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On ne quitte pas Alger comme ça. On ne franchit pas la mer si facilement. On ne peut le faire de soi-même : il faut trouver une place. On ne peut quitter Alger par ses propres moyens, à pied, en marchant dans la campagne, en se glissant entre les buissons. Non. On ne peut pas. Il n’y a pas de buissons, ni de campagne, juste de l’eau, la mer infranchissable ; on ne peut quitter Alger à moins de trouver une place dans un bateau, ou un avion. De la balustrade au-dessus du port on peut regarder la mer et l’horizon. Mais pour au-delà, il faut un bateau, il faut un billet, il faut un tampon.
Victorien Salagnon resta des jours à attendre que son bateau s’en aille. Quand il regardait la mer il sentait derrière son dos tout le pays lui peser. La masse bruyante et sanglante d’Alger grondait derrière lui, glissait comme un glacier jusque dans l’eau, et lui se concentrait sur la mer et son horizon plat, qu’il voulait franchir ; il voulait partir.
Au petit matin gris du dernier été, quelques parachutistes coloniaux arrivèrent en Jeep sur le boulevard de la République qui surplombe le port. Ce boulevard n’a qu’une façade, l’autre est la mer. Ils s’arrêtèrent et descendirent de leur Jeep en s’étirant, ils allèrent jusqu’à la balustrade à pas tranquilles et s’accoudèrent. Ils regardaient la mer grise qui rosissait.
Quand une Jeep chargée d’hommes en léopard s’arrête n’importe où sur le trottoir, on s’éloigne ; ils sautent, ils courent, ils s’engouffrent dans un immeuble, ils montent les escaliers quatre à quatre, ils ouvrent les portes d’un coup de pied, et redescendent avec des types qui essaient de les suivre sans trébucher. Mais ce jour-là au petit matin gris, le dernier été où ils furent là, ils descendirent sans hâte et s’étirèrent. Ils allaient chacun avec des gestes lents, les mains laissées dans leur poche, les cinq parachutistes coloniaux vêtus de treillis léopard aux manches retroussées, comme si chacun était seul ; ils allaient sans rien dire, marchant d’un pas nonchalant et fatigué. Ils vinrent jusqu’à la balustrade au-dessus du port et s’accoudèrent à quelques mètres les uns des autres. Une fumée lourde stagnait dans les rues. De temps en temps une explosion ébranlait l’air, des vitres tombaient sur le sol avec un bruit clair. Des flammes vrombissaient par les fenêtres crevées de bâtiments. Ils regardaient la mer qui devenait rougeâtre.
Accoudés, ils restèrent là à profiter de la fraîcheur qui n’existe que le matin, regardant vaguement au loin, rêvant d’être au-delà de l’horizon au plus vite, muets, fatigués au plus profond d’eux-mêmes comme après une longue nuit sans dormir, plusieurs nuits sans dormir, des années de nuits sans dormir, souffrant d’une horrible gueule de bois devant Alger dévasté.
Tout cela n’avait servi à rien. Le sang n’avait servi à rien. Il avait été répandu en vain et maintenant il ne s’arrêtait plus de couler, le sang dévalait en cascade les rues en pente d’Alger, des flots de sang se jetaient dans la mer et s’étalaient en nappes pourrissantes. Au matin, dès que la lumière se levait, la mer devenait rougeâtre. Les parachutistes coloniaux accoudés à la balustrade au-dessus du port la regardaient rougir, s’assombrir, devenir mare de sang. Derrière eux les flammes vrombissaient par les fenêtres cassées de tous les bâtiments que l’on avait détruits pendant la nuit, des fumées noires rampaient dans les rues, des cris venaient de partout, des bruits de passions brutes, haine, colère, peur, douleur, et des sirènes traversaient la ville, sirènes miraculeuses des derniers services de secours qui fonctionnaient encore, on ne sait pourquoi. Puis le soleil se levait correctement, la mer devenait bleue, la chaleur commençait, les parachutistes coloniaux regagnèrent leur Jeep garée sur le trottoir dont les passants s’éloignaient avec crainte. Ils ne regrettaient rien mais ne savaient pas à qui le dire. Tout ceci n’avait servi à rien.
Ils partirent enfin, dans un énorme bateau. Ils avaient fait leur paquetage, tout entassé dans le sac cylindrique peu pratique mais facile à porter, ils avaient traversé la ville dans des camions bâchés d’où ils ne voyaient pas grand-chose. Ils préféraient ne pas voir grand-chose. Alger brûlait ; ses murs s’effritaient sous les impacts de balles ; des flaques de sang caillaient sur les trottoirs. Des voitures portières ouvertes restaient immobiles en travers des rues, des meubles cassés se consumaient devant les portes, des vitrines béaient devant des monticules d’éclats de verre, mais personne ne se servait. Ils montèrent par la passerelle du bateau, bien en ligne régulière comme ils savaient le faire, et ils eurent l’impression de le faire pour la dernière fois. Ils eurent l’impression que tout cela n’avait servi à rien, et qu’ils ne servaient à rien ; qu’ils ne serviraient plus.
Quand ils partirent quand le bateau se détacha du quai, beaucoup s’enfermèrent dans l’entrepont pour ne rien voir, s’assourdir du bruit des machines et dormir enfin ; d’autres restèrent sur le pont et regardèrent Alger qui s’éloignait, le port, la jetée, la Casbah comme une calotte gelée qui fond d’où coulait tout ce sang, et l’agitation sur le port, la foule sur le front de mer. Alger s’éloignait, et arrivait jusqu’à eux le hurlement des harkis que l’on égorge. C’est ce qu’ils se dirent, les harkis que l’on égorge, mais pour garder en eux-mêmes une certaine courtoisie, un certain tact. Mais ils le savaient bien, ils avaient vécu dans ce pays de sang, ils le savaient bien que les cris qui s’élevaient de la foule agitée du front de mer étaient ceux de harkis que l’on démembre, que l’on émascule et brûle tout vifs, et qui voient dans un brouillard de larmes sanglantes, leurs larmes et leur sang, les bateaux partir. Ils se dirent, ceux qui partent, que ces hurlements qu’ils entendent sont ceux des harkis que l’on égorge, ils se le disent pour gentiment se rassurer, pour ne pas évoquer d’autres images, plus atroces, qui les empêcheraient pour toujours de dormir. Mais ils savent bien. De loin, cela ne change rien. L’homme n’est qu’une certaine capacité de cri : une fois atteinte, cela ne changera pas, qu’on l’égorge ou qu’on lui arrache sa chair pièce à pièce avec des outils de menuisier. Les parachutistes coloniaux sur le pont du bateau qui voyaient Alger s’éloigner préféraient, par politesse, penser qu’on les égorge, ces hommes qui hurlaient ; que ce soit vite fait, pour eux, et pour eux aussi.
Quand le bateau fut au milieu de la Méditerranée, se dirigeant vers la France sur le rythme étouffé du martèlement des machines, Victorien Salagnon sur le pont, en pleine nuit, pleura, la seule et unique fois de sa vie, il se vida d’un coup de toutes les larmes accumulées pendant trop longtemps. Il pleura son humanité qui le quittait, et sa virilité qu’il n’avait su entièrement conquérir, et qu’il n’avait su garder. Quand le jour se leva il vit Marseille ensoleillé. Il était épuisé et les yeux secs.
Cela avait bien commencé pourtant. Ils étaient arrivés dans Alger en plein hiver, dans cet hiver cruel de la Méditerranée où le soleil se cache derrière un vent gris et net comme une lame d’acier. Ils avaient défilé dans les rues de la ville européenne, Josselin de Trambassac en tête, merveilleusement raide, merveilleusement précis dans chacun de ses gestes, merveilleusement fort. Il défila dans les rues à la tête de ses hommes, le capitaine Salagnon, dans les rues de la ville européenne qui ressemble à Lyon, à Marseille, et peuplée de Français qui les acclamaient. Ils allaient au pas, toute la division de parachutistes coloniaux, le treillis propre, les manches retroussées, mâchoires serrées avec des sourires de statues, corps maigres et entraînés, allant tous du même pas. Ils allaient gagner cette fois-ci. Ils entraient en ville, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient pour gagner ; ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient si à la fin ils gagnaient.
Ce jour de janvier dans un soleil d’hiver ils étaient entrés dans Alger, ils étaient allés ensemble dans les rues sous l’acclamation de la foule européenne, souples, légers et invincibles, vierges de tout scrupule, aguerris par la guerre la plus atroce que l’on puisse vivre. Ils avaient survécu, ils survivaient à tout, ils allaient gagner. Ils étaient eux tous une machine de guerre sans états d’âme, et Salagnon était un des pilotes de cette machine, chef de meute, centurion, guide de jeunes gens qui s’en remettaient à lui, et le long des rues la population française d’Alger les acclamait. La population française ; car y en avait-il une autre ? On ne la voyait pas.
Des bombes explosaient dans Alger. Souvent. Tout pouvait exploser : un siège dans un bar, un sac laissé par terre, un arrêt de bus. Quand on entendait une bombe au loin, on sursautait d’abord mais cela soulageait quelques minutes. On soupirait. Puis le cœur recommençait de se serrer, une autre pouvait exploser ici ; et l’on continuait dans la rue à marcher comme si un gouffre pouvait s’ouvrir, comme si le sol à chaque instant pouvait manquer. On s’éloignait d’un Arabe qui portait un sac ; on évitait de croiser des femmes entourées d’un voile blanc qui pouvait dissimuler ; on aurait voulu qu’ils ne bougent plus, eux, les abattre peut-être, tous, que plus rien n’arrive. On ressentait un trouble désagréable devant ceux dont on ne savait pas d’un coup d’œil juger des traits ou de la tenue. On changeait de trottoir sur la bonne mine des passants. Il semblait que la ressemblance pouvait sauver la vie. On ne savait que faire, on les avait appelés pour ça. Eux, ils sauraient, les loups maigres revenus d’Indochine ; ils avaient survécu, on s’en remettait à leur force.
Ils s’installèrent dans une grande villa mauresque au-dessus d’Alger. Elle comprenait un vaste sous-sol, de petites pièces à fenêtres grillagées, des combles qu’ils divisèrent en chambres bien fermées, une grande pièce d’apparat qui servait autrefois de salle de bal, où Josselin de Trambassac rassembla ses officiers qui l’écoutèrent debout, mains croisées dans le dos, dans la position de repos réglementaire qui n’est en aucun cas celle de l’abandon. Une bombe très loin explosa.
« Vous êtes des parachutistes, messieurs, des hommes de guerre. Je sais ce que vous valez. Mais la guerre change. Il ne s’agit plus de sauter d’un avion, ni de courir dans la forêt, il s’agit de savoir. À l’époque d’Azincourt, user d’un arc, tuer de loin sans risques, était incompatible avec l’honneur du chevalier. La chevalerie de France s’est fait égorger par des gueux armés d’arcs en bois. Vous êtes la nouvelle chevalerie de France, vous pouvez refuser d’employer les armes de la guerre moderne, mais vous serez alors égorgés.
« Nous avons la force ; on nous a confié la mission de vaincre. Nous pourrions comme des aviateurs américains raser la partie d’Alger qui abrite nos ennemis. Mais cela ne servirait à rien. Ils survivraient sous les décombres, ils attendraient l’accalmie et, multipliés, reviendraient à l’assaut. Ceux qui nous combattent ne se cachent pas mais nous ne savons pas qui ils sont. On peut les croiser et ils nous saluent, on peut leur parler sans qu’ils nous agressent, mais ils attendent. Ils se cachent derrière les visages, à l’intérieur des corps. Il faut débusquer l’ennemi sous les visages. Vous les retrouverez. Vous interrogerez durement les vrais coupables, avec les moyens bien connus qui nous répugnent. Mais vous gagnerez. Avez-vous conscience de qui vous êtes ? Alors nous ne pouvons perdre. »
Il termina son allocution sur un petit rire. Une ombre de sourire passa sur le visage de ses hommes souples et tranchants. Tous saluèrent en claquant les talons et regagnèrent les bureaux improvisés avec des tables d’école dans tous les coins de la grande villa mauresque. Dans la pièce d’apparat Josselin de Trambassac fit installer un organigramme, où des cases vides se reliaient les unes aux autres en pyramide par des flèches. Chaque case était un nom, chacune n’en connaissait que trois autres.
« C’est le camp ennemi, son ordre de bataille, dit-il. Il vous faudra mettre un nom dans chaque case, et les arrêter tous. C’est tout. Lorsque tout sera rempli, l’armée dévoilée s’évanouira. »
Cela plut à Mariani. Il ne lisait plus beaucoup, sa merveilleuse intelligence livresque s’appliqua à remplir le grand tableau. Il usait des hommes comme de mots. Il notait des noms, il effaçait, il travaillait au crayon et à la gomme. Et dans le réel, comme un écho sanglant de la pensée synoptique exposée sur le tableau blanc, on appréhendait des corps, on les manipulait, on en extrayait le nom et ensuite on les jetait.
Comment trouver des gens ? L’homme est zôon politikon, il ne vit jamais seul, toujours quelqu’un est connu d’autres gens. Il fallait pêcher au harpon, dans l’eau boueuse plonger l’arme au hasard et voir ce qui remonterait. Chaque prise en amènerait d’autres. Le capitaine Salagnon avec deux hommes armés se rendit au siège de la police urbaine. Il demanda le fichier de surveillance de la population arabe. Le fonctionnaire en bras de chemise ne voulut pas le lui donner. « Ce sont des pièces confidentielles, qui appartiennent à la police. — Vous me le donnez ou je le prends », dit Salagnon. Il portait son pistolet dans un étui de ceinture en toile, gardait ses mains croisées derrière son dos, les deux hommes avec lui tenaient leur pistolet mitrailleur à la hanche. L’homme en chemise lui désigna une étagère, et ils repartirent avec des caisses de bois brun remplies de fiches.
On trouvait là le nom et l’adresse de personnes que la police avait un jour remarquées. Ils avaient été truands, agitateurs, syndicalistes, ils avaient fait montre un jour ou l’autre de nationalisme, de volonté d’agir ou d’esprit de rébellion. Toutes les fiches étaient rédigées au conditionnel, car on manquait d’indicateurs, on manquait de policiers, on utilisait le ouï-dire. Tout le ferment de l’agitation de l’Alger arabe tenait dans ces boîtes.
Ils ramenèrent à la villa mauresque les gens mentionnés dans les fiches, pour leur demander pourquoi les bombes explosaient ; qui les posaient. S’ils ne savaient pas, on leur demandait le nom de quelqu’un qui saurait, et on allait le chercher, et on recommençait. Les parachutistes étaient là pour savoir, ils s’y employaient. Ils interrogeaient sans relâche. Dans la jungle du corps ils traquaient, ils tendaient des embuscades, cherchaient l’ennemi. Quand il résistait, ils le détruisaient. Une partie de ceux par qui on avait appris quelque chose, on ne les revoyait plus.
Jour et nuit un intense trafic de Jeep bourdonnait autour de la villa. On amenait des hommes, habillés, en pyjama, ahuris, terrorisés, menottés, rarement blessés ou tuméfiés, poussés par les parachutistes qui ne se déplaçaient qu’en courant. Il fallait faire vite. Lorsqu’un nom était donné dans le sous-sol de la villa mauresque, des Jeep partaient chargées de quatre parachutistes en tenue léopard ; elles descendaient à toute vitesse les rampes en lacet, s’arrêtaient devant le porche d’un immeuble, et ils sautaient à terre avant même qu’elles ne stoppent, ils entraient en courant, montaient les escaliers en courant, et revenaient avec un homme ou deux qu’ils chargeaient dans la voiture, dont le moteur n’avait pas été coupé. Ils remontaient à la villa mauresque, assis comme à l’aller, mais un homme ou deux accroupis à leurs pieds dont on ne voyait que le dos. Là, ils essayaient de savoir pourquoi les bombes explosaient, ils insistaient, jusqu’à ce qu’une autre Jeep sorte en faisant crisser ses roues, chargée de quatre parachutistes en tenue léopard qui au bout d’une heure revenaient, ramenant d’autres hommes, de qui on cherchait à apprendre encore, à n’importe quel prix. Et ainsi de suite. Quand un nom était donné, dans l’heure l’homme qui le portait était amené en Jeep, par quatre hommes en léopard, et à son tour on l’interrogeait dans le même sous-sol où son nom avait été prononcé. Le verbe agissait sur la matière, on ne parlait que français. Au matin des officiers remontaient du sous-sol de la villa avec un crayon, un carnet de notes un peu froissé, parfois sali. Ils allaient dans la pièce d’apparat où le soleil levant par les baies vitrées faisait briller le grand tableau synoptique. Ils s’arrêtaient sur le seuil de cette grande pièce, éblouis par la lumière, l’espace vide entre les murs, le silence du matin. Ils s’étiraient, regardaient le ciel qui devenait rose, puis s’approchaient de l’organigramme et remplissaient certaines cases en recopiant les pages de leurs carnets. Salagnon chaque jour voyait le tableau se remplir, case après case, avec la régularité d’un procédé d’impression. Quand il serait plein, c’en serait fini.
Josselin de Trambassac suivait l’évolution de son tableau avec autant d’attention qu’un maréchal d’Empire devant une carte piquée d’épingles. Il était là au matin quand on le remplissait, et aux hommes qui remontaient du sous-sol il demandait avant toute chose de lui présenter leurs mains. Ceux dont les mains avaient été souillées par le travail de la nuit, il les renvoyait à gestes agacés vers les robinets de l’office. Ils devaient se les laver et les sécher avec soin. Seules les mains propres pouvaient approcher l’organigramme et contribuer à le remplir. Josselin de Trambassac ne supportait pas qu’il puisse être taché. Il l’aurait fait sinon entièrement recopier.
La villa était entourée d’un jardin poussiéreux où poussaient des palmiers. L’ombre en était dilacérée et mouvante, personne ne s’y promenait, personne ne s’occupait de ramasser les palmes mortes qui encombraient les allées. Les volets à claire-voie restaient mi-clos comme des paupières de chat. Ils ne voyaient des jours d’Alger que l’éblouissement du dehors, des rayures de lumière dans l’ombre et le mouvement des palmes. Ils n’ouvraient jamais. Dedans cela puait de diverses façons, cela puait la sueur, le tabac, la cuisine mal faite, les chiottes et autre chose encore. Parfois un peu de vent venait de la mer tout en bas, très peu. Les cigales crissaient mais sans odeur de pinède. Ils étaient en ville, ils travaillaient.
C’est Mariani qui le premier eut l’idée de mettre de la musique, des disques à fond sur un gros tourne-disque pendant qu’ils travaillaient au sous-sol. Au-delà du jardin la villa donnait sur la rue, des gens passaient, et dans les étages de la villa on entendait le travail de la cave. Cela dérangeait en permanence. On mit de la musique à certaines heures, avec un volume de surprise-partie. Ceux qui passaient devant la villa entendaient les chansons, le disque entier d’une chanteuse à la mode. À plein volume. Mais les bruits à peine perceptibles quand ils se mêlent à la musique causent de petites dysharmonies, à peine audibles, juste sensibles par le désagrément inexplicable qu’elles provoquent. À ceux qui les entendaient à ce moment-là en passant devant la villa mauresque, la variété franco-méditerranéenne que l’on y entendait provoquait d’étranges malaises.
Quand le capitaine Mariani entre dans son bureau, avec ses lunettes noires de pilote cerclées d’un fil d’or, le suspect sur sa chaise serre inconsciemment les jambes.
Mariani souriant s’appuie d’une fesse sur la table de travail vierge de tout papier, de tout crayon. Ici on travaille d’homme à homme. Autour de lui ses chiens de sang obéissent au moindre de ses gestes. Devant lui sur une chaise un jeune Arabe aux vêtements déchirés est attaché par les poignets. Des hématomes sur le visage lui font faire une grimace un peu ridicule.
« Qu’est-ce que tu fais ?
— Je n’ai rien fait, monsieur l’officier.
— Ne me raconte pas d’histoires. Qu’est-ce que tu fais ?
— Je suis étudiant en médecine. Je n’ai rien fait.
— Étudiant en médecine ? Tu profites de la France, et tu ne l’aides pas.
— Je n’ai rien fait, monsieur l’officier.
— Ton frère a disparu.
— Je sais bien.
— Tu sais où il est.
— Je ne sais pas.
— Vous êtes tous frères, n’est-ce pas ?
— Non, juste avec mon frère.
— Alors, où il est ?
— Je ne sais pas.
— Ton frère est au maquis.
— Je ne sais pas. Il a disparu une nuit. Je ne sais rien. On est venu le chercher.
— Comment faire confiance à un homme dont le frère est au maquis ?
— Je ne suis pas mon frère.
— Mais tu es son frère. Tu lui ressembles. Tu as de lui en toi, et lui est au maquis. Alors comment te faire confiance ? Nous voulons que tu nous dises où il est. Qui l’a contacté ? Nous voulons savoir comment on va au maquis.
— Je ne sais rien de tout ça. Je suis étudiant en médecine.
— Tu dois nous dire où est ton frère. Vous vous ressemblez. Tu sais : c’est marqué sur ton visage. On peut superposer le visage de ton frère au tien. Comment pourrais-tu ne pas savoir ? »
L’autre secoue la tête. Il en pleurerait de désespoir, plus que de douleur et de peur.
« Je ne sais rien du tout. Je suis étudiant en médecine. Je m’occupe de mes études.
— Oui, mais tu es le frère de ton frère. Et il est au maquis. Tu sais un peu, ce qui en toi lui ressemble sait où il est. Et ceci tu nous le caches. Tu devras nous le dire. »
Mariani s’assoit, mains ouvertes il désigne l’homme à ses chiens. Ils le prennent sous les bras, l’emportent. Il reste assis à sa table de travail, impassible, il ne quitte pas ses lunettes noires cerclées d’un fil d’or. Les volets à claire-voie mettent des barres de lumière sur la table vide. Il attend qu’ils reviennent, il attend le prochain, et les autres qui se succèdent dans son bureau, ils diront ce qu’ils savent, ils diront tout. Ceci est un travail.
Salagnon toujours en descendant retenait sa respiration, puis en bas respirait avec un haut-le-cœur et s’habituait. Les mauvaises odeurs ne durent jamais, juste quelques inspirations, on ne sent pas ce qui dure. Des bruits confus passaient les portes fermées, résonnaient sous les voûtes, s’emmêlaient en un vacarme de hall de gare comprimé dans le volume d’une cave. On avait conservé du vin ici, ils avaient vidé ce qui restait, installé l’électricité, pendu des ampoules nues aux voûtes, avaient descendu avec peine des tables métalliques et des baignoires par l’étroit escalier. Les parachutistes qui restaient là avaient l’uniforme sale, la vareuse ouverte jusqu’au ventre, le pantalon et les manches trempés. Ils passaient dans le couloir en refermant toujours soigneusement la porte, ils avaient les traits tirés et les yeux comme sortis de la tête, avec des pupilles ouvertes qui faisaient peur comme une bouche de puits. Trambassac ne voulait pas les voir comme ça. Il exigeait que ses hommes soient propres, rasés, pleins d’allant ; un paquet de lessive par tenue, conseillait-il, et devant lui on parlait clairement, on se déplaçait avec économie, on savait à chaque instant ce que l’on devait faire. À la presse il montrait ses hommes impeccables, souples et dangereux, dont l’œil clair voyait tout, radiographiait Alger, débusquait l’ennemi derrière les visages, le traquait à travers les labyrinthes du corps. Mais certains restaient pendant des jours à errer dans les carceri qui s’enfonçaient sous la villa mauresque, et ils faisaient peur, même aux officiers parachutistes qui restaient à la surface, qui faisaient tourner la noria de Jeep, appréhendant les suspects, remplissant le grand tableau synoptique. Ceux-là, on ne les montrait pas à Trambassac ; et il ne demandait pas à les voir.
Certains que l’on amenait ici menottés, traînés et poussés par des parachutistes armés, se liquéfiaient rien qu’à sentir l’odeur humide de la cave, rien qu’à se refléter dans le regard des lémures qu’ils croisaient dans le couloir, couverts d’une sueur grasse, l’uniforme ouvert, trempés sur le devant. D’autres relevaient la tête, et on refermait soigneusement la porte derrière eux. Ils se retrouvaient à quelques-uns dans une petite cave, sous l’ampoule nue, un officier à carnet qui posait des questions, très peu de questions, et deux ou trois autres, sales et peu bavards, aux allures de mécaniciens auto fatigués. Le brouhaha du sous-sol entrecoupé de cris ruisselait le long des murs, au milieu de la petite cave étaient des outils, une bassine, du matériel de transmission, une baignoire pleine dont la présence pouvait surprendre. L’eau qui remplissait la baignoire n’était plus de l’eau, c’était un liquide mêlé, qui luisait salement sous l’ampoule nue pendue à la voûte. Cela commençait. On posait des questions. Cela se passait en français. Ceux que l’on remontait, parfois on devait les porter. Ceux-là on ne les rendait pas.
Quand Salagnon remontait avec le carnet où l’on notait des noms, il se disait très confusément que s’ils allaient assez vite pour prendre ceux qui fabriquaient des bombes, prendre ceux qui les posaient, une bombe peut-être n’exploserait pas dans un bus. Ils se disaient tous à peu près la même chose, sauf les lémures du sous-sol dont plus personne ne savait ce qu’ils pensaient quand ils répétaient inlassablement les mêmes questions à des noyés qui ne répondaient pas car ils crachaient de l’eau, à des électrocutés dont les mâchoires tétanisées ne laissaient plus passer aucun son. Trambassac s’expliquait à la presse avec beaucoup de clarté. « Nous devons agir, vite, et sans états d’âme. Quand on vous amène quelqu’un qui vient de poser vingt bombes qui peuvent exploser d’un moment à l’autre et qu’il ne veut pas parler, quand il ne veut pas dire où il les a mises, et quand elles vont exploser, il faut employer des moyens exceptionnels pour l’y contraindre. Si nous prenons le terroriste dont nous savons qu’il a caché une bombe et que nous l’interrogeons vite, nous éviterons de nouvelles victimes. Nous devons obtenir très vite ces renseignements. Par tous les moyens. C’est celui qui s’y refuse qui est le criminel, car il a sur les mains le sang de dizaines de victimes dont la mort aurait pu être évitée. »
Vu comme ça, c’est impeccable. Le raisonnement est sans faille, on peut le répéter. Les raisonnements sont toujours sans failles car ils sont construits ainsi, sauf par des maladroits. La raison a raison, car c’est son principe. En effet, quand on attrape un terroriste dont on sait qu’il a posé des bombes, il convient de le presser de questions. Presser, compresser, oppresser, pressurer, peu importe. Il faut que ça aille vite. Vu comme ça, c’est imparable. Sauf qu’ils ne prirent jamais personne dont ils savaient qu’il avait posé vingt bombes. Ils arrêtèrent vingt-quatre mille personnes et d’aucun ils ne savaient ce qu’il venait de faire. Ils les emportaient dans la villa mauresque et ils le leur demandaient. Ce que ces personnes avaient fait, c’est l’interrogatoire qui l’établissait.
Trambassac prétendait à qui voulait l’entendre qu’ils arrêtaient des coupables et les interrogeaient non pas pour établir leur culpabilité mais pour limiter leurs méfaits. Or ils n’arrêtaient pas des coupables : ils les construisaient, par l’arrestation et l’interrogatoire. Certains l’étaient auparavant, par hasard, d’autres non. Beaucoup disparaissaient, coupables ou pas. Ils lancèrent des filets et attrapèrent tous les poissons. Point n’était besoin de connaître le coupable pour agir. Il suffisait d’un nom, et ils s’occupaient de tout.
Ce jour-là Trambassac eut du génie. Ce qu’il dit à la presse qui lui posait des questions, la raison qu’il donna de ce qui se passait dans la villa mauresque, on le répétera durant un demi-siècle plus ou moins sous la même forme, c’est la marque des grandes créations littéraires que de marquer les esprits, d’être régulièrement citées, légèrement déformées sans que l’on ne sache plus qui pour la première fois les écrivit — en l’occurrence c’est Josselin de Trambassac.
Ils virent Teitgen descendre au sous-sol, avec un autre civil qui était commissaire de police, de cette police urbaine déchargée de ses pouvoirs. Ils portaient la liasse d’assignation à résidence, les papiers administratifs, les formulaires nominatifs à signer. Ils portaient aussi un album photo. Ils le montrèrent à tous ceux qu’ils croisaient, ils le montrèrent à Trambassac, il contenait des photos horribles de corps mutilés pris dans des camps allemands.
« Cela, nous l’avons vécu personnellement, et nous le retrouvons ici.
— Moi aussi, je l’ai vécu, Teitgen. Mais laissez-moi vous montrer ce qui se passe ici. »
Il brandit la une de L’Écho d’Alger où l’on voyait en pleine page, heureusement en noir et blanc, la dévastation de L’Otomatic, les consommateurs déchirés gisant dans les débris de la vitrine.
« Voilà ceux qu’on cherche : ceux qui ont fait ça. On fera tout pour les trouver, et qu’ils arrêtent. Tout.
— On ne peut pas tout faire.
— Nous devons gagner. Si nous ne gagnons pas, vous avez raison, cela n’aura été qu’une boucherie inutile. Si nous ramenons la paix, cela aura juste été le prix à payer.
— Nous perdons déjà quelque chose.
— Vous pensez à quoi ? La loi ? Vous ne trouvez pas la loi un peu ridicule de nos jours ? Elle n’est pas faite pour les temps de guerre, elle gère le train-train quotidien. Mais vos papiers, je veux bien vous les signer à la chaîne.
— Que nous soyons dans l’illégalité est sans importance, Trambassac, je suis bien d’accord avec vous. Mais nous n’en sommes plus là. Nous nous engageons dans l’anonymat et l’irresponsabilité, cela nous conduit aux crimes de guerre. Sur mes papiers, comme vous dites, sur chacun de mes papiers, je veux le nom d’un type et une signature lisible.
— Laissez-moi travailler, Teitgen. Parmi mes gars, ceux qui ne veulent pas le faire, ils ne le font pas. Mais ceux qui ne laissent pas leur fardeau à d’autres, eh bien ils le portent.
— Même ceux qui ne le font pas seront salis. Cela va se répandre sur nous tous. Jusqu’en France.
— Laissez-moi, Teitgen, j’ai à travailler. »
Ils étaient en opération, dans les cages d’escalier, dans les corridors, dans les chambres à coucher. Ils prenaient d’assaut les portes, ils faisaient sauter les serrures, ils tendaient des embuscades en travers des couloirs, ils bloquaient les issues, fenêtres, toits, arrière-cours. Ils travaillaient, nuit et jour. Les sous-sols de la villa mauresque ne désemplissaient plus. On ne voyait pas le jour. La température ne variait jamais, chaude et humide dans une lumière d’ampoule nue. Salagnon tombait de sommeil. Il dormait de temps à autre. Quand il remontait il était surpris du jour toujours changeant dans la pièce d’apparat. Il fallait aller vite, trouver des noms, des lieux, coxer les suspects avant qu’ils ne se carapatent. Ils avaient écrit des noms sur les murs, barré en rouge ceux qu’ils avaient arrêtés, accroché des photos d’identité des dirigeants encore cachés, ils les voyaient chaque jour, ils vivaient avec eux, ils connaissaient leur visage, ils les auraient reconnus s’ils les avaient croisés dans la rue. Ils pourraient les reconnaître dans la foule où ils se cachaient. Ils se cachaient. L’ennemi se cachait derrière des faux plafonds, de fausses cloisons, l’ennemi se cachait dans les appartements, se cachait dans la foule, il se cachait derrière les visages. Il fallait l’extraire. Défoncer les cloisons. Explorer les corps à tâtons. Détruire l’abri des visages. Nuit et jour ils travaillaient. Dehors des bombes explosaient. Des gens qui leur avaient parlé étaient égorgés. Il fallait aller plus vite encore. La noria des Jeep amenait un flot continu d’hommes apeurés dans les sous-sols de la villa mauresque. Teitgen voulait qu’on les compte, qu’on prenne leur nom à l’entrée. On le fit. Il insistait, il persistait, ce petit homme un peu crapaud derrière ses grosses lunettes, suant dans ses costumes tropicalisés, avec un peu de graisse et peu de cheveux, le seul civil ici, si différent des loups athlétiques qui arrachaient des noms, appréhendaient des hommes après une brève course dans les escaliers. Mais il avait une obstination de fer, Teitgen. Il fallait lui signer des papiers, il revenait chaque jour, vingt-quatre mille furent signés. Et quand on relâchait un homme, il vérifiait. Il comparait les listes. Il en manquait. Il demandait. On lui répondait qu’ils avaient disparu.
« On peut pas les rendre comme ça, disait Mariani devant ceux qui étaient trop abîmés. Ils sont foutus de toute façon. » Salagnon conduisit un camion bâché plein de ceux que l’on ne rendrait pas. Il conduisit de nuit jusqu’au-delà de Zéralda. Il arrêta le camion près d’une fosse éclairée de projecteurs. Les chiens de Mariani étaient là. Ils descendirent le chargement. Leurs bras ballaient le long du corps, certains tenaient un pistolet, d’autres un poignard. Salagnon entendit des coups de feu et après, le bruit mou de la chute de quelque chose de mou sur du mou, comme un sac tombant sur des sacs. Parfois le bruit de chute venait sans rien avant, sans coup de feu, juste un gargouillis liquide qui ne faisait même pas sursauter, et c’était encore plus horrible, de n’en pas ressentir le moindre tressaillement.
Il demanda à Trambassac de ne plus avoir à le faire, de ne plus conduire les camions vers Zéralda, ni vers le port, ni vers l’hélicoptère qui partait en pleine nuit faire un tour au-dessus de la mer.
« OK, Salagnon. Si vous ne voulez pas le faire, ne le faites pas. Quelqu’un d’autre le fera. » Il se tut un moment. « Mais il y a un truc que j’aimerais que vous fassiez.
— Quoi, mon colonel ?
— Peindre mes gars.
— C’est le moment de peindre ?
— Le moment ou jamais. Prenez un moment de temps en temps. Faites le portrait de mes gars, de vos potes. Vous peignez vite, je crois, pas besoin de pose. Ils ont besoin de se voir. De se voir plus beaux qu’ils ne sont en ce moment. Parce que sinon avec ce que nous faisons là, nous allons les perdre. Rendez-leur un peu d’humanité. Vous savez faire ça, non ? »
Il obéit, il fit cette chose étrange que de peindre le portrait de parachutistes coloniaux qui travaillaient jour et nuit jusqu’à s’effondrer ivres de fatigue, qui réfléchissaient le moins possible, qui fuyaient les miroirs, il peignit le portrait héroïque d’hommes qui ne pensaient pas plus loin que le projet d’attraper le prochain suspect.
Quand l’exaltation retombait autour du type recouvert de sang, de bave et de vomissures, dans le silence éploré qui succède aux plus grandes tensions, ils voyaient bien ce qui était devant eux : un corps excrémentiel dont l’odeur les envahissait tous. « On va pas remettre ça dans le circuit », disait Mariani. Et il évacuait tout. Ils étaient entre eux. Peu leur importait de savoir qui avait fait ceci ou cela, qui avait fait plus ou moins, qui avait touché ou qui avait regardé. Tous étaient pareils, celui qui n’avait fait que voir ou qu’entendre comme les autres. Ils rejetaient avec mépris ceux qui feignaient de ne rien savoir, ceux qui affectaient de ne pas se mêler. Ceux-là, ils auraient voulu leur plonger la tête dans le sang, ou bien les réexpédier en France. Que Salagnon les peigne, ils n’y tenaient pas. Ils préféraient être tous ensemble, ou vraiment seuls. Quand ils se couchaient, ils s’enroulaient dans leur drap et se tournaient vers le mur. Allongés sous le drap ils ne bougeaient plus, endormis ou pas. Quand ils étaient ensemble ils préféraient rire très fort, brailler, parler cru, et boire tout ce qu’ils pouvaient jusqu’à tomber et vomir. Et voilà que Salagnon leur demandait de rester sans bouger devant lui, sans rien dire. Ils n’y tenaient pas mais Salagnon était des leurs, alors ils acceptèrent, un par un. Il fit d’eux de grands portraits à l’encre qui les montraient secs, solides, tendus, avec la conscience de la vie vacillante en eux-mêmes, avec la conscience de la mort autour d’eux, mais ils tenaient, et gardaient les yeux ouverts. Sans le lui dire ils appréciaient ce romantisme noir. Ils acceptaient de poser en silence devant Salagnon, qui ne leur parlait pas mais les peignait. Trambassac exposa plusieurs de ses portraits dans son bureau. Il recevait les colonels, les généraux, les hauts fonctionnaires, les représentants du gouvernement général sous l’œil noir de ses parachutistes peints. Et il s’y référait toujours. Il les désignait, les montrait du doigt en parlant. « Ce sont eux dont on parle. Ceux qui vous défendent. Regardez-les bien. » Ces portraits d’où émanait une allure sombre et folle participait du chantage à l’héroïsme qui chaque jour ou presque avait lieu dans son bureau. La grande faucheuse à Alger en 1957 était une moissonneuse mécanisée, et les portraits de Salagnon en étaient une pièce, comme la carrosserie de métal peint, qui contribue à tout tenir ensemble, qui contribuait à ce que cela tienne. Cela tint. « Ils sont tous coupables, mais ils le sont pour vous. Alors ils se serrent les coudes, ils tiennent ensemble. Peu importe ce qu’ils font. Ils le font ensemble. Cela seul compte. Celui qui lâche ? Qu’il s’en aille. On ne lui en voudra pas, mais qu’il disparaisse. »
Les civils n’entraient plus qu’à contrecœur dans ce bureau où ils venaient chercher les résultats. Trambassac les attendait dans son treillis impeccable et derrière lui les héros impassibles regardaient les nouveaux venus ; il exposait ses résultats, des résultats magnifiques, impressionnants, le nombre des terroristes éliminés, la liste des bombes saisies. Il exposait des organigrammes merveilleusement clairs. Teitgen lui demandait des comptes, il apportait ses listes d’assignation. Derrière ses grosses lunettes il ne frémissait pas, il faisait des additions et montrait les résultats à Trambassac. « Si je compte bien, mon colonel, dans votre calcul il manque deux cent vingt bonshommes. Que sont-ils devenus ?
— Eh bien, ils ont disparu vos bonshommes !
— Où ?
— Lorsqu’on vous le demandera, vous direz que c’est signé Trambassac. »
Teitgen ne tremblait pas, ni de peur, ni de dégoût, il ne se décourageait jamais. Derrière ses grosses lunettes il regardait tout en face, le colonel devant lui, la nécropole d’encre disposée le long des murs, les comptes qui étaient la trace des morts. Il était le seul à tenir le compte des gens. Il finit par démissionner, il s’en expliqua publiquement. On pouvait le trouver ridicule avec son allure et ses papiers à remplir. Il ressemblait à une grenouille qui demande des comptes à une assemblée de loups, mais une grenouille animée d’une énergie surnaturelle, dont les paroles ne sont pas les siennes mais l’expression de ce qui doit être. Pendant toute la bataille d’Alger il occupa la place d’un dieu-grenouille posté à l’entrée des Enfers : il pesait les âmes, et notait tout sur le Livre des Morts. On peut s’en moquer, de ce petit homme qui souffrait de la chaleur, qui regardait à travers de grosses lunettes, qui s’occupait des papiers à remplir alors que d’autres avaient du sang jusqu’aux coudes, mais on peut l’admirer comme on admire les dieux zoomorphes d’Égypte, et lui rendre un culte discret.
« Mariani ne va pas très bien. Parlez-lui. Je le mets en congé d’autorité pendant trois jours. Vous aussi. Rattrapez-le, je ne sais pas où il glisse. Quand on passe la limite, nul ne sait pas où ça va. »
Les rues d’Alger sont plus agréables que celle de Saïgon, la chaleur y est sèche, on peut se mettre à l’abri du soleil, les cafés s’ouvrent sur la rue comme des grottes ombreuses, pleines d’agitation et de bavardage, s’attabler sur le trottoir permet de regarder ceux qui passent. Mariani et Salagnon s’assirent à une table ; en uniforme, ils pouvaient être abattus, mais ils se montraient. Mariani enleva les lunettes noires qu’il gardait toujours. Ses yeux étaient rouges et troubles, battus d’insomnie.
« Tu as mauvaise mine.
— Je suis épuisé. »
Ils regardèrent passer la foule du soir dans la rue de la Lyre.
« Tous ces ratons m’insupportent. Ils nous haïssent. Ils ne montrent aucune expression quand ils nous croisent, juste la servilité ; mais des assassins se cachent derrière ces visages. Et toi, Salagnon, tu nous lâches. Tu fais tes trucs, des trucs d’écolier ou de jeune fille. En Indo tu gribouillais aussi, mais tu savais faire autre chose.
— Je n’aime pas ça, Mariani.
— Et alors ? Moi aussi je préférerais courir dans les montagnes, mais l’ennemi est là. On y est presque, on les tient. Tu es avec nous ou pas ?
— Je veux bien courser des types. Mais qu’ils soient en pyjama, ça me gêne. Et au-delà, ce qu’on fait quand on les ramène, je ne peux plus.
— Je ne te reconnais plus, Salagnon.
— Moi non plus, Mariani. »
Ils se turent. Ils regardaient passer les gens, buvaient l’anisette à petites gorgées, en reprirent. Salagnon ne savait pas identifier de pensées sur le visage de Mariani, qui bougeait comme un linge au vent. Il se raffermit soudain.
« On me demande de dératiser, alors je m’exécute ; ou pour être plus précis, j’exécute les autres », ricana-t-il. Son visage était ferme et dur maintenant, il ne regardait plus personne, pas même Salagnon. « Je suis bien ici, poursuivit-il. Je ne voudrais pas avoir à partir. Je suis chez moi.
— Il nous faudra rentrer, de toute façon. Et nous avons changé. Qu’allons-nous devenir en France ?
— Eh bien la France changera. »
Il était venu à Alger parce qu’on avait décidé à Paris qu’il serait bien que lui et ses pareils soient là. On avait décidé d’employer la force, et personne n’en avait davantage que ces loups hâves entraînés dans la jungle. Ils étaient venus lentement par bateau, avaient traversé la mer de janvier bleu très pâle, ils avaient vu Alger grossir sur l’horizon. Il avait pris pied sur le quai en prenant soin de ne pas penser à Eurydice. Ses tâches nuit et jour ne lui permettaient plus de lui écrire, mais assommé de fatigues et d’horreurs, englué du sang d’autres que lui, en silence, presque à l’insu de lui-même, il y pensait toujours.
Il ne le cherchait pas, ce fut Salomon qui le trouva, ils tombèrent nez à nez au seuil de la villa mauresque. Le soleil se levait à peine, Salomon Kaloyannis montait les marches encombrées de palmes mortes et de sable que personne ne pensait à balayer, coiffé d’un feutre noir, portant une mallette de médecin ; Salagnon sortait au petit trot, mitraillette à l’épaule, le moteur de la Jeep qui l’attendait grondant au bas des marches. Ils s’arrêtèrent tous deux, surpris de trouver l’autre là, en cet endroit que chacun croyait être seul à connaître, où chacun croyait être absolument seul, que chacun croyait devoir parcourir seul jusqu’au bout, quel qu’en soit le but.
Le moteur de la Jeep grondait, les trois autres parachutistes déjà installés, les pieds sur le tableau de bord, les jambes par-dessus la portière, accrochés aux ridelles, pistolets-mitrailleurs à l’épaule. Salagnon avait l’adresse et les noms griffonnés dans sa poche de poitrine.
« Viens me voir, Victorien. Et viens voir Eurydice, cela lui fera plaisir.
— Elle est mariée ? » demanda Salagnon ; ce fut ce qui lui traversa l’esprit, ce fut cela la seule chose qu’il pensa à dire sur l’escalier de la villa mauresque, il n’y avait jamais pensé avant.
« Oui. À un type qui la faisait rire, puis à force l’ennuie. Elle s’ennuie de toi, je crois.
— De moi ?
— Oui. Il est revenu le temps des traîneurs de sabre. À moins qu’on n’en soit jamais sorti. Viens me voir un jour que tu pourras. »
Il entra dans la villa mauresque en traînant sa mallette, Salagnon bondit dans la Jeep qui démarra aussitôt. Ils descendirent la rampe vers Alger au risque de s’éjecter à chaque lacet. « Plus vite, plus vite », murmurait le capitaine Salagnon en s’accrochant au pare-brise, goûtant avec bonheur le soleil clair qui montait, qui éclairait en bas la rade d’Alger, les immeubles blancs et les bateaux à quai.
Les douze ans passés avaient marqué Salomon Kaloyannis, surtout ces douze ans-là.
« Chaque année comme une grosse pierre dans mon paquetage, lui dit-il. Et chaque année une plus grosse. Les ans me pèsent, je me courbe, ces pierres que je ramasse me tirent vers le bas, regarde mon dos, même pas capable de me tenir droit. Regarde ma bouche, ses plis plongent, et quand j’arrive à en retrousser les commissures, ça ressemble de moins en moins à un sourire. Je ne fais plus rire, Victorien, et je ne trouve plus rien de drôle autour de moi, c’est comme une rouille qui m’envahit, ou une lampe qui s’éteint. J’en ai conscience, j’essaie de me rallumer, mais je n’y puis rien.
« Ce que je fais à la villa ? Je mesure la douleur. Je dis aux types du sous-sol s’ils doivent arrêter un moment, ou s’ils peuvent continuer. S’il s’agit d’un simple évanouissement ou d’une mort certaine. C’est la guerre, Victorien. J’ai été médecin militaire, je suis allé jusqu’en Allemagne, je sais lire les signes de quelqu’un qui va mourir. Pourquoi moi ? Pourquoi, petit médecin de Bab el-Oued, je viens jusqu’à la villa avec ma petite mallette ? Pourquoi je vais aider à faire ce que jamais plus tard vous n’oserez raconter à vos enfants ? J’ai peur de leur violence, Victorien. Je les ai vus couper des nez, des oreilles, des langues. Je les ai vus égorger, éventrer, éviscérer. Pas comme une façon de parler, non, vraiment, comme une façon de faire. J’ai vu des jeunes gens que je connaissais de vue devenir assassins et se justifier. J’ai eu peur de ce déchaînement, Victorien. J’ai eu peur qu’il nous emporte tous. J’en ai d’autant plus peur que je sais bien que la source d’égorgeurs est inépuisable car l’injustice dans la colonie est flagrante. C’est juste la peur qui les empêchait de nous assassiner. Ils s’assassinaient entre eux. Mais maintenant ils n’ont plus peur, la peur est de notre côté. J’ai eu peur, Victorien. Et maintenant ils mettent des bombes, partout, qui explosent n’importe où, qui peuvent atteindre ce que j’ai de plus cher. Je sais bien qu’il faut davantage de justice, mais les bombes ne permettent pas de changer, les bombes nous figent dans la terreur. Je préfère de loin la vie de ma fille à toute justice, Victorien. Je suis venu m’abriter derrière votre force. Vous êtes devenus les meilleurs soldats du monde. Vous ferez que ça s’arrête ; sinon personne n’y pourra parvenir. »
Il se tut. Il leva son verre, Salagnon l’imita, et ils burent l’anisette. Ils chipotèrent quelques carottes au vinaigre et des graines de lupin. Une foule passait dans les deux sens, montait des Trois Horloges et allait à la Bouzaréah.
« Mais quand même, je crois que vous exagérez », dit-il doucement.
Il la vit. Et pourtant les rues de Bab el-Oued regorgent de monde, elles regorgent de belles femmes brunes en robe à petites fleurs, si légères qu’elles leur flottent autour des hanches, qu’elles se soulèvent à chacun de leurs pas, et elles avancent comme le vent dans l’herbe en ouvrant autour d’elles un sillage de parfum et de regards. Il la vit, petite silhouette venant vers eux assis, grandissant tout doucement en son œil, tout près de son esprit le plus intime. Il savait que c’était elle, rien ne le prouvait, il l’avait simplement su au moment même où elle était apparue au loin dans la foule, et cette silhouette à peine visible, celle-là, juste celle-là, il la suivait des yeux. Mon souvenir est merveilleux et elle arrive, pensait-t-il à toute vitesse, en mots confus, en pensées embrouillées, je me souviens d’une extrême beauté qui m’éblouissait, qui m’éblouissait tant que je la distinguais à peine, les yeux brûlés, visage brûlé, corps en feu, et elle arrive, elle va être devant moi, et je vais me rendre compte qu’elle n’est qu’une femme au visage marqué par douze ans de plus, douze ans sans la voir, une femme banale, une femme de chair épaissie, une femme dont je trouverai le visage harmonieux mais vieilli, manifestant en tous ses plis le poids un peu dégoûtant de la chair réelle. Il vit venir ses hanches, il vit l’éclat de son regard, il vit ses lèvres s’entrouvrir en un sourire radieux à lui adressé, et elle l’embrassa. Il était ébloui, il ne voyait que son sourire à lui adressé, un sourire flottant dans un nimbe de lumière, un miracle s’accomplissait, il trouvait sa beauté parfaite, sans reste et sans défaut.
« Tu as à peine changé, Victorien. Juste un peu plus fort, un peu plus beau. Juste comme j’osais à peine souhaiter que tu sois. »
Cérémonieusement il s’était levé, il tira une chaise et la fit asseoir à côté de lui. Leurs jambes se frôlaient comme s’ils ne s’étaient jamais éloignés et que chacun contenait en lui la forme de l’autre. Elle me va comme un vêtement que j’aurais longtemps porté, pensait-il, toujours confusément, son visage m’éblouit, brille de beauté et je n’arrive pas vraiment à en voir la chair. Elle n’émeut, simplement. Elle est exactement telle qu’en mon âme. Et quand elle me regarde avec ce sourire-là, j’en soupire de soulagement, je reviens chez moi. Elle occupe exactement le volume de mon âme ; ou alors mon âme est son vêtement, et je l’habille exactement. Sa beauté que j’ai devinée de loin a agi comme un pressentiment. Eurydice, mon âme, me revoici devant toi.
Eurydice prenait place dans la place à ses mesures qu’était le cœur de Victorien. Tout en elle, ses yeux, sa voix et son visage, tout son corps, rayonnait de cette même lumière qui l’avait éclairé douze ans auparavant et douze ans durant. « Comme elle m’éblouit », murmura-t-il, bredouillement à peine articulé que seul Salomon entendit. Tout se précipitait, tout, il s’en étranglait, les mots ne venaient pas, il ne pouvait rien articuler. Heureusement Salomon fit les frais de la conversation, radieux, sa volubilité retrouvée.
Il bavardait de tout et de rien, s’exclamait, s’esclaffait, saluait des connaissances de passage, taquinait sa fille, qui ne répondait rien, elle dévorait des yeux le beau Victorien, elle scrutait son visage mûri passé au sable du temps, il le voyait bien, il la laissait à ses contemplations, il questionnait le capitaine Salagnon à propos de ses voyages, de ses aventures, de ses exploits, et Victorien lui répondait mal, de façon confuse, il parlait de jungle, d’arroyos et de fuite nocturne dans la forêt détrempée. Il dévidait des souvenirs, il les désignait comme on envoie une série de cartes postales, il ne pouvait faire mieux que de montrer sa collection, car les ressources de son âme étaient occupées à lire le visage d’Eurydice, et effleurer ses jambes sous la table, ces jambes dont il se rappelait la peau, la courbe et le poids bien mieux que si elles avaient été les siennes.
Le mari d’Eurydice arriva, salua chaleureusement tout le monde, il s’installa ; il se mêla aussitôt à la conversation, il y était brillant, partenaire parfait pour Salomon. Il était un bel homme théâtral, brun et bouclé, sa chemise blanche éclatante ouverte sur son torse bruni, il égalait Salomon par la virtuosité, il distribuait sans compter un flot de paroles intelligentes et drôles, mais qui étourdissaient plutôt qu’elles ne convainquaient, disaient, ou même charmaient. Il convenait, à l’entendre, de réagir avec excès et de rire souvent. Salomon excellait à ce sport, Salagnon fut vite distancé, rapidement essoufflé et il se contenta de regarder.
Il était très beau, cet homme brun qui se nourrissait de soleil, qui usait de la langue comme d’un instrument de musique à danser. Mais au moment même où Victorien l’avait vu, au moment où l’autre s’était arrêté devant la table, où il s’était penché vers eux, sa main tendue, sourire éclatant, il s’était demandé ce qu’Eurydice faisait avec lui. Ce que l’homme faisait avec elle, il le savait bien. Eurydice était le précieux trésor de Salomon Kaloyannis, une splendeur que l’on ne pouvait que désirer ; mais lui n’était pas à la hauteur. Victorien se l’était dit très distinctement au moment où il lui serrait la main, avec un beau sourire ferme d’officier parachutiste. En lui-même, il l’écarta d’un revers de main. Il n’est pas à sa place, se disait-il simplement, il n’est pas à sa place à cette place qui est la mienne. Mais dans la longue conversation qui s’ensuivit, ponctuée de blagues et d’exclamations, de saluts aux passants et de rires, dans cette pièce de théâtre pataouète qui se jouait dehors près des Trois Horloges, Salagnon ne disait pas grand-chose. Il n’en avait pas le temps ; il n’en avait pas la rapidité, il ne savait pas glisser un trait d’esprit au moment où les autres reprenaient leur souffle, il ne savait pas mettre en scène de petits riens avec beaucoup de vacarme. Pendant que le père et le mari jouaient, il regardait Eurydice, et Eurydice lentement se sentait rougir.
Elle se souvenait des lettres, des dessins, de toute cette conversation sans réponse qu’il avait menée pendant douze ans, et les poils très doux de son pinceau chargé d’encre caressaient son âme, faisaient frémir sa peau. Dans cet étrange Alger où la parole était un art de rue, la peinture n’avait rien de visuel ; elle était silencieuse, lente, et tactile.
Quand ils se séparèrent, le mari salua virilement Victorien et l’invita à venir les voir ; Eurydice acquiesça, gênée. Ils s’éloignèrent tous les deux, beau couple. Il l’entendit dire, sa voix portait bien, et lui avait l’oreille fine, éduquée par la jungle, ou bien le mari voulait être entendu : « Ils font les matamores, ces types, c’est le mot, matamores, avec leur rapière et leur accoutrement. Ils paradent avec leurs drôles de casquettes et leurs pantalons serrés, mais quand tu les as entre quatre yeux, ils ne te décrochent pas un mot. »
Il passa son bras autour des épaules d’Eurydice aussi silencieuse qu’une pierre et ils disparurent dans la foule de Bab el-Oued. Victorien les suivit du regard jusqu’à ce qu’il ne voie plus rien, n’entende plus rien, et resta dans cette pose sans bouger, les yeux fixés sur le point où ils avaient été engloutis dans la forêt humaine d’Alger.
« Elle est belle, hein, ma fille ! » lui lança Salomon en lui frappant la cuisse, avec un enthousiasme si charmant qu’il lui arracha un sourire.
Son oncle l’attendit devant la villa, dans une Jeep garée sur le trottoir, il fumait en regardant dans le vague, à demi allongé sur le siège, le bras pendant par-dessus la porte. Salagnon sortit enfin, l’embrassa sans un mot et monta à côté de lui. L’oncle jeta sa cigarette par-dessus son épaule, d’une pichenette, et démarra sans rien dire. Il l’emmena dans un petit café sur les hauteurs devant lequel s’ouvrait la baie d’Alger. Des pins ombrageaient la terrasse, des rocs de calcaire sec affleuraient entre les arbres, même en hiver on était au bord de la Méditerranée. Le patron, un gros pied-noir au bagout trop typique pour n’être pas un peu forcé, offrait des tournées d’anisette aux parachutistes qui fréquentaient son établissement. Ceint d’un tablier qui lui serrait le ventre, il contournait le bar, venait servir lui-même, et distribuait des encouragements à haute voix, en tapant des doigts joints sur la table, à plat, pour bien se faire entendre. « Il faut leur montrer, aux ratons. La force, ils connaissent que ça. Tu baisses la garde, ils te giflent ; tu tends l’autre joue, ils t’égorgent. Tu tournes le dos, ils te mettent un coup de couteau, et tu l’as pas vu venir. Mais tu les regardes droit dans les yeux, ils bougent pas. Figés, comme des troncs. Capables de rester une journée entière sans bouger. Je me demande ce qu’ils ont dans le sang. Quelque chose de froid et visqueux sûrement. Comme les lézards. »
Il posait l’anisette sur la table, un peu de kémia suivant l’heure, « À votre santé, messieurs, c’est pour moi » ; et il retournait vers son bar, essuyait des verres en écoutant une radio qui débitait à mi-voix des chansons sirupeuses et interminables.
Salagnon et son oncle restaient en silence devant la baie qui s’étendait à leurs pieds. L’eau d’hiver était d’un bleu pâle uni, les immeubles blancs se serraient à son bord, si calmes.
« Ils disent toujours ça, dit enfin l’oncle. Qu’ils les connaissent parce qu’ils sont allés à l’école ensemble. C’est pour ça que c’est si atroce. C’est exactement pour ça.
— Pourquoi pour ça ?
— Les pieds-noirs ne comprennent pas la violence qui leur est faite. Ils s’entendaient si bien, croient-ils. Mais étrangement tous les Arabes comprennent la violence qui est faite. Alors soit ils sont d’espèces différentes, soit ils vivent dans deux mondes séparés. Avoir été à la même école pour ensuite vivre dans des mondes séparés est explosif. On n’apprend pas impunément la liberté, l’égalité et la fraternité à des gens à qui on les refuse. »
Ils burent, regardant l’horizon parfaitement net, le soleil d’hiver leur chauffait le visage et les avant-bras qui dépassaient des manches de leur vareuse toujours retroussées.
« Tu fais quoi ? demanda enfin Salagnon.
— Comme toi, j’imagine. Mais ailleurs. »
Il n’en dit pas plus. Les traits de son oncle étaient tirés. Son teint un peu maladif, trop pâle, les coins de sa bouche retombaient, s’enfonçaient dans ses joues, nouant peu à peu ses lèvres.
« Si nous ne parvenons à rien, si nous devions un jour partir, alors cela n’aura été qu’un crime, souffla-t-il, à peine audible. On nous haïra. »
Le silence revint ; il pesait sur Salagnon. Il chercha autour de lui quelques détails qui puissent détourner la conversation, la relancer vers ailleurs. Les pins bougeaient doucement, la Méditerranée bien lisse s’étendait jusqu’à l’horizon, les gros immeubles blancs en contrebas, comme des blocs de plâtre, se serraient pour former des ruelles ombreuses.
« Tu apprends toujours ton Odyssée ? » demanda-t-il.
Le visage de l’oncle se détendit, il sourit même.
« J’avance. Tu sais, j’ai lu une chose très étrange. Ulysse est allé au pays des morts pour demander à Tirésias le devin comment ça finirait. Il offre un sacrifice aux morts et Tirésias vient, avide de boire.
Allons ! écarte-toi de la fosse ! détourne la pointe de ton glaive : que je boive le sang et te dise le vrai !
« Ensuite, il lui explique comment cela finira : dix ans de guerre, dix ans d’aventures violentes pour rentrer, où ses compagnons mourront sans gloire un par un, et un massacre pour finir. Vingt ans d’un carnage auquel Ulysse seul survivra. Tirésias, qui était la voix des morts, qui avait bu le sang du sacrifice pour dire la vérité, lui indique aussi comment il pourra en sortir, comment il pourra vivre, après la guerre.
Il faudrait repartir avec ta bonne rame à l’épaule et marcher, tant et tant qu’à la fin tu rencontres des gens qui ignorent la mer […] le jour qu’en te croisant, un autre voyageur demanderait pourquoi, sur ta brillante épaule, est cette pelle à grains, c’est là qu’il te faudrait planter ta bonne rame et faire à Poséidon le parfait sacrifice d’un bélier, d’un taureau et d’un verrat de taille à couvrir une truie ; tu reviendrais ensuite offrir en ton logis la complète série des saintes hécatombes à tous les Immortels, puis la mer t’enverrait la plus douce des morts ; tu ne succomberais qu’à l’heureuse vieillesse, ayant autour de toi des peuples fortunés…
« Quand personne ne reconnaîtra plus les instruments de la guerre, ce sera fini. »
Tout en bas sur la mer miroir du ciel un navire blanc venait vers Alger. Il grossissait tout doucement, brillait au soleil d’hiver, laissait derrière lui un sillage vite refermé, dérangeant à peine une mer d’huile bleue impassible. Il devait contenir des voyageurs, des gens qui rentraient, des fonctionnaires de France, et des appelés, d’innombrables appelés venant faire ici ce qu’ils n’imaginaient pas qu’ils pourraient faire. Certains ne reviendraient pas, d’autres reviendraient couverts de sang, tous seraient touchés.
« Tu penses que cela finira un jour ?
— Ulysse a mis vingt ans à rentrer chez lui. Vingt ans, c’est le temps habituel du remboursement d’une dette. Nous n’avons pas tout à fait fini. »
Ils continuaient. Ils pressaient Alger jusqu’à en extraire la moindre goutte de rébellion. Ils jetaient au fur et à mesure les peaux sèches qui leur restaient entre les mains. Ils traçaient sur les maisons de grands chiffres au goudron. Ils connaissaient chacun, chaque maison était une fiche où ils inscrivaient les noms. Ils interrogeaient les maçons car eux pouvaient construire des caches, ils interrogeaient les droguistes car eux pouvaient fournir les produits qui explosent, ils interrogeaient les horlogers car eux pouvaient fabriquer le mécanisme des bombes ; ils interrogeaient ceux qui sortaient à une heure inappropriée, ils interrogeaient ceux qui n’étaient pas chez eux à une heure où ils auraient dû y être en bons pères de famille, et aussi ceux qui étaient chez d’autres sans que des raisons familiales ne le leur imposent. Le moindre écart à la fiche demandait éclaircissement. Quatre parachutistes dans une Jeep allaient chercher celui qui pourrait leur donner des explications. Dans le sous-sol de la villa mauresque on lui posait des questions.
Ils fouillaient sous les visages, ils traquaient dans la jungle du corps, ils pourchassaient l’ennemi dedans l’autre attaché devant eux. La question médiévale à l’aide d’instruments était le seul moyen d’intervention dans cette guerre intérieure, cette guerre de trahison, cette guerre qui ne se voyait pas car située au dedans de chacun. Ils utilisaient les indices à leur portée, ils catégorisaient les visages, ils croyaient en la vérité de la souffrance. Ils pressaient de questions. À force de presser, il n’y eut plus rien ; des peaux mortes qu’ils jetaient. Ils dévastaient faute de gagner ; dans cette guerre du dedans on pouvait à peine se battre. La bataille qu’ils livrèrent fut un événement tout à la fois cognitif, éthique, militaire, l’on y créa de prodigieuses nouveautés, de toutes nouvelles techniques de police, un bafouement inédit du droit et de l’homme, une utilisation du bon sens à un niveau encore jamais atteint, et ce fut un succès éclatant ; qui prépara l’échec de tout.
Cela prit fin quand plus aucune bombe n’explosa dans Alger. Il n’y eut plus aucun bruit dans les caves de la villa mauresque, juste une odeur fétide qui stagnait comme un gaz lourd incapable de s’échapper. Tous les agitateurs avaient été éliminés, ou s’étaient enfuis. Tous ceux qui pouvaient articuler une opposition avaient été réduits au silence. Ne restait qu’une haine muette, partagée, battant comme un cœur sourd dans les ruelles pacifiées. En marchant dans la ville arabe on pouvait l’entendre, mais personne n’y allait. On renvoya alors les parachutistes dans le bled traquer les hors-la-loi qui y vivaient en bandes. La tâche des parachutistes était de détruire les maquis. À Alger, on avait vidé l’eau, le poisson n’y vivait plus.
On lui confia des jeunes gens venus de France, des garçons mineurs qui sortaient juste de l’école, qui sortaient juste de leurs familles, qui descendaient du bateau en portant un gros sac vert ; ils montaient dans des camions conduits par des parachutistes peu bavards, en uniforme moulant et les manches retroussées, et ils traversaient Alger assis en rang à l’arrière du camion, leurs gros sacs verts encombrants serrés entre leurs jambes. Ils n’avaient pour la plupart jamais vu aucune ville de cette sorte, agitée, balnéaire, pouilleuse, une ville bondée, les rues pleines d’habits étranges qui se frôlaient sans se voir, et de militaires, des militaires partout, en uniformes divers, armés, en patrouille, en sentinelle, de passage, à pied, en Jeep, dans des véhicules blindés légers, dans des camions poussiéreux. S’ils venaient un beau jour où le soleil illuminait les façades blanches, cela avait de l’allure, et la tension malsaine qui tombait de ce ciel de tôle peinte, brûlant et bleu, les électrisait. Les camions franchissaient l’entrée fortifiée de la caserne, barrée de chevaux de frise et de sacs de sable, et s’arrêtaient sur la place d’armes. À côté du mât où tout en haut flottait le drapeau, longiligne et droit, sa belle tête plantée tout au bout de la pique de son corps, attendait le capitaine Salagnon en tenue léopard, jambes écartées, mains croisées derrière le dos, béret rouge légèrement incliné ; et eux tous sur le camion ne savaient pas encore ce que signifiait la couleur de ces bérets. Ils allaient l’apprendre, avec beaucoup d’autres choses. Mais étrangement la couleur des bérets et la couleur des uniformes seraient parmi les choses les plus importantes qu’ils apprendraient ici, il leur faudrait ne pas confondre les bleus, les verts, les rouges, les noirs, et ne pas éprouver les mêmes sentiments envers ceux qui portaient telle couleur, ou telle autre. On les faisait descendre, on commençait de crier, on les faisait s’aligner au garde-à-vous, le paquetage à leurs pieds. Le menton redressé, ils attendaient, face au capitaine Salagnon planté devant le drapeau. Les jeunes gens venaient de France et n’avaient jamais été si loin, ils étaient tous volontaires. Sur leur visage lisse on devinait à peine ce qu’ils étaient. Ils avaient fait leurs classes en France, avaient appris à tirer et à sauter et à porter — sauter juste pour voir s’ils le pouvaient car jamais ils ne le feraient ; ils ne sauteraient pas plus haut que du rebord de l’hélicoptère, à peine posé, pales tournantes. Dans leur regard clair où se disputaient une naïveté et une dureté toutes deux issues de l’enfance, ils se donnaient l’air, en alimentant une petite flamme, de vouloir en découdre. Quand l’immobilité enfin durait, quand le silence se faisait enfin pesant, Salagnon s’adressait à eux, d’une voix forte et nette. Toujours on leur parlerait ainsi, fortement pour qu’ils entendent, nettement pour qu’ils comprennent. « Messieurs, je vais faire de vous des parachutistes. Cela se mérite ; ce sera dur. Vous serez des hommes de guerre et vous imposerez le respect ; vous souffrirez plus que vous n’avez jamais souffert. On vous admirera, et on vous détestera. Mais ceux qui me suivront, jamais je ne les laisserai en arrière. C’est tout ce que je peux vous promettre. »
Et pour cela il tenait parole. Ils n’en attendaient pas plus ; ils venaient pour ça.
La première fois qu’ils se retrouvèrent ce fut dans un petit hôtel de la rue de la Lyre. Salagnon était venu à l’avance ; allongé sur le lit, il l’attendait. Cela ne lui convenait pas, le papier peint terne, les meubles démodés et de couleur trop sombre, la glace qui reflétait la moitié de lui en le déformant, les rideaux ternes, les bruits de la rue en permanence. Cela ne lui conviendrait pas plus, à elle. Il songea à se lever, à demander une autre chambre, mais elle frappa, entra, aussitôt le rejoignit sans qu’il eût même le temps de se redresser. Ce fut un ajustement, elle se serra contre lui, elle enfouit son visage contre son cou, son oreille, murmura son nom et autre chose qu’il ne comprit pas. Elle se redressa et le regarda très intensément.
« J’ai attendu ce moment-là, Victorien. Plus la situation empirait, plus je rêvais que l’on vous envoie ici. Que l’on envoie le petit Victorien qui s’était aguerri, qui viendrait nous sauver, moi tout particulièrement, qui viendrait nous sauver de tout ça, de ces violences atroces, de ces imbécillités, de ces trahisons, de cet ennui sans fin.
— Tu ne m’as rien dit.
— Je ne le savais pas exactement. Je le découvre en te le disant, mais je l’ai toujours senti. Quand j’ai lu dans le journal qu’on vous envoyait ici, mon cœur a bondi de joie. Mon souhait qui n’était pas dit se réalisait. Tout cela, toute cette guerre, toute cette violence et tous ces moments d’horreur nous mènent à ce moment-là, celui-là où nous sommes. Nous étions si loin, nous sommes nés si éloignés l’un de l’autre qu’il nous a fallu deux guerres pour nous rejoindre. J’espérais secrètement que la situation empire, que tu viendrais vite. Ils ne savent pas pourquoi ils se battent, les autres, je suis la seule à le savoir : ils se battent pour nous, pour que nous puissions nous retrouver. »
Elle l’embrassa. Il ne pensait plus à l’aspect de la chambre. Elle n’existait plus vraiment. Ils restèrent la journée entière, et la nuit, mais se quittèrent le lendemain. À six heures le capitaine Salagnon monta dans le véhicule de tête, suivi d’une colonne de camions chargés d’hommes ; ils partaient en opérations.
Il lui écrivit une courte lettre, où il esquissait d’un trait de pinceau la courbe de sa hanche, telle qu’il s’en souvenait ; il mentionna l’adresse de son cantonnement, pour qu’elle puisse lui répondre. Eurydice emprunta la 2 CV de son père et vint le voir. Elle avait revêtu un haïk blanc qu’elle tenait serré entre ses dents. Elle laissa derrière elle un sillage de stupéfaction et d’amusement. Il est peu courant qu’une femme en haïk blanc conduise dans la campagne à tombeau ouvert. Elle ne passa pas inaperçue : quelqu’un se déguise et se cache, pensait-on à son passage. On ne sait pas qui ; mais on sait qu’elle se cache, car elle n’est pas du tout ce qu’elle prétend être. Fantomatique et surexcitée, elle débarqua au cantonnement du régiment parachutiste. Elle demanda le capitaine Salagnon au planton interloqué. Elle se déhoussait de son haïk en parlant, elle força la porte, elle tomba dans les bras de Victorien surpris qui lui dit qu’elle était folle, imprudente, sur la route il pouvait tout lui arriver.
« Je suis cachée, personne ne me voit, dit-elle en riant.
— C’est la guerre, Eurydice, on ne joue pas.
— Je suis là.
— Ton mari ?
— Il n’existe pas. »
La réponse lui convenait.
Une brève pluie avait lavé la profondeur de l’air. Cela avait séché vite et nettoyé les lointains, le ciel, l’horizon, de toutes les poussières ocre qui flottaient ici et le voilaient. Le paysage s’étendait comme une lessive faite, éclatant, dans toutes les directions sous un ciel bleu pur. Ils partirent avec la 2 CV de Salomon, sur la route caillouteuse vers le petit col d’Om Saada. Il savait trouver là-bas des arbres, de l’ombre, de maigres étendues d’herbe où ils pourraient s’étendre. Il avait montré à Eurydice le carnet de dessins qu’il emportait, et sans le lui dire glissé un pistolet dans sa gaine sous le siège avant. Ils avaient roulé lentement, bavardant et riant de tout, les fenêtres à rabat ouvertes pour laisser passer l’air désordonné qui sentait le caillou chaud, l’herbe aromatique grillée, les troncs de pin enduits de résine. La route irrégulière maltraitait les suspensions trop souples de la 2 CV, elle se balançait par à-coups comme une légère nacelle montée sur ressorts. Ils se heurtaient l’un à l’autre en riant, se rattrapant à la cuisse ou au bras, tentaient parfois de s’embrasser mais ils risquaient de se donner un coup de tête, et ce risque si bête les faisait rire. Eurydice conduisait, il se laissait conduire avec bonheur, regardait tout, le paysage, la clarté de l’air, il la regardait elle qui conduisait avec une attention touchante, et oubliait l’arme glissée sous son siège. Du col d’Om Saada ils prirent une petite piste qui les emmena au bord de la forêt de pins tordus. Un pré d’herbe rase les accueillit. Au printemps les végétaux pensent pouvoir vaincre la caillasse, et des coussins d’un beau vert vif, des fleurs à tige courte, des pans de pelouse partaient à la conquête du monde. On en reparlerait l’été, mais ce jour-là, la force vitale saisonnière ne doutait de rien. Ils laissèrent la voiture, s’assirent à l’ombre des pins dont les plus basses branches, larges comme la cuisse, serpentaient au sol. Elle avait apporté le haïk, elle l’étendit sur l’herbe comme un drap blanc et ils s’allongèrent dessus. Autour d’eux, en contrebas comme le sol de leur chambre, un tapis de collines ondulait jusqu’à l’horizon, vertes et or, sous un ciel uniforme et bleu ; on ne voyait ni route ni village, car ils sont pierre sur pierre, trop rares et trop petits, toute construction humaine trop discrète pour être vue d’ici. L’air tiède s’agitait, leurs poumons vibraient comme des voiles que l’on hisse, s’emplissaient du paysage. L’Algérie heureuse s’étendait devant eux.
Cette journée ils la passèrent à cela : bavarder gaiement, s’embrasser jusqu’en avoir mal à la langue, faire l’amour fesses nues au soleil, et dans ce paysage immense où ils étaient seuls, vider le panier de victuailles qu’ils avaient apporté, dessiner un peu, s’endormir dans les bras l’un de l’autre, chassant par de brusques spasmes une mouche importune, unique, qui voletait autour d’eux. Ils n’en revenaient pas que douze ans aient pu les séparer. Douze ans, c’est long, un tunnel, les souvenirs situés au bout auraient dû s’estomper dans la brume des lointains, ils auraient dû avoir changé. Mais non. Les douze ans avaient juste été une page : cela prend du temps de lire une page, puis de lire l’autre si l’on suit les lignes ; mais la page précédente est juste derrière la fine feuille de papier ; ailleurs, mais tout contre.
Le soir fut vigoureux, un gros soleil repeignit tout couleur de cuivre. Leur peau, l’un contre l’autre, fondait l’une en l’autre. Le sexe de Victorien ne connaissait pas de fatigue, juste un peu de courbatures. Il aurait pu rester éternellement tout droit à rentrer et sortir, plonger en Eurydice comme dans une eau délicieuse, et cela le faisait rire, comme on rit à la piscine, peau tiédie, éclaboussée d’eau fraîche, heureux d’une liberté sans limite.
« Il faut nous arrêter et rentrer, lui murmura-t-il à l’oreille.
— Monsieur l’officier sonne le couvre-feu ?
— Monsieur l’officier sait ce qu’il fait, dans ce pays-là. Viens. »
La voiture ne démarra pas. Penchée au bord de la piste, toute poussiéreuse, elle n’émit qu’un halètement catarrheux quand Salagnon mit le contact. Il fouilla dans le moteur, tâta les fils, cela ne fit rien. Le soleil s’était caché, l’air bleuissait.
« Nous sommes coincés.
— Rentrons à pied. Ce n’est pas si loin. »
Il secoua la tête.
« Pour nous, prendre la route de nuit est trop dangereux.
— Nous ?
— Deux Européens dont un officier tout seul. La région n’est pas pacifiée, Eurydice.
— Tu le savais avant de venir ? »
Il ne répondit pas. Il sortit de sous le siège le pistolet et en passa l’étui à sa ceinture. Il prit le haïk et ce qui restait de victuailles.
« Qu’allons-nous faire ?
— Attendre cachés, dormir un peu. Et à l’aube aller à la rencontre de ceux qui viendront nous chercher.
— On nous retrouvera ?
— Oui, sourit-il. Vivants et sauvés si nous avons un peu de chance ; ou morts, et très maltraités, si nous rencontrons le grand méchant loup de ces bois. »
Ils s’installèrent sur de l’herbe, entre deux rochers qui faisaient une ombre épaisse. Allongés ils voyaient le ciel bien noir avec bien plus d’étoiles qu’ils n’en avaient jamais vu, sauf peut-être en France un certain soir où ils avaient été ensemble. Ils voyaient de grosses étoiles, des moyennes et une poussière infinie de toutes petites qui faisait briller l’ombre. L’air sentait le pin.
« Retour au départ, dit Eurydice en lui étreignant la main.
— Nouveau départ », dit Victorien, l’attirant contre lui.
Il savait ne pas dormir. Il savait s’assoupir à peine, réduire son activité mentale et physique au minimum, comme s’il hibernait, mais rester sensible aux bruits soudains, aux voix, aux déplacements de cailloux, aux craquements de branches. Eurydice dormait sur son épaule. Son bras gauche l’entourait, sa main droite restait sur l’arme, étui ouvert, et le métal en était devenu tiède.
Entre deux assoupissements il entendit que l’on chuchotait. Les murmures allaient et venaient selon les légers souffles de la nuit, s’éloignaient puis se rapprochaient, il crut reconnaître de l’arabe, plusieurs voix qui se répondaient, il ne savait s’il s’agissait de djounnouds ou de djinns, sa main glissa sur l’arme tiède, posa doucement son index sur la détente. Eurydice dormait, une mèche sur l’œil, tout contre lui. Il veillait sur elle. Elle soupira doucement. Elle respirait contre son cou, souriait. Il sentait son sexe gonfler. Ce n’est pas le moment, pensa-t-il, mais cela ne fait pas de bruit. Les murmures s’évanouirent.
Très lentement la nuit se fit moins obscure. Il fut réveillé par l’Alouette, l’hélicoptère à bulle de plexiglas qui voletait très haut pour éviter les tirs. Le bruit lointain des pales brassait l’air pur du matin, le soleil rose brillait sur la coquille transparente, au sol ils étaient encore dans l’ombre. Salagnon se dressa sur un gros rocher et fit de grands gestes. L’Alouette répondit par de petits cercles et repartit. Victorien revint s’accroupir devant Eurydice enroulée dans le haïk froissé, taché de terre et de vert. Elle le regardait de ces yeux intenses qui le transformaient aussitôt en un seul cœur qui battait violemment.
« Bonne nouvelle. Ils vont nous retrouver vivants. »
Elle ouvrit le voile, elle lui apparut telle qu’elle avait dormi, attendrie et légèrement froissée, lui souriant, et ce sourire-là à lui seul adressé flottait en l’air et dardait sur lui un faisceau d’éblouissement, qui ne lui permettait plus que de voir cela : ce sourire flottant, pour lui.
« Viens près de moi. Le temps qu’ils arrivent. »
Ils entendirent approcher les moteurs, de très loin. Sur la piste cahotait une Jeep, un half-track muni d’une mitrailleuse et deux camions. Ils les attendirent près de la 2 CV, recoiffés, défroissés au mieux. Salagnon avait remis son arme à la ceinture.
« Tout ça pour nous ? demanda-t-il au lieutenant soulagé qui sautait de la Jeep en le saluant.
— La région n’est pas sûre, mon capitaine.
— Je sais. C’est moi qui mets les petits drapeaux sur la carte.
— Permettez-moi de le répéter : ce n’est pas prudent de partir seul. Mon capitaine.
— Mais je ne suis pas seul. »
Le lieutenant se tut et regarda Eurydice. Elle lui rendit son regard, enveloppée du haïk comme d’un châle.
« Vous êtes le capitaine Salagnon qui passe à travers tout, soupira-t-il. Vous verrez comme un jour cette immortalité vous pèsera. »
Il alla diriger le remorquage de la 2 CV.
Ce type a dix ans de moins que moi, pensa Salagnon, et il sait ce qu’il fait. Nous éduquons une génération d’ingénieurs de la guerre. Que vont-ils faire, après ?
« En montant vers le poste…
— Le bordj, capitaine, le bordj, coupa Chambol. Je tiens à ce terme. En arabe il désigne la tour, et c’est un mot très fort en leur langue. Un mot noble qui affirme un signal dans le désert.
— Eh bien en montant vers votre… bordj, nous avons vu le long des routes des cadavres d’ânes. Plusieurs, en différents états de décomposition.
— C’est la zone interdite, capitaine.
— Elle est interdite aux ânes ?
— Elle a été vidée de sa population, interdite à tout passage. Nous veillons à ce que plus personne n’y vienne, à ce que plus aucun trafic n’alimente les hors-la-loi. Qu’ils aient faim, sortent du bois et viennent se battre. La règle est simple, capitaine, c’est elle qui nous permet de tenir le pays : la zone est interdite, donc toute personne vue ici est hors-la-loi.
— Mais les ânes ?
— Les ânes en Algérie sont un moyen de transport. Donc dans la zone l’âne est un convoi ennemi. »
Salagnon rêveur regardait le colonel Chambol lui parler sérieusement.
« Au cours d’embuscades, nous avons tué beaucoup d’ânes, ils portaient des olives ou du blé. On peut prendre ça comme une erreur, mais c’est une erreur : nous affamons la rébellion.
— Vous les avez vus, les combattants ?
— Les hors-la-loi ? Jamais. Ils ne doivent pas avoir assez faim pour sortir du bois. Mais nous les attendons. La victoire ira à celui qui aura la patience d’attendre.
— Ou alors ils ne sont pas là.
— Alors là je vous arrête. Nous avons intercepté un âne qui transportait des armes. Celles qui l’accompagnaient portaient des chaussures d’hommes, cela avait éveillé nos soupçons. Nous les avons abattues immédiatement. Quand nous avons inspecté les corps, c’étaient en effet des hommes, et dans ses couffins, sous les sacs de semoule, l’âne transportait deux fusils. Cet âne mort justifie tous les autres, capitaine. Nous sommes sur la bonne voie.
— J’imagine que vous continuez à traquer les ânes.
— Nous continuerons. Nous ne céderons pas. La fermeté de caractère est la plus grande qualité de l’homme. Elle passe largement avant l’intelligence.
— Je le vois bien. La vérité est un long chemin jonché d’ânes morts.
— Que voulez-vous dire, capitaine ?
— Rien, mon colonel. J’essaie de trouver un sens à tout ça.
— Et vous en trouvez ?
— Non. Les dégâts vont continuer, je crois », sourit-il.
Chambol le regardait sans comprendre, sans sourire.
« Vous êtes là pour quoi exactement, capitaine Salagnon ? demanda-t-il enfin.
— Pour intercepter une katiba qui apporte vraiment des armes.
— Et vous pensez que nous ne sommes pas capables de lui barrer la route ?
— Cent vingt hommes bien entraînés, mon colonel, armés comme nous, et aux aguets. Au minimum nous ne serons pas de trop.
— Comme vous voudrez. Mais vous auriez pu vous éviter le déplacement. »
Salagnon ne prit pas la peine de répondre. Les parachutistes s’installèrent dans le bureau de Chambol, firent de la place, installèrent un PC radio, montèrent un tableau noir, déployèrent des cartes ; ils se regroupèrent autour de Salagnon debout, qui au milieu de l’agitation ne donnait aucune instruction, il attendait que tout se mette en place. Chambol bras croisés bouillait dans un coin ; visiblement, très visiblement, il désapprouvait.
« Vignier, Herboteau ?
— Oui, mon capitaine.
— Si vous étiez eux, vous passeriez où ? »
Les deux jeunes lieutenants se penchèrent sur la carte. Avec beaucoup de sérieux ils l’étudièrent, ils montraient par des gestes leur concentration, l’un frottant l’arête de son nez, l’autre manipulant sa lèvre entre le pouce et l’index, puis l’un et l’autre posèrent le doigt sur les reliefs finement dessinés de la carte, ici et là, tout en marmonnant, comme hésitants ; ils montraient qu’ils réfléchissaient, ils montraient qu’ils allaient à cette question faire une réponse bien pesée. Seuls, ils n’en auraient pas tant fait, mais ils réfléchissaient sous l’œil de Salagnon.
À part l’uniforme ils ne se ressemblaient pas. Rien ne différait plus que Vignier et Herboteau : l’un massif et l’autre filiforme, l’un bavard et rigolard, l’autre pâlichon et sec de parole, l’un fils d’ouvrier de Denain, l’autre fils de bourgeois de Bordeaux, l’un méritant, l’autre héritier, et par miracle ils s’entendaient merveilleusement, ils se comprenaient à mi-mot, ils ne se déplaçaient jamais l’un sans l’autre. Ils n’avaient d’autre point commun que d’être lieutenants parachutistes. Il y a un miroir de foire posé entre eux deux, rigolaient les autres, ils font les mêmes gestes en même temps, l’un en petit gros, l’autre en grand sec.
Salagnon aimait bien ces gamins qui dès qu’il leur posait une question essayaient de répondre avec le plus grand sérieux. Il les avait éduqués, aimait-il à penser, il leur avait appris le cache-cache de la guerre.
« Là, mon capitaine, dit Vignier en suivant du doigt une vallée étroite.
— Ou bien là, ajouta Herboteau en suivant une autre vallée.
— Deux, c’est trop. Faut choisir.
— Qu’est-ce que vous voulez deviner ce qu’ils pensent, ces types-là ? » grommela Chambol.
Il leur avait prêté son bureau, mais ne supportait pas que les parachutistes s’en servent comme s’il n’était pas là. Les cartes s’étalaient sur sa grande table, ils l’avaient débarrassée sans ménagements, ils regardaient des photos aériennes de la région avec des lunettes stéréoscopiques. Comme si on pouvait connaître les reliefs sans monter dessus. Alors qu’il suffisait de lui demander. C’était lui, Chambol, le point central du réseau de postes qui couvraient la région, et ils affectaient de l’ignorer, ces types en treillis de clown, qui refusaient par bravade de porter le casque lourd, tout ça pour exhiber leur ridicule casquette trop petite, sur un crâne dont on voyait les os.
« Ils disparaissent comme ils veulent, on ne les retrouve jamais.
— Malgré vos postes ?
— C’est bien la preuve qu’ils disparaissent.
— Ou alors que vos postes ne voient rien ; et ne servent à rien.
— Nous contrôlons la région.
— Sauf votre respect, mon colonel, vous ne contrôlez rien du tout. Et c’est pour cela que nous sommes là.
— Ils connaissent le terrain. Ils s’y fondent comme du beurre sur une tartine chaude. Vous ne trouverez rien. »
La comparaison tomba à plat. Salagnon le fixait en silence. Les deux lieutenants relevèrent la tête, attendirent. Les plantons qui s’occupaient de la radio ralentirent leurs gestes, ceux à côté du tableau noir se raidirent dans un presque garde-à-vous qui rend invisible.
« Cela n’a aucun sens de connaître le terrain, mon colonel. On le dit toujours, mais cela ne veut rien dire.
— Ils sont chez eux, ils connaissent le terrain, ils disparaissent à nos yeux comme ils le souhaitent.
— Il s’agit de cent vingt hommes transportant des caisses d’armes et de munitions. Un convoi d’ânes, mon colonel. Cela ne se cache pas derrière un caillou. Là où ça passe, on le voit.
— Ils connaissent le terrain, vous dis-je.
— Aucun de ces types n’est d’ici. La moitié a grandi en ville, comme vous et moi, les autres viennent d’ailleurs. On ne connaît que les alentours de chez soi ; et encore, si on se promène. Ce ne sont pas des bergers que l’on cherche, mais une armée de types formés selon les règles, compétents et prudents, qui savent comment faire pour se déplacer discrètement. Vos types dans les postes, ils ne vont jamais se promener, et la nuit ils dorment. Ils ne connaissent rien de là où ils vivent, ils attendent de repartir.
— Ce sont des Arabes et nous sommes en Algérie.
— Rien ne prédispose un Arabe à connaître l’Algérie, mon colonel. L’Arabe qui vit en Algérie apprend à la connaître, comme tout le monde. »
Chambol leva les yeux au ciel d’un air excédé.
« Vous n’y connaissez rien, Salagnon. Vous ne connaissez ni ce pays ni ce peuple.
— Mais je sais ce que c’est que de traverser une région quand on est une bande armée. Je suis moi-même une bande armée. Le monde est le même pour tous, mon colonel. » Il se tourna vers ses lieutenants. « Messieurs ?
— Là ! dirent-ils en chœur, posant tous un doigt sur l’une des vallées.
— C’est idiot, dit Chambol. En passant par là, on traverse la route, et on est à portée de l’un des postes.
— Oui, mais c’est le chemin le plus court, et sous la forêt pour une bonne partie.
— Et la route, le poste ?
— Ils sont cent vingt, bien armés, capables de passer en force ; et ils parient que le poste ne les gênera pas.
— Et pourquoi ?
— Vous le dites vous-même : les postes ne les voient pas. Ils ferment les yeux, ou regardent ailleurs. Ils ne gardent pas la région, ils se gardent eux-mêmes. Les postes servent juste à immobiliser nos hommes. À les saupoudrer sur tout le pays comme autant de cibles. Leur principale occupation est de survivre.
— Ridicule.
— Je n’aurais pas dit autrement. Et comment nous placerons-nous ? »
Ils tracèrent le dispositif sur le tableau noir, positions d’attente, lieux de récupération, drop-zones, sous l’œil goguenard de Chambol.
« Bonne souricière, messieurs. Nous vous attendons pour dîner, quand vous en aurez marre d’avoir attendu. »
Les parachutistes sont allongés contre les grosses pierres. Ils se cachent le long de la crête contre des blocs de calcaire qui brûlent si on touche leur surface ensoleillée. Ils dominent le val sec, où l’hiver — mais y a-t-il un hiver ici ? on l’oublie chaque été — coule un gros ruisseau dont il ne reste qu’un filet d’eau, des trous de terre brune où poussent des lauriers-roses, des graminées dont les inflorescences sèches brillent au soleil, et des arbres, des arbres le long du ruisseau qui forment une petite forêt, une forêt dure de bois dense, de branches tordues, de feuilles vernissées, qui remonte tout le val et forme un long couvert propre à la dissimulation. Sous eux, une route empierrée remonte de la vallée, franchit le ruisseau par un pont peut-être romain, bien trop large pour l’eau qui coule, mais il faut prévoir les débordements qui arrivent aux orages, et la route remonte l’autre pente, en face, franchit l’autre crête. Une seconde section est là, cachée aussi dans le chaos de grosses pierres, les buissons gris qui font un réseau d’ombres cassées sur le sol. On ne les voit pas, même à la jumelle. Les tenues camouflées poussiéreuses se fondent dans la caillasse qui recouvre tout, la pente du val, la contre-pente qui remonte, et au-delà d’autres collines sèches à l’infini. Leur tenue bariolée les fait disparaître. Les couleurs en sont délavées, les plis sont marqués par l’usure, le tissu s’effiloche, parfois cède, leur harnachement de toile verte s’ébrèche. Ils portent des vêtements de travail. Même leurs armes sont rayées et cabossées comme les outils s’adaptent à la main qui s’en sert souvent. Les blocs de pierre contre lesquels ils s’allongent les protègent des regards, mais pas de la chaleur. Tels des lézards sur un mur allongé ils ne bougent pas, les yeux réduits à des fentes. Ils guettent, ils somnolent parfois, ils sont là depuis la nuit, ils ont senti le soleil monter sur leur dos pendant tout le jour. Ils ont vu le ciel devenir violet, puis rose, puis d’un beau bleu comme l’été en France, et enfin presque blanc pour le reste de la journée, toutes les couleurs d’une plaque de métal que l’on chauffe lentement jusqu’à l’excès. Ils transpirent sans bouger.
En ne bougeant vraiment pas, pensait Salagnon pendant ces longues heures, je ne transpirerais peut-être plus ; ou bien je ne le sentirais pas. Le corps ne s’habitue pas, mais on peut s’en foutre. La chaleur me poursuit ; toute ma vie d’homme s’est faite dans la transpiration. Mais ici, au moins, je baigne dans mon propre jus. En Indochine, c’est l’atmosphère tout entière qui m’empoisonnait. L’air m’oppressait. Cela m’engluait, je cuisais dans la vapeur, dans la sueur puante de tous que l’on mettait en commun. Ici, je ne m’englue que de moi-même. Tant mieux.
Ils guettaient l’abord de la forêt sombre, de ce couvert de feuilles poussiéreuses qui grésillait. Ils avaient prévu qu’une colonne de cent vingt hommes armés allait en sortir, puis traverser la route à découvert. Ils les attendaient. Cent vingt hommes : une armée entière à l’échelle de cette guerre-là. Le plus souvent on ne voit rien. On ratisse et on ne trouve pas ; on les sait cachés. Une Jeep était attaquée sur une route déserte, comme si les cailloux et les buissons s’en étaient pris à elle, et on en retrouvait les passagers sur le bord, découpés. Cela valait pour une bataille. On en était réduit à envahir le village de pierre le plus proche de l’attaque, à interroger ceux que l’on attrapait. Ils ne comprenaient pas les questions et on ne comprenait pas les réponses. Cela correspondait à une contre-offensive. Alors cent vingt hommes armés, ils les attendaient avec soulagement. Se battre vaut mieux que toujours craindre que l’on vous surprenne. Les jeunes gens allongés entre les pierres essayaient de ne pas s’évanouir d’insolation, de maîtriser les battements de leur cœur, et d’entretenir dans chacun de leurs muscles une petite lueur comme une veilleuse, prête à s’embraser quand la colonne de cent vingt hommes armés sortirait du couvert des arbres.
Salagnon avait installé la radio sous un mimosa maigre, l’antenne se confondait avec les branches, on ne devinait rien, ce qui aurait pu briller de métallique avait été terni de peinture verte, granuleuse et usée par le sable. À trente kilomètres de là deux hélicoptères attendaient, leurs pilotes tout équipés assis à leur ombre, prêts à déposer une section là où il le faudrait, puis à repartir placer les hommes ici et là. Trambassac ne jurait plus que par l’hélicoptère. Sur la carte il plantait de petits drapeaux précis. Il les épinglait sur les reliefs représentés par des courbes de niveau. Par radio on l’informait quand on y était. Il construisait des nasses de petites épingles, il jouait aux dames sur la carte, il confinait l’ennemi ; il lui coupait le passage ; il l’attendait au tournant ; il l’entourait d’épingles. Et là-bas, dans la chaleur entre les pierres, au centre d’un horizon qui faisait tout le tour, on s’affrontait en rampant dans les cailloux. Il pointait un doigt ; on transportait les hommes là où sur la carte son doigt s’était posé.
Deux Siko H34 pouvaient poser une section n’importe où. Trente gars ce n’est pas beaucoup, mais avec du punch, de la précision, des armes automatiques bien approvisionnées, ils portaient le coup fatal. Les quinze gars portés par chaque hélicoptère savaient pouvoir compter les uns sur les autres. Un bataillon constitué de jeunes gens qui se connaissent et s’estiment est invincible, car aucun n’osera tourner les talons devant ses amis, aucun n’abandonnera ceux avec qui il combat, ceux avec qui il vit, car il s’abandonnerait lui-même.
Les yeux mi-clos sous sa casquette Salagnon attendait que quelque chose bouge. Sur un petit carnet à pages blanches qu’il serrait dans sa poche il griffonnait le val sec, il en faisait le relevé à petits coups de crayon puis l’ombrait, creusant les détails. Ensuite il tournait la page et dessinait encore la même chose. Ce val où ils guettaient, il le dessina jusqu’à en connaître tous les creux, chaque arbre ; aucun des buissons secs qui poussaient là depuis des siècles ne lui échappa. Il se dit qu’en passant rapidement d’un dessin à l’autre on pourrait repérer ce qui bouge, les voir venir. Le radio à côté de lui, adossé au tronc, somnolait sous sa visière baissée.
Vignier se glissa entre les pierres sans en déplacer une seule et apparut d’un coup devant lui. Salagnon sursauta, mais le jeune homme calma son cœur en lui effleurant l’avant-bras du doigt, et le porta à ses lèvres.
« Regardez, mon capitaine, murmura-t-il. Dans l’axe du ruisseau, près du pont. »
Machinalement, Salagnon prit ses jumelles.
« Non, reprit Vignier à mi-voix. Ne prenez pas le risque d’envoyer un reflet. Ils sont là. »
Il posa les jumelles, regarda en plissant les yeux. Des silhouettes précautionneuses sortaient des arbres denses. L’ombre sous les troncs contournés les avait dissimulés jusqu’au dernier moment. Ils avançaient en file. Des ânes chargés de caisses les accompagnaient. Un bruit de moteurs se fit entendre sur la route. Une trombe de poussière venait vers eux, lentement, avec le gros bruit de camions militaires. Salagnon cette fois oublia les précautions, prit les jumelles, se leva. Une Jeep précédait des camions d’hommes. Ils remontaient de la vallée, ils venaient par la route droit sur le pont.
« Merde. Ce con de Chambol ! »
Le premier obus de mortier, tiré du lit du ruisseau, frappa la route devant la Jeep. Elle dérapa et s’arrêta sur le bas-côté. Un autre frappa le moteur d’un camion qui s’enflamma. Les hommes sautèrent, s’égaillèrent, s’aplatirent, les balles autour d’eux éclataient les cailloux.
« Les cons, les cons ! hurla Salagnon. On y va ! »
La souricière, soigneusement mise en place pendant des heures, se déclencha à contretemps. Les obus de mortier explosèrent dans le lit du ruisseau, les fusils mitrailleurs dissimulés entre les pierres commencèrent à tirer, ils saturaient l’air de crépitements et d’éclats. Les sections cachées avançaient en rampant, et quand les hommes de la katiba refluèrent, elles se mirent debout et coururent à l’assaut. Plusieurs des ânes s’effondrèrent avec des grincements de sirène, les âniers hésitèrent et les laissèrent couchés sous leurs caisses, ils filèrent tous à l’abri des arbres. Un feu nourri en partit, rafales, coups répétés de fusil, et les paras se jetèrent au sol, on ne pouvait distinguer le réflexe acquis de l’effet d’une blessure.
« C’est n’importe quoi, grommelait Salagnon. N’importe quoi ! »
Il appela Trambassac, commanda de fermer le bout du val, de fermer le piège, de poser les sections prévues par hélicoptère aux endroits prévus. Les parachutistes progressaient, de pierre en pierre, ils atteignirent le lit du ruisseau. Pour ceux de la route cela allait mieux. Ils se redressèrent prudemment. Des coups de feu se déclenchaient au loin, bien ordonnés, comme dans un exercice de tir. La katiba remontait le val et tombait sur les points d’appui disséminés sur les crêtes. Deux hélicoptères traversèrent le ciel à grand bruit.
« Ça marche quand même plus ou moins, mais quel gâchis. »
Dans le lit sec du ruisseau gisaient des types morts dans l’uniforme élimé de l’ALN, qui essayait de faire armée régulière mais n’y arrivait pas tout à fait. Des blessés allongés s’efforçaient de ne pas faire de gestes brusques, fixaient en silence les parachutistes armés qui allaient de corps en corps. Parmi les hommes gisaient aussi des ânes écroulés sous leurs pesantes caisses d’armes, certains relevaient la tête et gueule grande ouverte braillaient avec ce grincement énorme qui est celui des ânes. Tous souffraient des blessures horribles que font les grosses balles et les éclats d’obus, ils perdaient leurs tripes, leur pelage gluait de sang. Un sergent allait d’un âne à l’autre avec son arme de poing, il les approchait doucement, posait le canon avec égard sur leur front et tirait une seule balle, puis se relevait, s’éloignait quand ils avaient cessé de braire, que les spasmes de leurs pattes avaient cessé. Il abattit les ânes blessés les uns après les autres jusqu’à ce que le silence se fasse. À chaque coup de feu les blessés immobiles tressautaient. Les hors-la-loi étaient en uniforme et portaient des armes de guerre. Ils furent rassemblés. Ceux qui avaient par trop l’allure militaire furent emmenés à part. On ne les ramènerait pas. Ceux qui étaient visiblement passés dans l’armée française seraient considérés comme déserteurs. Ceux que l’on gardait, on leur attacha les mains, on leur ordonna de s’asseoir près des paras l’arme à la hanche. Sur un officier on trouva des cartes, des papiers, des formulaires.
Vignier était couché sur la pente. La balle l’avait frappé dans le front, juste là où la peau fait des plis quand les sourcils se froncent. Il avait dû mourir tout de suite, frappé en l’air, et tomber mort. Herboteau resta un moment à le regarder en silence. Puis il sortit un mouchoir de sa poche, l’humecta de sa langue et nettoya le sang autour du trou bien rond découpé dans son crâne.
« C’est mieux comme ça. Au moins il sera mort propre. »
Il se releva et rangea son mouchoir avec soin. Il reprit son arme, demanda l’autorisation de poursuivre la katiba, et s’éloigna, suivi de ses gars. On se battait encore au loin, en amont du ruisseau, dans les bois difficilement pénétrables.
Chambol en tombant de la Jeep s’était foulé la cheville. Il s’approcha en sautillant. Les types des camions se rassemblèrent, clopin-clopant, s’amassèrent sans ordre autour de leurs véhicules. Ils étaient jeunes, avaient des visages lisses de gamins, leur tenue d’infanterie bien trop large leur donnait l’air d’avoir chipé dans un placard des déguisements pas à leur taille. C’étaient des appelés, tout neufs. Ils avaient eu très peur. Salagnon hésita entre les gifler et les consoler. Ils tenaient maladroitement leur arme. Sur leur crâne, le casque lourd semblait penché, mal mis, trop grand. Les paras s’habillent bien pour aller se battre. Cela change tout, l’air de rien. Quand ils furent tous rassemblés, il vit qu’ils n’avaient pour leur dire quoi faire, en tout et pour tout, que deux sergents. L’un sentait l’alcool et l’autre avait l’air fatigué, il devait vivre dans ce pays qui use depuis des décennies, depuis bien avant la guerre. Ils feraient mieux de rester à l’abri dans leur poste, plutôt que d’en sortir bêtement et de se faire tirer par surprise. Il avisa Chambol, qui grimaçait de douleur en posant son pied par terre.
« Qu’est-ce que vous foutiez là ?
— Nous allions renforcer un de nos postes.
— Comme ça, un poste au pif dans votre réseau à la con ?
— Un informateur nous a appris que le poste allait être attaqué. Nous allions les y attendre. Qu’ils trouvent des gens prévenus. Nous pensions les prendre de vitesse.
— Vous croyez vos informateurs ?
— C’est un ancien combattant, de toute confiance.
— Regardez autour de vous, par terre, ces types morts, tués par nous. Il y a là des anciens combattants. Vous ne pouvez avoir confiance en personne ici. Sauf mes gars. Vous êtes un con, Chambol.
— Je vous ferai casser, Salagnon.
— Et si je ne suis plus là pour vous sauver la peau, vous ferez quoi ? Vous resterez caché dans vos postes à la con ? Il leur faudra combien de temps pour venir vous chercher ? Faites-les casser, les paras irrespectueux, et les fells viendront vous couper les couilles dans votre lit. Sans même que vos sentinelles s’en aperçoivent. Et elles y passeront aussi, sans s’en rendre compte avant de sentir le froid du couteau, au vu des bras cassés que vous trimballez dans vos camions, encadrés par les épaves qui vous servent de sous-offs.
— Je vous interdis…
— Vous ne m’interdisez rien, mon colonel. Et maintenant, rentrez comme vous pouvez. J’ai autre chose à faire. »
Quand le soir vint, on lui amena Ahmed Ben Tobbal. Il le reconnut à sa moustache énorme, très noire, qui l’avait tant impressionné quand lui-même ne se rasait pas encore. Il la portait toujours, fournie et violente, sur un visage amaigri mais plus intense. Le soir venait, on n’entendait plus aucun des bruits de la guerre et un peu de fraîcheur tombait du ciel. Cela sentait les arbres résineux, les plantes succulentes qui se soulagent en soupirant d’épais parfums, les cailloux chauffés qui diffusent une odeur de silex. Les paras rentraient en traînant un peu les pieds, accompagnant des prisonniers aux mains liées, guidant des ânes qui portaient des caisses sur chacun de leurs flancs, et deux des leurs en travers. Quand on amena le prisonnier au capitaine Salagnon moulé de tissu léopard, enseigne romaine plantée dans le sol au milieu des morts, les traits marqués par trente-six heures sans sommeil, il le reconnut et cela le fit sourire.
« Si tu étais tombé entre mes mains, petit Victorien, je ne t’aurais pas fait du bien, dit Ben Tobbal.
— Nous ne tombons pas entre vos mains, Ahmed, pas nous.
— Cela arrive, capitaine, cela arrive.
— Mais ce n’est pas arrivé.
— Non. C’est donc la fin pour moi. Et assez vite, je pense, ajouta-t-il avec un sourire qui détendit tous ses traits, comme s’il poussait un soupir de soulagement, comme s’il allait s’étirer et s’endormir après une longue marche, un sourire qui n’était destiné à personne, et pour lequel on pouvait éprouver de l’amitié.
— Je ne le laisserai pas faire. »
Il haussa les épaules.
« Cela te dépasse, capitaine. Tes gars ne m’ont pas mis une balle dans la tête parce que j’étais le chef de la colonne. Ils m’ont ramené. Je sais bien à qui vous allez me donner. Et si vous me relâchiez, on me liquiderait de l’autre côté. D’avoir perdu ma katiba et de m’être fait prendre, cela m’a sali, et chez nous le nettoyage est simple : par le sang. Tu as remarqué que dans ce pays le nettoyage se fait toujours par le sang ? À grand sang, comme on dit à grande eau. Ici l’eau manque, mais pas le sang. » Cela le fit rire. Il s’accroupit, une détente l’envahissait, comme une légère ivresse. « Donc je le vois bien, mon avenir, il est court, même si tu es gentil de m’écouter, petit Victorien. Le docteur Kaloyannis t’aimait beaucoup, il aurait voulu que tu maries sa fille. Mais les choses ont changé, je ne sais pourquoi. Le bon docteur est devenu un homme apeuré, la belle Eurydice est mariée à un type qui ne la mérite pas, d’infirmier je suis devenu coupeur de gorges, et toi, petit Victorien, qui dessinais si joliment, te voilà homme de guerre plein d’orgueil, à quelques heures ou quelques jours de mon exécution. Tout a mal tourné, et tout ira de plus en plus mal, jusqu’à ce que tout le monde tue tout le monde. Je ne suis pas mécontent que cela s’arrête. Des années à battre la campagne, à vous filer entre les doigts, à ne croiser des gens que pour éventuellement les tuer, tu n’imagines pas combien cela fatigue. Je ne suis pas mécontent que cela s’arrête.
— Ben Tobbal, tu es juste prisonnier. »
Cela le fit sourire encore ; accroupi, il regardait d’en bas le capitaine parachutiste penché vers lui avec sollicitude.
« Tu te souviens de ton copain là-bas en France ? Il a été le seul Français qui ait jamais demandé mon nom. Aux autres un prénom suffit pour désigner un Arabe. Et on me tutoie parce qu’on dit que dans ma langue on tutoie, mais aucun de ceux qui le disent ne parle ma langue ; ils en savent des choses sur nous, les Françaouis. Ils ne parlent pas arabe mais reconnaissent toujours l’Arabe. »
Herboteau, fermé, scrutait Ben Tobbal, et ses doigts se crispaient en des mouvements nerveux comme s’il se contenait.
« On en fait quoi, mon capitaine ? demanda-t-il sans le quitter des yeux.
— On l’évacue. On l’interroge, il est prisonnier. »
Herboteau soupira.
« C’est comme ça, lieutenant, insista Salagnon. Pour une fois qu’on livre une bataille plutôt que de s’égorger dans les coins, on va suivre les lois de la guerre.
— Quelles lois ? grogna Herboteau.
— Les lois. »
Il défit sa gourde et la passa au prisonnier accroupi ; Ahmed but avec un soupir, essuya sa moustache.
« Merci.
— On va venir te chercher. »
L’hélicoptère se posa quelques minutes pour embarquer les blessés, le corps des morts et ce prisonnier-là. Mariani, qui ne quittait pas ses lunettes de soleil malgré le soir, voûté sous le vent des pales, reçut la serviette de cuir usé, la petite serviette de comptable qui contenait tous les papiers du FLN, des formulaires, des listes, des cartes.
« Cela devrait suffire », dit-il en regardant Ben Tobbal aller vers l’hélicoptère.
Les mains attachées, il montait avec maladresse. Il fit un petit salut à Salagnon, comme un clin d’œil, un geste d’impuissance, et disparut dans l’habitacle.
« Tu en prends soin, dit Salagnon.
— Pas de problème », répondit Mariani en tapotant la serviette, et il monta dans l’appareil qui décolla à grand bruit.
Un vent frais descendit des crêtes, le ciel violet s’assombrissait, l’hélicoptère s’éleva jusqu’à capter un reflet rose, un dernier rayon de soleil qui restait à cette altitude ; il prit la direction d’Alger. Le soleil dut se coucher, et sur le ciel de couleur parme ils virent une silhouette tomber de l’appareil, tournoyer en l’air, et disparaître entre les collines obscures. L’hélicoptère ne dévia pas de sa route et disparut dans l’air noir. On ne l’entendit plus.
« Vous saviez que ça allait se passer comme ça ? demanda Herboteau.
— Avec Mariani, on pouvait s’y attendre. On rentre maintenant. »
Les camions étaient venus les chercher. Pleins phares, ils éclairaient la route caillouteuse déserte. Les doigts d’Herboteau avaient cessé de se crisper. Dans la cabine secouée, il n’arrivait pas à dormir comme le faisaient quand même les autres, épuisés, sur le plateau muni de bancs. Il somnolait et une nausée l’empêchait de fermer les yeux. Secoué par la route, il finit par vomir par la fenêtre, en se faisant engueuler par le conducteur, qui ne s’arrêta pas pour autant.
« Vous êtes malade, Herboteau ? demanda Salagnon quand ils furent arrivés.
— Oui mon capitaine. Mais rien que je ne puisse maîtriser.
— Ça ira ?
— Oui.
— Très bien ; dormez. »
Ils allaient dormir. Ils étaient épuisés de veilles et de marches, d’attente, du déchaînement brusque du combat qui les animait d’un coup, leur permettait d’extraordinaires prouesses qui les laissaient pantelants, rêvant de plages, de bière fraîche, de lits. Ils s’usaient. Il leur paraissait long le couloir de leur cantonnement, mal éclairé de loupiotes bas voltage, ils n’en voyaient pas le fond, ils le parcouraient en traînant les pieds, leurs semelles poussiéreuses de caoutchouc usé sur le lino élimé, ils allaient dans le couloir d’un pas mécanique vers le sommeil. Elle n’était pas fringante la troupe qui rentrait, les yeux rouges, le treillis raidi de crasse, la peau collante de sueur fauve, ils allaient en troupeau hésitant vers leur chambrée, vers le lit de fer où ils s’enrouleraient dans un drap et ne bougeraient plus. Et cette fois-ci ils rentraient presque tous, ils n’avaient pas le poids des morts à traîner, juste trois, et eux, leur propre chair fatiguée, leur âme trop lavée de sang, brillant dans le noir. Tout s’était bien passé au fond, ils avaient pu surprendre, n’avaient pas été surpris, ils rentraient presque tous. Au fond. Le pauvre éclairage du cantonnement ne les différenciait pas, accentuait les bosses de leur crâne, les ombres profondes de leurs traits, figurant des rictus autour de leurs lèvres crispées ; leurs yeux au fond de leur trou, sans reflets, ne se voyaient plus. Ils étaient fatigués, ils ne s’aimaient pas, ils tenaient ensemble en se serrant les coudes, s’appuyant épaule contre épaule. Ils veulent dormir, pensait Salagnon, juste dormir. Je les vois rentrer dans cette lumière jaunâtre où tourbillonnent des insectes, je les vois traîner les pieds, penser à dormir dans ce couloir sinistre du cantonnement, ce troupeau qui se sent fort, ils ont l’air de morts vivants et moi je suis leur chef. Il fait nuit, le matin va venir, nous rentrons au caveau et je refermerai la dalle derrière eux, nous pourrons passer le jour. Je continue de vivre alors que je ne devrais pas, c’est l’origine de la sueur forte qui m’entoure comme des vapeurs de tombeau, j’ai été tué en Indochine, à bout portant par surprise en mangeant une patte de poulet, je ne devrais pas être là. Je continue quand même. Nous tous continuons, nous ne devrions pas être là ; ce que nous vivons, ce que nous faisons, personne n’y résiste, personne ne peut en être indemne, mais nous continuons quand même, nous sommes l’armée zombie qui se répand sur la Terre et sème la destruction. Rassasiés, nous rentrons au tombeau pour passer le jour ; la nuit prochaine nous sortirons à nouveau, flairant le sang. Combien de temps cela durera-t-il ? Jusqu’à ce que nous tombions en poussière, comme les morts séchés que l’on trouve au désert, qui, si on les bouge trop, ne deviennent plus qu’un peu de sable. Il fallait vider l’eau, toute l’eau, cela avait été décidé ainsi. Le sol devait être sec, pour qu’aucun poisson ne survive ; ne reste que la poussière. Nous l’avons fait : et à la fin de la nuit nous rentrons au caveau pour passer le jour.
« À l’épreuve des balles, dit-il. J’ai testé. À dix mètres peut-être pas, mais là, de toute façon, on verra bien ; ce que j’ai vérifié, c’est que ça arrête une rafale de FM à cinquante mètres. Une balle peut passer, mais j’ai mes chances. » Le conducteur tapota la plaque de tôle qu’il avait vissée sur la portière, et l’autre comme un pare-soleil qui recouvrait le haut du pare-brise. « Je préférerais des vitres blindées, poursuivit-il, mais je ne suis pas chef d’État. Le verre blindé, on n’en trouve pas dans les ateliers du commun. »
Il était venu chercher Salagnon et ses gars après deux jours d’embûches. Salagnon dans la cabine se laissait refroidir par le vent du soir qui passait par la vitre ouverte, il était incrusté de sable et de sueur séchée qui faisait des cristaux blancs sur son visage et son treillis aux couleurs éteintes.
« Je suis chaudronnier et méthodique », lui dit le conducteur, sans quitter la route des yeux. Il lui fallait surveiller les trous, le camion cahotait, ce que l’on appelle ici une route est une piste de cailloux plus ou moins concassés, écrasés, et qui partent en masse lors des orages d’été, et s’effondrent sans prévenir, rampent vers les ravins lors des longues pluies d’automne.
« Et cela vous aide ? demanda Salagnon distraitement, les yeux perdus dans le paysage.
— C’est que ma place est bien plus risquée que la vôtre.
— Vous croyez ?
— Les statistiques, mon capitaine. Les conducteurs meurent plus que les officiers parachutistes. Par contre, nous mourons le cul sur notre banquette, couchés sur le volant, dans le camion qui brûle ; et vous les bras en croix, dehors, une balle dans le front et face au ciel.
— Les bonnes fois, sourit Salagnon.
— C’est une image. Mais dans les embuscades on vise les conducteurs ; ça arrête le camion, toute la colonne derrière, et on arrose tout ça bien immobile au FM. Le premier qui trinque, c’est moi, le type au volant. Des fois quand je conduis, la tête me brûle de la savoir si exposée.
— D’où le blindage ?
— J’en aurais bien mis plus mais je dois voir la route. Mais pour m’avoir, il leur faut maintenant une arme de bonne qualité, et qu’ils visent bien. Je deviens une cible moins facile, moins à leur portée ; ils tâcheront de viser un autre type, dans un autre camion. Sur le papier, j’en réchappe.
— Vous êtes méthodique, rit Salagnon.
— Et chaudronnier. Vous irez voir, c’est du cousu main. De la tôle de dix ajustée comme du papier découpé. De la belle ouvrage, mon capitaine. »
Ils dépassèrent Chambol au bord de la piste, debout sur sa Jeep à l’arrêt. Il se tenait au pare-brise, regardait le village en contrebas, la lumière penchée du soir sculptait son visage, lui donnait un masque de statue martiale. Il ne bougeait pas.
« Qu’est-ce qu’il fait là, ce con ? »
Salagnon le salua d’un mouvement des doigts, auquel l’autre répondit d’un imperceptible mouvement de menton. Deux half-tracks bloquaient l’entrée du village. De jeunes bidasses désœuvrés restaient plantés çà et là, leur casque lourd penché, tenant leur fusil comme des balais, enfantins dans leur culotte trop large. Le soleil regagnait l’horizon, les poussières en suspension attrapaient des reflets de cuivre, les jeunes visages des soldats reflétaient cette hébétude. Ils restaient là où ils étaient posés, ils ne savaient que faire. Salagnon descendit. Dans l’air épais du soir, chauffé par un soleil bas qui faisait cligner des yeux, il entendit les mouches. Elles faisaient résonner l’ambre épaisse où ils étaient tous figés, les soldats qui tenaient mal leur fusil, qui restaient immobiles et se taisaient. Les tireurs des half-tracks gardaient les mains sur les poignées de tir des mitrailleuses, ils regardaient droit devant eux et ne bougeaient pas davantage. Il entendit crier ; quelqu’un criait en français, trop fort pour ses cordes vocales, il ne comprenait pas ce qu’il disait. Plusieurs corps étaient allongés sur la caillasse entre les maisons. De là venait le grondement des mouches. Le mur de boue au-dessus d’eux était percé d’une rangée de trous irréguliers ; les balles de mitrailleuses passaient à travers sans problème, arrachant des morceaux de terre sèche. Un sergent hurlait après un Arabe couché, un vieux type tétanisé qui marmonnait entre ses gencives où manquaient des dents. Plusieurs bidasses regardaient la scène en spectateurs, certains les mains dans les poches, aucun ne disait rien ni n’osait esquisser un geste. Le sergent bourrait le vieux type de coups de pied en hurlant au-delà des possibilités de ses cordes vocales. Salagnon finit par comprendre :
« Où est-il ? Où est-il ?
— Sergent, vous cherchez quelque chose ? »
Le sergent se redressa, l’œil brillant, un peu de mousse au coin des lèvres à force de hurler sans reprendre son souffle.
« Je cherche le salaud qui nous a donné ce faux renseignement. J’ai perdu quatre hommes dans l’affaire, quatre gamins, et je veux le retrouver, ce salaud.
— Il sait quelque chose ?
— Ils savent tous. Mais ils ne disent rien. Ils se couvrent les uns les autres. Mais je trouverai. Il va me le dire. Ce salaud va payer. Si je dois raser le village pour qu’ils payent, je raserai. Il faut leur montrer. On ne laisse rien passer.
— Laissez ce type. Il ne sait rien. Il ne comprend même pas vos questions.
— Il ne sait rien ? Eh bien arrêtons tout de suite, vous avez raison. »
Il prit son pistolet réglementaire dans son étui de ceinture et d’un seul geste le pointa sur le vieil homme et tira. Le sang de son crâne éclaboussa les chaussures du soldat le plus proche, qui eut un sursaut, les yeux ronds, et ses doigts crispés sur son fusil se serrèrent, le coup partit, dans le sol, soulevant de la poussière, le secouant, et il rougit comme pris en faute, il marmonna des excuses. Salagnon s’approcha d’un pas, l’autre le regardait venir, l’œil vague, il sentait vraiment l’alcool. Il le frappa du poing sous le menton. Le sergent s’effondra, et à terre ne bougea plus.
« Dégagez la piste. Poussez vos caisses à roulettes sur le côté. »
Les half-tracks s’exécutèrent dans un nuage de gasoil, les soldats s’écartèrent. Salagnon réintégra son camion. Ils traversèrent lentement le village, en évitant les nids-de-poule, et les grosses pierres en travers du chemin. Le bruit constant des mouches s’accordait avec celui des gros moteurs. Le sergent était toujours à terre. Les soldats hébétés ne bougeaient pas, leur fusil pointé au sol, les yeux clignant dans le soleil du soir. Les corps allongés plongeaient dans l’ombre.
« C’est juste un peu de rangement à faire, grommela Salagnon. Ils se débrouilleront bien sans nous.
— Ils n’ont pas l’air très dégourdis, nota le conducteur.
— On leur demande de faire des choses horribles, encadrés par des cons, sous la direction d’un colonel d’opérette, et ceci pour rien de très clair. Ils nous haïront pour ça, longtemps. »
En 58 le Romancier revint à la tête de l’État. Il était écrivain militaire, au sens de ce personnage de l’Empire ou du Grand Siècle, du genre à tracer de grandes offensives au crayon rouge sur des cartes, à bousculer des maîtresses dans chacun de ses cantonnements, à connaître son armée sur les routes comme on connaît sa meute de chiens courants, du genre qui obéit ostensiblement à la volonté du prince mais ne suit en campagne aucun autre avis que le sien, du genre qui écrit des lettres brillantes à la veille des batailles et de gros volumes de Mémoires sur la fin de ses jours. Mais lui qui revint à la tête de l’État ne dirigea jamais aucune guerre, n’afficha jamais aucune maîtresse et ne trouva aucun prince à qui obéir.
En 58 les militaires mirent le Romancier au sommet de l’État, où il n’est de place que pour un seul. Il est étrange de penser qu’en cette place faite pour un prince on installa un militaire. Il est étrange que l’on se vouât à un militaire qui ne combattait pas, dont la seule flamboyance était verbale, qui se construisit lui-même avec acharnement par un extraordinaire génie littéraire. Son œuvre, grandiose, ne tint pas toute dans ses livres ; elle était surtout dans ses discours comme autant de pièces de théâtre, dans ses allocutions comme autant d’oracles, et dans l’extraordinaire fourmillement des anecdotes que l’on rapporte, dont la plupart sont apocryphes car il n’aurait jamais eu le temps de toutes les dire, mais elles font aussi partie de l’œuvre. Il avait du souffle, le grand général sans soldats qui manœuvrait les mots, il avait le souffle romanesque. Il en usa dans ses livres, et dans l’esprit même de ceux qui le lisaient. L’esprit des Français constitua l’œuvre du romancier : il les réécrivit, les Français furent son grand roman. On le lit encore. Il avait de l’esprit, qui est la façon française d’user du verbe, avec lui, et contre lui.
Les militaires, embarrassés de la plume, le placèrent à la tête de l’État ; on le chargea d’écrire l’Histoire. Il en avait déjà écrit le premier tome : on le chargea d’écrire la suite. Il aurait dans ce roman à cinquante millions de personnages la place du narrateur omniscient. La réalité sera faite tout entière de ce qu’il aura dit ; ce qu’il n’a pas dit n’existera pas, ce qu’il suggérera à mi-mots sera. La puissance narrative de cet homme était admirable. On lui prêta l’omnipotence du verbe créateur, on eut avec lui de ces rapports peu connus qu’entretiennent les personnages d’un roman avec leur écrivain. D’habitude ils se taisent, ils ne sont que les mots d’un autre, ils n’ont aucune autonomie. Le narrateur seul a la parole, il dit le vrai, il dit les critères du vrai, il laisse entendre le vrai, et ce qui reste, ce qui reste hors des catégories de ce qu’il narre, ne sera que bruits, plaintes, éructations et borborygmes voués à s’éteindre. Les personnages sont habités d’une douleur d’être si peu, qui les fait mourir à grand bruit, déchirés.
D’hélicoptère il voyait les commandos de chasse battre la campagne, il les voyait marcher en longues files égrenées dans les solitudes de la zone interdite, il voyait d’en haut sur les rochers clairs la ligne pointillée de silhouettes sombres, massives, sacs trop lourds, bidons d’eau, armes en travers des épaules. Ils parcouraient la zone sans rien laisser passer, ils traquaient ce qui restait des katibas détruites, ils cherchaient pour les tuer les petits groupes d’hommes affamés portant des armes tchèques, qui marchaient la nuit et passaient la journée dans des grottes. Les commandos de chasse marchaient beaucoup, pour le plus souvent ne rien trouver, mais leurs muscles devenaient des câbles durs, leur peau brunissait, leur âme devenait imperméable au sang, leur esprit reconnaissait l’ennemi à son visage, à son nom, au grain de sa voix. Salagnon survolait la zone en hélicoptère, il se posait juste au bon endroit, quand il fallait frapper un coup de masse pour que saute le verrou. Avec ses hommes de belle prestance ils formaient des masses, ils donnaient l’assaut à une grotte, ils interceptaient une bande plus forte encadrée d’officiers formés en Europe de l’Est. « Nous sommes des troupes de choc, disait Trambassac aux autres officiers qu’il traitait en badernes ; nous allons au contact ; nous allons et nous emportons. » Ils allaient par rotations d’hélicoptères, ils étaient vainqueurs, toujours ; ils repartaient en camions. Et cela ne changeait rien. Ils vidaient la campagne, une bonne part de la population était rassemblée dans des camps fermés, ils exposaient après chaque opération les corps inertes des hors-la-loi abattus, ils en tenaient le compte, et cela ne changeait rien. À Alger l’hostilité générale rongeait l’Algérie française. La terreur technique avait répandu la peur, poussière fine qui blanchissait tout, odeur persistante dont on ne pouvait se défaire, boue collante partout répandue dont on ne pourrait plus se nettoyer. La terreur rationnelle produisait de la peur, comme un déchet industriel, comme une pollution, comme la fumée grasse crachée par une usine, et le ciel, le sol, les corps en étaient imprégnés. Salagnon et ses hommes continuaient de frapper fort, ici et là, cela ne changeait rien, la peur imprégnait les pierres sur lesquelles on marchait, l’air que l’on respirait, poudrait la peau et l’âme, épaississait le sang, engorgeait le cœur. On en mourait d’empêtrement, de coagulation, d’embarras général de la circulation.
« Cela ne peut pas finir. Je n’ai plus d’Arabes à qui parler, disait Salomon. Ils sont morts, en fuite, ou bien ils se taisent et désapprouvent, et me regardent d’un air craintif ; on ne me répond même plus quand je parle. Ils m’évitent. Quand je marche dans la rue, j’ai impression d’être une pierre au milieu d’un ruisseau. L’eau m’évite, fait le tour, elle me mouille à peine, continue de couler en dehors de moi, et le caillou que je suis crève de ne pouvoir s’imprégner, crève d’être étanche, et de voir tout autour l’eau couler sans faire attention à moi. Je ne suis plus qu’une pierre, Victorien, et je suis malheureux comme le sont les pierres. »
« Il prétend te connaître », dit Mariani.
Il reconnut Brioude malgré son œil bouffi, son visage tuméfié, ses vêtements froissés avec des taches sur le devant, son col déchiré avec un bouton qui pendait à un seul fil, prêt à tomber ; il le reconnut, Brioude assis par terre contre le mur, un peu de travers, les mains attachées derrière le dos. Un jeune Arabe à côté de lui, exactement dans le même état, portait étrangement au revers de son veston élimé une petite croix latine en argent.
« Le père Brioude, continua Mariani, prêtre catholique, c’est sûr, et ancien combattant, prétend-il. L’autre dit s’appeler Sébastien Bouali, et être séminariste.
— Libanais ?
— Musulman d’Algérie. Converti. La ficelle est un peu grosse. »
Quand Mariani l’avait fait appeler, Salagnon était descendu dans le frigo, au sous-sol de la villa mauresque, dans cette cave nue où on les faisait attendre. Quelques heures au frigo suffisaient parfois, car ils entendaient les cris à travers les murs et ils sentaient le remugle qui stagnait, ils voyaient passer les types costauds en vareuse ouverte dont ils ne parvenaient pas à saisir les yeux, perdus au fond de leurs orbites comme des puits sous le pauvre éclairage. Les mettre au frigo parfois suffisait à ce que la terreur les liquéfie ; parfois non. On les emmenait alors dans les autres caves du sous-sol de la villa mauresque, là où l’on posait les questions, jusqu’à ce qu’ils disent, ou en crèvent.
Brioude n’avait pas beaucoup changé, plus impérieux encore malgré un œil qu’il n’arrivait pas à ouvrir, plus impatient, plus exaspéré encore des obstacles que le monde s’obstinait à dresser autour de lui. Salagnon s’accroupit, lui parla tout doucement.
« Qu’est-ce que tu fous là ?
— J’aide, mon vieux. J’aide.
— Vous savez au moins qui vous aidez, mon père ? demanda sèchement Mariani.
— Parfaitement, mon fils, dit-il avec un sourire qui incurva ses lèvres fines, ironique.
— Vous aidez des égorgeurs, qui font exploser des bombes dans les rues pour tuer au hasard. Vous savez qui c’est, le FLN ?
— Je le sais.
— Alors comment un Français comme vous peut-il les soutenir ? Et même les comprendre ? Vous seriez communiste, encore ; mais là : prêtre !
— Je sais qui ils sont. Un affreux mélange que nous avons composé nous-mêmes. Mais quels qu’ils soient, les Algériens ont raison de vouloir nous mettre dehors.
— Les Algériens, ce sont les Français d’ici ; et ici c’est la France. »
Salagnon se releva.
« Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Je ne sais pas encore. On le soupçonne d’être agent de liaison pour le FLN.
— Laisse tomber.
— Tu rigoles ? On le tient, on ne va pas le lâcher. Il va nous donner pas mal d’informations.
— Laisse. Renvoie-le en France avec ce qu’il sait, qui est sûrement peu de chose, et intact. Il a déjà été assez secoué comme ça. Il a combattu avec moi pendant la guerre. On ne va pas se déchirer à ce point. »
Ils le relevèrent, ils lui enlevèrent les menottes et Brioude massa ses poignets rougis avec soulagement.
« Et lui ? »
Tous trois debout ils regardèrent le jeune Arabe contre le mur, qui les suivait des yeux sans rien dire.
« Son prénom et sa petite croix, c’est une couverture ?
— Il est vraiment catholique et baptisé. Il a choisi son prénom au moment du baptême, parce que l’ancien était celui du prophète, qu’il veut laisser en dehors de ça. Il s’est converti pour devenir prêtre. Il veut connaître Dieu, et il a trouvé les études islamiques imbéciles. Assis à quarante gamins à répéter le Coran sans le comprendre, devant un type maniaque qui joue du bâton à la moindre erreur, ça mène juste à la soumission, mais la soumission au bâton, pas à Dieu. L’Amour et l’Incarnation lui ont paru plus proches de ce qu’il ressentait. Il n’est plus musulman, mais catholique. Je réponds de lui, vous pouvez le détacher et le renvoyer en France avec moi.
— Il va rester avec nous.
— Il ne sait rien.
— Nous allons nous en assurer nous-mêmes.
— Il n’est plus musulman, vous dis-je ! Rien ne s’oppose plus à ce qu’il soit un Français, comme vous et moi.
— Vous ne savez pas exactement ce qu’est l’Algérie, mon père. Il restera Musulman, c’est-à-dire sujet français ; pas citoyen. Arabe, indigène, si vous voulez.
— Il s’est converti.
— On ne quitte pas le statut de Musulman en se convertissant. Il peut être catholique s’il veut, ça le regarde, mais il reste Musulman. Ce n’est pas un adjectif. On ne change pas de nature.
— La religion n’est pas une nature !
— En Algérie, si. Et la nature donne des droits, et en enlève. »
Le jeune homme accroupi contre le mur ne bougeait ni ne protestait. Il suivait la discussion d’un air attristé, découragé. La terreur viendrait plus tard.
« Allez-y, mon père ; ils savent ce qu’ils font. Ce qu’ils disent semble absurde, mais ici, ils ont raison. »
« C’est une guerre de capitaines », lui avait murmuré son oncle.
Les broussailles sèches jetées dans le feu flamboyèrent brusquement, et les éclairèrent tous. Il ne voyait même plus l’uniforme, il ne partageait sa vie qu’avec des gens qui portaient l’uniforme. Il ne voyait que les visages et les mains de ses compagnons, les visages dégagés des cheveux, les mains et les avant-bras dégagés des manches que tous portaient retroussées. Les grandes flammes de broussailles faisaient danser des ombres nettes sur les jeunes gens autour de lui. Il pensa à l’encre. Les flammes retombèrent. Les branches épaisses et les racines denses qu’ils avaient entassées dessous produiraient un feu tranquille et durable. Ils revirent les étoiles. Des langues de brise venues de loin apportaient des odeurs de buissons aromatiques et de pierres qui refroidissent. L’air sentait les grands espaces ; ils passaient la nuit dans la montagne.
« Ce sont nos hommes. Ils nous suivent, nous allons où bon nous semble. Nous sommes les capitaines. Notre vie et notre mort dépendent de nous. Ce n’est pas là ce que tu souhaitais ?
— Si. »
Un disque de braise leur chauffait le visage. De petites flammes bleues dansaient sur les tronçons de branches noires. Le bois dense brûlait calmement en produisant une chaleur qui rayonnait dans la nuit.
« Victorien, tu es avec nous ?
— Pour quoi précisément ?
— Prendre le pouvoir, tuer de Gaulle s’il le faut, garder la France dans toute son étendue, préserver ce que nous avons fait. Gagner.
— C’est un peu tard. Il y a eu tellement de morts. Tous ceux avec qui nous pouvions parler sont morts.
— Le FLN n’est pas le peuple. Il se maintient par la terreur. Il faut ne rien laisser passer, l’extraire lentement.
— Je suis fatigué de tous les morts, et de ceux à venir.
— Tu ne peux pas arrêter maintenant. Pas maintenant.
— Ils n’ont pas tort de vouloir nous chasser.
— Pourquoi faudrait-il que nous partions ? Alger, c’est nous qui l’avons fait.
— Oui. Mais à un prix qui est une plaie en nous-mêmes. La colonie est un ver qui ronge la République. Le ver nous ronge de ce côté-ci de la mer, et quand nous rentrerons, quand tous ceux qui ont vu ce qui s’est passé ici rentreront, la pourriture coloniale passera la mer avec eux. Il faut amputer. De Gaulle veut amputer.
— C’est une lâcheté, Victorien, de partir, et de laisser tout le monde se débrouiller. De Gaulle n’est qu’un calembour incarné. Il n’est la France que comme un jeu de mots, une manifestation de l’esprit français. Il décide de nous briser, alors que nous étions tout près de nous reconquérir. Viens avec nous, Victorien, au nom de ce que tu voulais être.
— Je ne crois pas que ce soit ça que je voulais.
— Fais-le pour Eurydice. Si nous partons, elle ne sera plus rien.
— Je la protégerai. Moi-même. »
L’oncle soupira, et se tut longtemps. « Comme tu veux, Victorien. » Un par un ils s’endormirent autour du cercle de braise, dans leur sac de couchage militaire. Des sentinelles veillaient sur eux, couchées dans les rochers.
Les opérations duraient plusieurs semaines puis ils rentraient à Alger. Ils tenaient soigneusement le compte des jours passés pour ne pas s’y perdre, le compte précis des semaines de soleil comme un liquide brûlant, de pierrailles à odeur de four, des fusillades dans la poussière, des embûches derrière les buissons, des mauvaises nuits sous les étoiles froides toutes présentes dans le ciel noir, des lampées d’eau tiède au goût de métal et des sardines à l’huile mangées à même la boîte. Ils rentraient à Alger en camion. Ils somnolaient à l’arrière serrés sur les bancs, Salagnon à l’avant dans la cabine, tête contre la vitre. Ils ne rentraient pas tous, ils savaient exactement combien d’entre eux manquaient. Ils savaient combien de kilomètres ils avaient parcouru à pied, et combien en hélicoptère ; ils savaient le nombre de balles qu’ils avaient tirées, cela avait été compté par l’intendance. Ils ne savaient pas exactement le nombre de hors-la-loi qu’ils avaient tués. Ils avaient tué du monde, il ne savait pas qui exactement. Les combattants, les sympathisants des combattants, les mécontents qui n’osaient pas en venir aux mains, et les innocents qui passaient là, ils se ressemblaient tous. Tous morts. Mais peuvent-ils être innocents ceux qui croient l’être, alors qu’ils sont tous apparentés ? Si la colonie crée la violence, ils sont tous, par le sang, dans la colonie. Ils ne savaient pas qui ils avaient tué, des combattants sûrement, des villageois parfois, des bergers sur les chemins ; ils avaient compté le nombre de corps laissés à la pierraille, dans les buissons, dans les villages, ils avaient augmenté ce chiffre du nombre des corps qu’ils avaient vu tomber, disparus et emportés, et ceci donnait donc une somme, qu’ils enregistraient. Tout corps tombé était celui d’un hors-la-loi. Les morts, tous, avaient quelque chose à se reprocher. Le châtiment était la marque de la culpabilité.
Ils rentraient à Alger en camion sans se précipiter, les chauffeurs pour une fois respectaient les limites de vitesse, observaient les priorités, essayaient de ne point trop cahoter, évitaient les trous de la route car ils portaient une cargaison d’hommes que l’on envoyait se reposer. Ils allaient à petite allure dans les rues d’Alger, cédant le passage, s’arrêtant aux feux. Les filles d’Alger leur faisaient de petits signes, les filles brunes au regard intense, très noir, avec des lèvres très rouges qui sourient beaucoup et qui bavardent, les filles vêtues de robes à fleurs qui dansent sur leur corps, découvrant leurs jambes à chacun de leur pas, celles-là. Les autres ne comptaient pas. Alger compte un million d’habitants dont la moitié ont la parole. Les autres se taisent de par leur naissance. Ils n’ont pas la parole car ils ne maîtrisent pas cette langue en quoi se dit la pensée, le pouvoir et la force. Quand ils la maîtrisent, car ils veulent à toute force partager la langue de la puissance, on les félicite. Et on traque la moindre inflexion, le moindre idiotisme, la moindre impropriété. On trouvera, on trouve la faute quand on la cherche, dût-elle être une légère modulation inhabituelle. On sourit. On les félicite de cette maîtrise, mais ils ne partageront pas. Ils n’en sont pas, c’est bien visible. On multipliera les contrôles ; on trouvera une trace. Sur leur corps, sur leur âme, sur leur visage, dans le grain de leur voix. On les remerciera de cette maîtrise de la langue, mais ils n’auront toujours pas le droit complet à la parole. C’est sans fin. Il nous faudrait quelque chose que l’on soit fiers d’avoir fait ensemble, pensait Salagnon. Quelque chose qui soit bien. Ce sont des mots enfantins, mais l’on ne vibre qu’à des mots enfantins.
Du refus de plier nous pouvons être fiers. On racontera ça, le sursaut qui a sauvé l’honneur. Sur le reste on jettera un voile pudique. Et ce voile, drap posé dessus les cadavres, dessus ce que l’on devine être des cadavres défigurés, nous étouffera. Mais pour l’instant les jeunes filles d’Alger, celles qui vont les cheveux libres, la jambe bronzée, le regard hardi, nous font des signes ; à nous, les guerriers en camion qui descendent des montagnes, maigres et brunis comme des bergers, baignés de sueur qui cristallise, tachés de sang noirci, mal rasés, dégageant une odeur de fauves fatigués, de peur surmontée mais vécue, de poudre, de graisse d’armes et de gasoil ; elles nous font de petits signes auxquels nous répondons à peine. Les autres ne comptent pas. Les parachutistes somnolent sur les bancs du camion, leur tête penchée ballottant sur l’épaule du voisin, cuisses ouvertes, leurs armes bien graissées posées à leurs pieds. Ils ne sont pas tous revenus. Ils apparaissent pour ce qu’ils sont : des garçons de dix-neuf ans serrés les uns contre les autres. L’un d’eux les conduit ; Salagnon, qui a dépassé cet âge, est dans la cabine et indique la direction d’un geste. Il leur dit où aller. Ils le suivent, les yeux fermés.
Les gros GMC ne pouvaient rouler dans les ruelles de la Casbah entrecoupées d’escaliers. Ils l’auraient fait sinon, ils auraient fait passer de gros camions chargés d’hommes à travers le quartier arabe, grondant de leur gros moteur, puant le gasoil, car il n’est aucun territoire qui doive être hors-la-loi : il fallait montrer dans cette guerre, il fallait leur montrer. Mais dans les ruelles montueuses les camions à larges roues ne pouvaient passer, alors ils longeaient le quartier des maisons blanches, grouillant d’hommes, bondé comme le sont les fourmilières, ils passaient par les rues en contrebas, Randon et Marengo, avant de traverser Bab el-Oued, pour montrer encore.
Les camions ralentirent, les gens marchaient sur la chaussée, ils étaient innombrables. C’est eux ! se dit brusquement Salagnon. Et tout à coup réveillé il se redressa. Eux ! La bêtise de cette exclamation le ravit : voilà qui était simple ! Les hommes derrière se redressèrent aussi, comme des chiens chasseurs aux aguets, ils ne dormaient plus. Eux. Les camions allaient au pas dans la rue bondée, frôlant les passants qui ne les regardaient pas, leurs yeux laissés à la hauteur des grands pneus poussiéreux des GMC, juste attentifs à ne pas se faire écraser les pieds. Eux. Ils sont si nombreux, pensa-t-il, un fleuve, et nous sommes des pierres impénétrables, ils sont si nombreux qu’ils vont nous engloutir.
Éreinté par des semaines d’opérations dans la montagne, bercé depuis des heures par le doux grondement de la colonne de camions, il fut atteint en entrant dans Alger de phobie démographique. La foule, peut-être, l’étroitesse des rues, peut-être, l’intoxication par les gaz noirâtres des gros moteurs dans les rues confinées ; peut-être. La phobie démographique l’atteignit par un dégoût brusque face au chiffre de la fécondité. C’est une forme de folie que d’être atteint de dégoût devant un chiffre, mais dans le domaine de la race tout est folie. Les mesures sont folles.
Les Arabes ne relevaient pas les yeux, ne les détournaient pas, ils ne regardaient pas ; ils nous rejettent, pensa Salagnon. Ils attendent juste que nous partions. Et nous partirons, à moins de les briser tous, ce que nous ne pourrons pas. Huit contre un, et tant d’enfants. Un fleuve immense et nous ne sommes que quelques grosses pierres. L’eau arrive toujours à ses fins. Nous partirons un jour ou l’autre à cause de leur patience à endurer.
Eux ; et nous, à nous voir sans nous regarder. Eux en contrebas, nous sur de gros camions, nos regards pas en face, chacun regardant autre chose, mais en contact ininterrompu. Nous d’autant plus nous, d’autant plus fermement nous qu’ils sont eux ; et eux d’autant plus eux qu’ils nous rejettent. Je n’en connais pas un seul depuis le temps que je suis là, pensait Salagnon. Pas un seul à qui j’ai parlé sans attendre la réponse que je voulais entendre, pas un qui m’ait adressé la parole sans trembler de ce que j’allais faire. Je n’ai jamais parlé à aucun d’entre eux, et ce n’est pas une question de langue. Le français, je l’ai utilisé pour faire taire. Je pose des questions ; leurs réponses sont contraintes. Les mots entre nous étaient des fils de fer, et pendant des dizaines d’années encore, quand on utilisera les mots qui furent utilisés alors, on s’électrocutera à leur contact. Prononcer ces mots figera la mâchoire dans un spasme galvanique, on ne pourra plus parler.
Mais il voyait leur visage quand ils frôlaient son camion qui allait au pas ; il savait lire les visages car il en avait tant peint. Ils nous rejettent, pensait-il, je le vois, ils attendent que nous partions. Ils sont fiers de nous rejeter, ensemble, fermement. Nous partirons un jour, à cause de ce qu’ils endurent ensemble, et sont fiers d’endurer. Nous affectons de ne rien comprendre à ce qui se passe. Si nous admettions que nous sommes semblables, nous les comprendrions aussitôt. Nous partageons des désirs semblables, les valeurs mêmes du FLN sont françaises et s’expriment en cette langue. Les ordres de mission, les comptes, les rapports, tous les papiers ensanglantés saisis sur des officiers morts sont rédigés en français. La Méditerranée brillant au soleil est un miroir. Nous sommes, de part et d’autre, reflets tremblants les uns des autres, et la séparation est horriblement douloureuse et sanglante ; comme des frères proches nous nous entre-tuons à la moindre discorde. La violence la plus extrême est un acte réflexe devant les miroirs légèrement inexacts.
Le camion de tête s’immobilisa, la foule coagulait dans la rue en contrebas du quartier arabe, il n’avançait plus. Il fit gronder son moteur, retentir la note grave et puissante de son avertisseur, et les gens s’écartèrent lentement, lentement car ils étaient épaule contre épaule. Ils sont si nombreux qu’ils vont nous engloutir, pensa Salagnon, huit contre un et tellement d’enfants. Le gouvernement de France ne veut pas du droit de vote car cela enverrait cent députés d’ici à l’Assemblée. Les Européens d’ici ne veulent pas d’égalité car ils seraient engloutis. Huit contre, et tant d’enfants.
Nous avons la force. Si l’on nous donne un point d’appui, nous pourrons soulever le monde. Le point d’appui est juste un tout petit mot : « eux ». Avec « eux », nous pouvons user de la force. Chacun, dans cette guerre en miroir, dans cette tuerie dans une galerie de miroirs, chacun s’appuie sur l’autre. « Nous » se définit par « eux » ; sans eux nous ne sommes pas. Eux se constituent grâce à nous ; sans nous ils ne seraient pas. Tout le monde a le plus grand intérêt à ce que nous n’ayons rien de commun. Eux sont différents. Différents par quoi ? Par la langue, et la religion. La langue ? L’état naturel de l’humanité est d’en parler au moins deux. La religion ? Est-elle de tant d’importance ? Pour eux, oui ; disons-nous. L’autre est toujours irrationnel ; s’il est un fanatique, c’est lui.
L’islam nous sépare. Mais qui y croit ? Qui croit à la religion ? elle ressemble à ces frontières dans les jungles, qui furent tracées un jour sur une carte, et que l’on s’accorde à ne pas toucher, et que l’on finit par croire naturelles. La France tient à l’islam comme à une barrière d’espèce, une barrière qui passe pour naturelle entre les citoyens et les sujets. Rien dans la République ne peut justifier que vivent sur le même sol des citoyens et des sujets. La religion y pourvoira, comme un caractère inné, transmissible, attaché à la nature de certains, qui les rendra inadaptés pour toujours à toute citoyenneté démocratique.
Le FLN tient à l’islam comme caractère presque physique, héritable, qui permet de rendre incompatible le sujet colonial et la France, laissant comme avenir l’indépendance pleine et entière d’une nation nouvelle, islamique et ne parlant qu’arabe.
De quoi a-t-on peur ? De la puissance de l’autre, de la perte de contrôle, de l’affrontement des fécondités. On applique le levier de la force sur le petit mot « eux », auquel on tient plus qu’à tout. L’islam occupe tout le paysage d’un commun accord. Des gens que cela indifférait sont contraints de ne plus penser qu’à ça ; ceux qui ne voudraient pas y penser sont éliminés. Chacun est prié de choisir sa place de chaque côté de la limite, limite de papier, que l’on pense maintenant naturelle. Il suffirait d’ôter la petite pierre sur laquelle on pose le levier, ôter eux, n’utiliser plus qu’un nous de plus grande taille. Tant qu’il s’agit de eux et nous, ils ont raison de vouloir que nous partions. Nous ne restons qu’en piétinant les principes que nous inventâmes et qui nous fondent. C’est en nous que les tensions sont le plus fortes, c’est nous que les contradictions détruisent, elles nous déchirent de l’intérieur, et nous partirons, avant que la douleur que nous leur infligeons ne leur fasse lâcher prise. Nous partirons, car nous continuons d’employer ce mot là : eux.
Combien de temps cela va-t-il durer ?
Eurydice radieuse s’était logée dans un appartement minuscule, une pièce au sixième étage dont le balcon donnait sur la rue. Appuyée à la balustrade de fer noir, elle regardait l’agitation d’en haut, de très haut, un sourire heureux sur les lèvres. Victorien venait la rejoindre, il montait les six étages en courant et la serrait contre lui. Leurs cœurs précipités s’accordaient, il était hors d’haleine et cela le faisait rire, un rire entrecoupé d’inspirations profondes, lui qui pourtant courait, marchait dans la montagne, avait des jambes et une endurance à toute épreuve. Quand il avait repris son souffle, assez pour que sa bouche soit soulagée de la tâche de respirer, ils s’embrassaient longtemps. Elle travaillait comme infirmière à Hussein-Dey, parfois le jour, parfois la nuit, elle rentrait alors au matin et s’endormait dans l’animation de la rue qui montait le long des façades, passait le balcon, franchissait les volets entrouverts et venait la bercer dans son lit. Sans la réveiller il se glissait contre elle ; elle ouvrait les yeux dans ses bras.
Elle passait de longues heures d’un temps déréglé à regarder dehors, regarder le plafond au-dessus de son lit, et trouver dans ce temps sans rien la matière d’un bonheur immense. Elle lisait les lettres de Victorien, scrutait les dessins qu’il lui envoyait, cherchant dans les traits, dans les touches, dans tous les effets de l’encre la moindre trace du moindre de ses gestes. Maintenant elle lui répondait. Il venait de façon irrégulière, quand sa bande armée rentrait se reposer, réparer ses plaies, combler ses trous, quelques jours en ville comme une cale sèche où ils pensaient à autre chose avant de repartir. Ils ne rentraient jamais tous. Il montait les six étages en courant, parfois en uniforme de sortie, repassé, propre, rasé, et parfois encore tout imprégné de sueur et de poussière, sa Jeep garée n’importe comment sur le trottoir, laissée là, gênant tout le monde, mais son allure et son uniforme fatigué lui permettaient dans Alger de faire comme il voulait. On le saluait même en descendant du trottoir pour contourner sa Jeep. Il prenait une douche et se glissait contre elle, son vit dressé en permanence.
« Et ton mari ?
— Il s’en moque. Il passe son temps avec des copains à lui, ils se réunissent beaucoup. Il s’est engueulé avec mon père parce qu’il le trouve mou. Je crois qu’il n’a vu aucun inconvénient à ce que je déménage. Avec d’autres gars, ils manipulent des armes, ils parlent fort. Ils ont fortifié notre appartement. Je n’y ai plus aucune place. Ils veulent faire de Bab el-Oued une forteresse, un Budapest inexpugnable d’où personne ne pourrait les chasser. Ils veulent faire la peau aux Arabes. Tant que je ne m’affiche pas avec toi, ce que je fais l’indiffère ; et si quelqu’un le chambre, il le tue. S’il te rencontre avec moi, il te tue. »
Elle le dit avec un sourire étrange et l’embrassa.
« Il n’y va pas par quatre chemins, sourit-il.
— L’Algérie est en train de mourir, Victorien. Il y a tellement d’armes, chacun en veut. Ce que l’on pensait tout bas, ce que l’on se contentait de dire, on le fait maintenant. Tu n’imagines pas combien à l’hôpital je suis heureuse de voir une crise d’appendicite, un accouchement, une fracture du bras dans une chute de bicyclette, tous ces problèmes que soignent les autres hôpitaux ; parce que dans celui-là arrivent jour et nuit des gens blessés par balles, au couteau, brûlés par des explosions. Dans les couloirs il y a des policiers armés, des militaires en faction devant les chambres pour que l’on ne vienne pas mitrailler, égorger, enlever les blessés, finir le travail. Je rêve d’une épidémie simple, d’une grippe saisonnière, je rêve d’être infirmière en temps de paix pour soigner les bobos et réconforter des vieux qui perdent un peu la tête. Prends-moi dans tes bras, embrasse-moi, viens en moi, Victorien. »
Ils restaient très longtemps l’un contre l’autre, essoufflés, trempés de sueur, les yeux clos. Un peu d’air venait parfois de la mer, se glissait par la fenêtre et leur caressait la peau. Passaient par là des odeurs de fleurs et de viande grillée. Par le volet entrouvert ils entendaient le brouhaha de la rue, et parfois une explosion ébranlait l’air chaud. Cela ne les faisait pas sursauter.
Son oncle vint le chercher.
« C’est le moment, Victorien, de savoir ce que l’on veut. Et ce que je veux, moi, c’est garder ce que nous avons gagné. Nous avons sauvé l’honneur. Il faut le garder. »
Ils allèrent voir Trambassac. Des types en armes allaient dans les couloirs, par groupes, avec des bérets de couleurs différentes, et quand les groupes se croisaient ils se dévisageaient sans savoir exactement quoi faire. Ils évaluaient les bérets, jugeaient des insignes et passaient leur chemin, en jetant des regards méfiants par-dessus leur épaule, l’index droit passé dans le pontet de l’arme. Le coup d’État était général, chacun était putschiste à son compte. Trambassac restait derrière son bureau, assis. Il avait rangé tous ses dossiers, débarrassé ses affaires, il n’avait laissé que les peintures au mur ; sinon tout était prêt pour un déménagement. Il attendait.
« Qu’allez-vous faire, mon colonel ?
— Obéir au gouvernement, messieurs.
— Lequel ?
— Quel qu’il soit. Remplacez-le, j’obéirai encore. Mais ne comptez pas sur moi pour le changer. Moi, j’obéis. On m’a demandé de reconquérir, pour certaines raisons ; j’ai reconquis. On me demande d’abandonner pour d’autres raisons, voire pour les mêmes ; j’abandonne. Ordre et contrordre, marche et contremarche, c’est la routine militaire.
— On nous demande de renoncer, mon colonel, de renoncer à ce que nous avons gagné.
— L’esprit militaire ne s’arrête pas à ces détails. Nous sommes gens d’action ; nous faisons. Défaire, c’est toujours faire. En avant, marche ! En arrière toute ! J’obéis. Mon rôle c’est de maintenir tout ça. » D’un geste il engloba son uniforme, le bureau et au mur les dessins encadrés de Salagnon. « Peu importe ce que je fais. Je dois maintenir. »
Les paras d’encre noire les regardaient fixement comme une garde d’honneur que rien ne troublerait ; chacun avait un nom, plusieurs étaient morts ; Trambassac les gardait précieusement. « Je maintiens ceci, dit-il. Je suis fier de ces hommes. J’obéis. Faites ce que vous devez, messieurs. »
L’oncle se leva brusquement, et sortit furieux.
« Et toi ? Victorien ?
— Je ne veux pas le pouvoir.
— Moi non plus. Juste le respect de ce que nous avons fait. On va y arriver. On doit y arriver. Je vais y arriver. Sinon je ne me remettrai jamais de cette humiliation qui dure depuis vingt ans. Et tous ces types morts autour de moi auront été tués pour rien.
— Moi aussi je suis entouré de morts. J’ai l’impression que mon contact tue. Cela va trop loin. Il faut que j’arrête. J’aurais dû déjà arrêter.
— Arrêter maintenant c’est tout perdre. Perdre tout ce qui a eu lieu avant.
— C’est déjà perdu.
— Tu es avec nous ?
— Fais sans moi. »
Peindre sauvait sa vie et son âme. Il resta plusieurs jours sans rien faire d’autre. Peindre permet d’atteindre cet état merveilleux où la langue s’éteint. Dans le silence des gestes, il n’était plus que ce qui était là. Il peignit Eurydice. Il peignit Alger. Il dormait dans ses quartiers pour que l’on sache où il était. Dans la confusion qui suivit le coup de force on vint l’arrêter. Quatre hommes en civil déboulèrent dans sa chambre, se disposèrent en arc de cercle autour de lui, pour ne pas se gêner et dégager les axes de tir, ne pas laisser d’angle mort ; d’une voix ferme mais légèrement inquiète ils lui demandèrent de les suivre. Il se leva sans gestes brusques, laissant ses mains visibles ; il nettoya ses pinceaux et les suivit. Son oncle avait disparu, il l’apprit en Espagne, en fuite. Des types en civil l’interrogèrent longuement mais sans le toucher. Il fut mis à l’isolement. On lui accorda de garder un carnet et un crayon. Il pouvait rester longtemps comme ça, réduit à une feuille blanche devant lui de la taille d’une main.
On le relâcha. On n’avait pas arrêté tout le monde. Qui alors garderait la prison ? Il rejoignit son bataillon, restructuré, et dont on avait changé le nom.
Les forces en présence se multipliaient. Les hommes de guerre comme lui n’étaient plus les seuls à avoir des armes. Les jeunes appelés à peine sortis de leurs familles avaient des armes. Les policiers en uniforme avaient des armes. Les divers services de police avaient des armes. Des hommes en civil venus de France avaient des armes. Les Européens d’Alger, brouillons et furieux, avaient des armes. Les Arabes, radieux et disciplinés, avaient des armes. Des fusillades sporadiques éclataient d’heure en heure. Des explosions sourdes secouaient les vitres. Des ambulances sillonnaient Alger, ramenant les blessés à Hussein-Dey. On s’entretuait dans les chambres. On avait arrêté les opérations, on ne perquisitionnait plus, on restait en vie. D’autres se battaient, se tendaient des embuscades dans les cafés, faisaient sauter des villas, jetaient des corps mutilés dans la mer. Trambassac se morfondait dans son bureau, son bel outil inutile.
On les rapatria. Ils traversèrent la mer en bateau. Salagnon fut affecté en Allemagne. Il y était encore, sourit-il, mais quel détour ! On l’avait cantonné sur une base en compagnie d’un régiment de chars. Les hélicoptères alignés sur le ciment propre ne volaient pas. Les grosses maisons d’Allemagne, toutes neuves, ne servaient qu’à habiter, tout y était fonctionnel, les rues ne permettaient pas de vivre. Le ciel toujours couvert ressemblait à un chapiteau de toile grise, ballonné d’une incroyable quantité d’eau prête à tomber, et qui toujours suintait.
Quand là-bas la guerre fut finie il démissionna. Il n’y en aurait plus d’autre avant longtemps, et il ne se voyait pas manœuvrer des chars à l’aveugle contre d’autres chars. Il contacta Mariani. Il avait mis fin à son contrat et ne savait que faire. En juillet ils prirent l’avion pour Alger.
Avec leur ressemblance à tous deux, leur carrure et leurs crânes rasés, leurs gestes nets et leurs yeux aux aguets, leur chemise colorée par-dessus leur pantalon, ils avaient l’air d’agents secrets en mission secrète, qui seraient déguisés en agent secret en mission secrète.
Sur les sièges alignés dans la carlingue il n’y avait qu’eux. L’hôtesse vint bavarder un moment puis se déchaussa et s’assoupit sur une ligne de fauteuils vide. Personne n’allait plus à Alger, mais l’avion repartirait archiplein, on se battrait pour y monter. De très loin par-dessus la mer ils virent les colonnes de fumée noire. L’avion pivota pour se mettre dans l’alignement des pistes et ils virent par le hublot monter vers eux la fumée des incendies par-dessus les rues blanches qu’ils connaissaient si bien. Ils avaient chacun un petit sac de voyage et un pistolet glissé dans la ceinture de leur pantalon, sous la chemise flottante. On ne les contrôla pas, plus personne ne contrôlait rien, leur duo gémellaire, leur carrure et leur coupe d’hommes de guerre, leur petit sac pourtant suspect, tout paraissait normal. On les laissait passer, on s’écartait sur leur passage, on les saluait, les militaires, des policiers armés jusqu’aux dents, les agents civils. Les bâtiments de l’aéroport étaient bondés de familles effondrées sur des valises en tas. Les enfants, les vieillards, tous étaient là avec trop de bagages, les hommes allaient et venaient, transpirant dans leur chemise blanche auréolée sous les bras, beaucoup de femmes pleuraient à petit sanglot. Ils étaient tous européens. Des employés arabes traversaient parfois la foule pour les besoins du ménage, du service, des bagages ; ils essayaient de ne heurter personne, regardaient où ils posaient leurs pieds, étaient suivis de regards de haine. Les Européens d’Alger attendaient des avions. Les avions arrivaient vides et repartaient sans délai, les emportaient en France par centaines. On ne vendait même plus de billets. On montait dans l’avion par un mélange de culot, de soudoiement et de menaces.
Partout, des traces de balles étaient visibles sur les murs, isolées ou en chapelets de trous. Les cafés incendiés étaient fermés de planches. La plupart des boutiques avaient baissé leurs rideaux de fer, mais certains étaient déchirés, tordus, ouverts à la pince. Des objets divers jonchaient la rue. Des meubles entassés, lits, tables, commodes, brûlaient. Ils virent un homme ouvrir la porte de sa voiture, poser un bidon d’essence sur le siège avant d’y mettre le feu. Il la regarda brûler, et les gens hébétés qui passaient autour, évitant les débris des maisons sur le trottoir, n’y jetaient qu’un œil distrait. Un lit bascula d’une fenêtre et s’écrasa au sol. Sur tous les murs un peu dégagés tonitruaient des inscriptions baveuses en grosses lettres blanches : OAS était partout. Une femme serrant son haïk autour d’elle traversa la rue à la hâte. Un scooter monté par deux jeunes gens zigzagua sur la chaussée, évitant les débris de verre, les voitures percées de balles. Ils arrivèrent derrière la femme qui se pressait sans rien regarder autour d’elle, le passager brandit un pistolet et lui tira deux fois dans la tête ; elle tomba, son haïk ensanglanté, et ils continuèrent de descendre la rue sur leur scooter de leur allure zigzagante. Les gens enjambaient la femme morte comme s’il s’agissait d’un débris. Ils en virent deux autres dans la même rue, étendues dans leur sang. Une famille tout entière sortit d’un immeuble, chargée de beaucoup trop de bagages, l’homme corpulent traînait deux valises, la femme de gros sacs en bandoulière, les quatre enfants et la grand-mère portant ce qu’ils pouvaient. Il les houspillait en transpirant, ils firent quelques dizaines de mètres. Ils furent arrêtés par de jeunes gens en chemise blanche qui leur indiquèrent de revenir sur leurs pas. Il s’ensuivit une altercation, le ton monta, il se fit de grands gestes, l’homme reprit ses valises, une dans chaque main et fit un pas en avant. L’un des jeunes gens sortit un pistolet de sa ceinture et abattit le petit homme corpulent d’une seule balle. « On ne part pas ! » hurlèrent-ils en s’éloignant, à l’attention des fenêtres ouvertes, des balcons d’où l’on se penchait pour voir. « On reste ! » Et tous dans la rue approuvaient vaguement, baissaient la tête, s’éloignaient du mort. Mariani et Salagnon ne s’arrêtaient à rien. Ils traversaient Bab el-Oued pour ramener Eurydice. Son petit appartement était vide. Ils la trouvèrent chez son père.
Salomon hagard restait chez lui. Il avait fermé les volets, il vivait dans la pénombre, il avait vissé des plaques de tôle sur chaque fenêtre qui les bloquaient jusqu’à mi-hauteur. Victorien les toqua de l’index, elles résonnaient avec souplesse.
« Tu as trouvé ça où, Salomon ?
— Ce sont des couvercles de gazinières.
— Tu crois que cela va te protéger ?
— Victorien, on tire dans la rue. On tire sur les gens, on se fait tuer en passant devant sa fenêtre. Je ne sais même pas qui tire. Ils ne savent même pas sur qui ils tirent. Ils tirent sur la foi d’un visage, et ici on se ressemble quand même beaucoup. Je me protège. Je ne veux pas mourir par hasard.
— Salomon, une tôle pareille, une balle ne s’aperçoit même pas qu’elle la traverse. Tu ne te protèges pas, et tu ne vois plus rien. Tu cloues juste ton cercueil avec toi dedans. Il faut partir. On t’emmène. »
Quand les deux hommes étaient entrés dans l’appartement obscurci qui commençait de sentir la cave, avec leurs larges épaules, leurs gestes précis, leurs yeux méfiants, Eurydice s’était glissée dans les bras de Salagnon, infiniment soulagée.
« Je viens te chercher », souffla-t-il à son oreille, envahi d’un coup de l’odeur prenante de ses cheveux.
Elle avait acquiescé du menton sur son épaule, sans rien dire car si elle avait ouvert la bouche pour parler, elle aurait sangloté. Une strounga ébranla les vitres, toute proche, Eurydice sursauta sans ouvrir les yeux, Salomon rentra un peu plus la tête dans les épaules. Il restait debout au milieu de chez lui, les yeux fermés, ne bougeait pas.
« Bon, Kaloyannis, on y va, dit Mariani.
— Mais où ?
— En France.
— Qu’est-ce que vous voulez que j’aille faire en France ?
— C’est le pays dont vous avez le passeport. Ici, vu les tôles que vous mettez aux fenêtres, ce n’est plus chez vous.
— On part, papa », dit Eurydice.
Elle alla chercher deux valises déjà prêtes. On frappa à coups redoublés. Mariani alla ouvrir. Un type surexcité déboula dans la pièce, sa chemise blanche largement ouverte luisait dans la pénombre. Il s’arrêta net devant Eurydice.
« C’est quoi ces valises ?
— Je pars.
— C’est qui ? demanda Mariani.
— Son mari.
— C’est toi, Salagnon, qui l’emmènes ? » aboya-t-il.
Il sortit une arme de sa ceinture. Il parlait en gesticulant, le doigt sur la détente.
« Il n’est pas question que tu partes. Vous, si. Vous retournez en France. Vous n’avez pas été capables de mater les crouilles, alors au revoir, on s’en charge. Eurydice est ma femme, elle reste à la maison. Le docteur Kaloyannis, il est un peu youpin, un peu grec, mais il est d’ici. Il ne bouge pas ou je lui mets une balle. » Il était très beau, le mari d’Eurydice. Il parlait avec fougue, ses lourds cheveux noirs glissaient sur son front, un peu de salive moussait à la commissure de ses belles lèvres. Il pointait son arme en parlant. « Kaloyannis, si tu touches cette valise, je te flingue. Et toi, Salagnon, para de mes deux, traître et abandonneur, tu débarrasses le plancher avec ton coulo en chemise à fleurs avant que je m’énerve. Tu nous laisses régler ça entre nous. »
L’arme pointait sur le front de Salagnon, l’index tremblait sur la détente. Mariani leva le bras comme à l’exercice et lui tira une balle à la base du crâne. Le sang gicla sur la tôle vissée à la fenêtre et il tomba, tout mou.
« T’es con, Mariani, s’il avait eu un spasme, il m’en collait une.
— On ne maîtrise pas toujours tout ; mais ça s’est bien passé. »
Eurydice se mordait les lèvres et les suivit. Ils prirent Salomon par l’épaule et il vint docilement. Une strounga ébranla l’air, un nuage de poussière blanche se leva au bout de la rue. Des débris jonchaient le trottoir, une boutique flambait, des meubles cassés attendaient qu’on les brûle. Plusieurs voitures, portes ouvertes, pare-brise étoilé de fissures, s’étaient mises en travers ; dans l’une d’elles le conducteur ensanglanté était couché sur le volant. Un Arabe élégant inspectait la 2 CV garée le long du trottoir.
« Docteur Kaloyannis, heureux de vous voir. »
Il se redressa. La crosse d’un pistolet dépassait de sa ceinture. Il souriait, très à l’aise.
« Vous tombez bien. Je viens d’acheter la boutique des Ramirez. Pour pas grand-chose, mais bien plus que si on la leur avait prise. J’envisageais également d’acheter votre voiture. »
Ils posèrent les valises dans le coffre.
« J’y tiens, docteur Kaloyannis.
— Il ne vend pas, grogna Mariani.
— Je peux prendre, et je vous offre de payer », sourit-il.
Les coups de feu se succédèrent très vite, mais dans le chaos de la rue on ne les remarqua pas. Mariani avait tiré dans la poitrine, l’autre tituba et s’effondra, la main à moitié hors de sa poche, tenant quelques billets froissés.
« Mariani, tu ne vas pas tuer tout le monde.
— M’en fous, les morts. J’en ai tellement vu. Ceux qui m’empêchent, je les écarte. Venez, maintenant. »
Ils traversèrent Alger qui s’effondrait, Salagnon conduisait, Mariani coude à la fenêtre tapotait la crosse de son arme. Sur la banquette arrière Eurydice tenait la main de son père. Sur la route de l’aéroport ils furent arrêtés par un barrage de gardes mobiles. Les hommes ne lâchaient pas la poignée de leur pistolet mitrailleur tenu en bandoulière, ils transpiraient sous leur casque noir. Un peu en retrait un groupe d’Arabes en uniformes neufs attendaient, assis sur le capot d’une Jeep.
« C’est quoi ça ?
— L’armée du FLN. Ce soir on s’en va. Ils prennent notre place, et plus personne ne passe. En fait on n’en sait rien. On s’en fout. Qu’ils se débrouillent entre eux. »
Salomon ouvrit la portière et sortit.
« Papa, tu vas où ? s’étrangla Eurydice.
— La France c’est trop loin, grommela-t-il. Je veux rester ici. Je veux être chez moi. Je vais voir avec eux. »
Il se dirigea vers les hommes du FLN, leur parla. Une conversation s’engagea. Salomon s’animait, les Arabes souriaient largement, ils posèrent la main sur son épaule. Ils le firent monter dans la Jeep, à l’arrière, l’un d’eux à côté de lui. Ils parlaient mais de la 2 CV on ne distinguait pas ce qu’ils disaient, Salomon avait l’air inquiet, les Arabes souriaient, maintenant une main sur son épaule.
« Vous y allez ? demanda le garde mobile agacé.
— Eurydice ? » Salagnon au volant ne se retourna pas, il lui demanda, simplement, sans la regarder, les mains sur le volant, prêt à tout.
« Fais comme tu veux, Victorien. »
Sans vérifier son visage dans le rétroviseur, se contentant de la fermeté du son de sa voix, il redémarra, il franchit le barrage. Des voitures de toutes sortes s’entassaient sans ordre sur les bas-côtés de la route. L’aéroport était bondé. Il arrivait du monde sans cesse. Un cordon de soldats empêchait d’accéder aux pistes. Les deux hommes encadrant Eurydice fendirent la foule. Les gens se pressaient, hurlaient, brandissaient des billets, les soldats épaule contre épaule barraient le passage. Les avions décollaient les uns à la suite des autres. Victorien avisa l’officier, lui glissa quelques mots à l’oreille. Au bout de quelques minutes une Jeep arriva, Trambassac descendit. Ils franchirent le cordon.
« Pas chouette, votre dernière mission, mon colonel.
— J’obéis. Celle-là, j’imagine que vous ne la dessinerez pas.
— Non. »
Il leur trouva une place dans un petit avion officiel, qui transportait des hauts fonctionnaires du gouvernement général, qui quittaient leur bureau avec des serviettes pleines de documents ; ils rentraient, ils ne s’occupèrent absolument pas d’eux.
L’avion décolla, pivota sur l’aile au-dessus d’Alger et prit la direction du nord. Des larmes coulaient doucement des yeux d’Eurydice, sans secousses. Comme si elle se vidait par de petits trous. Alors Victorien la prit dans ses bras, ils fermèrent tous les deux les yeux, et firent tout le voyage ainsi.
Mariani ne pouvait se détacher du hublot, il regarda tant qu’il put l’effondrement de tout dans les fumées d’essence, il pestait de ce gâchis. Quand il ne vit plus rien, quand il fut au-dessus de la mer, sa colère l’empêcha de fermer les yeux ; et il voyait devant lui, en permanence, sa colère fratricide lui faire des reproches. Il ne savait que répondre.