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Ceci eut lieu une nuit dans la rue ; une nuit d’été où je marchais, où j’étais malade, où je ne pouvais plus, mais plus du tout, à cause des ravages causés en ma gorge par un rezzou viral, avaler ma propre salive. Je devais parler pour qu’elle s’évapore, bavasser sans cesse pour ne pas me noyer. Je marchais dans la nuit d’été, bouche ouverte, et j’entrevis une réalité qui jamais ne m’était apparue. Elle m’était restée cachée, je marchais dedans depuis toujours, je ne l’avais jamais reconnue. Mais cette nuit-là j’étais malade, la gorge déchirée par l’incursion d’un virus et je devais marcher bouche ouverte pour évaporer ma salive, je ne pouvais rien avaler ; je parlais tout seul dans les rues de Lyon en allant chercher des médicaments à la pharmacie de nuit.
Nous aimons l’émeute ; nous en aimons le frisson. Nous rêvons de guerre civile, pour jouer. Et si ce jeu occasionne des morts cela ne fait que le rendre intéressant. La douce France, le pays de mon enfance, est ravagée depuis toujours d’une terrible violence, comme ma gorge labourée de virus qui me fait tant souffrir, et je ne puis rien avaler. Alors je marche, bouche ouverte, et je parle.
Comment osé-je parler de tout mon pays ?
Je ne parle que de ma gorge. Le pays, c’est juste la pratique de la langue. La France est l’espace de la pratique du français, et ma gorge dévastée en est le lieu le plus matériel, le plus réel, le plus palpable, et cette nuit-là j’allais dans les rues pour la soigner, pour chercher des médicaments à la pharmacie de nuit. Dehors c’était juin, la nuit était douce, il n’était aucune raison de prendre froid. J’avais dû tomber malade à la manif, à cause des gaz et des cris.
En France nous savons organiser de belles manifestations. Personne au monde n’en fait de si belles car elles sont pour nous la jouissance du devoir civique. Nous rêvons de théâtre de rue, de guerre civile, de slogans comme des comptines, et du peuple dehors ; nous rêvons de jets de tuiles, de pavés, de boulons, de barricades mystérieuses érigées en une nuit et de fuites héroïques au matin. Le peuple est dans la rue, les gens sont en colère, et hop ! descendons, allons dehors ! allons jouer l’acte suprême de la démocratie française. Si pour d’autres langues la traduction de « démocratie » est « pouvoir du peuple », la traduction française, par le génie de la langue qui bat dans ma bouche, est un impératif : « Le pouvoir au peuple ! » et cela se joue dehors, par la force ; par la force classique du théâtre de rue.
Depuis toujours notre État ne discute pas. Il ordonne, dirige, et s’occupe de tout. Jamais il ne discute. Et le peuple jamais ne veut discuter. L’État est violent ; l’État est généreux ; chacun peut profiter de ses largesses, mais il ne discute pas. Le peuple non plus. La barricade défend les intérêts du peuple, et la police militarisée s’entraîne à prendre la barricade. Personne ne veut écouter ; nous voulons en découdre. Se mettre d’accord serait céder. Comprendre l’autre reviendrait à accepter ses paroles à lui en notre bouche, ce serait avoir la bouche toute remplie de la puissance de l’autre, et se taire pendant que lui parle. C’est humiliant, cela répugne. Il faut que l’autre se taise ; qu’il plie ; il faut le renverser, le réduire à quia, trancher sa gorge parlante, le reléguer au bagne dans la forêt étouffante, dans les îles où personne ne l’entendra crier, sauf les oiseaux ou les rats fruitiers. Seul l’affrontement est noble, et le renversement de l’adversaire ; et son silence, enfin.
L’État ne discute jamais. Le corps social se tait ; et quand il ne va pas bien il s’agite. Le corps social dépourvu de langage est miné par le silence, il marmonne et gémit mais jamais il ne parle, il souffre, il se déchire, il va manifester sa douleur par la violence, il explose, il casse des vitres et de la vaisselle, puis retourne à un silence agité.
Celui qui fut élu dit sa satisfaction d’avoir obtenu tous les pouvoirs. Il allait pouvoir gouverner, dit-il, enfin gouverner, sans perdre de temps à discuter. Aussitôt on répondit que ce serait grève générale, le pays paralysé, les gens dans la rue. Enfin. Le peuple, qui en a assez de l’ennui, des ennuis et du travail, se mobilise. Nous allons au théâtre.
Quand on voit les Anglo-Saxons protester, cela prête à sourire. Ils viennent un par un avec des pancartes en carton, des pancartes individuelles qu’ils tiennent par le manche, avec un texte qu’ils ont écrit et qu’il faut lire pour comprendre. Ils défilent, les Anglo-Saxons, et ils montrent aux caméras de la télé leur pancarte rédigée avec du soin et de l’humour. Ils sont encadrés de policiers débonnaires en tenue habituelle. On pourrait croire que leur police ne dispose pas de boucliers, de jambières, de longues matraques et de camions à lance d’eau pour dégager la rue. Leurs manifestations dégagent de la bienséance et de l’ennui. Nous avons les plus belles manifestations du monde, elles sont un débordement, une joie.
Nous descendons dans la rue. Les gens à la rue, c’est la réalité de tous les jours ; les gens dans la rue, c’est le rêve qui nous unit, le rêve français des émotions populaires. Je descendis dans la rue avec des chaussures qui courent vite et un tee-shirt serré qui ne laisse pas prise à qui voudrait m’attraper. Je ne connaissais personne, je rejoignis les rangs, je me plaçai derrière la banderole et repris en chœur les slogans. Car nous portons à plusieurs de grandes banderoles avec des phrases brèves en grosses lettres, avec de gros trous pour diminuer la prise au vent. Il faut être plusieurs à les porter, ces paroles de plusieurs mètres, et elles ondulent, elles sont difficiles à lire ; mais il n’est pas besoin de les lire, il faut qu’elles soient grandes, et rouges, et ce qui est écrit dessus nous le crions ensemble. Quand on manifeste, on crie et on court. Oh ! Joie de la guerre civile ! Les hoplites de la police barrent les rues, rangés derrière leur bouclier, leurs cnémides, leur casque, la visière rabattue qui les rend identiques ; ils battent leur bouclier de leur matraque et cela provoque un roulement continu, et bien sûr cela tourna mal. Nous étions venus pour ça.
La caillasse vola, un jet de grenades y répondit, un nuage s’éleva et se répandit dans la rue. « Tant mieux, nous combattrons à l’ombre ! » rirent ceux d’entre nous qui étaient venus casqués, cagoulés, armés de barres et de frondes, et ils commencèrent à descendre les vitrines. Notre gorge déjà brûlait, de gaz et de cris. Sous le vol de boulons lancés à la fronde, des vitrines tombaient en chute cristalline, dans un miroitement d’éclats.
Les policiers harnachés d’armes anciennes avancèrent dans la rue, manœuvrant avec un ordre de légion, la caillasse grêlant sur les boucliers de polycarbonate ; des salves de grenades explosaient avec un bruit cotonneux et chargeaient l’air de gaz urticants, des brigades de voltigeurs en civil fonçaient dans le tas, coxaient quelques agités et les ramenaient derrière le mur des boucliers qui avançait dans le roulement implacable des matraques. Quel bruit ! La banderole tomba, je la ramassai, la relevai, la tint au-dessus de moi avec un autre et nous fûmes en tête de cortège, puis nous la lançâmes et courûmes. Oh ! Joie de la guerre civile ! joie du théâtre ! Nous courûmes à côté des vitrines qui s’effondraient à mesure de notre passage, nous courûmes le long de magasins éventrés où des jeunes gens masqués d’une écharpe se servaient comme dans leur cave, avant de fuir eux aussi, devant d’autres jeunes gens à la mâchoire volontaire. Et ceux-ci couraient plus vite, ils portaient des brassards orange et quand ils avaient plaqué au sol un jeune homme masqué ils sortaient de leur poche des menottes. Moi je courais, j’étais venu pour cela, une manif sans course éperdue est une manif ratée, je m’échappais par les rues de traverse.
Le ciel virait au rose, le soir tombait, un vent froid balaya les effluves de gaz. La sueur coulait le long de mon dos et ma gorge me faisait mal. Dans le quartier où avait eu lieu le cortège des voitures roulaient au pas, occupées de quatre hommes à la mâchoire volontaire, chacun regardant par une fenêtre différente ; ils roulaient sur des débris de verre. Il flottait là une odeur de brûlé, traînaient à terre des vêtements, des chaussures, un casque de moto, des taches de sang.
Moi, j’avais mal, affreusement mal.
Le gouvernement qui s’était trop avancé recula ; il neutralisa les mesures prises dans la précipitation par des contre-mesures prises dans l’affolement. L’ensemble s’équilibra comme à l’habitude : le compromis que l’on ne discute pas fut inefficace, et encombrant. Le génie français construit ses lois comme il construit ses villes : les avenues du code Napoléon en constituent le centre, admirable, et autour s’étendent des bâtisses au hasard, mal faites et provisoires, reliées d’un labyrinthe de ronds-points et de contresens inextricables. On improvise, on suit plus le rapport de forces que la règle, le désordre croît par accumulation des cas particuliers. On garde tout ; car ce serait provocant que d’appliquer, et perdre la face que de retirer. Alors on garde.
Oh comme j’ai mal !
Il était juin pourtant, et j’avais mal d’une maladie de froid, ma gorge me faisait souffrir, ma gorge était atteinte, la gorge qui est l’organe, la gorge qui est la cible. Ordonnance en poche j’allais à pied dans les rues de Lyon chercher des médicaments à la pharmacie de nuit. Je traversais la ville en pleine nuit, en gardant la bouche ouverte pour que ma salive s’évapore. Je ne pouvais rien avaler, même venu de moi, les fonctions naturelles de la bouche étaient bloquées par la douleur, alors je marchais bouche ouverte et je parlais pour évaporer ma salive, pour ne pas périr noyé de moi, trop rempli de sécrétions qui ne passent pas.
Je marchais sur les trottoirs de la nuit où erraient des ombres ; je m’écartais pour ne pas les heurter ces bois flottés, ces couples serrés, ces solitaires errants, ces groupes agités. Je les croisais sans les voir, tout occupé de ma douleur, et je croisais des voitures blanches au ralenti décorées de bandes bleues et rouges et chargées d’hommes en combinaison qui regardaient par les vitres. Le mot POLICE était peint en grosses lettres sur ces voitures, et aussi sur les camionnettes garées au bord du trottoir, décorées de la même façon et chargées de ces mêmes jeunes gens qui surveillaient les ombres.
Ô douce France ! Mon cher pays de fraîcheur et d’enfance ! Ma douce France si calme et si policée… passe encore une voiture au ralenti chargée de jeunes gens athlétiques… dans l’aquarium de la nuit elle nage sans aucun bruit jusqu’à moi, me regarde puis repart. Les nuits d’été sont lourdes et dangereuses et les rues du centre sont quadrillées, toute la nuit ils circulent : la présence policière affichée permet la pacification. Oui, la pacification ! Nous pratiquons la pacification au cœur même des villes de France, au cœur même de l’autorité, car l’ennemi est partout. Nous ne connaissons pas d’adversaire, juste l’ennemi, nous ne voulons pas d’adversité qui engendrerait des paroles sans fin, mais de l’inimitié, car celle-ci nous savons la traiter par la force. Avec l’ennemi on ne parle pas. On le combat ; on le tue, il nous tue. Nous ne voulons pas parler, nous voulons en découdre. Au pays de la douceur de vivre et de la conversation comme l’un des beaux-arts, nous ne voulons plus vivre ensemble.
Moi je m’en moque, j’ai mal, je marche et je parle, je parle pour dissiper ce qui sinon me noierait ; et si je pense à mon pays c’est pour me donner à parler, car je ne dois pas m’interrompre de tout mon trajet à travers les rues de Lyon, sinon j’en serais réduit à baver pour ne pas mourir étouffé.
Je pense à la France ; mais qui peut dire sans rire, qui peut dire sans faire rire, qu’il pense à la France ? Sinon les grands hommes, et seulement dans leurs mémoires. Qui, sinon de Gaulle, peut dire sans rire qu’il pense à la France ? Moi j’ai juste mal et je dois parler en marchant jusqu’à ce que j’atteigne la pharmacie de nuit qui me sauvera. Alors je parle de la France comme de Gaulle en parlait, en mélangeant les personnes, en mélangeant les temps, confusant la grammaire pour brouiller les pistes. De Gaulle est le plus grand menteur de tous les temps, mais menteur il l’était comme mentent les romanciers. Il construisit par la force de son verbe, pièce à pièce, tout ce dont nous avions besoin pour habiter le XXe siècle. Il nous donna, parce qu’il les inventa, les raisons de vivre ensemble et d’être fiers de nous. Et nous vivons dans les ruines de ce qu’il construisit, dans les pages déchirées de ce roman qu’il écrivit, que nous prîmes pour une encyclopédie, que nous prîmes pour l’image claire de la réalité alors qu’il ne s’agissait que d’une invention ; une invention en laquelle il était doux de croire.
Chez soi est la pratique du langage. La France est le culte du livre. Nous vécûmes entre les pages des Mémoires du Général, dans un décor de papier qu’il écrivit de sa main.
Je marchais dans la rue, la nuit, la gorge à vif, et la violence muette qui toujours nous accompagne m’accompagnait aussi. Elle allait par en dessous, sous mes pas, sous le trottoir : la taupe cannibale de la violence française rampait sous mes pas sans se faire voir. De temps à autre elle sort pour respirer, prendre l’air, happer une proie, mais elle est toujours là, même quand on ne la voit pas. On l’entend gratter. Le sol est instable, il peut céder à tout moment, la taupe peut sortir.
Trêve ! Trêve de tout cela ! Mais je ne peux rien avaler. Ma salive s’évacue au-dehors, se diffuse en bavardage, j’échange ma douleur contre un flot de paroles, et ce flot qui sort de moi me sauve de la noyade en mes propres liquides. Je suis habité du génie français, je trouve des solutions verbales à mes douleurs, et ainsi en parlant je survis à des maladies de froid que j’attrape durant les mois d’été.
J’arrivai enfin à la pharmacie de nuit. Je ferais mieux de me taire. En public, dans la queue, je ravalai ma douleur.
La queue tendue formait un arc dans l’officine bien fermée qui pouvait à peine nous contenir. Nous essayions de ne pas croiser nos regards, et ce que nous pensions nous le gardions pour nous. Il s’agissait de soupçons. Car qui vient à la pharmacie de nuit sinon les épaves qui ne savent plus quand est le jour ? sinon les drogués qui cherchent des molécules qu’ils connaissent bien mieux qu’un étudiant en médecine ? sinon des malades qui ne peuvent attendre le lendemain, donc des malades en état d’urgence, donc de grands corps purulents qui contaminent tout ce qu’ils touchent ? Et cela dure, cela dure toujours trop, car les gens se traînent dans la pharmacie de nuit, les mouvements ralentissent, le mouvement existe à peine, n’existe plus, et l’inquiétude grossit, l’inquiétude occupe le petit espace où nous sommes trop nombreux, où nous faisons la queue, portes closes.
Un préparateur au nom africain assurait le service sans jamais élever la voix ni accélérer son geste. Son visage rond, noir et bien lisse, ne laissait aucune prise aux regards impatients. Nous ne nous regardions pas de peur de nous contaminer, et nous le regardions, lui qui délivrait les médicaments, et il n’allait pas assez vite. Il lisait les ordonnances avec soin, il vérifiait plusieurs fois, il hochait la tête sans rien dire mais avec un air de soupçon, il questionnait dans un soupir, il jaugeait l’allure de son client ; puis il partait dans l’arrière-boutique aux étagères et rapportait ceci de très urgent que le malade attendait en se balançant d’une jambe sur l’autre, muet, bouillonnant d’une colère impossible à dire, malade.
Derrière la porte à vitrage blindé que l’on avait close à 22 h 30, de jeunes garçons athlétiques allaient et venaient en groupe, s’interpellaient, hurlaient au téléphone, s’esclaffaient en se tapant dans les mains. Ils venaient la nuit et jouaient à marcher sur le trottoir, à tenir les murs, à se bousculer avec des rires et regarder les passants de haut ; ils venaient la nuit juste ici, devant la pharmacie de nuit, dans le carré de lumière que découpait sur le trottoir la porte vitrée, épaisse, close et verrouillée dès 22 h 30. Ils venaient comme des papillons de nuit, ils s’agitaient derrière la porte fermée, fermée pour eux car ils étaient sans ordonnance. Ils ne connaissaient pas la fatigue. Ils passaient en jetant chaque fois un regard, ils s’exclamaient, ils se tapaient dans les mains avec des rires. Le flux des victimes les excitait, le flux d’argent les excitait, le flux des médicaments qui sortaient de là les excitait ; ils regardaient les passants de haut, et même sans rien dire tout le monde comprenait. Cela les faisait rire l’inquiétude des malades qui devaient passer entre les chahuteurs, les clients tête baissée et l’ordonnance à la main, qui tâchaient de ne rien voir et devaient traverser leur groupe pour sonner à la porte, et attendre, pour quémander, l’air de ne rien espérer d’autre que l’ouverture de la pharmacie de nuit.
Une dame à l’intérieur, une dame dans la queue, dit : « Je ne sais pas ce qu’ils ont, mais je les trouve bien excités ces jours. » Une ondulation d’acquiescement parcourut la queue. Tout le monde comprenait sans se regarder, sans relever les yeux, sans qu’il soit besoin de préciser. Mais personne ne voulait en parler, car ceci ne se parle pas : ceci s’énonce, et se croit.
La tension montait au début de l’été ; la tension montait dans les brèves nuits tièdes. De jeunes garçons athlétiques allaient dans la rue torse nu. Le préparateur au nom africain vérifiait la validité des ordonnances, demandait des preuves d’identité, des garanties de paiement. Du coin de l’œil il surveillait le carré de lumière projeté sur le trottoir, traversé encore et encore par des jeunes gens hilares qui roulaient les épaules.
Quand un client était servi, il lui ouvrait la porte à l’épreuve des balles avec un gros trousseau de clés. Il entrebâillait, laissait le passage, et refermait derrière avec un bruit de clés qui s’entrechoquent et de joint caoutchouc qui ferme sans même laisser passer l’air. Le client se trouvait enfermé dehors, seul sur le trottoir, serrant contre son ventre un sac de papier blanc marqué d’une croix verte, et cela provoquait une agitation chez les jeunes gens qui allaient et venaient sur le trottoir, une agitation ironique comme celle des moustiques qui s’approchent et repartent, sans se poser, sans être vus, avec un petit vrombissement qui est un rire, et le client tout seul dans la nuit devait traverser le groupe de garçons athlétiques en serrant son petit sac plein de petits cartons, plein de précieux principes actifs qui devaient le guérir, il devait traverser le groupe, éviter leurs trajectoires, échapper à leurs regards, mais il ne se passait jamais rien ; juste l’inquiétude.
Le préparateur ne laissait entrer que ceux dont il jugeait la mine convenable, ceux qui sonnaient et montraient leur ordonnance. Il acceptait d’ouvrir, ou pas. Il ne disait rien de plus. Il lisait les ordonnances, vérifiait l’étiquette des petites boîtes, contrôlait les moyens de paiement. Rien de plus. Il effectuait les gestes du commerce, il n’était pas plus là qu’une machine, il distribuait des boîtes de principes actifs. Dans la pharmacie de nuit pleine de grands malades, qui faisaient la queue en essayant de ne pas se voir, la tension montait. Son visage rond et noir, les yeux baissés sur l’écran de sa caisse, ne laissait aucune prise.
Une petite femme maigre s’avança croyant son tour arrivé. Un bel homme aux yeux intenses s’interposa, nez conquérant et belle mèche en travers du front. Il fut cassant, profitant de sa taille et de son élégance : « Vous n’avez pas remarqué que j’étais avant vous ? » Elle bredouilla, mais sans rougir — sa peau toute sèche ne le pouvait pas. Elle tremblait. Elle céda le passage avec des excuses inaudibles. Il avait l’air intelligent, prospère, vêtu de lin élégamment froissé, et elle, petite et maigre, montrait de partout son usure, et je ne me souviens pas de ses vêtements. Il fut aussitôt féroce, prêt à la frapper, elle était craintive.
L’immensité liquide tout obscure battait les flancs de la pharmacie de nuit. Le carnaval imprévisible avait lieu autour, des ombres errantes allaient dans les rues, qui ressemblaient à des gens mais c’étaient des ombres ; les ombres errantes venaient se faire voir dans le carré de lumière, un instant devant la porte close, leurs dents brillaient un instant, leurs yeux dans leurs visages sombres, et nous nous serrions à l’intérieur de l’officine close, attendant notre tour, furieux qu’il n’arrive pas ; craintifs qu’il n’arrive pas. On nous distribuait des calmants.
L’homme sûr de lui posa son ordonnance en la frappant sur le comptoir, il la déplia, il maugréait que ce n’était pas possible, vraiment pas possible, mais c’était toujours comme ça. Il montra une ligne en la tapotant de l’index, plusieurs fois.
« Je veux seulement ça.
— Et le reste ? Le médecin vous a prescrit l’ensemble.
— Écoutez, le médecin est un ami. Il sait ce dont j’ai besoin. Il me donne le reste pour m’arranger avec les remboursements. Mais je sais ce que je fais. Je sais ce que je prends. Donnez-moi ce que je demande. »
Il segmentait ses phrases, il martelait la ponctuation, il parlait de l’air entendu de celui qui a décidé, il parlait du ton de celui qui en sait autant que le médecin, et toujours plus qu’un préparateur africain qui assure les permanences de la nuit. Il avait l’air de vouloir en découdre. La petite femme usée avait reculé de plusieurs pas. Elle prenait l’air soumis qui pourrait lui éviter les coups, et l’autre lui jetait des regards furieux qui s’accumulaient sur ses épaules fragiles d’os et de carton. Nous étions tous dans la queue silencieuse de la pharmacie de nuit, nous ne voulions pas nous parler car nous étions peut-être fous ou déviants ou malades, nous ne voulions rien savoir car pour savoir il aurait fallu le contact, et le contact est dangereux, il irrite, il contamine, il blesse. Nous voulions nos médicaments, qui calment nos douleurs.
Elle avança un petit peu, sans y penser, la petite femme usée ; elle avait peur sans doute de perdre encore plus que la place qu’elle avait cédée, alors elle fit un pas sur la zone vide qui entourait cet homme tendu, cet homme hérissé de pointes comme les détonateurs autour des mines qui flottent. Elle effleura son espace, elle aurait pu lire l’ordonnance, alors il posa la main dessus comme une gifle, il la désintégra de son regard, elle battit en retraite.
« Mais ce n’est pas possible ! hurla-t-il. C’est toujours comme ça ! Ils ne restent jamais à leur place ! Toujours à resquiller ! Il faut avoir les yeux dans le dos ! »
Il frappa plusieurs fois l’ordonnance. Il remonta sa mèche d’un beau geste ; ses vêtements de lin fluide suivaient ses mouvements.
« Je veux ceci », dit-il avec toute la menace dont il était capable.
Le préparateur ne laissait rien paraître, ses traits ronds ne bougeaient pas, sa peau noire ne montrait rien, et l’homme en colère balaya encore sa belle mèche. Ses yeux étincelaient, son teint virait au rouge, sa main tremblait sur le comptoir ; il aurait voulu frapper encore, frapper le comptoir, frapper l’ordonnance, frapper encore autre chose pour se faire entendre de cet indifférent.
« Alors tu le donnes, ce médicament ! » hurla-t-il au visage du préparateur, qui ne frémit pas.
Le gros type devant moi, un grand à moustaches dont la bedaine tirait les boutons de sa chemise, se mit à respirer plus fort. Par la vitre épaisse on voyait les jeunes gens oisifs passer et repasser, jeter à chaque passage un regard sur nous enfermés, un regard qui nous provoquait. Cela tournait mal. Mais je ne disais rien, j’avais mal.
Le bel homme arrogant vêtu de lin tremblait de rage d’être assimilé à la tourbe des malades dans une pharmacie de nuit, et la petite femme usée derrière lui, le plus loin possible maintenant, tremblait comme elle avait toujours dû trembler. Peut-être allait-il se retourner et la gifler, comme on gifle une enfant qui agace, juste pour se calmer et montrer qui domine la situation. Et elle, après la gifle, hurlerait d’un ton suraigu et se roulerait par terre en tremblant de tous ses membres ; ou bien elle relèverait pour une fois la tête et se précipiterait sur lui et le martèlerait de ces petits coups de poing que donnent les femmes en pleurant ; elle pourrait aussi ne rien dire : juste supporter la gifle avec un craquement dans son dos, qui la ferait se tenir plus courbée encore, secouée de sanglots silencieux, encore plus repliée, encore plus usée.
Et l’autre type, le grand moustachu à bedaine, qu’aurait-il fait devant une petite femme qui s’effondre, ou devant une petite femme qui se révolte avec des pleurs de fausset, ou devant une petite femme qui s’efface encore un peu plus de la surface de la Terre ? Qu’aurait-il fait ? Il aurait respiré plus fort, son souffle aurait atteint le régime d’un aspirateur à pleine puissance, il aurait pu avancer, mouvoir sa masse et coller une mandale au sale type. L’élégant serait tombé le nez en sang en hurlant des protestations, il aurait entraîné dans sa chute l’étagère aux gélules amaigrissantes et le grand moustachu serait resté là, à se masser le poing et respirer encore plus fort, avec peine, comme une mobylette en côte manque d’étouffer, sa bedaine tremblant entre les boutons de sa chemise dont peut-être un sauterait. L’autre à quatre pattes l’aurait agoni de menaces juridiques mais sans se relever, et le préparateur africain, impassible car il en avait vu d’autres, aurait tenté de calmer le jeu. « Allons. Messieurs. Du calme. » Aurait-il dit. Et la petite femme aurait eu le mouvement de porter secours à l’arrogant sanguinolent à quatre pattes en jetant des regards de lourds reproches à la brute à moustaches qui décidément respirerait de plus en plus mal, très mal, et il risquerait l’engorgement du cœur, l’obstruction des bronches, l’arrêt de tout trafic dans ses étroites artères, bien trop réduites, trop resserrées, de bien trop faible capacité pour la violence dont il était capable.
Le préparateur continuerait de gérer son stock sur sa caisse électronique en tapotant l’écran d’un doigt léger, et il continuerait d’appeler au calme d’une voix mesurée : « Allons, messieurs ! Voyons, madame ! », tout en songeant à la bombe lacrymogène dans le tiroir sous la caisse dont il aurait bien aspergé tout le monde. Mais ensuite il aurait fallu aérer, et la seule porte possible était celle qui donne sur la rue, et celle-là on ne pouvait l’ouvrir, car dans la rue traînaient des gens qu’il fallait garder dehors. Alors il appelait au calme, en rêvant de mitrailler tout le monde, pour que cela s’arrête.
Qu’aurais-je fait dans cette explosion de violence française ? J’avais mal. Le virus dévastait ma gorge, j’avais besoin d’un antalgique, j’avais besoin qu’on transforme ma douleur en une absence feutrée dont je ne saurais plus rien. Alors je ne dis rien ; j’attendis mon tour ; j’attendis que l’on me donne.
Bien sûr il ne se passa rien. Que voulez-vous qu’il se passe dans une pièce fermée, cadenassée avec une porte en verre à l’épreuve des balles ? Quoi, sinon l’étouffement ?
Le commerce continua. Le préparateur en soupirant donna ce que l’autre demandait. Il s’en lavait les mains. Quand l’autre eut obtenu ce qu’il exigeait, il lança un « Tout de même ! » excédé et sortit à grands pas en fusillant la queue d’un regard adressé à tous. Le préparateur lui ouvrit et regagna le comptoir. « C’est à qui ? » La nuit pour lui s’écoulait sans incidents. La file avança. La petite femme donna une ordonnance chiffonnée qui avait beaucoup servi, elle pointa une ligne d’un doigt tremblant, quémanda, et il accepta d’un haussement d’épaules. Il distribuait des psychotropes, il distribuait des somatotropes ; à celui qui connaissait son médecin il donnait ce qu’il voulait, aux autres il donnait ce qui était écrit, à certains il accordait un supplément ; la légalité fluctuait, la violence l’infléchissait, les faveurs distribuées adoucissaient les heurts.
Je sortis enfin avec les médicaments. On m’ouvrit et on referma, je traversai le groupe agité sur le trottoir et il ne se passa rien.
Dans la nuit passaient des ombres ; des gens parlent tout seuls dans la nuit mais on ne sait plus maintenant s’il s’agit de fous ou s’ils portent des téléphones cachés. La chaleur du jour sortait des pierres, une tension lourde vibrait dans l’air, deux voitures de police chargées d’hommes jeunes se croisèrent au ralenti, se firent un discret appel de phares et continuèrent leur glissement sans remous. Ils cherchaient la source de la violence, et lorsqu’ils la trouveraient, ils seraient prêts à bondir.
Oh, comme tout va mal ! Je ne peux rien avaler. Je me demande de quelle maladie je souffre qui m’oblige ainsi à parler pour évaporer cette salive qui sinon me noierait. Quelle maladie ? Un rezzou de virus, venu du grand désert extérieur ? Et suite à cette attaque c’est ma propre défense qui ravage ma propre gorge ; mon système immunitaire épure, il pacifie, il extirpe, il liquide mes propres cellules pour en extraire la subversion. Les virus ne sont qu’une parole, un peu d’information véhiculée par la sueur, la salive ou le sperme, et cette parole s’introduit en mes cellules, se mêle à ma parole propre, et ensuite mon corps parle la langue du virus. Alors le système immunitaire exécute mes propres cellules une par une, pour les nettoyer de la langue de l’autre qui voudrait murmurer tout au cœur de moi.
On éclaire partout les rues mais elles font toujours peur. On éclaire tant que l’on pourrait lire au pied des lampadaires, mais personne ne lit car personne ne reste. Rester dans la rue ne se fait pas. On éclaire bien, partout, l’air lui-même semble luire, mais cet éclairage est une tromperie : les lampes créent plus d’ombre que de lumière. Voilà le problème des lumières : l’éclairage renforce toutes les ombres qu’il ne dissipe pas aussitôt. Comme sur les plaines désolées de la Lune, le moindre obstacle, la moindre aspérité crée une ombre si profonde qu’on ne peut la distinguer d’un trou. Alors dans la nuit contrastée on évite les ombres au cas où il s’agirait vraiment de trous.
On ne reste pas dehors, on file, et des voitures au ralenti passent le long des trottoirs à l’allure des passants, elles les dévisagent de tous leurs yeux à travers leurs vitres sombres, et vont plus loin, glissent le long des rues, cherchent la source de la violence.
Le corps social est malade. Alité il grelotte. Il ne veut plus rien entendre. Il garde le lit, rideaux tirés. Il ne veut plus rien savoir de sa totalité. Je sais bien qu’une métaphore organique de la société est une métaphore fasciste ; mais les problèmes que nous avons peuvent se décrire d’une manière fasciste. Nous avons des problèmes d’ordre, de sang, de sol, des problèmes de violence, des problèmes de puissance et d’usage de la force. Ces mots-là viennent à l’esprit, quel que soit leur sens.
J’allais dans la nuit comme une ombre folle, un spectre parlant, une logorrhée qui marche. Je parvins enfin chez moi et dans ma rue un groupe de jeunes gens s’agitait sous un lampadaire. Ils tournaient autour du scooter de l’un d’eux garé sur le trottoir, et lui torse nu avait gardé son casque, la bride défaite battant sur ses épaules.
Dans ma rue déserte, fenêtres éteintes, j’entendais de loin leurs éclats de voix sans distinguer leurs mots ; mais leur phrasé précipité me révélait ce que j’avais besoin de savoir : d’où ils venaient. J’apprenais de loin, par le rythme, de laquelle de nos strates sociales héréditaires ils étaient issus. Aucun n’était assis, sauf le casqué, sur la selle de son scooter. Ils s’appuyaient au mur, arpentaient le trottoir, balayaient l’air avec des gestes de basketteurs ; ils exploraient la rue en quête d’une aventure, même infime. Ils faisaient tourner une grande bouteille de soda à laquelle ils buvaient tour à tour avec de longs gestes appuyés, la tête très en arrière.
Je les traversai, ils s’écartèrent. Ils eurent des sourires d’ironie, ils dansèrent autour de moi, mais je passai, je n’avais pas peur, je ne dégageais pas la moindre odeur de peur, j’avais mal, trop occupé à ne pas étouffer. Je les traversai en marmonnant comme je marmonnais depuis le début de la nuit, grommelant pour moi-même ces paroles évaporantes que personne ne pouvait comprendre ; cela les fit rire. « Eh, monsieur, vous allez exploser votre forfait à parler comme ça dans la nuit. »
J’avais mal, je souffrais d’angine nationale, d’une grippe française qui tord la gorge, d’une maladie qui enflamme l’intérieur du cou, qui attaque l’organe précieux des paroles et fait jaillir ce flot de verbe, le verbe qui est le vrai sang de la nation française. La langue est notre sang, elle s’écoulait de moi.
Je dépassai le groupe sans répondre, j’étais trop occupé, et je n’avais pas compris les allusions à l’objet technique. Le rythme de leur langue n’était pas tout à fait le mien. Ils s’agitaient sans bouger, ces garçons, comme des casseroles laissées sur le feu, et leur surface ondulait de bulles venues de l’intérieur. Je les dépassai, allai vers ma porte. Je me foutais de l’extérieur. J’avais juste mal et je serrais dans ma main le petit sachet de médicaments de plus en plus froissé à chacun de mes pas. Dans le papier, dans les petits cartons, était ce qui allait me soigner.
Une voiture sous-marine décorée de bandes bleues et rouges glissa le long de la rue. Elle s’arrêta au niveau du groupe. Quatre jeunes gens en combinaison sortirent ensemble. Ils étirèrent leurs muscles, ils remontèrent d’un même geste leur ceinture cliquetante d’armes. Ils étaient jeunes, forts, quatre, les membres comme des ressorts, et pas un n’était plus vieux que les autres pour les tenir en laisse. Pas un seul n’était plus âgé, plus lent, pas un seul n’était un peu détaché du monde comme le sont ceux qui ont un peu vécu, pas un seul qui puisse ne pas réagir aussitôt, pas un qui puisse retarder la mise en œuvre de cette puissance de feu. Ils étaient quatre de même âge, ces hommes d’armes dont on a aiguisé les mâchoires de fer, très jeunes, et personne n’était là pour leur tenir la bride. Les hommes plus âgés ne veulent plus patrouiller dans les nuits de juin, alors on laisse rouler dans la rue des grenades dégoupillées, on laisse des jeunes gens tendus chercher à tâtons dans la nuit d’autres jeunes gens tendus qui jouent à leur échapper.
Les jeunes gens aux vêtements sobres et bleus s’approchèrent des jeunes gens vêtus de flou multicolore, et même l’un d’eux torse nu. Ils saluèrent d’une ébauche de gestes et demandèrent les papiers de tout le monde et ceux du scooter. Ils détaillèrent les cartons plastifiés, en inspectant l’alentour, les gestes ralentissaient. De l’index sans se baisser ils désignèrent un mégot au sol ; ils le firent ramasser pour examen. Les gestes devinrent encore plus lents, plus précautionneux. Chacun dut vider ses poches et fut palpé par un homme en bleu, pendant qu’un autre guettait les gestes, une main sur sa ceinture d’armes. Cela durait. Ils cherchaient ; et chercher longtemps mène toujours à trouver. Les gestes encore ralentis s’approchaient de l’immobilité. Cela ne pouvait durer. L’immobilité ne peut durer longtemps. Le corps est un ressort et répugne à l’immobilité. Il y eut une secousse, des cris, le scooter tomba. Les jeunes gens s’enfuirent dans l’ombre et il n’en resta qu’un, torse nu, étendu à terre, son casque ayant roulé un peu plus loin, maîtrisé par deux athlètes en bleu. Menotté il fut conduit dans la voiture. Dans le silence de ma rue la nuit j’entendis clairement ce qu’ils disaient dans la radio. Sur les façades de ma rue quelques fenêtres s’allumèrent, des visages apparurent dans l’embrasure des rideaux. J’entendis l’énoncé du motif : « Entrave au contrôle. Résistance à agent. Délit de fuite. » Entendis-je parfaitement. J’étais dans la rue mais on ne me demanda rien. Enfermé dans ma physiologie je ne redoutais rien, enfermé en moi je n’avais rien d’autre à faire que d’effacer ma douleur. Les fenêtres une par une s’éteignirent, la voiture repartit avec un passager de plus, le scooter resta couché sur le trottoir, le casque resta dans le caniveau.
On arrête pour résistance à l’arrestation : le motif est merveilleusement circulaire. D’une logique juridique impeccable, mais circulaire. Le motif est rationnel aussitôt qu’il est apparu ; mais comment apparaît-il ?
Il ne s’était sûrement rien passé ce soir-là dans ma rue. Mais la situation est si tendue qu’un choc infime produit un spasme, une défense brutale de tout le corps social comme lors d’une vraie maladie ; sauf qu’ici il n’est point d’ennemis, sauf une certaine partie de soi.
Le corps social tremble de mauvaise fièvre. Il ne dort pas, le corps social malade : il craint pour sa raison et son intégrité ; la fièvre l’agite ; il ne trouve pas sa place dans son lit trop chaud. Un bruit inattendu compte pour lui comme une agression. Les malades ne supportent pas que l’on parle fort, cela leur fait aussi mal que si on les frappait. Dans la chaleur déréglée de leur chambre les malades confondent l’idée et la chose, la crainte et l’effet, le bruit des mots et les coups. Je fermai derrière moi, je n’allumai pas, la lumière du dehors suffirait bien. J’allai au robinet me verser un verre d’eau, j’avalai les médicaments que l’on m’avait prescrits, et je m’endormis.
L’esprit tient par un fil. L’esprit chargé de ses pensées est un ballon d’hélium tenu par un enfant. L’enfant est heureux de tenir ce ballon, il a peur de le lâcher, il tient fort le fil. Les psychosomatotropes vendus en pharmacie délient de l’inquiétude, les médicaments ouvrent la main. Le ballon s’envole. Les psychosomatotropes achetés en pharmacie favorisent un sommeil détaché du monde physique, où les idées légères apparaissent comme vraies.
Comment arrivent-ils à les reconnaître dans la nuit ?
La grammaire vécue n’est pas la grammaire théorique. Quand j’use d’un pronom, il est une boîte vide, me dit la grammaire que je lis dans les livres ; rien, absolument rien ne me dit de qui il s’agit. Le pronom est une boîte, rien ne dit son contenu, mais le contexte le sait. Tout le monde le sait. Le pronom est une boîte fermée, et tout le monde sans avoir besoin de l’ouvrir sait ce qu’elle contient. On me comprend.
Comment font-ils pour les reconnaître ? La tension aiguise les sens. Et la situation en France est plutôt tendue. Un ticket jeté, et une gare est mise à sac, livrée aux flammes. J’exagère ? Je suis en deçà. Je pourrais aligner de pires horreurs, toutes vraies. La situation en France est tendue. Un ticket de métro jeté sur le sol d’une gare a déclenché une opération militarisée de maintien de l’ordre.
Une étincelle et tout brûle. Si la forêt brûle, c’est qu’elle était sèche, et embroussaillée. On traque l’étincelle ; on veut coxer le contrevenant. On veut l’avoir, celui qui produisit l’étincelle, l’attraper, le nommer, démontrer son ignominie et le pendre. Mais des étincelles il s’en produit sans cesse. La forêt est sèche.
Un contrôleur demanda un jour son ticket à un jeune homme. Celui-ci venait de le jeter. Il proposa de revenir en arrière pour le retrouver. Le contrôleur voulut le tirer à l’écart pour constater le délit. Le jeune homme protesta ; le contrôleur insista brutalement, il n’avait pas à négocier la loi. Il s’ensuivit une confusion que l’ensemble des témoignages ne parvint pas à expliquer. Sur le début des violences les témoignages se contredisent toujours. Les actes apparaissent par sauts quantiques, les événements sont d’une nature nouvelle, dont l’advenue est probabiliste. L’acte aurait pu ne pas avoir lieu, il eut lieu, il fut donc inexplicable. On peut juste le raconter.
Les événements s’enchaînèrent dans une logique d’avalanche : tout tomba car tout était instable, tout était prêt. Le contrôleur essayait de tirer à l’écart le contrevenant ; et celui-ci protestait. Des jeunes gens s’agglutinèrent. La police arriva. Les jeunes gens hurlèrent des insanités. La police militarisée chargea pour dégager la gare. Les jeunes gens coururent et lancèrent de petits objets, puis des gros qu’ils descellèrent à plusieurs. La police se disposa selon les règles. Les hommes en armure se rangèrent en ligne derrière leurs boucliers. Ils lancèrent des grenades, chargèrent, interpellèrent. Les gaz remplirent la gare. Le métro déversait de nouveaux jeunes gens. Il n’était point la peine de leur décrire la situation : ils choisissaient leur camp sans qu’on leur explique. Tout est si instable ; l’affrontement est prêt.
La gare fut jonchée de verre, remplie de gaz, dévastée. Des gens sortirent en pleurs, courbés, se tenant les uns aux autres par les épaules. Des cars bleus aux vitres grillagées stationnaient autour. La circulation fut interrompue, des barrières métalliques furent tirées en travers des rues, les accès furent filtrés par des policiers en tenue, et aussi par des piquets d’hommes athlétiques en civil tenant à la main des radios grésillantes.
Une fumée d’une épaisseur de bitume brisa une fenêtre et monta droit au ciel. La gare flambait. Une colonne de pompiers vint en renfort, escortés d’hommes qui les protégeaient de leurs boucliers. De petits objets grêlaient sur le plastique, sur le bitume autour d’eux ; ils aspergèrent la gare de neige carbonique.
Cela peut passer pour absurde : cela est incommensurable, un ticket et une gare. Mais il ne s’agit pas de désordre : ceux qui s’affrontaient connaissaient leur rôle à l’avance. Rien n’avait été préparé, mais tout était prêt ; si le ticket avait déclenché l’émeute, ce fut comme la clé démarre le camion. Il suffit que le camion soit là et il démarre dès que l’on introduit la clé. Personne ne s’offusque de la disproportion de la clé et du camion, parce que c’est l’organisation propre du camion qui lui permet de démarrer. Pas la clé ; ou si peu.
On imagine, c’est rassurant, qu’une belle gare au cœur des villes signifie l’ordre, et que l’émeute est un désordre ; on se trompe. On ne regarde pas assez les gares, on ne fait qu’y passer. Mais si on prend le temps d’observer, si l’on s’assoit et que l’on reste, soi immobile et les autres agités, alors il apparaît qu’il n’est point de lieu plus confus que le centre multimodal où se croisent trains, métros, bus, taxis, piétons, chacun allant selon une logique qui ne concerne que lui, tâchant de suivre son chemin sans heurter les autres, chacun courant selon une ligne brisée, à la façon des fourmis sur la surface des grandes fourmilières d’aiguilles de pin. Il suffit d’un choc, il suffit du trébuchement sur une aspérité, d’une impureté dans ce milieu fluide, et l’ordre que la paix ne laissait pas voir aussitôt réapparaît. Le flux des gens pressés qui remplit la gare prend en masse, s’organise en lignes, prend forme. Les gens s’apparient, les groupes se forment, les regards qui allaient au hasard ne prennent plus que certaines directions, des espaces vides apparaissent là où tout était plein, des lignes bleues bien droites se construisent là où tout n’était que mollesse multicolore, les objets s’envolent dans des directions privilégiées.
Les forces de l’ordre ne maintiennent pas l’ordre, elles l’établissent ; elles le créent car il n’est rien de plus ordonné que la guerre. Lors du conflit chacun connaît sa place sans qu’il soit besoin d’explication : il suffit d’un principe organisateur. Chacun sait, et fait ; pendant la guerre chacun connaît son rôle, chacun est à sa place. Ceux qui ne savent pas quittent les lieux en pleurant. Ceux qui ne connaissent pas leur place affectent de ne rien comprendre, ils croient le monde insensé et se lamentent, ils regardent derrière eux la gare brûler. Ils ne comprennent pas cette absurdité, ils croient à un effondrement de l’ordre. Ils meurent ou non, au hasard.
Une fois le ticket jeté, la gare flamba. Il y eut des corps affrontés, et des fuyards. Les gens s’organisèrent. Le principe organisateur était la race.
Le jeune homme contrôlé pour son ticket jeté était noir. La gare flamba.
La race n’existe pas. Elle existe suffisamment pour qu’une gare flambe, et que des centaines de personnes qui n’avaient rien en commun s’organisent par couleurs. Noirs, bruns, blancs, bleus. Après le choc qui eut lieu dans la gare les groupes de couleur étaient homogènes.
Après les troubles des policiers passaient dans les voitures des trains terrorisés. Leurs mains posées sur leur ceinture d’armes, ils marchaient lentement dans le couloir central en dévisageant les passagers assis. Ils montraient l’armement des bataillons de choc, ils étaient souples et fermes dans la tenue militarisée. Ils ne portent plus la tenue des anciens pandores, pantalon droit, chaussures basses, pèlerine et képi ; mais un pantalon serré aux chevilles, propre au saut, des chaussures lacées haut, qui permettent la course, des blousons amples et des casquettes bien vissées sur les crânes. À leur ceinture pendent des outils d’impact et de contrôle. On a changé leur tenue. On s’est inspiré de celle des bataillons parachutistes.
Ils vont dans les trains bigarrés d’un pas tranquille, et ils contrôlent les identités. Ils ne contrôlent pas au hasard, ce serait de l’incompétence. Ils utilisent un code couleur que tout le monde connaît. Cela se sait. Cela fait partie de cette capacité humaine à percevoir les ressemblances. Dans les gares où les trains s’arrêtent on entend le grésillement nasillard des haut-parleurs, on entend ce son ancien qui accompagne le quadrillage des zones urbaines. « Populations fidèles à la France, la police veille à votre sécurité. La police poursuit les hors-la-loi. Acceptez les contrôles, soyez vigilants, suivez les consignes. Populations fidèles à la France, la police veille sur vous. Facilitez son action. Il en va de votre sécurité. »
Sécurité. Nous en connaissons un rayon.
Ayant abandonné mon corps aux psychosomatotropes, je dormais.
Du dehors, rien ne pourrait différencier ce sommeil de la mort ; mon corps ne bouge pas, il est enveloppé d’un linge qui peut servir de drap, ou de linceul, qui peut me faire traverser la nuit ou passer le fleuve des morts. L’esprit libéré du corps devient un gaz plus léger que l’air. Il s’agit d’hélium, il s’agit d’un ballon ; il ne faut pas le lâcher. Dans le sommeil neurochimique, l’esprit est un ballon d’hélium qui ne tient qu’à un fil.
Le vacarme de la pensée continue toujours, le verbe éternellement s’écoule. Cet écoulement est l’Homme. L’Homme est un mannequin bavard, un petit pantin tiré de ficelles. Gavé de médicaments jusqu’à ne plus souffrir, délié de mon corps sensible, je laissais aller le ballon d’hélium. Le langage va seul, il rationalise ce qu’il pense, et il ne pense à rien d’autre qu’à son propre écoulement. Et il n’est qu’un fil qui retient au sol le ballon gonflé d’inquiétudes.
Avec qui puis-je parler ? De qui descends-je ? De qui puis-je dire que je tiens ?
J’ai besoin de la race.
La race a la simplicité des grandes folies, de celles qu’il est simple de partager car elles sont le bruit de nos rouages quand plus rien ne les dirige. Laissée à elle-même, la pensée produit la race ; car la pensée classe, machinalement. La race sait me parler de mon être. La ressemblance est mon idée la plus simple, je la quémande sur les visages, j’explore le mien à tâtons. La race est une méthode de classement des êtres.
À qui parlerai-je ? Qui me parlera ? Qui m’aimera ? Qui prendra le temps d’écouter ce que je dis ?
La race me répond.
La race parle de l’être de façon folle et désordonnée, mais elle en parle. Rien d’autre ne me parle de mon être d’une façon aussi simple.
Qui m’accueillera sans rien me demander ?
La race répond aux questions trop lourdes qui font ployer mon cœur. La race sait alléger les graves questions par des réponses délirantes. Je veux vivre parmi les miens. Mais comment les reconnaîtrai-je sinon par leur aspect ? Sinon par leur visage qui ressemble au mien ? La ressemblance me montre d’où ils viennent, ceux qui m’entourent, et ce qu’ils pensent de moi, et ce qu’ils veulent. La ressemblance on ne la mesure pas : elle se sait.
Quand la pensée tourne à vide, elle classe ; quand le cerveau pense, même à rien, il classe. La race est classement, basé sur la ressemblance. Tout le monde comprend la ressemblance. Nous la comprenons ; elle nous comprend. Nous ressemblons à certains, moins à d’autres. Nous lisons la ressemblance sur tous les visages, l’œil la cherche, le cerveau la trouve, avant même que nous sachions la chercher, avant même que nous pensions la trouver. La ressemblance aide à vivre.
La race survit à toutes ses réfutations, car elle est le résultat d’une habitude de pensée antérieure à notre raison. La race n’existe pas, mais la réalité ne lui donne jamais tort. Notre esprit la suggère sans cesse ; cette idée-là revient toujours. Les idées sont la part la plus solide de l’être humain, bien plus que la chair, qui elle se dégrade et disparaît. Les idées se transmettent, identiques à elles-mêmes, dissimulées dans la structure de la langue.
Le cerveau suit son cours. Il cherche les différences, et les trouve. Il crée des formes. Le cerveau crée des catégories utiles à sa survie. Machinalement, il classe, il cherche à prédire les actes, il cherche à savoir à l’avance ce que feront ceux qui l’entourent. La race est idiote, et éternelle. Point n’est besoin de savoir ce que l’on classe, il suffit de classer. La pensée raciale ne nécessite ni mépris ni haine, elle s’applique simplement avec la minutie fébrile du psychotique, qui range dans des boîtes différentes et bien étiquetées les ailes de la mouche, ses pattes, et son corps.
D’où suis-je ? me dis-je.
Le ballon d’hélium allait au vent ; le fil du langage ne retenait plus rien. Quelle race en moi reconnaît-on ?
J’ai bien une ascendance, mais peu. Si je remonte à la source de ce sang qui me parcourt, je ne remonte pas plus loin qu’à mon grand-père. Il est la montagne d’où jaillissent les sources et qui barre la vue. Je ne vois pas au-delà ; il est l’horizon, si proche. Lui-même se posait la question de l’ascendance ; et il n’y répondait pas. Il parlait sans jamais se lasser de la génération. Il parlait de tout, il parlait beaucoup, il avait sur toute chose des idées bien arrêtées, mais sur aucun autre sujet il n’était aussi bavard et catégorique qu’au sujet de la génération. Il s’emballait dès qu’on en effleurait l’idée. « Regardez », disait-il en levant la main. De l’index droit il comptait les articulations de la main gauche, majeur tendu. Il pointait les phalanges, le poignet, le coude. Chaque articulation figurait un degré de parenté. « Chez les Celtes, disait-il, l’interdiction d’alliance remontait jusque-là. » Et il pointait son coude. « Les Germains acceptaient l’alliance aux poignets. Et maintenant, on en est là », disait-il en montrant de son index les phalanges de son majeur dressé. « C’est une décadence progressive », disait-il en passant avec dégoût son index le long de son bras, du coude jusqu’au doigt, figurant la progression inexorable de la promiscuité. Il localisait sur son corps le lieu de l’interdit, selon les époques et selon les peuples. Il y avait tant d’assurance dans ses paroles qu’il me laissait sans voix. Il possédait dans le domaine de la génération une culture universelle. Il connaissait tout de la transmission des biens, des corps, des noms. Il parlait d’une voix qui m’effrayait un peu, la voix nasillarde et théâtrale que l’on utilisait avant pour parler le français, que l’on n’entend plus sinon dans les films anciens, ou dans les enregistrements de ces radios grésillantes où l’on tâchait de bien parler. Sa voix résonnait du son métallique du passé, j’étais assis plus bas que lui, sur un tabouret à ma taille, et cela m’effrayait un peu.
Mon grand-père parlait sous un couteau. Il s’asseyait sur son fauteuil de velours bleu, situé dans l’angle du salon. D’un côté de l’angle pendait au mur un couteau dans sa gaine. Il oscillait parfois aux courants d’air sans jamais faire de bruit. On l’avait décroché devant moi, et on en avait sorti la lame du fourreau de cuir usé. Sur la lame des incrustations rouges pouvaient être de la rouille ou du sang. On laissait le doute, on riait de moi. On évoqua un jour du sang de gazelle, et on rit davantage. Sur l’autre mur pendait un grand dessin encadré, qui montrait une ville que je n’ai jamais pu situer. Les maisons étaient courbes, les passants voilés, les rues encombrées d’auvents de toile : on confondait les formes. Ce dessin je m’en souviens comme d’une odeur, et je n’ai jamais su à quel continent on pouvait l’attribuer.
Mon grand-père s’asseyait là pour parler, dans son grand fauteuil de velours bleu, que personne d’autre que lui n’utilisait. Il relevait ses pantalons avant de s’asseoir pour éviter de les déformer aux genoux. Le dossier rond dépassait de ses épaules et entourait sa tête d’une auréole de bois clouté. Il se tenait droit, utilisait les accoudoirs, ne croisait jamais les jambes. Bien assis, il nous parlait. « Il est important de savoir l’origine de notre nom. Notre famille vit aux frontières, mais j’ai retrouvé trace de son nom au cœur de la France. Ce nom est très ancien et il signifie le travail de la terre, l’enracinement. Les noms naissent des lieux comme des plantes qui ensuite se répandent par leurs graines. Les noms disent l’origine. »
Je l’écoutais, assis sur un tabouret à ma taille. Il possédait une culture immense sur le sujet de la génération. Il savait dire le passé à travers l’orthographe. Il savait suivre les déformations phonologiques qui permettaient de passer du nom d’un lieu à celui d’un clan.
Plus tard, bien plus tard, quand j’eus reconquis ma voix, je ne retrouvai jamais trace de tout ce qu’il m’avait raconté, dans aucun livre, dans aucune des conversations que j’ai pu avoir. Je crois qu’il inventait. Il puisait dans la rumeur, il enjolivait, et poussait jusqu’à son terme la moindre coïncidence. Il prenait au sérieux son désir d’explication, mais les réalités qu’il nous décrivait n’avaient d’existence qu’au pied de son fauteuil bleu, pendant la seule durée de son récit. Ce qu’il disait n’avait d’existence que dans sa parole, mais celle-ci fascinait, par le son nasillard du passé qu’elle permettait d’entendre. À propos de la génération, son désir de règles était inextinguible, et sa soif de connaissances inconsolable. Jamais les encyclopédies n’auraient pu combler un tel gouffre d’appétit, alors il inventait tout ce dont il souhaitait l’existence.
Sur la fin de son âge, il se passionna pour la génétique. Il en apprit les principes par des revues de vulgarisation. La génétique enfin lui donnait la réponse claire qu’il avait toujours voulu entendre. Il fit lire son sang. Je mis vingt ans et des études pour comprendre comment on pouvait lire le sang. Mon grand-père s’était adressé à un laboratoire qui typait les molécules fixées aux globules blancs. Les molécules ne meurent jamais, elles se transmettent, comme les mots. Les molécules sont les mots dont nous sommes les phrases. En comptant la fréquence des mots dans la parole on peut connaître la pensée secrète au cœur des gens.
Il fit analyser par un laboratoire tous les groupes sanguins qu’il portait. Il nous expliqua ce qu’il cherchait. Je me trompai de mots et parlai de groupes sanglants. Cela fit rire, mais alluma dans les yeux de mon grand-père une lueur d’intérêt. « Le sang, disait-il, est l’ingrédient majeur. On en hérite, on le partage, et on le voit du dehors. Le sang que vous portez vous donne couleur et forme, car il est le bouillon dans lequel on vous a cuit. L’œil humain sait voir la différence des sangs. »
Mon grand-père fit prélever son sang, et celui de son épouse. Les flacons bien fermés furent marqués de leur nom. Il les envoya au laboratoire ; il fit lire dans un peu de son sang le mystère de la génération. Regardez autour de vous le monde qui s’agite. Quelque chose se devine qui le mettrait en ordre. Il s’agit de la ressemblance ; et cela peut se prononcer « race ».
Le résultat revint par une enveloppe épaisse comme celle d’un document officiel, il l’ouvrit le cœur battant. Sous le logo très moderne du laboratoire, on lui communiquait le résultat des mesures qu’il avait commandées. Mon grand-père était celte, et ma grand-mère hongroise. Il l’annonça un jour d’hiver, lors d’un repas qui nous rassemblait tous. Lui celte, elle hongroise. Je me demande comment il avait pu persuader ma grand-mère de livrer un peu de son sang. Le laboratoire avait lu, par un procédé dont il ne nous expliqua pas les détails, il s’en moquait bien. Il se moquait des détails. Le résultat lui était parvenu dans une enveloppe, et cela seul importait : elle hongroise, lui celte.
Il n’avait retenu des sciences de la vie qu’un aspect mineur, absent des manuels académiques mais qui revient toujours dans les revues faciles à lire, qui sont les seules que l’on lise vraiment. Il ne s’intéressait pas à l’abstraction, il voulait des réponses, ces réponses il les appelait des faits. Il retint de la science du XXe siècle cette idée fantomatique qui la hante depuis toujours. On l’extirpait, cette idée, les traités universitaires la réfutaient, mais elle revenait toujours, par la rumeur, par le non-dit, par le désir de comprendre enfin : pour peu qu’on le veuille assez fort, pour peu que l’on interprète un peu, l’analyse moléculaire permet de retrouver l’idée du sang. À demi-mots, l’étude des molécules et de leur transmission semble confirmer l’idée de race. On n’y croit pas, on la désire, on la chasse. Et l’idée revient encore tant est puissant notre désir d’ordonner les mystères confus de la ressemblance.
Ma grand-mère fut donc hongroise et mon grand-père celte. Elle cavalier ogre aux yeux fendus, lui colosse nu tatoué de bleu. Elle courant la steppe dans la poussière que soulèvent ses chevaux, cherchant des villages à détruire, des enfants à enlever et manger, des constructions à abattre pour rendre tout l’espace à l’herbe et à la terre nue ; lui ivre s’enfermant dans une cabane malodorante, ronde et bien close, pour suivre des rites malsains liés à la musique, dont le corps ne sort pas intact.
Comment se fit-il, leur accouplement ? Leur accouplement. Car ils s’accouplèrent, ce sont mes grands-parents. Comment firent-ils ? Elle hongroise, lui celte, peuples sauvages de la vieille Europe, comment firent-ils pour même s’approcher ? S’approcher. Comment firent-ils pour être au même endroit, immobiles assez longtemps, eux qui ne parcouraient pas l’Europe selon le même rythme ? Cela se fit-il sous la menace ? Sous la menace de lances à lame dentelée, d’épées de bronze, de flèches frémissantes posées sur la corde d’arcs à double courbure ? Comment firent-ils pour être immobiles assez longtemps l’un contre l’autre, avant que l’un d’eux ne se vide entièrement de son sang ?
Se protégeaient-ils ? Se protégeaient-ils du froid, du froid glacé de la vieille Europe parcourue de peuples anciens, se protégeaient-ils des coups de lame dont ils se frappaient dès qu’ils étaient suffisamment proches pour s’atteindre ? Ils portaient des vêtements de cuir qui sentaient la putréfaction, et des fourrures arrachées aux bêtes, des cuirasses de peau bouillie parsemées de clous, et des boucliers peints de grosses têtes de taureau entourées de signes rouges, et dont les naseaux ruisselaient de sang. Pouvaient-ils se protéger ?
Ils le firent tout de même cet accouplement car je suis là, mais où cela put-il avoir lieu ? Où purent-ils s’étreindre alors qu’ils ne partageaient aucun lieu où ils auraient pu s’allonger ensemble, sauf un pré de bataille ? Car les uns montaient jour et nuit sur des chevaux ruisselant de sueur, et les autres se rassemblaient dans de grands enclos parsemés d’ossements, fermés d’une palissade de pieux épointés.
Où cela put-il avoir lieu sinon sur de l’herbe piétinée, parmi les ruines fumantes et des armes brisées répandues autour ? Comment cela put-il avoir lieu entre deux peuples incommensurables sinon dans les débris de la guerre, sinon à l’ombre frémissante de grands étendards plantés en terre à des fins de conjuration ; ou bien sur le sol de mousse d’une forêt d’arbres géants ; ou bien sur le sol de pierre d’un château monolithique ? Comment ?
J’ignore tout de leur accouplement. Je ne comprends que ces deux mots, « celte », et « hongroise ». Je ne comprends pas ce qu’il me suggère en me disant à moi comme aux autres les résultats de son test sanguin. Il prononce ces mots dans l’air chaud du salon d’hiver, « celte », « hongroise », et il laisse le silence après les avoir dits. Ils grossissent. Il avait fait lire son sang, et j’ignore ce qu’il voulait savoir, j’ignore pourquoi il nous le racontait, nous tous autour de lui, moi sur un tabouret à ma taille, pendant une journée d’hiver où nous étions tous rassemblés. « Celte, dit-il, et hongroise. » Il lâchait ces deux mots comme on ôte la muselière de deux molosses et il les laissait aller parmi nous. Il nous révélait ce que l’on peut lire dans une goutte de sang. Il nous le disait à nous, rassemblés autour de lui : le sang nous relie. Pourquoi le raconte-t-il, devant moi enfant ? Pourquoi veut-il sans le dire décrire l’accouplement qui fut la source du sang ?
Il suggéra à chacun de faire lire une goutte de son sang pour que nous sachions tous, nous réunis dans ce salon d’hiver, de quel peuple nous descendions. Car chacun d’entre nous devait descendre d’un peuple ancien. Et ainsi nous comprendrions ce que nous étions, et nous expliquerions enfin le mystère des tensions terribles qui nous animaient dès que nous étions ensemble. La table autour de laquelle nous nous réunissions serait alors ce continent glacé parcouru de figures anciennes, chacune munie de ses armes et de son étendard, si étranges aux yeux des autres.
Sa proposition n’eut pas d’écho. Elle me terrifia. J’étais assis plus bas que les autres sur un tabouret à ma taille, et d’en bas je percevais bien leur gêne. Personne ne répondit, ni pour dire oui, ni pour dire non. On le laissait dire ; on le laissait sans écho ; et on laissait aller parmi nous les deux molosses qu’il avait lâchés, « celte », « hongroise », lécher par terre, baver sur nous, menacer de nous mordre.
Pourquoi voulait-il recréer en ce jour d’hiver, parmi nous tous rassemblés, une Europe ancienne de peuples sauvages et de clans ? Nous étions rassemblés autour de lui, une même famille assise autour de lui sur son fauteuil de velours bleu, lui auréolé de clous, sous ce couteau qui pendait au mur et bougeait sans aucun bruit. Il voulait que nous lisions une goutte de notre sang, et que nous lisions en ce sang le récit de figures affrontées, le récit de différences irréductibles figurées par nos corps. Pourquoi voulait-il nous séparer, nous qui étions rassemblés autour de lui ? Pourquoi voulait-il nous voir sans rapport ? Alors que nous étions, le plus que l’on puisse l’être, du même sang.
Je ne veux rien savoir de ce que l’on peut lire dans une goutte de mon sang. De leur sang je suis barbouillé, cela suffit, je n’en veux rien dire de plus. Je ne veux rien savoir du sang qui coule entre nous, je ne veux rien savoir de ce sang qui coule sur nous, mais lui, il continue de parler de la race que l’on peut lire en nous, et qui échappe à la raison.
Il continuait. Il prétendait savoir lire le fleuve qui figure la génération. Il nous invitait à suivre son exemple, à nous enivrer comme lui de cette lecture, à nous baigner ensemble dans le fleuve qui constitue le temps humain. Il nous invitait à nous baigner ensemble, avec lui, dans le fleuve de sang ; et ceci serait notre lien.
Mon grand-père se délectait. Il brodait à mots couverts sur des résultats de laboratoire où rien n’était dit mais où il voyait tout suggéré. Le récit racial n’est jamais loin du délire. Personne n’osait commenter, tous regardaient ailleurs, moi je regardais d’en bas, silencieux comme toujours assis sur un tabouret à ma taille. Dans l’air confit du salon d’hiver il déroulait d’un ton gourmand son théâtre des races, et il nous fixait, tour à tour, voyant à travers nous, entre nous, l’affrontement sans fin de figures anciennes.
Je ne sais pas de quel peuple je descends. Mais peu importe, n’est-ce pas ?
Car il n’est pas de race. N’est-ce pas ?
Elles n’existent pas ces figures qui se battent.
Notre vie est bien plus paisible. N’est-ce pas ?
Nous sommes bien tous les mêmes. N’est-ce pas ?
Ne vivons-nous pas ensemble ?
N’est-ce pas ?
Répondez-moi.
Dans le quartier où je vis la police ne vient pas ; ou rarement ; et quand ils viennent, les policiers, c’est par petits groupes qui bavardent sans hâte, qui marchent mains dans le dos et s’arrêtent devant les vitrines. Ils garent leurs cars bleus au bord du trottoir et attendent bras croisés en regardant passer les jeunes femmes, comme tout le monde. Ils sont athlétiques, armés, mais se comportent comme des gardes champêtres. Je peux croire mon quartier tranquille. La police ne me voit pas ; je la vois à peine. J’assistais quand même à un contrôle d’identité.
J’en parle comme d’un spectacle, mais là où je vis les contrôles sont rares. Nous habitons au centre, nous sommes protégés du contrôle par la distance qui sépare la ville de ses bords. Nous n’allons jamais sur les bords, ou alors en voiture, vers des supermarchés clos, et nous ne descendons pas les vitres, nous fermons bien les portières.
Dans la rue personne ne me demande jamais de justifier de mon identité. Pourquoi me le demanderait-on ? Ne sais-je pas qui je suis ? Si on me demande mon nom, je le dis. Quoi d’autre ? La petite carte où est écrit mon nom, je ne la porte pas sur moi, comme beaucoup des habitants du centre. Je suis tellement sûr de mon nom que je n’ai pas besoin d’un pense-bête qui me le rappellerait. Si on me le demande poliment, je le dis, comme je donnerais un renseignement à qui se serait perdu. Personne ne m’a jamais demandé dans la rue de produire ma carte, la petite carte couleur France où est porté mon nom, mon image, mon adresse et la signature du préfet. À quoi servirait-il que je l’aie ? Je sais tout cela.
Bien sûr le problème est ailleurs ; la carte nationale d’identité n’a pas usage de pense-bête. Cette petite carte pourrait être vide, juste couleur de France, bleue avec la signature illisible du préfet. C’est le geste qui compte. Tous les enfants le savent. Quand des fillettes jouent à la marchande c’est le geste de donner l’argent imaginaire qui fonde le jeu. L’agent qui contrôle l’identité se moque bien du contenu, de déchiffrer l’écriture, de lire les noms ; le contrôle d’identité est un enchaînement de gestes, toujours les mêmes. Cela consiste en une approche directe, un salut éludé, une demande toujours ferme ; la carte est cherchée puis tendue, elle n’est jamais loin dans les poches de ceux qui savent devoir la donner ; la carte est longuement regardée d’un côté puis de l’autre, bien plus longtemps que ne le nécessitent les quelques mots qu’elle porte ; le rendu est réticent, comme à regret, une fouille peut s’ensuivre, le temps s’arrête, cela peut prendre du temps. Le contrôlé se doit d’être patient et silencieux. Chacun connaît son rôle ; seul compte l’enchaînement des gestes. On ne me contrôle jamais, mon visage est évident. Ceux à qui on demande cette carte que je ne porte pas se reconnaissent à quelque chose sur leur visage, que l’on ne peut mesurer mais que l’on sait. Le contrôle d’identité suit une logique circulaire : on vérifie l’identité de ceux dont on vérifie l’identité, et la vérification confirme que ceux-là dont on vérifie l’identité font bien partie de ceux dont on la vérifie. Le contrôle est un geste, une main sur l’épaule, le rappel physique de l’ordre. Tirer sur la laisse rappelle au chien l’existence de son collier. On ne me contrôle jamais, mon visage inspire confiance.
Donc j’assistai de près à un contrôle d’identité, on ne me demanda rien, on ne me contrôla pas. Je connais parfaitement mon nom, je n’ai même pas sur moi cette petite carte bleue de France qui le prouve. J’avais un parapluie. J’assistai à un contrôle d’identité grâce à l’orage. Les gros nuages lâchèrent, et les cascades de l’averse tombèrent toutes ensemble au moment où je franchissais le pont. L’eau de bronze de la Saône fut martelée de gouttes, envahie de milliers de cercles qui s’entremêlaient. Il n’est aucun abri sur un pont, rien jusqu’à l’autre rive, mais j’avais mon parapluie ouvert et je traversais sans hâte. Les gens couraient sous des trombes, ils tiraient leur veste par-dessus leur tête, ou leur sac, ou un journal qui bientôt se liquéfierait, ou même leur main, n’importe quoi qui fasse le signe de se protéger. Ils conjuraient la pluie ; ils couraient tous, tout en montrant qu’ils s’abritaient, et je traversais le pont en savourant le luxe de ne pas courir. Je tenais fermement la toile qui me protégeait des gouttes, elles grêlaient avec un martèlement de tambour et elles s’écrasaient au sol tout autour de moi. Un jeune homme trempé me prit le bras ; hilare il se serra tout contre moi, et nous marchâmes ensemble. « Tu me prêtes ton parapluie jusqu’au bout du pont ? » Rigolard et mouillé il se serrait contre moi ; il était parfaitement sans-gêne et sentait bon ; son culot joyeux prêtait à rire. Nous allâmes bras dessus bras dessous d’un même pas, nous traversâmes le pont jusqu’au bout. Je n’avais gardé de mon parapluie qu’une moitié et je me mouillai tout un côté, et lui invectivait la pluie, me parlait sans cesse. Nous rîmes de ceux qui couraient en faisant au-dessus de leur tête des signes contre la pluie, je souriais de son entrain, son extraordinaire toupet me faisait rire, ce type ne tenait pas en place.
Quand nous eûmes franchi le pont l’orage parvint à son terme. L’essentiel était tombé, et s’écoulait maintenant dans les rues, il ne restait plus qu’un peu de bruine suspendue dans un air lavé. Il me remercia avec cet élan qu’il mettait en toutes choses ; il me laissa une tape sur l’épaule et partit en courant sous les dernières gouttes. Il passa trop vite devant le car bleu qui stationnait au bout du pont. Les beaux athlètes statuaires surveillaient la rue bras croisés sous l’auvent d’un magasin. Il passa trop vite, il les vit, cela infléchit sa course ; l’un d’eux s’avança, fit un salut un peu vif, lui adressa la parole ; il s’embrouilla dans sa course, il allait vite ; il ne comprit pas aussitôt. Ils bondirent tous et coururent après lui. Il ne s’arrêta pas, par réflexe, par loi de conservation du mouvement. Ils l’alpaguèrent.
Je continuai d’avancer du même pas, mon parapluie noir au-dessus de ma tête. Je fus devant eux, accroupis sur le trottoir. Les jeunes gens en combinaison bleue plaquaient au sol le jeune homme avec qui j’avais traversé le pont. J’esquissai le geste de ralentir, même pas de m’arrêter, juste ralentir, et peut-être de dire quelque chose. Je ne savais pas exactement quoi.
« Veuillez circuler, monsieur.
— Ce jeune homme a fait quelque chose ?
— Nous savons ce que nous faisons, monsieur. Circulez, s’il vous plaît. »
À plat ventre il avait un bras dans le dos et la bouche écrasée d’un genou. Ses yeux basculèrent dans leurs orbites, remontèrent jusqu’à moi. Et il eut un regard insondable où je lus la déception. C’est ce que je pensai y lire. Je circulai, ils le relevèrent menotté.
À moi ils n’avaient rien demandé ; à lui, ils avaient demandé d’un geste de présenter une carte qui prouve son identité. Aurais-je dû dire quelque chose ? On hésite à discuter avec les athlètes de l’ordre, ils sont tendus comme des ressorts, et armés. Ils ne discutent jamais. Ils sont dans l’action, le contrôle, la maîtrise. Ils font. Je les entendis derrière moi énoncer à la radio les motifs de l’interpellation. « Refus d’obtempérer. Délit de fuite. Défaut de pièce d’identité. » D’une œillade discrète alors que je m’éloignais je le vis assis dans le car les mains dans le dos. Sans plus rien dire il assistait au déroulement de son sort. Je ne le connaissais pas, ce jeune homme. Son affaire suivait son cours. Nos routes se séparaient. Peut-être savaient-ils ce qu’ils faisaient, les hommes en bleu, les plombiers de l’ordre social, peut-être savaient-ils ce que je ne savais pas. J’eus l’impression d’une affaire entre eux, où je n’avais pas ma place.
C’est cela qui me poursuivit la journée durant. Pas l’injustice, ni ma lâcheté, ni le spectacle de la violence à mes pieds : ce qui me poursuivit jusqu’à provoquer l’écœurement ce furent ces deux mots mis ensemble qui me vinrent spontanément. « Entre eux. » Le plus horrible de cette histoire s’inscrivait dans la matière même de la langue. Ces deux mots m’étaient venus ensemble, et le plus répugnant était leur lien, que j’ignorais porter en moi. « Entre eux. » Comme toujours ; comme avant. Ici, comme là-bas.
Dans le malaise général, dans la tension générale, dans la violence générale, un fantôme vient errer que l’on ne peut définir. Toujours présent, jamais bien loin, il a cette grande utilité de laisser croire que l’on peut tout expliquer. La race en France a un contenu mais pas de définition, on ne sait rien en dire mais cela se voit. Tout le monde le sait. La race est une identité effective qui déclenche des actes réels, mais on ne sait pas quel nom leur donner à ceux dont la présence expliquerait tout. Aucun des noms qu’on leur donne ne convient, et on sait aussitôt pour chacun de ces noms qui les a dits, et ce que veulent ceux qui les leur donnent.
La race n’existe pas, mais elle est une identité effective. Dans la société sans classes, dans la société moléculaire livrée à l’agitation, tous contre tous, la race est l’idée visible qui permet le contrôle. La ressemblance, confondue avec l’identité, permet le maintien de l’ordre. Ici comme là-bas. Là-bas, nous mîmes au point le contrôle parfait. Je peux bien dire « nous », car il s’agit du génie français. Ailleurs, dans le monde en paix, on développait les idées abstraites de M. von Neumann pour construire des machines. La société IBM inventait la pensée effective, par un ensemble de fiches. La société IBM, promise à un immense avenir, produisait des fiches à trous, et simulait des opérations logiques en manipulant ces fiches trouées, à l’aide d’aiguilles, de longues aiguilles métalliques et pointues que l’on appelait pour rire aiguilles à tricoter. Pendant ce temps, dans la ville d’Alger, nous appliquions cette pensée à l’homme.
Il faut rendre ici hommage au génie français. La pensée collective de ce peuple qui est le mien sait tout à la fois élaborer les systèmes les plus abstraits, les plus complets, et les appliquer à l’homme. Le génie français sut prendre le contrôle d’une ville orientale, en appliquant de la manière la plus concrète les principes de la théorie de l’information. Ailleurs, on en fit des machines à calculer ; là-bas on l’appliqua à l’homme.
Sur toutes les maisons de la ville d’Alger on traça un numéro à la peinture. On rédigea une fiche pour chaque homme. On traça sur la ville d’Alger tout entière un réseau de coordonnées. Chaque homme fut une donnée, on procéda à des calculs. Nul ne pouvait faire de gestes sans que bouge la toile. Un trouble par rapport à l’habitude constituait un octet de soupçon. Les tremblements de l’identité remontaient les fils jusqu’aux villas des hauteurs, où on veillait sans jamais dormir. Au signal de méfiance, quatre hommes sautaient dans une Jeep. Ils fonçaient dans les rues en se tenant au plat-bord d’une main, le pistolet-mitrailleur dans l’autre. Ils pilaient au bas de l’immeuble, sautaient en même temps, ils avalaient les marches en courant, ils frémissaient d’énergie électrique. Ils coxaient le suspect dans son lit, ou dans l’escalier, ou dans la rue. Ils l’emportaient en pyjama dans la Jeep, remontaient sur les hauteurs sans jamais ralentir. Ils trouvaient toujours, car chaque homme était une fiche, chaque maison était marquée. Ce fut le triomphe militaire de la fiche. Ils ramenaient toujours quelqu’un, les quatre athlètes armés qui filaient en Jeep sans jamais ralentir.
Les aiguilles à tricoter que l’on utilisait par ailleurs pour pêcher les fiches, on les utilisa dans la ville d’Alger pour pêcher les hommes. Grâce à un trou dans un homme, avec la longue aiguille on pêchait un autre homme. On appliqua l’aiguille à tricoter à l’homme, alors que la société IBM ne l’appliquait qu’au carton. On plantait des aiguilles dans les hommes, on les perçait de trous, on fouillait dans ces trous, et à travers un homme on pêchait d’autres hommes. À partir des trous percés dans une fiche, à l’aide de longues aiguilles on attrapait d’autres fiches. Ce fut un beau succès. Tout ce qui bougeait fut arrêté. Tout arrêta de bouger. Les fiches une fois utilisées ne pouvaient resservir. Des fiches en cet état ne pouvaient plus être utilisées, on les jetait. Dans la mer, dans une fosse que l’on recouvrait, pour un bon nombre on ne sait pas. Les gens disparurent comme dans une corbeille à papier.
L’ennemi est comme un poisson dans l’eau ? Eh bien que l’on vide l’eau ! Et pour faire bonne mesure, hérissons le sol de pointes, que l’on électrifiera. Les poissons périrent, la bataille fut gagnée, le champ de ruines nous resta acquis. Nous avions gagné par une exploitation méthodique de la théorie de l’information ; et tout le reste fut perdu. Nous restâmes les maîtres d’une ville dévastée, vidée d’hommes à qui parler, hantée de fantômes électrocutés, une ville où ne restaient plus que la haine, la douleur atroce, et la peur générale. La solution que nous avions trouvée montrait cet aspect très reconnaissable du génie français. Les généraux Salan et Massu appliquèrent à la lettre les principes de géniale bêtise de Bouvard et Pécuchet : dresser des listes, appliquer la raison en tout, provoquer des désastres.
Nous allions avoir du mal à vivre encore ensemble.
Oh, ça recommence !
Ça recommence ! Il l’a dit, je le lui ai entendu dire ; il l’a dit par les mêmes mots, dans les mêmes termes, sur le même ton. Oh ! ça recommence ! La pourriture coloniale nous infecte, elle nous ronge, elle revient à la surface. Depuis toujours elle nous suit par en dessous, elle circule sans qu’on la voie comme les égouts suivent le tracé des rues, toujours cachés et toujours présents, et lors des grandes chaleurs on se demande bien d’où vient cette puanteur.
Il l’a dit, je le lui ai entendu dire, dans les mêmes termes.
J’achetais le journal. Celui à qui je l’achetais était un sale type. Je ne le démontre pas mais je le sais, par impression immédiate de tous les sens. Il sentait le bon cigare mêlé d’effluves d’après-rasage. J’aurais préféré qu’il soit avachi, dégarni, cigarillo qui pend, derrière un comptoir où se cache le nerf de bœuf. Mais ce buraliste-là soignait sa calvitie par une coupe rase, il fumait un cigare rectiligne qui devait être de qualité. Il annonçait posséder une cave à hygrométrie réglée, il devait en être amateur, il devait s’y connaître et savoir apprécier. Je pouvais lui envier sa chemise, il la portait bien. Il avait aux environs de mon âge, pas empâté, juste lesté de quoi bien tenir au sol. Il montrait une belle rondeur, une belle peau, une tranquille assurance. Sa femme qui tenait la seconde caisse brillait d’un érotisme commercial mais charmant. Il pérorait, le cigare planté droit entre ses dents.
« Ils me font rire. »
Le journal ouvert devant lui, il commentait l’actualité ; il lisait un quotidien de référence, pas une feuille populiste. On ne peut plus compter sur les caricatures pour se protéger des gens. Trente ans de com appliquée au quotidien font que tout un chacun présente au mieux, on ne trahit plus si facilement ce que l’on pense. Il faut chercher de petits signes pour savoir à qui l’on a affaire ; ou alors écouter. Tout se communique par la musique, tout se dit dans la structure de la langue.
« Ils me font rire, là, avec leurs CV anonymes. »
Car récemment on eut l’idée de ne plus donner son nom quand les demandes d’embauche se faisaient par écrit. On proposa d’interdire la mention du nom sur les CV. On suggéra de discuter à l’aveugle, sans jamais prononcer le nom. Le but était de rationaliser l’accès à l’emploi, car la couleur sonore des noms pouvait troubler l’esprit. Et l’esprit troublé prend alors des décisions que la raison ne justifierait pas. Les éléments de la langue qui transportent trop de sens, on veut les taire. On voudrait, par évaporation, que la violence ne soit plus dite. On voudrait, progressivement, ne plus parler. Ou avec des mots qui seraient des chiffres ; ou parler anglais, une langue qui ne nous dit rien d’important.
« Des CV anonymes ! Ils me font rire ! Encore de la poudre aux yeux ! Comme si le problème était là. »
J’allais acquiescer, car on acquiesce toujours vaguement à un buraliste qui tient un nerf de bœuf sous son comptoir. On ne le reverra jamais, on ne reviendra plus, cela n’engage à rien. J’allais acquiescer, et je trouvais aussi que le problème n’était pas là.
« C’est avant qu’il aurait fallu agir. »
Je restai vague. Je ramassai ma monnaie, mon journal, je flairais l’embûche. Car un sourire qui s’arrondit autour d’un cigare planté trop droit ne recèle-t-il pas une embûche ? Son regard amusé me scrutait ; il me reconnaissait.
« S’il y a dix ans, quand il était encore temps, on avait frappé fort sur ceux qui bougeaient, on aurait la paix maintenant. »
Je m’y repris à plusieurs fois pour ramasser ma monnaie, les pièces m’échappaient. Les objets résistent toujours quand on veut s’en débarrasser au plus vite. Il me retenait. Il savait faire.
« Il y a dix ans ils se tenaient encore tranquilles. Quelques-uns s’agitaient : c’est là qu’il aurait fallu être ferme. Très ferme. Frapper fort sur les têtes qui dépassent. »
J’essayai de partir, je m’éloignai à reculons, mais il savait y faire. Il me parlait sans me quitter des yeux, il me parlait à moi directement et s’amusait d’attendre mon approbation. Il me reconnaissait.
« Avec toutes leurs conneries, voilà le résultat. Voilà où on en est. Ils règnent, ils ne craignent plus personne, ils se croient chez eux. On ne contrôle plus rien, sauf dans l’entreprise. Les CV anonymes, c’est une manière de les faire rentrer sans peine là où on les contrôlait encore un peu. Alors tu parles, ils rigolent : on leur ouvre les portes. Ni vus ni connus ils entrent dans les derniers lieux préservés. »
J’essayais de partir. Je tenais la porte entrouverte d’une main, mon journal de l’autre, mais il ne me lâchait pas. Il savait y faire. Regard fixé sur le mien, sans cesser de parler, cigare planté avec satisfaction, il usait de l’hypnose du rapport humain. Il aurait fallu couper court et sortir. Et pour cela il aurait fallu qu’au cours de l’une de ses phrases je me détourne, mais ceci constituait un affront que je voulais éviter. Nous écoutons toujours ceux qui nous parlent en nous regardant ; c’est un réflexe anthropologique. Je ne voulais pas me lancer dans un débat sordide. J’aurais voulu que cela prenne fin sans horreur. Et lui riait, il m’avait reconnu.
Il n’affirmait rien de précis, je comprenais ce qu’il disait, et cette compréhension seule valait déjà approbation. Il le savait. Nous sommes unis par la langue, et lui jouait des pronoms sans jamais rien préciser. Il savait que je ne dirais rien, à moins d’entrer en conflit avec lui, et il m’attendait de pied ferme. Si j’entrais en conflit avec lui, je lui montrais avoir compris, et j’avouais ainsi posséder en moi le même langage que lui : nous pensions en les mêmes termes. Il affirmait, je feignais de ne pas voir : celui qui accepte ce qui est prétend à un meilleur accord avec la réalité, il prend déjà l’avantage.
Je restais à la porte, n’osant m’arracher et sortir. Il me maintenait bouche ouverte, il me gavait comme une oie blanche jusqu’à l’éclatement de mon foie. Sa femme à l’apogée de son âge brillait de sa blondeur parfaite. Elle rangeait avec indifférence les revues en belles piles, dans des gestes gracieux d’ongles rouges et des tintements de bijoux. Il m’avait reconnu, il en profitait. Il avait reconnu en moi l’enfant de la Ire République de Gauche, qui se refuse de dire et se refuse à voir. Il avait reconnu en moi celui qui se félicite de l’anonymat, celui qui n’emploie plus certains mots de peur de la violence, qui ne parle plus de peur de se salir, et qui du coup reste sans défense. Je ne pouvais le contredire, à moins d’avouer comprendre ce qu’il avait dit. Et ainsi montrer dès mon premier mot que je pensais comme lui. Il riait de son piège en fumant avec grâce son gros cigare rectiligne. Il me laissait venir.
« On s’y serait pris à temps, on ne verrait pas ce qu’on voit. Si on avait tapé le poing sur la table au moment où ils n’étaient que quelques-uns à s’agiter, si on avait frappé très fort, mais vraiment très fort, sur ceux qui redressaient la tête, eh bien on aurait la paix maintenant. On aurait eu la paix pour dix ans. »
Oh, ça recommence ! La pourriture coloniale revient dans les mêmes mots. « La paix pour dix ans », il l’a dit devant moi. Ici, comme là-bas. Et ce « ils » ! Tous les Français l’emploient de connivence. Une complicité discrète unit les Français qui comprennent sans qu’on le précise ce que ce « ils » désigne. On ne le précise pas. Le comprendre fait entrer dans le groupe de ceux qui le comprennent. Comprendre « ils » fait être complice. Certains affectent de ne pas le prononcer, et même de ne pas le comprendre. Mais en vain ; on ne peut s’empêcher de comprendre ce que dit la langue. La langue nous entoure et nous la comprenons tous. La langue nous comprend ; et c’est elle qui dit ce que nous sommes.
D’où tient-on qu’être ferme calme ? D’où tient-on qu’une bonne paire de gifles nous donne la paix ? D’où la tient-on cette idée simple, si simple qu’elle en semble spontanée, si ce n’est de là-bas ? Et « là-bas », point besoin n’est de le préciser : chaque Français sait bien où cela se trouve.
Les gifles rétablissent la paix ; cette idée est si simple qu’elle est en usage dans les familles. On torgnole les enfants pour qu’ils se calment, on élève la voix, on roule de gros yeux, et cela semble avoir un peu d’effet. On continue. Dans le monde clos des familles cela ne prête guère à conséquence, car il s’agit le plus souvent d’un théâtre de masques, avec cris, menaces jamais tenues et agitation des bras, mais cela devient toujours, transposé au monde libre des adultes, d’une violence atroce. D’où vient-elle, cette idée que les gifles rétablissent la paix telle qu’on la souhaite ? si ce n’est de là-bas, de l’illégalisme colonial, de l’infantilisme colonial ?
D’où vient-elle cette croyance en la vertu de la gifle ? D’où vient-elle donc cette idée qu’« ils s’agitent » ? Et qu’« il faut leur montrer » ; pour qu’ils se calment. D’où, si ce n’est de « là-bas » ? Du sentiment d’assiègement qui hantait les nuits des pieds-noirs. De leurs rêves américains de défricheurs de terres vierges parcourues de sauvages. Ils rêvaient d’avoir la force. La force leur semblait la solution la plus simple, la force semble toujours la solution la plus simple. Tout le monde peut l’imaginer puisque tout le monde a été enfant. Les adultes géants nous tenaient en respect avec leur force inimaginable. Ils levaient la main et nous les craignions. Nous courbions la tête en croyant que l’ordre tenait à la force. Ce monde englouti subsiste encore, des formes flottantes errent dans la structure de la langue, il nous vient à l’esprit sans qu’on le leur demande certaines associations de mots que l’on ignorait connaître.
J’arrivai enfin à me détourner. Je franchis la porte et filai. J’échappai au sale type qui sentait le cigare, j’échappai au sourire moqueur, cigare planté droit, de celui prêt à tout pour que chacun reste à sa place. Je filai sans rien répondre, il ne m’avait posé aucune question. Je ne vois pas de quoi j’aurais pu discuter. En France nous ne discutons pas. Nous affirmons notre identité de groupe avec toute la force que nécessite notre insécurité. La France se désagrège, les morceaux s’éloignent les uns des autres, les groupes si divers ne veulent plus vivre ensemble.
Je filai dans la rue, j’avais les yeux flous pour ne regarder personne, les épaules courbées pour mieux pénétrer l’air, et le pas rapide pour éviter les rencontres. Je m’enfuis loin de ce sale type qui m’avait fait gober des horreurs, sans rien dire de précis et sans que je ne proteste. Je filai dans la rue, emportant avec moi une bouffée de puanteur, celle des égouts de la langue un instant entrouverts.
Je me souviens très bien de l’origine de cette phrase, je me souviens de quand elle fut prononcée, et par qui. « Je vous donne la paix pour dix ans », dit le général Duval en 1945. Les villages de la côte kabyle furent bombardés par la marine, ceux de l’intérieur le furent par l’aviation. Pendant les émeutes cent deux Européens, nombre exact, furent étripés à Sétif. Étripés au sens propre, sans métaphore : leur abdomen ouvert à l’aide d’outils plus ou moins tranchants et leurs viscères sortis à l’air et répandus au sol encore palpitants, eux hurlant toujours. On donna des armes à qui en voulait. Des policiers, des soldats, et des milices armées — c’est-à-dire n’importe qui — se répandirent dans les campagnes. On massacra qui on trouvait, au hasard. Des milliers de musulmans furent tués par le mauvais sort d’une rencontre. Il fallait leur montrer la force. Les rues, les villages, les steppes d’Algérie furent trempés de sang. Les gens rencontrés furent tués s’ils avaient la tête à l’être. « Nous avons la paix pour dix ans. »
Ce fut un beau massacre que celui que nous perpétrâmes en mai 1945. Les mains barbouillées de sang nous pûmes rejoindre le camp des vainqueurs. Nous en avions la force. Nous contribuâmes in extremis au massacre général, selon les modalités du génie français. Notre participation fut enthousiaste, débridée, un peu débraillée, et surtout ouverte à tous. Le massacre fut brouillon, alcoolisé sûrement, tout empreint de furia francese. Au moment de faire les comptes de la grande guerre mondiale, nous participâmes au massacre général qui donna aux nations une place dans l’Histoire. Nous le fîmes avec le génie français et cela n’eut rien à voir avec ce que firent les Allemands, qui savaient programmer les meurtres et comptabiliser les corps, entiers ou par morceaux. Non plus avec ce que firent les Anglo-Saxons, désincarnés par la technique, qui confiaient à de grosses bombes lâchées d’en haut, la nuit, toute la tâche de la mort, et ils ne voyaient aucun des corps tués, vaporisés dans des éclairs de phosphore. Cela n’eut rien à voir avec ce que faisaient les Russes, qui comptaient sur le froid tragique de leur grande nature pour assurer l’élimination de masse ; ni avec ce que firent les Serbes, animé d’une robuste santé villageoise, qui égorgeaient leurs voisins au couteau comme ils le faisaient du cochon que l’on connaît pour l’avoir nourri ; ni même avec ce que firent les Japonais, embrochant à la baïonnette d’un geste d’escrime, en poussant des hurlements de théâtre. Ce massacre fut le nôtre et nous rejoignîmes in extremis le camp des vainqueurs en nous enduisant les mains de sang. Nous avions la force. « La paix pour dix ans », annonça le général Duval. Il n’avait pas tort, le général. À six mois près nous eûmes dix ans de paix. Ensuite, tout fut perdu. Tout. Eux et nous. Là-bas. Et ici.
Je parle encore de la France en marchant dans la rue. Cette activité serait risible si la France n’était justement une façon de parler. La France est l’usage du français. La langue est la nature où nous grandissons ; elle est le sang que l’on transmet et qui nous nourrit. Nous baignons dans la langue et quelqu’un a chié dedans. Nous n’osons plus ouvrir la bouche de peur d’avaler un de ces étrons de verbe. Nous nous taisons. Nous ne vivons plus. La langue est pur mouvement, comme le sang. Quand la langue s’immobilise, comme le sang, elle coagule. Elle devient petits caillots noirs qui se coincent dans la gorge. Étouffent. On se tait, on ne vit plus. On rêve d’utiliser l’anglais, qui ne nous concerne pas.
On meurt d’engorgement, on meurt d’obstruction, on meurt d’un silence vacarmineux tout habité de gargouillements et de fureurs rentrées. Ce sang trop épais ne bouge plus. La France est précisément cette façon de mourir.