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Au coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau, gyrophare tournoyant bleu sombre, une voiture de police s'apprêtait à tourner dans la rue du Pélican. À quelques mètres à peine. Je n'ai pas réfléchi, j'ai attrapé le tabouret par un pied et me suis lancé comme un enragé à la poursuite de la fille ruisselante.
Même avec le recul, je ne sais pas si j'ai eu cette réaction aberrante par désir de ne pas perdre la fille ou pour échapper à la police (dans les deux cas, je ne m'explique toujours pas pourquoi j'ai pris la peine de ramasser le tabouret, qui en outre me gênait considérablement dans ma course – je suppose qu'un spécialiste peut courir vite et bien même avec un tabouret cassé dans les mains, et même harassé par vingt-quatre heures de veille en cage, mais moi, qui cours dans des conditions normales comme une autruche arthritique soûle, ou disons comme un pélican, j'avais là toutes les peines du monde à m'échapper efficacement). La voiture épouvantable a brusquement accéléré dans mon dos, avec dans le virage un crissement de pneus à la new-yorkaise, sirène mugissante, fucking hell.
Une explosion de tôle derrière moi m'aurait fait rire si je n'avais été pleinement concentré sur mon sprint: ces ânes ne savaient pas tourner à la new-yorkaise, ils avaient heurté la voiture garée au coin. Cela me laissait quelques secondes d'avance, le temps qu'ils reculent et repartent en faisant hurler le caoutchouc sur l'asphalte, goddammit.
Heureusement, la rue du Pélican est courte. J'ai vu la fille (très rapide bien que gorgée d'eau) tourner au bout dans la rue Croix-des-Petits-Champs, sauvée. J'ai essayé d'accélérer dans la ligne droite car la voiture beuglante fondait maintenant sur moi (un flic par la vitre a crié «POLICE!» pour que je n'imagine pas que c'était le facteur), j'ai plongé à mon tour dans la rue Croix-des-Petits-Champs et me suis précipité dans le premier immeuble (sans doute le seul de la rue à ne pas être protégé par un code, la chance revenait).
Dans le hall, dans le noir, je respirais fort. La sirène en chasse traînait dans le coin («Ben? Où qu'il est?»). Ce n'est qu'à cet instant, en entendant résonner dans l'obscurité mon souffle de rat traqué, près des boîtes aux lettres de tous ces citoyens en règle, que j'ai réalisé que je ne m'étais pas conduit en être humain astucieux. Dix minutes plus tôt, j'établissais un plan d'avenir assez limpide, dont la seule et simple directive était de me tenir à l'écart des forces de l'ordre, et déjà je me retrouvais pourchassé. Sans avoir rien fait pourtant – encore moins que la première fois (bon, je tenais à la main un tabouret cassé qui ne m'appartenait pas, mais il ne faut pas exagérer). Pressentant que les flics n'allaient pas rester cinq heures à me chercher bêtement sur le trottoir désert, j'ai traversé la petite cour intérieure (sous la lune) et suis monté sans lâcher mon tabouret jusqu'au cinquième étage du bâtiment du fond. Enfin tranquille, je me suis assis sur la dernière marche.
J'ai entendu un clapotis dans mon dos, je me retourne: une silhouette effroyable me guette dans l'ombre.
Le second rat était là aussi, tout en haut, tout au fond du piège. Nous avions l'air fin. Elle a parlé la première, de sa petite voix brisée.
Elle m'a demandé pourquoi je la suivais, j'ai répondu que je ne la suivais pas, que j'essayais simplement de me cacher, moi aussi.
– Ah, d'accord. Vous avez des ennuis avec la police?
– Non. Enfin si.
Curieusement, la seconde réponse me paraissait plus honnête que la première. Je n'avais pas d'ennuis avec la police, dans l'absolu, mais je venais de passer vingt-quatre heures entre leurs pattes, et à présent je me tapissais dans l'ombre au cinquième étage d'un immeuble pour échapper à une voiture de patrouille (car nous étions là, tout à notre amour, à rire à gorge déployée comme deux amants complices, enivrés par le plaisir d'être ensemble et pris dans le tourbillon de la passion naissante, mais nous semblions oublier un peu vite que le shérif et ses hommes rôdaient dans les parages, le nez au vent et la main sur la crosse). De toute évidence, l'avenir ne s'annonçait pas rose – ou alors les flics sont vraiment faciles à berner, et les vaches bien mal gardées. (Bon, avec moi, les vaches et le citoyen ne risquent pas grand-chose, mais les flics ne sont pas censés savoir que je suis un agneau pacifique. Comme le coiffeur, tiens. C'est vrai, en fin de compte, personne n'est censé savoir que je suis un agneau pacifique – j'espère que ça ne va pas me causer de problèmes.)
En tout cas, dans le grand steeple-chase initiatique de la vie, je commençais à trouver ma foulée: le mors aux dents, la tête et la corde, et vas-y mon grand. J'avais trébuché sur le premier oxer, mais j'avais vite retenu la leçon. Dès le deuxième obstacle, on remarquait des progrès notables: d'abord, à la différence de la première fois, j'avais réussi à échapper à la voiture de patrouille (je me trouvais donc «en cavale», avec tout le prestige et la saveur émoustillante que contiennent ces mots magiques dans la mythologie du gangster), et surtout, pour ce deuxième crime, j'étais bien mieux accompagné (n'importe quel gangster vous dira que même pour un forfait mineur (ce qui était mon cas, ne l'oublions pas), il est primordial de savoir choisir ses complices – c'est la base de tout, paraît-il; or je me sentais plus à l'aise avec cette jeune femme humide mais jolie qu'avec un petit voyou marseillais bête comme ses pieds). Il s'agissait maintenant de ne pas relâcher ma vigilance, et peut-être même de voir si ma complice n'avait pas envie qu'on se serre les coudes, pour mieux faire face.
En lui expliquant que je ne la suivais pas, j'avais déjà su attirer l'attention de la femme grâce à une utilisation savante de ma formidable puissance comique (ce comique masqué, dit «du timide qui s'enfonce tout seul» – le plus efficace), il ne me restait plus maintenant qu'à récolter le fruit de mon travail. On peut avoir l'impression que nous n'avions pas encore vraiment posé la première pierre du vaste manoir de notre amour, mais il valait mieux que j'essaie de me persuader que les opérations se déroulaient pour l'instant selon le schéma classique des grandes conquêtes, des grandes réussites amoureuses – cette inexplicable alchimie, ce phénomène surnaturel qui fait que, soudain, un homme fascine une femme -, il fallait à tout prix que j'aie l'impression de la fasciner, afin de garder un moral de vainqueur. Même si ces histoires de moral de vainqueur – d'autoroute vers la conclusion glorieuse (c'est-à-dire les langues qui se cherchent, embrasement des corps, passion qui emporte tout sur son passage) – sont surtout faites pour les cadors de la séduction, les athlètes, les tombeurs. (Ce simple mot, tombeur, me glace: on imagine un type qui marche dans une rue très animée, un petit sourire aux lèvres et les bras flottant gracieusement de part et d'autre de son corps mince mais musculeux, tout enveloppé de souplesse et d'enivrant nonchaloir, il tourne les yeux vers une fille sur sa droite et bam elle tombe raide amoureuse en arrière avec un soupir de vierge, la poitrine tremblante et les joues rosés, il tourne les yeux vers une fille sur sa gauche et bam elle tombe raide, il tourne les yeux vers une autre fille, tiens, elle résiste, non voilà elle soupire et bam elle tombe, il poursuit paisiblement son chemin de prince de la lumière.) Des magiciens de la vie, ces gars-là. Pas moi. S'il y a bien un terrain dans lequel je m'embourbe, c'est celui de la séduction de la femme. Je suis certain que si j'échouais sur une île, seul homme au milieu de cinq cents femmes en manque, lubriques et haletantes, qui me lanceraient des regards dégoulinants de concupiscence, alanguies nues sur les rochers ou se frottant la croupe contre l'écorce rugueuse des grands arbres, Halvard, Halvard, je serais incapable d'en séduire une. Bon, certains ne savent pas sauter à la perche ou faire prendre une mayonnaise, moi je ne sais pas mettre en pratique la technique d'approche et d'assaut indispensable à la conquête de la femme, je n'ai pas à en avoir honte. Je ne sais pas non plus sauter à la perche ni faire prendre une mayonnaise, mais en réfléchissant, je suis sûr que je pourrais trouver des trucs que les autres ne savent pas faire tandis que moi oui, des trucs que je sais faire à merveille, sans le moindre effort et comme à la parade.
Jusqu'à ce jour, j'avais toujours eu beaucoup de chance dans le domaine de l'amour. Des concours de circonstances, les hasards de la vie, les coups de pouce de mon ange gardien (Oscar (il faudra vraiment que j'en parle), que fabriquait-il depuis quarante-huit heures?), j'avais toujours réussi à me retrouver dans les bras des filles qui me plaisaient. À condition que je n'aie pas au préalable essayé de les séduire. Je ne pouvais qu'espérer qu'elles veuillent bien s'approcher de moi pour m'embrasser (ensuite les langues se cherchent). Gloire donc à Oscar qui souvent les poussait vers moi.
Pollux Lesiak, ça n'avait pas l'air de lui venir tellement à l'esprit, de venir vers moi pour l'amour. A priori, je ne la tentais pas.
Une fille du tonnerre, pourtant. Je l'ai déjà dit, mais je n'en revenais pas. (Des yeux immenses, très sombres, que je ne me risquerais pas à décrire davantage, par crainte de tomber dans le puits noir et vaseux des charmes rebattus – «des yeux immenses», déjà, c'est limite. Quand on voit ça dans un roman, on rigole; mais quand on voit ça sur un palier la nuit, moins. Des yeux immenses. Pollux Lesiak dans les yeux de Pollux Lesiak.) Une fille belle comme le soleil – dans la mer.
Mieux valait encore une fois laisser faire Oscar. Laisser faire. De toute façon, je ne me sentais capable de rien d'autre. Je ne sais si c'était la récente et alarmante découverte de la notion de problème, ou le contrecoup tardif des sévices (j'exagère) subis pendant ma détention, ou bien cette situation particulière (nez à nez avec la femme de ma vie au sommet d'un immeuble), mais j'avais l'esprit un peu désorganisé, contrairement à mon habitude.
Ce qui me paraissait fort regrettable, car je ne retrouverais pas de sitôt une occasion pareille de me lancer dans la vie conjugale:
D'un côté, la plus belle fille de la planète, celle qui m'est destinée (premier coup de bol – pour certains, le destin prévoit des monstresses, mais ils sont bien obligés de se plier à la volonté de l'impalpable: c'est leur moitié, cette bonne femme qu'ils ont sous les yeux). De l'autre côté, moi seul en face d'elle. Pour décor, un palier paisible sur lequel nous étions bloqués pour un moment, sous peine de tomber dans les griffes de l'Ordre. C'est déjà une belle situation, même lorsqu'on ne sait pas quoi se dire. Alors avec un sujet de discussion aussi dense et palpitant que le mystère de l'eau et du tabouret… Si je ne m'en sortais pas, je n'avais plus qu'à m'allonger sur un lit en attendant la mort. C'est vrai, le plus délicat, lorsqu'on est seul sur un palier avec la plus belle fille de la planète, c'est d'engager la conversation. On a la pétoche. Dans mon cas, il ne me restait plus qu'à lui demander comment elle s'était retrouvée trempée sous une fenêtre cassée, un tabouret à la main. Elle jugerait naturel que je pose la question et n'y verrait pas la manœuvre d'un habile dragueur (il y avait peu de risques). Oscar m'offrait le bonheur sur un plateau à roulettes. Si je ne me débrouillais pas avec ça, je pouvais m'en aller loin de tout, tête basse, je n'avais plus rien à faire dans la jungle de l'amour. Alors j'ai demandé ce qui lui était arrivé, et tout s'est passé comme dans un rêve enchanteur.
AVENTURE DE POLLUX LESIAK
Je m'appelle Pollux. Oui, je sais… Pollux Lesiak. Je suis parisienne, je suis née à Boulogne-Billancourt. Je vais avoir vingt-six ans en mars. Je suis Poissons. Ce soir j’étais triste. Je suis triste depuis un an et demi, mais ce soir un peu plus. Avant, j'étais plutôt joyeuse. J'étais légère en tout cas. Et puis j'ai rencontré quelqu'un, et à partir de là je n'ai plus été légère. Je travaille à Beaubourg, j'ai suivi des études pour ça, je voulais faire quelque chose au musée, je ne sais pas trop quoi, mais ça ne m'intéresse plus. Ça m'ennuie. Tout m'ennuie maintenant, je me sens lourde et j'ai mal à la tête. Donc j'ai rencontré ce type et je suis tombée amoureuse de lui. Je ne sais pas ce que je fais avec lui, il est lugubre, il est dur avec moi, il est coincé, je m'ennuie, je ne sais pas pourquoi je ne le quitte pas, je suppose que je suis amoureuse de lui mais ça me paraît bizarre. Il m'impressionne, peut-être, je suis vraiment bête. Ou c'est parce qu'il est dur et froid avec moi. Ou parce que d'un certain côté ça se passe plutôt bien. Mais ça, ça arrive avec d'autres. Bon, je ne sais pas. Alors je l'ai quand même quitté, ce soir, parce que c'est pas possible de rester avec quelqu'un qu'on n'aime pas, de se laisser enfoncer dans une existence aussi laborieuse, c'est comme de la vase noire, je ne peux pas être amoureuse de quelqu'un qui me plonge dans la vase noire, je ne peux plus rien faire, je ne peux même plus me débattre, ça colle, c'est noir, c'est dégueulasse. Alors ce soir je l'ai regardé pour la première fois avec un peu de recul: il est lugubre. Je crois que je suis amoureuse de lui quand même. Mais je ne l'aime pas. Oui, bon, ça ne veut rien dire. Enfin, je suis partie, je lui ai dit et je suis partie dans la rue. Je me sentais plus légère, comme avant, je me sentais plus claire, comme si je revenais dans l'air et la lumière, je pouvais marcher. Mais j'étais triste, aussi. Je suis peut-être bête. Non: quand même, c'est dur, de quitter quelqu'un avec qui ça s'est si mal passé pendant si longtemps. L'impression d'avoir raté, de n'avoir pas eu ce qu'il fallait. Mais peut-être qu'il ne fallait rien, qu'il n'y avait rien. Je me sentais légère mais je pleurais, dans les rues, je pleurais comme une fontaine, je ne pouvais plus m'arrêter, j'ai marché je ne sais combien de temps et je pleurais. Ça m'épuisait. Je ne pouvais plus que marcher dans le vide et pleurer. C'est un peu bête à dire, hein, ces trucs-là. Tu sais, cette histoire de… les yeux pour pleurer, quoi. Et la fatigue. Plus de forces pour rien. Alors je me suis arrêtée, parce que je ne pouvais rien faire d'autre. Je me suis assise par terre et j'ai continué à pleurer, sans bouger, c'était juste pour me vider de mes larmes, de tout ce qu'il restait. Je ne bougeais plus et ça continuait à couler. Je me sentais bien et mal en même temps, je ne sais pas. Alors bon, je fais du bruit, quand je pleure. Je renifle et je pousse des petits cris, je crois. Quand je dors, je ronfle. C'est l'autre abruti qui me l'a dit, ça le gênait. Donc j'étais assise là, je pleurais, et au bout d'un moment j'ai entendu une voix au-dessus de moi, mais je n'ai pas compris ce qu'elle disait. Et puis un peu plus tard, ça a gueulé encore, à la fenêtre, et là j'ai compris que le bonhomme voulait que je parte. Je ne faisais pas beaucoup de bruit, pourtant. Tu vois, pas des hurlements de douleur ou des choses comme ça, juste des petits reniflements de pleurs, comme tout le monde. Alors j'ai rien dit, parce que ça me paraissait idiot. Il est revenu et il a dit: «Tu peux pas aller chialer ailleurs, espèce de connasse?» J'ai regardé au-dessus de moi, il y avait une grosse tête rouge à la fenêtre, une tête ulcérée. Je suis sûre que ça ne le dérangeait pas, il m'entendait à peine, mais il ne voulait pas que je pleure sous sa fenêtre, c'est tout. C'était sa fenêtre. Il ne supportait pas de voir ça. Il était tout rouge. J'ai dit «Va te faire foutre!» et une minute plus tard il m'a balancé une bassine d'eau sur la tête. Je suis sûre que, s'il avait eu un fusil, il m'aurait tiré dessus. Parce que je pleurais. J'ai eu l'impression d'être toute seule au fond d'une fosse, avec le monde furieux et tout rouge au-dessus de moi qui me lançait de l'eau froide. Il a refermé sa fenêtre à toute vitesse, comme s'il avait la trouille que je sois Wonder Woman et que je bondisse jusqu'au deuxième étage pour lui mettre mon superpoing dans le nez. C'était comme s'il disait «T'as pris une douche, t'as plus qu'à foutre le camp, on est enfin débarrassés de toi». Je sentais le monde entier qui applaudissait. J'étais partie de chez l'autre, j'étais légère et triste, et le monde entier me jetait de l'eau froide sur la tête et refermait sa fenêtre, et je restais toute seule au fond d'une fosse avec toute cette haine au-dessus, et moi maintenant pleine de colère, je me sentais très dense maintenant, prête à résister à tout ce qui venait d'en haut, j'étais vide trois secondes plus tôt et brusquement j'étais pleine de rage. Il y avait ce tabouret cassé, à côté, déposé sur le trottoir, comme une arme. Je me suis levée, j'ai pris le tabouret cassé, et je l'ai lancé de toutes mes forces dans la fenêtre. Un beau bruit de verre qui éclate, la fenêtre en mille morceaux, ouverte, détruite. Et le tabouret est retombé sur le trottoir avec un beau bruit de violence, ça m'a fait plaisir. Je l'ai repris et je me suis dit que si le bonhomme rouge sortait la tête, je lui lançais mon tabouret pour que ça le cogne. Mais non, il restait dedans, il avait la trouille, il devait être tout recroquevillé à regarder les éclats de verre sur son tapis, et j'ai pensé que sans doute il appelait les flics. Pour qu'ils me mettent dans une vraie fosse, plus sûre. Quand tu es arrivé, quand tu m'es rentré dedans au coin de la rue – assez fort – je ne savais pas si tu venais de tout ce monde au-dessus, ou si… Bon, je me sentais toute seule, je ne savais pas.