retrouvai l’asphalte ; je courus. Je montai l’escalier trois par trois, les pas les plus longs que pouvaient mes petites jambes. Je rentrai.

Nous ne creusâmes jamais plus si profond, nous restions en surface, nous nous contentâmes de travaux superficiels le long de la petite autostrade. Les plus grandes excavations nous les pratiquâmes en d’autres lieux, loin. J’ai grandi sur un cimetière caché ; quand on creusait le sol, il puait. On me le confirma plus tard : nous habitions sur un cimetière abandonné. Les gens d’âge mûr s’en souvenaient. On avait remblayé, construit. Il ne restait que le grand cyprès de la pelouse centrale, autour duquel nous jouions sans rien savoir.

Je me demande maintenant, dans les étagères où nous vivions, s’il était des assassins. Je ne peux l’affirmer, mais les statistiques répondent. Tous les hommes entre vingt-cinq ans et trente-cinq ans à l’époque de cette cité heureuse, tous les amis de mes parents ont eu l’occasion de l’être. Tous. L’occasion. Deux millions et demi d’anciens soldats, deux millions d’Algériens expatriés, un million de pieds-noirs chassés, un dixième de la population de ce qui maintenant est la France, marquée directement de la flétrissure coloniale, et c’est contagieux, par le contact et par la parole. Parmi les pères de mes copains, parmi les amis de mes parents, il devait en être qui en étaient entachés, et par les vertus secrètes de la langue, tous en étaient salis. On ne prononçait le mot « Algérien » qu’après une hésitation infime, mais sensible à l’oreille, car l’oreille perçoit les plus petites modulations. On ne savait comment les appeler, alors on faisait des mines, on préférait ne rien dire. On ne les voyait pas ; on ne voyait qu’eux. Il n’était pas de mot qui leur convienne, alors ils allaient sans nom, ils nous hantaient, mot juste sur le bout de la langue, et la langue par mille tentatives essayait de le retrouver. Même « Algérien », qui semble neutre, puisqu’il désigne les citoyens de la République algérienne, ne convenait pas car il en désigna d’autres. Le français est une prise de guerre, disait un écrivain qui écrivait en cette langue, et il avait bien raison, mais leur nom d’Algérien l’est aussi, une dépouille arrachée dont on voit encore le sang, les caillots séchés encore accrochés au cuir, ils habitent un nom comme certains habitent dans le centre d’Alger dans les appartements vidés de leurs habitants. On ne sait plus que dire. Le mot d’« Arabe » est sali par ceux qui le disent, « Indigène » n’a plus de sens qu’ethnologique, « musulman » met en évidence ce qui n’a pas à l’être, on utilisa toute la kyrielle des gros mots rapportés de là-bas, on inventa le mot « gris » pour désigner ceux que l’on ne qualifie pas, on recommanda le terme de « Maghrébins », que l’on disait sans y croire comme le nom des fleurs en latin. La pourriture coloniale rongeait notre langue ; lorsque nous entreprenions de la creuser, elle sentait.

Les fenêtres du rez-de-chaussée restèrent closes, autant que je m’en souvienne, et jamais je ne revis l’homme à la voix enfantine, dont nous ne sûmes jamais en quoi il pouvait se changer, car nous fuîmes. Avec mes parents ensuite j’allai habiter la campagne, un bout de paysage découpé par une haie ; seuls. Perchés sur une éminence, derrière des murs de feuilles, nous pouvions voir venir.

Dans cette cavalcade horrifique qui dura vingt ans, vingt ans sans interruption de la même chose, la fonction de chaque guerre était d’éponger la précédente. Pour faire table rase à l’issue du festin de sang, il fallait passer l’éponge, que la table soit nette, que l’on puisse à nouveau servir et manger ensemble. Vingt ans durant, les guerres se succédèrent, et chacune épongeait la précédente, les assassins de chacune disparaissaient dans la suivante. Car cela en produisait, des assassins, chacune de ces guerres, à partir de gens qui n’auraient jamais battu leur chien, ou ne rêvaient même pas de le battre, et on leur livrait une multitude d’hommes nus et attachés, on les faisait régner sur des troupeaux d’hommes amputés par le fait colonial, des masses dont on ne connaissait pas le nombre, et dont on pouvait abattre une partie pour préserver le reste, comme on le fait dans les troupeaux pour prévenir les épizooties. Ceux-là qui avaient pris le goût du sang disparaissaient dans la guerre suivante. Les sanguinaires et les fous, ceux que la guerre a utilisés, et surtout ceux que la guerre a produits, tous ceux qui n’auraient jamais pensé blesser quelqu’un et qui pourtant se baignaient de sang, tout ce stock d’hommes de guerre, eh bien, on l’écoulait comme des surplus, comme les surplus d’armes que l’on a trop fabriquées, et cela se retrouvait dans les guerres sales de basse intensité, les attentats crapuleux ou terroristes, chez les voyous. Mais le reste ? Où donc est passé le surplus humain de la toute dernière de nos guerres ?

Vu mon âge, peut-être les ai-je côtoyés dans mon enfance, à l’école, dans la rue, dans les escaliers de mon immeuble. Des adultes qui étaient les parents de mes amis, les amis de mes parents, tous gens adorables qui m’embrassaient, me soulevaient du sol, me tenaient sur leurs genoux, me servaient à table, peut-être avec ces mêmes mains avaient-ils tiré, égorgé, noyé, actionné les pinces électriques qui faisaient hurler. Peut-être les oreilles qui écoutaient nos voix d’enfants avaient-elles entendu les hurlements ignobles, quand le cri de l’homme lui fait dégringoler toute l’évolution, cri d’enfant, de chien, de singe, de reptile, soupir de poisson étouffé et enfin éclatement visqueux du ver que l’on écrase ; peut-être ai-je vécu dans un cauchemar où moi seul dormait. J’ai vécu entre des fantômes, je ne les entendais pas, chacun replié sur sa douleur. Où étaient-ils, ceux-là à qui l’on avait appris à faire cela ? Lorsque nous arrêtâmes enfin de nous battre, comment fîmes-nous pour éponger les assassins de la toute dernière de nos guerres ? On nettoya vaguement, ils rentrèrent chez eux. La violence est une fonction naturelle, personne n’en est dépourvu, elle est enfermée dedans ; mais si on lui lâche la bride, elle se répand, et quand on ouvre la boîte où était le ressort, on ne peut plus le replier pour la refermer. Que sont devenus tous ceux dont les mains sont tachées de sang ? Il devait en être autour de moi, rangés en silence sur les étagères de béton où j’ai passé mon enfance. Ceux que la violence a marqués gênent, car ils sont si nombreux, et il n’y eut rien pour les éponger sauf les mouvements de ressentiment national.

« Moi ? me dit Victorien Salagnon. Moi, je dessine, pour Eurydice. Cela m’épargne le ressentiment. »

Et il m’enseignait à peindre. J’allais le voir, régulièrement. Il m’enseignait l’art du pinceau, qu’il possédait spontanément et dont il avait entrevu l’immensité auprès d’un maître. Dans son pavillon à la décoration affreuse il m’enseignait l’art le plus subtil, si subtil qu’il est à peine besoin d’un support ; il suffit du souffle.

J’allais à Voracieux en métro, en bus, j’allais au bout de la ligne, c’était loin ; j’avais tout mon temps. Je regardais défiler le paysage urbain, les tours et les barres, les pavillons anciens, les grands arbres laissés là par hasard, les petits arbres plantés en ligne, les hangars clos qui sont la forme moderne de l’usine, et les centres commerciaux entourés d’un parking si grand que les gens à pied de l’autre côté on les distingue à peine. En silence derrière la vitre du bus j’allais apprendre à peindre. Le paysage changeait, la banlieue est sans cesse rebâtie, rien ne s’y conserve sinon par oubli. Je rêvais, je pensais à l’art de peindre, je regardais les formes flotter sur les vitres du bus. Alors j’aperçus des policiers municipaux bien découplés, les hanches ceintes d’armes incapacitantes. Ils allaient en groupes le long des larges avenues, ils stationnaient autour d’un véhicule rapide rayé de bleu, muni d’un gyrophare, ils étaient de faction bras croisés, armes pendantes, à l’angle des centres commerciaux. Cela me fit un choc ; je le compris à cette seule image : la violence se répand mais garde toujours la même forme. Il s’agit toujours, en petit ou en grand, du même art de la guerre.

Jadis, nous confiions en totalité notre violence à notre État et le policier municipal faisait sourire. Il descendait du garde champêtre, avec une simple réduction de la moustache, et ne portait pas de tambour. La police municipale, ce fut longtemps des messieurs à mobylette qui s’arrêtaient furieux et disaient que non, il ne fallait pas se garer là ; et ils repartaient, leur casque posé trop haut sur le crâne, dans un nuage huileux de mélange, le carburant malodorant de ces engins-là. Ce fut aussi des dames mûres, qui tournaient dans les rues en uniforme peu seyant, à la recherche des mal-garés ; elles sermonnaient les ados qui l’été plongeaient dans la Saône, en affirmant qu’elles n’iraient pas les chercher, et elles s’engueulaient avec les commerçantes pour des histoires de propreté du trottoir, de balayures laissées là, de seaux d’eau jetés trop loin. Puis cela se perfectionna, comme tout. On engagea un autre type d’hommes. Ils furent plus nombreux. Ils n’eurent pas d’armes à feu mais des outils de contention dont on leur apprit à se servir. Ils étaient bâtis en force, ils ressemblaient aux hommes de guerre.

Après les élections, je les vis apparaître, ils allaient par groupes dans Voracieux. Ils avaient même carrure et même coupe que les policiers nationaux. Ils portaient à la ceinture des bâtons de police à poignée latérale. Ils en imposaient. Je les vis par la vitre du bus, je n’en avais jamais vu avant, je me suis demandé combien la France, en plus de sa police d’État, compte de policiers locaux, de surveillants, de vigiles, tous en chaussures montantes, pantalons serrés aux chevilles, blouson de couleur bleutée. La rue se militarise, comme la rue l’était là-bas.

Cette nouvelle forme de police apparut dans Voracieux, car elle est notre avenir. Les villes-centres sont des conservatoires, les villes-bords sont l’application de ce qui est arrivé depuis. Je vis les athlétiques sergents de ville par la fenêtre du bus qui m’emmenait peindre. En traversant le quartier des tours, je les vis visser une plaque sur un mur. La plaque bien visible portait sur fond blanc une lettre noire, suivie d’un point et d’un chiffre plus petit. Ils l’incrustaient dans le béton dense près de l’entrée, avec une grosse perceuse dont j’entendais le vacarme malgré la distance, malgré la vitre, malgré le brouhaha du bus bondé où l’on mettait toujours la radio, je ne sais pourquoi. J’en vis d’autres de ces plaques, sur toutes les tours du quartier des tours, chacune marquée d’une lettre différente, une lettre noire visible de loin. D’autres avaient été fixées aux panneaux indicateurs des carrefours et marquaient les rues. Je me suis demandé pourquoi les policiers municipaux se chargeaient de besognes d’équipement. Mais je n’y ai pas pensé davantage.

Quand j’arrivai chez Salagnon, Mariani était là, portant une veste désastreuse à carreaux verts, et toujours ses lunettes semi-transparentes qui floutaient son regard. Il était ravi, parlait avec de grands gestes et riait entre deux phrases.

« Viens voir, petit gars, toi qui t’intéresses à ces choses-là sans oser t’en mêler. Nous avons fait un pas dans le sens de la résolution de nos problèmes. Enfin, on nous écoute. Le nouveau maire nous a reçus avec certains de mes gars, ceux qui ont un peu d’instruction. Malgré tout, c’est toujours moi qui parle, et à moi que l’on répond. Il nous a reçus, comme il nous l’avait promis avant d’être élu ; mais il ne l’a pas ébruité car on ne nous aime pas. On nous en veut de dire le vrai, de crier ce que tout le monde préfère garder caché, c’est-à-dire notre humiliation nationale. Ils préfèrent baisser la tête, les gens, faire fortune et attendre que ça passe, ou bien filer, loin, une fois fortune faite. Alors quand nous essayons de la leur relever, la tête, ça leur fait mal, elle est coincée en position basse, ils nous en veulent. Mais le maire connaît nos idées. Il reste discret car on ne nous aime pas ; il reste discret mais il nous comprend.

— Il vous comprend ?

— C’est exactement ce qu’il nous a dit. Il nous a reçu dans son bureau, moi et mes gars, nous a serré la main à tous, nous a fait asseoir, et nous étions face à lui comme dans une réunion de travail. C’est ce qu’il nous a dit : “Je vous ai compris. Je sais ce qui s’est passé ici.”

— Authentique ?

— Authentique. Mot pour mot. Et il a continué sur le même ton : “Je sais ce que vous avez voulu faire. Et je veux changer bien des choses ici.”

— Je me demande où il va chercher tout ça, gloussa Salagnon.

— Va savoir. Il doit avoir de drôles de lectures. Ou alors face à nous il a été frappé par l’inspiration, il a eu la vision de son rôle dans l’Histoire, et les Anciens ont parlé à travers lui.

— Ou alors il se moque.

— Non. Trop ambitieux ; tout au premier degré. Il nous a demandé notre avis pour tenir Voracieux. Utiliser au mieux les forces de police pour contrôler les populations. Il m’a nommé conseiller pour les affaires de sécurité.

— Toi ?

— J’ai des références, quand même. Mais c’est un poste fantôme. On ne nous aime pas, on nous méprise, alors que nous révélons le rêve de beaucoup de gens. Je conseillerai la police municipale, et mes conseils ne tomberont pas dans l’oreille d’un sourd. Nous appliquerons nos idées.

— C’est vous, les nouvelles carrures, les patrouilles, et les plaques sur les tours ?

— C’est moi. Repérage, contrôle, collecte d’informations, et action. Ces lieux où la police ne va plus, nous allons les reconquérir, et les pacifier. Comme là-bas. Nous avons la force. »

Sa voix chevrotait un peu, d’âge et de joie, mais je savais bien qu’on allait l’écouter. L’Histoire qui s’était arrêtée redémarrait de l’endroit où nous l’avions laissée. Les fantômes nous inspiraient : les problèmes, nous essayons de les confondre avec ceux d’avant, et de les résoudre comme nous avions échoué à résoudre ceux d’avant. Nous aimons tellement la force, tellement, depuis que nous l’avons perdue. Un peu plus de force nous sauvera, croyons-nous toujours, toujours un peu plus de force que celle dont nous disposons. Et nous échouerons encore.

Comme nous ne savons plus qui nous sommes, nous allons nous débarrasser de ceux qui ne nous ressemblent pas. Nous saurons alors qui nous sommes, puisque nous serons entre ressemblants. Ce sera nous. Ce « nous » qui restera, ce sera ceux qui se seront débarrassés de ceux qui ne leur ressemblent pas. Le sang nous unira. Le sang unit toujours, il colle ; le sang qui coule unit, le sang versé ensemble, le sang des autres que nous avons versé ensemble ; il nous figera dans un gros caillot immobile qui fera bloc.

La force et la ressemblance sont deux idées stupides d’une incroyable rémanence ; on n’arrive pas à s’en défaire. Elles sont deux croyances aux vertus physiques de notre monde, deux idées d’une telle simplicité qu’un enfant peut les comprendre ; et quand un homme qui possède la force est animé d’idées d’enfant, il fait d’effroyables ravages. La ressemblance et la force sont les idées les plus immédiates que l’on puisse concevoir, elles sont si évidentes que chacun les invente sans qu’on les lui enseigne. On peut construire sur ces fondations un monument intellectuel, un mouvement d’idées, un projet de gouvernement qui aura de l’allure, qui tombera sous le sens (l’expression est un présage), mais si absurde et si faux qu’à la moindre application il s’effondrera, écrasant dans sa chute des victimes par milliers. Mais on n’en tirera aucune leçon, la force et la ressemblance n’évoluent jamais. On pense après l’échec, en comptant les morts, qu’il aurait juste suffi d’un peu plus de force ; qu’il aurait juste suffi d’avoir mesuré avec un peu plus de précision les ressemblances. Les idées stupides sont immortelles tant elles vivent au plus près de notre cœur. Ce sont des idées d’enfant : les enfants rêvent toujours de plus de force, et ils cherchent à qui ils ressemblent.

« Ce sont des idées d’enfant », dis-je enfin tout haut.

Mariani s’arrêta, il arrêta d’arpenter le salon lamentable de Salagnon et me regarda fixement. Il tenait sa bière à la main et un peu de mousse perlait à sa moustache, oui sa moustache, il portait une moustache grise, ornement que plus personne ne porte, que tout le monde rase, je ne sais pourquoi mais je le comprends bien. Ses yeux fatigués me fixaient derrière les verres colorés qui leur donnaient une teinte de crépuscule. Il me regardait bouche ouverte sur des dents dont on ne savait pas lesquelles étaient vraies. Sa veste criarde allait merveilleusement mal avec les affreux tissus d’ameublement.

« Il faut bien leur montrer.

— Mais ça fait combien de temps que vous leur montrez et que cela échoue ?

— On ne va pas se laisser tondre ; comme… comme là-bas.

— Mais par qui ?

— Tu le sais bien, tu refuses de voir les différences. Et refuser de voir mène à se faire tondre. Tu n’es pas idiot pourtant, et pas aveugle ; tu éduques ton œil avec les leçons de coloriage de Salagnon : tu la vois bien, la différence.

— Donner à la ressemblance des vertus est une idée d’enfant. La ressemblance ne prouve rien, rien d’autre que ce qu’on croyait avant même de la trouver. N’importe qui ressemble à tout le monde, ou à personne, selon ce que l’on cherche.

— Elle existe, ouvre les yeux. Regarde.

— Je ne vois rien d’autre que des gens divers, qui peuvent parler d’une seule voix, et dire “nous”.

— Salagnon, ton gars est aveugle. Il faut arrêter les cours de peinture. Apprends-lui la musique. »

La conversation réjouissait Salagnon mais il n’intervenait pas.

« Puisque tu parles de musique, le taquina-t-il, et que tu prononces mon nom, as-tu remarqué que de nous trois, et même quatre en ajoutant Eurydice qui ne va pas tarder, je suis le seul dont le nom se dit avec des syllabes qui appartiennent au français classique ? Le petit ne dit pas que des bêtises.

— Tu ne vas pas t’y mettre aussi ! Si je suis le seul à garder le cap, on va tous se faire tondre ; et quand je dis tondre, ils savent faire bien pire avec une tondeuse, ou avec n’importe quel objet tranchant. On ne pourra plus sortir sans prendre un coup de couteau.

— Mais personne n’a de couteau ! » m’exclamai-je.

Personne n’a de couteau. Des cutters, des armes à feu, des bombes à chlore, mais pas de couteau. Plus personne ne sait s’en servir, sinon à table, ni ne sait l’exhiber dans la rue. Mais on parle toujours de prendre un coup de couteau. Ils en avaient, les mauvais garçons d’antan, les garçons d’outre-mer, comme signe de virilité. C’est bien cela dont on parle : d’une agression sexuelle ancienne. Celui qui perd, on la lui coupe. Celui qui s’égare dans le territoire de l’autre, on la lui met. À ce jeu-là, nous étions assez forts. Nos militaires présentaient bien.

« Peu importe, c’est une image. Les images frappent, et restent, et nous servent.

— Et vous allez refaire ce que vous avez fait là-bas ?

— Et qu’est-ce que tu aurais fait, toi, là-bas ?

— Je n’y étais pas.

— La belle excuse. Et si tu y avais été ? Tu as vu ce qu’ils pouvaient te faire ? Nous défendions les gens comme toi. Nous contenions la terreur.

— En semant la terreur.

— Tu sais ce qu’ils faisaient aux nôtres ? Et aux gens comme toi ? À ceux qui avaient ce visage-là et ces vêtements-là ? Le ventre ouvert et rempli de cailloux. Étranglés par leurs intestins. Nous étions seuls face à cette violence. Certains, bien cachés, bien épargnés des giclures de sang, osèrent dire que la situation coloniale générait cette violence. Mais quelle que soit la situation on ne peut faire violence à ce point, sauf à n’être pas humains. Nous étions devant la sauvagerie, et seuls.

— Dans la colonie, ils n’étaient pas humains, pas tout à fait ; pas officiellement.

— Dans ma compagnie j’avais des Viets, des Arabes, et un Malgache égaré là. Nous étions frères d’armes.

— La guerre est la part plus simple de la vie. On y fraternise facilement. Mais ensuite, hors de la guerre, tout se complique. On comprend que certains ne veuillent pas en sortir.

— Qu’est-ce que tu aurais fait, toi, devant la terrasse de café jonchée de victimes et de gravats, de gens qui gémissent, de gamines à qui il manque une jambe, couvertes de leur sang et de leurs larmes, et des éclats de verre qui les ont déchirées ? Qu’aurais-tu fait, sachant que cela allait recommencer ? À la hache, à la bombe, à la serpette à vigne, au bâton. Qu’aurais-tu fait face à ceux que l’on découpait vifs pour la seule raison de leur ressemblance ? Nous avons fait ce que nous devions faire. La seule chose.

— Vous avez étendu la terreur.

— Oui. On nous l’a demandé. Nous l’avons fait. Nous avons étendu la terreur pour l’éteindre. Qu’aurais-tu fait à ce moment-là ? Et ce moment-là, c’est-à-dire les pieds dans le sang, les chaussures maculées, les semelles crissant sur les débris de verre, marchant sur les lambeaux de chair qui saignent encore, en écoutant geindre ceux que l’on a découpé vifs. Qu’aurais-tu fait ?

— Vous avez échoué.

— C’est un détail.

— C’est l’essentiel.

— Nous y étions presque. On ne nous a pas soutenus jusqu’au bout. Une décision prise pour des raisons absurdes a salopé des années de travail. »

Je regardais Salagnon et je voyais bien que cela ne lui convenait pas ; que rien ne lui convenait, ni Mariani, ni moi. Il se levait, rangeait les bières, allait à la fenêtre, revenait, et traînait la jambe, elle tournait mal sur sa hanche blessée et cette gêne revenait en ces moments où rien ne lui convenait. Je voyais que ça n’allait pas sur son visage dont je connaissais les traits. Je voyais son tourment ; j’aurais voulu demander pourquoi, mais j’étais pris dans cette diatribe où nous cherchions à avoir le dernier mot, que l’autre se taise ; et ensuite chacun des mots de celui qui s’est tu sera méprisable. Occupé à faire taire, je n’essayais pas de l’entendre, et je ne lui demandais rien.

« Les guerres sont simples quand on les raconte, soupira Salagnon. Sauf celles-là que nous avons faites. Elles sont si confuses que chacun essaie de s’en sortir en donnant un petit roman plaintif, que personne ne raconte de la même façon. Si les guerres servent à fonder une identité, nous nous sommes vraiment ratés. Ces guerres que nous avons faites, elles ont détruit le plaisir d’être ensemble, et quand nous les racontons, maintenant, elles hâtent encore notre décomposition. Nous n’y comprenons rien. Il n’y a rien en elles dont nous puissions être fiers ; cela nous manque. Et ne rien dire ne permet pas de vivre.

— Qu’aurais-tu fait ? m’apostropha encore Mariani. Te serais-tu caché pour ne pas avoir à t’en mêler ? Aurais-tu filé ? Aurais-tu prétexté être malade pour ne pas agir ? Te serais-tu planqué ? Mais où ? Sous ton lit ? Comment celui qui se cache peut-il avoir raison ? Comment celui qui n’est pas là peut-il être ? »

Il n’avait pas tort, Mariani, en dépit de ce ton de provocation. Notre seule gloire c’était l’école buissonnière. Participer, d’une façon ou d’une autre, revenait à cautionner ; vivre même, c’était cautionner ; alors nous nous efforcions de vivre moins, de n’être presque pas là, comme si nous avions un mot d’excuse.

Je ne sais pas où nous aurions dû être en ces moments où nous n’étions pas là. Comment faire, on le comprend et on l’essaie par le cinéma. Le cinéma est une fenêtre sur l’âge adulte par laquelle on regarde cloué sur un fauteuil. On y apprend comment conduire une voiture en cas de poursuite, comment brandir une arme, comment embrasser sans maladresse une femme sublime ; toutes choses que l’on ne fera pas mais qui comptent pour nous. C’est pour ça que l’on aime les fictions : elles proposent des solutions à des situations qui dans la vie sont inextricables ; mais discerner les bonnes solutions des mauvaises permet de vivre. Le cinéma donne l’occasion de plusieurs vies. On voit, par la fenêtre hors d’atteinte, ce que l’on doit rejeter et ce qui doit nous être un modèle. Les fictions proposent comment faire, et les films que tout le monde a vus exposent les solutions les plus communes. Quand on s’assoit dans la salle on se tait, on voit ensemble ce qui a été, ce qui aurait pu être ; ensemble. Nous voyons dans les Grands Films français comment survivre à ne pas avoir été là. Aucune des solutions ne convient, bien sûr, car il n’est pas de solution à l’absence ; chacune des solutions est scandaleuse, mais toutes furent utilisées, toutes exposent un alibi auquel on peut croire ; ce sont nos mots d’excuse.

Bien avant de le voir j’avais entendu parler des Visiteurs du soir. Le film est patrimonial, on lui prête des qualités esthétiques, des vertus morales, un sens historique. Il fut tourné en 1942. Le scénario est un conte médiéval. Je me suis demandé par réflexe de cinéphile, en m’installant dans la salle, quel lien j’allais bien pouvoir trouver entre 1942 et un conte médiéval. On a des réflexes académiques, on imagine un lien entre un film et l’époque où il a été tourné. Mais cette fois pas de risque ! me dis-je en me carrant dans mon fauteuil. Mais ce film-là racontait nos bas-fonds de 1942. Le diable survint, il voulait la peau d’un couple d’amoureux, leur âme sûrement, il voulait les détruire. Et eux se changeaient en pierre devant lui furieux : il ne pouvait plus leur arracher leur âme. Leur corps ne bougeait pas, leur cœur battait toujours, ils attendaient que ça passe. Eh oui, me dis-je machinalement, regardant enfin Les Visiteurs du soir : voilà bien une solution française au problème du mal : ne rien faire et n’en penser pas moins, faire la statue et le mal ne peut plus rien. Et nous non plus.

Il convient de ne rien dire de précis sur les moments délicats de notre histoire ; nous n’y étions pas. On a ses raisons. Où étions-nous ? De Gaulle le raconte dans ses Mémoires : nous étions à Londres, puis partout. Il satisfait à lui tout seul notre goût de l’héroïsme.

On peut aussi prétendre avoir agi, mais seul. On a ses raisons. Là est le film le plus méphitique de notre cinéma, et comme tel il fut plébiscité. Il raconte par le menu l’usage privé de la force, et en invente la justification. Le personnage principal du Vieux fusil file le parfait amour avec sa très belle épouse, et ne demande rien d’autre. L’Histoire il s’en moque, il possède un château, en ruine, il est français. Les Allemands passent, avec lesquels il avait des rapports distants mais corrects. Ils tuent sa femme d’horrible façon, la caméra s’y attarde. Alors il décide de tous les tuer, de façon atroce. La caméra ne perd rien de l’ingéniosité sadique de toutes les mises à mort. Le film pratique l’extorsion : puisque la belle épouse a été si cruellement mise à mort, elle si belle qui n’avait rien à voir avec ça, elle qui menait une vie paisible dans un château campagnard, elle que l’on a bien vue brûlée vive, dans le détail, le spectateur assistera à toutes les mises à mort suivantes, dans le détail, et il sera autorisé à en jouir, il sera forcé d’en jouir. Il lui sera interdit, sous peine d’être complice du premier meurtre, de ne pas jouir des meurtres suivants. Les spectateurs, les yeux ouverts dans l’obscurité de la salle, sont forcés à la violence ; ils sont rendus complices de la violence faite aux coupables par la violence faite à l’épouse que l’on a complaisamment détaillée. La violence soude, à la sortie les spectateurs étaient complices. Ce film en son temps fut considéré comme le préféré des Français. J’en vomis. À la fin, quand tous les méchants désignés sont morts, quand le personnage reste seul dans son château nettoyé, des résistants arrivent, avec leur croix de Lorraine, leur traction avant, leur béret. Ils lui demandent ce qui s’est passé, s’il a besoin d’aide. Il répond qu’il n’a besoin de rien. Il ne s’est rien passé. Les résistants repartent. Les spectateurs sourient, pensent qu’ils ont un côté absurdement fonctionnaire, ces résistants qui s’enrôlent dans un mouvement collectif. On reste avec l’homme seul qui avait ses raisons. On est couvert de sang.

Je ne sais pas comment faire. Il n’est pas de douche pour ce sang-là, il n’est pas de nettoyage possible, à moins d’affecter de n’être pas là. Je ne peux pas faire que cela n’ait pas été : l’humiliation, la disparition, et la rédemption par le massacre, et le silence malaisé qui s’en est suivi, dans lequel j’ai grandi, où pesait un interdit sur la force, et sur toute considération à propos du sang. Il convenait de n’en pas parler ; de mépriser en silence. De ne pas supporter la couleur militaire, de se réjouir de l’insuccès permanent de nos armées, de faire de ces têtes à cheveux ras l’incarnation évidente de la bêtise brutale. La violence était bien là, juste là, hors de nous. C’était pas nous. Nous craignions la force comme la peste ; nous en rêvions, en des songeries honteuses.

Dans les décombres mentaux qui jonchaient le sol à l’issue de la guerre de vingt ans, il n’était plus que des victimes qui ne voulaient rien savoir sinon leur propre douleur. Les victimes cherchaient entre les gravats la trace de leur bourreau, car une telle souffrance ne peut advenir sans bourreau. Ces violences, il fallait bien que quelqu’un les exerçât, quelqu’un qui fût foncièrement mauvais, et l’est encore, car d’une telle ignominie on ne guérit pas : elle est dans le sang. Le corps social se fragmenta en une infinité d’associations de victimes, chacune désignant son bourreau, chacune ayant subi ; chacun passait par là en toute innocence, et cela, les autres, lui étaient tombés dessus.

Il est trop de violences, trop de victimes, trop de bourreaux, l’ensemble est confus, l’Histoire ne tient pas debout ; la nation est une ruine. Si la nation est volonté, et fierté, la nôtre est brisée par l’humiliation. Si la nation est souvenirs communs, la nôtre se décompose en souvenirs partiels. Si la nation est volonté de vie en commun, la nôtre se délite à mesure que se bâtissent les quartiers et les lotissements, que se multiplient les sous-groupes qui ne se mélangent plus. Nous mourons à petit feu de ne plus vouloir vivre ensemble.

« Tous innocents, tous victimes après ces guerres, comme l’est Porquigny, racontait Salagnon. Je suis repassé à Porquigny, une seule fois. On se souvient du massacre, on ne se souvient même que de ça. On vient en bus et des panneaux indiquent les lieux que l’on peut visiter. Un petit musée a été aménagé, on le visite, on y trouve des armes allemandes, des shorts de Chantiers de Jeunesse, des éclats d’obus, même une maquette du train blindé, rebaptisé Train de l’enfer. On peut voir, intacte, la robe d’été tachée de sang de la jeune femme que j’ai vue morte. Dans le village on a gardé un pan de mur plein de trous de balles, il est recouvert d’une vitre pour qu’il ne se dégrade pas. Si on avait pu conserver le sang et les mouches, on les aurait conservés. Les rues du village s’appellent rue des Martyrs, rue des Innocents-Assassinés. Devant la mairie est une plaque de calcaire où sont gravés tous les noms des morts, en lettres de vingt centimètres. La dernière ligne est dorée à la feuille et dit : Passant, Souviens-toi. Comme si on risquait d’oublier, dans ce village ; comme si on allait oublier de les faire, ses devoirs de mémoire. On a toujours été forts, en France, pour faire ses devoirs.

« À côté de la plaque on a érigé une statue de bronze où l’on voit des innocents anguleux, visiblement victimes, sans qu’aucun bourreau ne soit représenté. Ils sont hagards, ne comprennent pas ce qui leur arrive. Pour qu’on n’oublie pas, la place devant la mairie s’appelle place du 20-août-1944. Soit place du Jour-du-Massacre, place du Jour-de-Notre-Mort. Mais il ne s’est pas passé que ça à Porquigny ! Pourquoi ne pas l’appeler autrement, cette place, pourquoi avoir choisi le malheur et la mort pour l’éternité ? Pourquoi ne pas l’avoir appelée place de la Liberté, place de la Dignité-Retrouvée, place de l’Arrivée-à-Temps-des-Zouaves-Portés, place des 120-Soldats-Allemands-Que-Nous-Avons-Tués, place du Train-Blindé-Finalement-Détruit ?

« À Sencey par contre, pas de traces. On y trouve une place de la Mairie, une rue de la République, un monument aux morts de 1914. On a vissé à la base, là où il restait de la place, une plaque où figurent les sept morts de 44. Mais ceux-ci moururent les armes à la main, alors que ceux de Porquigny furent attachés et sacrifiés, assassinés en masse le long d’un mur. On préfère se souvenir des victimes innocentes, et ainsi croire à la guerre comme intempérie : la France fut violée, elle n’y est pour rien. Elle n’a pas compris, elle ne comprend toujours pas ; la violence nous est donc autorisée. La France geint et menace, et quand elle se redresse, c’est pour frapper son chien. Faites vos devoirs de mémoire, ils vous donneront droit à la violence légitime.

— Salagnon, soupira Mariani, tu parles trop, tu creuses, tu creuses, mais tu vas où ? Tu devrais être avec nous.

— Eurydice ne va pas tarder.

— Vous la craignez ? demandai-je amusé. Ah ! elle est belle, l’infanterie légère aéroportée !

— Si le problème se résolvait à coups de poing, je n’hésiterais pas une seconde, mais Eurydice ne se résout pas. Quand elle m’aperçoit, elle détourne la tête ; quand je suis chez elle, elle tourne dans sa maison en serrant les dents, elle fait la gueule, elle claque les portes ; et au bout d’un moment elle explose.

— Elle vous engueule ?

— Je ne crois pas que ce soit personnel, mais c’est moi qui prends. Elle en veut à tous.

— Tous ceux qui ont trempé dans l’affaire, elle les voue aux gémonies, ajouta Salagnon. Et elle a du coffre ! Un beau coffre modelé par des siècles de tragédie méditerranéenne, par des siècles d’expression de la douleur, grecque, juive, arabe ; elle sait faire, ça porte loin.

— Moi, je préfère ne pas rester. Ce qu’elle me dit me blesse, et au fond je ne lui donne pas tort.

— Elle vous reproche quoi ?

— Nous devions la protéger, nous ne l’avons pas fait. »

Mariani s’interrompit ; il avait l’air fatigué, vieux, derrière ses lunettes crépusculaires qui lui donnaient un regard en demi-teintes. Il se tourna vers Salagnon, qui poursuivit.

« Nous avons semé la terreur, et nous avons récolté le pire ; tout ce qu’elle connaissait, ce qu’elle aimait, s’est effondré dans les flammes et l’égorgement. Tout a disparu. Elle souffre comme les princesses de Troie, dispersées sans descendance dans des palais qui ne sont pas les leurs, toute leur vie d’avant anéantie par le massacre et l’incendie. Et on lui refuse la mémoire. On lui refuse de se plaindre, on lui refuse de comprendre, alors elle hurle comme les pleureuses aux enterrements des assassinés, elle en appelle à la vengeance.

— Quand elle me voit, je lui rappelle cela : la disparition d’une bonne part d’elle-même, et le silence dont on les recouvre, elle et les siens. Ils gênent. Toute leur rancœur, toutes leurs douleurs sont enfermées dans une bouteille thermos, ma présence fait sauter le bouchon, et tout sort, intact. Tu ne peux pas imaginer comme ça pue, cette mélasse laissée telle quelle. J’aimerais lui dire que je la comprends, que je partage, mais elle ne veut pas. Elle veut me mettre la tête dedans, et m’en faire bouffer. Et j’en bouffe. Les pieds-noirs, c’est notre mauvaise conscience, ils sont notre échec encore vivant. Nous voudrions bien qu’ils disparaissent, mais ils restent. On entend encore leurs brailleries et leurs outrances verbales. Leur accent en voie de disparition, on l’entend toujours, comme le ricanement de fantômes.

— Mais c’est clos, non ? Ils ont été rapatriés.

— C’est le mot qui me fait sourire. Parce que rapatriés, on l’a tous été. Le rapatriement a dépassé nos espérances. Tout ce que nous avions envoyé là-bas, nous l’avons ramené. Appliqué aux gens le mot était absurde, on l’a dit et redit : comment rapatrier ceux qui n’avaient jamais vu la France ? Comme si être français pouvait être une nature ; cela démontre bien d’ailleurs que ça ne l’est pas. Ce ne sont pas les gens que nous avons rapatriés, c’est l’esprit des frontières qui avait été envoyé là-bas, l’esprit de violence de la conquête, l’illégalisme du pionnier, c’est l’usage de la force exercée entre soi. Tout ça est revenu. »

Maintenant je les devine, les bateaux de 62, je les devine apparaître sur une mer de midi comme une tôle bleue, brûlante, l’air blanc se gondolant au-dessus d’elle jusqu’à un ciel sans nuages, déformant la silhouette des bateaux qui avancent très lentement, à peine visibles quand on regarde la mer les yeux plissés, cette mer chaude et cruelle. Je les devine apparaître dans la nuit parsemée de lumières, les bateaux de 62 en rotations épuisées, vibrant de colères et de pleurs, chargés de gens serrés qui remplissent les ponts, les entreponts et les cabines, des soldats, des réfugiés, des assassins et des innocents, des appelés qui rentrent et des immigrés qui partent, et entre eux, entre eux qui remplissent à ras bord les bateaux de 62, sont les fantômes que l’on rapatrie, contenus entre les gens, par un certain usage de la langue. Entre les gens assis, les allongés, les roulés en boule, les accoudés au bastingage, ceux qui arpentaient les ponts, ceux qui ne lâchaient pas leur valise et ceux qui allaient sans rien, tout secoués de colères et de pleurs, entres les gens transportés hâtivement par les bateaux de 62, les fantômes ne dormaient pas. Ils veillèrent durant toute la traversée, ils étaient cohérents et simples, et aussitôt qu’ils eurent abordé les rivages de la France étroite, telle qu’elle serait maintenant, dès qu’ils eurent débarqué sur les quais de Marseille encombrés de gens perdus, ils prospérèrent.

Les fantômes sont faits de langue, uniquement de langue, on les figure cachés d’un drap mais c’est métaphore pour dire le texte, ou l’écran où l’on projette ; ceux-là étaient faits de façons de dire dont nous oublions l’origine, ils étaient tissés de certains mots, de certains sous-entendus, de connotations invisibles à certains pronoms, d’une certaine façon de regarder la loi, d’une certaine façon de vouloir user de la force. Le rapatriement a réussi au-delà de toute mesure. Les fantômes rapatriés par les bateaux de 62 se trouvèrent bien à l’aise, se fondirent dans la France générale, nous les adoptâmes ; il ne fut plus possible de nous en défaire. Ils sont notre mauvaise conscience. Pour ces fantômes qui nous hantent, ici est comme là-bas.

« Je dois filer, dit Mariani.

— Tu vois qu’avec le petit on peut parler.

— Oui mais ça me fatigue.

— Vous aussi, elle vous engueule ? demandai-je à Salagnon.

— Moi ? non. Mais je ne me retourne jamais. Je peins pour elle, juste pour elle, je crache de l’encre, cela produit un nuage qui me cache. Nous habitons là, nous ne laissons rien paraître, et si Mariani ne revenait pas nous serions loin de tout ça. Mais je ne vais pas lui interdire de venir, je ne vais pas me passer de le voir. Alors je jongle avec les présences, les absences, j’essaie qu’ils ne se croisent pas.

— Je file », dit Mariani.

Nous restâmes tous les deux, Salagnon et moi. En silence. Le moment de lui demander quel était son tourment arrivait peut-être, mais je ne le fis pas.

« Tu veux peindre ? » me demanda-t-il enfin.

J’acceptai avec empressement. Nous nous assîmes autour de la table de faux noyer, bien large, où il avait disposé les outils de la peinture, le papier blanc qui absorbe sans recours, les pinceaux chinois suspendus à un petit portique, les pierres creusées qui contiennent un peu d’eau, les bâtons d’encre pressée qu’il faudra dissoudre à petits gestes. Je m’attablai comme à un festin, un peu de sueur humidifiait mes paumes, lubrifiait mes doigts comme s’ils étaient autant de langues. J’avais faim.

« Qu’allons-nous peindre ? » lui demandai-je, regardant autour de moi, ne trouvant rien qui en vaille l’encre, rien qui vaille le geste de pinceau pour le décrire. Cela le fit sourire, mes yeux interrogateurs, mon attente, mon regard d’élève l’amusaient. « Rien, répondit-il. Peins. »

Dans son petit pavillon à la décoration affreuse, il m’enseigna qu’il n’est pas besoin de sujet ; qu’il suffit de peindre. Je lui fus très reconnaissant de m’apprendre que n’importe quoi valait pour tout. Avant qu’il me l’apprenne je me demandais toujours quoi peindre ; sans réponse, je cherchais un sujet qui me convienne, sans succès, la recherche du sujet me pesait jusqu’à m’écraser ; je ne peignais pas. Je le lui dis, il en sourit ; c’était sans importance. « Peins des arbres, peins des rochers, dit-il, vrais, ou imaginaires ; il en est une infinité ; tous pareils, tous différents. Il suffit d’en choisir un et de peindre, et même pas choisir, juste décider de le peindre, et s’ouvre aussitôt un monde infini de peinture. Tout peut faire sujet. Les Chinois peignent depuis des siècles les mêmes rochers qui n’existent pas, la même eau qui tombe sans être de l’eau, les quatre mêmes plantes qui ne sont que des signes, les mêmes nuages qui sont surtout disparition de l’encre ; la vie de la peinture est non pas le sujet mais la trace de ce que vit le pinceau. »

Je lui suis reconnaissant de m’avoir enseigné cela, il me le dit en passant. Juste après nous fîmes l’encre, et nous laissâmes de très belles traces d’un noir absolu, qui figurèrent des arbres. Cet enseignement me soulage : il n’est que l’encre, et le souffle ; il n’est que le passage de la vie à travers les mains, qui laisse des traces. Il m’apprit cela, qui ne dure pas quand on le dit mais que l’on met longtemps à comprendre ; il m’apprit cela de bien plus important que tous les secrets d’atelier, bien plus fondamental que les savoirs techniques, qui de toute façon manqueront, trahiront ; il est inutile de choisir un sujet : juste peindre. Oh ! comme cela me soulageait ! Le sujet n’a pas d’importance.

« Peins ; simplement. N’importe quoi. Peins juste, disait-il. Mets-toi devant un arbre, imagine-le, peins sa vie ; prends un caillou, peins son être. Considère un homme ; peins sa présence. Juste cela : la présence unique. Même le désert plat est plein de cailloux, il permet de peindre. Regarder autour de soi suffit à commencer. »

L’infinité des ressources me soulagea : il suffit d’être là, et d’accomplir. Il m’apprit à voir le fleuve de sang, sans plus frémir, et à le peindre, à ressentir le fleuve d’encre en moi sans trembler, et lui permettre de s’écouler au travers de moi. Je pus voir, comprendre, peindre. Juste peindre.

J’allais là où passent beaucoup de gens. J’allais à la gare dessiner n’importe qui. J’allais m’asseoir dans une des coques en plastique alignées qui servent de sièges d’attente, et je contemplais le tourbillon qui s’écoule dans les conduites. La grande gare de Lyon est un pôle multimodal, un assemblage de gros tuyaux où les gens passent. Les gens il en vient toujours. Je m’installais là pour dessiner ceux qui passent, pour dessiner n’importe qui, je ne les choisissais pas, je ne les reverrais jamais. La grande gare est le lieu parfait pour peindre ce qui vient.

Je mis longtemps à comprendre ce que faisait l’homme assis à côté de moi. Comme moi il regardait ceux qui passent, et il cochait des cases sur un feuillet imprimé, fixé sur une planchette posée sur ses genoux. Je ne savais pas ce qu’il cochait, je n’arrivais pas à lire l’intitulé des items, je ne comprenais pas ce qu’il comptait. Je le vis suivre des yeux les policiers qui arpentaient la gare. Les jeunes gens athlétiques allaient et venaient parmi la foule. Ils étaient plusieurs groupes, matraque battant leur cuisse, pinces à la ceinture, la visière cassée de leur casquette montrant la direction de leur regard. De temps à autre ils contrôlaient. Ils faisaient poser des bagages, montrer le billet, ils faisaient lever les bras et fouillaient les poches. Ils demandaient des papiers, ils parlaient parfois dans un talkie, n’arrêtaient personne. L’homme à côté de moi cochait alors.

« Vous comptez quoi ?

— Les contrôles. Pour savoir qui ils contrôlent.

— Et alors ?

— Ils ne contrôlent pas tout le monde. Le différenciateur est l’appartenance ethnique.

— Comment faites-vous pour en juger ?

— À l’œil, comme eux.

— Pas très précis.

— Mais réel. L’appartenance ethnique est indéfinissable mais effective : elle ne peut se définir mais elle déclenche des actes qui sont mesurables. Les Arabes sont contrôlés huit fois plus, les Noirs quatre fois plus. Sans que personne ne soit arrêté d’ailleurs. Il ne s’agit que de contrôle. »

Le traitement n’est pas égal ; ou alors, prétendre qu’il est égal revient à dire qu’ils sont huit fois plus nombreux. Comme là-bas. Là-bas revient encore. Ils n’ont pas de nom mais on les reconnaît aussitôt. Ils sont là, autour, dans l’ombre, si nombreux. Le souvenir étouffé de là-bas hante même les chiffres.

Et puis je la vis, elle, traverser la gare en tirant derrière elle une valise à roulettes, marchant avec cette souplesse de hanches que j’aimais chez elle, que je ressentais dans mes hanches, dans mes mains, quand je la voyais marcher. Je me levai, saluai le sociologue qui continuait de cocher, je la suivis. Je n’allai pas loin. Elle prit un taxi et disparut. Il faudrait enfin, me dis-je, que je la rencontre ; il faudrait que je m’adresse à elle et que je lui parle.

Comment imaginer, dans un état social aussi désagrégé que le mien, que je puisse encore avoir une activité amoureuse ? Comment comprendre que des femmes, encore, acceptent que je les prenne dans mes bras ? Je ne sais pas. Nous sommes encore des cavaliers scythes. Nous devons nos femmes à la force de nos chevaux, à la puissance de nos arcs, à la rapidité de notre course. Celles qui se récrieraient devraient s’intéresser aux statistiques. Les statistiques semblent ne rien dire ; mais elles montrent comment nous agissons, sans même le savoir. La dégradation sociale mène à la solitude. L’intégration sociale favorise les liens. Comment se fait-il, au vu de mon état social si dégradé, que certaines acceptent encore de m’embrasser ? Je ne sais pas. Elles sont l’oxygène ; je suis la flamme. Je regarde les femmes, je ne pense à rien d’autre, comme si ma vie en dépendait : sans elles j’étoufferais. Je leur parle d’elles, précipitamment, et elles sont l’histoire que je leur raconte. Cela leur tient chaud, cela me fait de l’air. C’est ça, c’est exactement ça, me disent-elles, à mesure que je leur raconte ce qu’elles me disent. La flamme brille. Et puis elles étouffent. Elles manquent, de leur air. Je les laisse haletantes, je suis presque éteint.

Mais elle, je ne sais pourquoi, me faisait crépiter ; je n’étais plus flamme de bougie, mais fournaise capable de tout fondre, n’attendant que davantage d’oxygène pour bondir en un grand brasier devant elle.

Je la voyais souvent, seulement dans la rue. De loin je l’apercevais toujours. Il me semblait que la partie sensible de mon être, l’œil, la rétine, la part de cervelle qui voit, tout ce qui est sensible en moi flairait sa présence où qu’elle soit, et au milieu des flots de voitures, des nuages de gaz, des scooters, des vélos, des grands autobus qui cachaient la vue, des piétons qui allaient en tous sens, au milieu de tout ça, je la voyais aussitôt. Sur ma rétine avide sa trace était prête ; il me suffisait d’un indice infime, et au milieu de mille piétons en mouvement, parmi des centaines de voitures qui glissaient en des orbes contradictoires, je la voyais. Je ne voyais qu’elle. J’étais capable d’extraire sa présence avec une sensibilité de piège à photons. Je la voyais souvent. Elle devait habiter près de chez moi. J’ignorais tout d’elle, si ce n’est son mouvement, et son apparence.

Elle avançait dans la rue d’une démarche vive, utilisant cette propriété de la marche qui est le rebond. Je la voyais souvent. Elle traversait les rues où je me traînais avec l’élasticité d’une balle qui bondit, tout en courbes élégantes, sans jamais perdre de sa puissance, puissance contenue en sa forme, contenue en sa matière, et qui rejaillissait au contact du sol, et la propulsait encore. Dans la rue vrombissante et bondée, je savais sa présence à partir de presque rien, j’appréhendais sa démarche dansante qui traversait la foule, je ne voyais entre tous que son mouvement. Et je voyais de très loin sa chevelure. Tous ses cheveux étaient gris sauf certains, entièrement blancs. Et cela donnait à ses apparitions brusques une étrange clarté. Ses cheveux dansaient autour de sa nuque avec la même vivacité que son pas, il n’y avait rien en eux de terne, ils étaient vivants et gonflés, éclatants, mais gris mêlé de blanc. Autour de son visage ils formaient une parure de plumes, de duvet blanc, un nuage vivant posé avec la précision de la neige sur les branches épurées d’un arbre, avec perfection, équilibre, évidence. Sa belle bouche bien dessinée, aux lèvres pleines, elle la peignait de rouge. J’ignorais son âge. Ces signes contradictoires me troublaient confusément. Infiniment. Elle n’avait aucun âge, elle avait le mien, que j’ignorerais si de temps à autre je n’en faisais le compte. Mais cette ignorance de l’âge, du mien, du sien, est non pas un néant, mais une durée, le tranquille écoulement du temps de soi. Elle était tous les âges ensemble, comme le sont les vrais gens, le passé qu’elle porte, le présent qu’elle danse, le futur dont elle ne se soucie pas.

Je la connaissais comme mon âme sans jamais lui avoir parlé. La vie urbaine nous faisait nous croiser, quelques fois l’an, mais l’émotion que j’en éprouvais me faisait croire que c’était chaque jour. La première fois que je la vis, cela ne dura que de brèves secondes. Le temps qu’une voiture à vitesse moyenne longe la vitrine d’un magasin. J’avais encore une voiture alors, que je passais beaucoup de temps à ranger, à traîner de feu en feu, à mettre en file derrière les autres et je me traînais ainsi dans les rues pas beaucoup plus vite que les gens à pied. Je la vis quelques secondes, mais cette image de la première fois s’imprima en mon œil comme le pied d’un marcheur sur l’argile fraîche. Cela ne dure que le temps d’un pas, mais les moindres détails de son pied sont inscrits ; et si cela sèche : pour longtemps. Si cela cuit, pour toujours.

J’avais encore une épouse, nous rentrions en voiture par les rues déjà noires et je la vis brusquement dans la vitrine illuminée d’une pâtisserie que je connaissais. Elle était debout dans la lumière des néons blancs. Je me souviens de ses couleurs : le violet de ses yeux bordés de noir, le rouge de ses lèvres, sa peau ocellée de petites éphélides, le brun scintillant de son blouson de vieux cuir, et autour de son visage le gris et le blanc mêlé, la neige étincelante posée à la perfection sur ses gestes, sur sa beauté, sur la plénitude de ses traits. De ces quelques secondes j’eus le souffle coupé. Une vie entière m’était donnée, pliée et repliée comme un petit mot, papier serré dans l’espace de quelques secondes. Ces quelques secondes devant une vitrine éclairée de néons eurent une densité prodigieuse, un poids qui déforma mon âme toute la soirée, et la nuit suivante, et le lendemain.

J’aurais dû, imaginai-je, arrêter la voiture au milieu de la rue, la laisser là, portes ouvertes, entrer dans la pâtisserie et me jeter à ses pieds, dût-elle en rire. Je lui aurais offert un chou énorme débordant de crème légère, toute blanche. Et pendant que je l’aurais regardée, muet, cherchant mes mots, pendant qu’elle aurait goûté la crème vaporeuse du bout de sa langue, ma voiture laissée portes ouvertes au milieu de la rue étroite aurait bloqué la circulation. D’autres voitures se seraient empilées derrière, bloquant cette rue, puis les adjacentes, puis le quartier entier et la moitié de Lyon. Alignées sans espoir d’avancer sur les ponts et les quais, elles auraient toutes klaxonné furieusement, interminablement, plus personne ne pouvant rien faire d’autre que geindre fort pendant que je cherchais mes mots, accompagnant d’un colossal concert de cors la timidité de ma première déclaration.

Je ne l’ai pas fait, je n’y ai pas pensé tout de suite, l’ébranlement avait été tel qu’il avait figé mon esprit. Mon corps tout seul avait continué de conduire, était rentré chez lui après avoir rangé la voiture ; mon corps tout seul s’était déshabillé et couché, avait dormi en fermant par habitude mes paupières de chair, mais à leur abri mon âme ne dormait plus, elle cherchait ses mots.

Je la voyais sans qu’elle le sache, selon un rythme qui me laissait croire que je vivais un peu avec elle. Je connaissais sa garde-robe. Je reconnaissais de loin son parapluie, je remarquais quand elle portait un nouveau sac. Je ne faisais rien d’autre que de me tourner vers elle. Je ne fis rien, je ne lui dis rien. Je ne la suivis jamais. J’effaçais de ma mémoire, avec une habilité de censeur, le visage des hommes qui parfois l’accompagnaient. Ils changeaient, je crois ; sans que je susse jamais rien de leurs liens. Lorsque je revins à Lyon après avoir changé ma vie, je la croisai à nouveau, elle passait en ces mêmes rues où je l’avais croisée si souvent, permanente comme l’esprit du lieu.

Il est des gens qui pensent que ce qui doit arriver arrive, moi je n’en sais rien. Mais l’occasion avait frappé tant de fois à ma porte, avec tant d’insistance, de constance, et je n’avais jamais répondu, jamais ouvert, que je voulus enfin lui parler. Je m’étais installé dans un grand café vide, et elle était là, à quelques tables de moi, je ne m’en étonnais même pas. Un homme lui parlait, elle l’écoutait avec une distance amusée. Il partit brusquement, blessé, offusqué, et elle ne se départit pas de son léger sourire qui la rendait si lumineuse, et consciente de cette lumière, et amusée de ce qui émanait d’elle. Je le vis s’éloigner avec soulagement. Nous fûmes seuls dans cette salle du café vide à part nous, sur des banquettes distantes, dos aux glaces, reconnaissants envers ce silence qui s’était enfin fait. Nous regardâmes tous les deux cet homme s’éloigner avec des gestes d’énervement et quand il eut franchi la porte nous nous regardâmes, tous les deux dans la salle vide, multipliés par le reflet des glaces et nous nous sourîmes. La salle pouvait contenir cinquante personnes, nous n’étions que deux, dehors il faisait sombre et nous n’y voyions rien, que la lueur orangée des lampadaires et des silhouettes pressées ; je me levai et allai m’asseoir devant elle. Elle garda ce sourire très beau sur ses lèvres pleines, elle attendit que je lui parle.

« Vous savez, commençai-je, sans encore savoir quoi. Vous savez, j’ai depuis des années une histoire avec vous.

— Et je ne m’aperçois de rien ?

— Mais moi je me souviens de tout. Voulez-vous que je vous raconte cette vie que nous menons ensemble ?

— Racontez toujours. Je vous dirai ensuite si elle me plaît, cette vie où je ne suis pas.

— Vous y êtes.

— À mon insu.

— Sait-on toujours ce que l’on fait ? Ce que l’on sait, ce ne sont que quelques arbres autour de la clairière dans la forêt obscure. Ce que nous vivons vraiment est toujours plus vaste.

— Racontez toujours.

— Je ne sais pas comment commencer. Je n’ai jamais abordé personne ainsi. Je n’ai jamais non plus vécu si longtemps avec quelqu’un sans qu’il le sache. J’ai toujours attendu que quelque chose qui ne dépendait pas de moi me relie à celle que je désire, que quelque chose qui était déjà là, hors de moi, m’autorise à prendre la main de celle que je souhaiterais pourtant accompagner. Mais je ne sais rien de vous, nous nous croisons par hasard, cela me soulage infiniment. Ce hasard répété crée une histoire. À partir de combien de rencontres commence une histoire ? Il me faut vous la raconter. »

Je les lui dis, ces rencontres, je commençai par la première où je fus ébloui de sa couleur. Elle m’écoutait. Elle me dit son nom. Elle m’accorda de la revoir. Elle m’embrassa sur la joue avec un sourire qui me fit fondre. Je rentrai chez moi. J’aspirais à lui écrire.

Je rentrai chez moi presque en courant. Je grimpai cet escalier qui me parut trop long. Je bataillai avec la serrure qui résistait. Mes clés tombèrent. Je tremblais d’énervement. Je finis par ouvrir, je refermai en claquant, j’arrachai ma veste, mes chaussures, je me mis à la table de bois qui me servait à tout, dont je savais bien qu’elle servirait un jour à écrire. Enfin, j’entrepris de lui écrire. Je savais bien que lui parler ne suffirait pas à la retenir. Seules des feuilles enduites de verbes pourraient la retenir un peu. Je les écrivis. Je lui écrivis. J’écrivis des lettres de plusieurs pages qui pesaient lourd dans l’enveloppe. Il ne s’agissait pas de lettres enflammées. Je lui décrivais une histoire, mon histoire, la sienne. Je lui racontais chacun de mes pas dans Lyon, je lui racontais sa présence qui luisait comme une phosphorescence, sur les objets que je rencontrais dans les rues. Je décrivais Lyon avec elle, moi marchant, sa présence autour de moi comme un gaz luminescent. J’écrivis dans une sorte de fièvre, dans une exaltation déraisonnable, mais ce que j’écrivais avait la douceur d’un portrait, un portrait souriant mêlé à un grand paysage en arrière-plan. Le portrait ressemblait à ce que je voyais d’elle, et elle me regardait, le paysage en arrière-plan était la ville où nous vivions ensemble, peint entièrement de couleurs qui étaient les siennes. Elle voulut bien me revoir. Elle avait lu mes lettres, elle en avait aimé la lecture, j’en fus soulagé. « Tout ça pour moi ? sourit-elle très doucement. — Ce n’est que le début, lui dis-je. La moindre des choses. » Elle soupira, et cet air qu’elle me donnait, oxygène, fit vrombir ma flamme.

Mais je souhaitais surtout la peindre, car cela aurait été plus simple de la montrer, elle, d’un geste. J’admirais son apparence, le mouvement fluide qui en permanence émanait d’elle, j’admirais son corps qui s’inscrivait dans le tracé d’une amande, dans la forme que je pouvais voir en posant à plat mes deux mains ouvertes, jointes par l’extrémité des doigts.

Je pourrais, je crois, tracer sa forme d’un unique trait de pinceau. La contempler m’emplissait l’âme. Il convient par politesse de préférer l’être à la forme, mais l’être ne se voit pas, sinon par le corps. Son corps me réjouissait l’âme par voie anagogique et je désirais ardemment la peindre, car ce serait la montrer, la désigner, affirmer sa présence et ainsi la rejoindre.

J’aimais la courbe que l’on devait décrire pour la parcourir tout entière, de ses pieds effleurant le sol jusqu’au nuage de duvet argenté qui auréolait son visage, j’aimais l’arrondi de son épaule qui appelait l’arrondi de mon bras, j’aimais par-dessus tout dans son visage la ligne vive de son nez, la ligne sans réplique qui organisait la beauté de ses traits. Le nez est le prodige de la face humaine, il est l’idée qui organise d’un seul trait tous les détails qui se dispersent, les yeux, les sourcils, les lèvres, jusqu’aux oreilles délicates. Il est des idées molles et des idées grossières, des idées ridicules et des idées sans intérêt, des idées amusantes, des idées trop vite épuisées, et d’autres qui s’imposent et restent toujours. La contribution méditerranéenne à la beauté universelle des femmes est l’arrogance de leur nez, tracé sans repentir, d’un geste de matador ; ce qui doit pouvoir se traduire en toutes les langues qui entourent cette mer qui fut la nôtre.

Je l’admirais, admirais son apparence, et je désirais plus que tout inscrire son corps dans cette forme en amande que décrivent deux mains ouvertes posées à plat, jointes par l’extrémité de leurs doigts. Ce que je fis.