38826.fb2 Le chameau sauvage - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 57

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Environ deux mois après notre retour de Normandie, Marthe m'a invité à un dîner chez elle. J'ai refusé, dans un premier temps, par réflexe dépressif. Mais elle s'est débrouillée pour me convaincre – «Allez, viens.»

Elle avait réuni une douzaine de personnes – des traducteurs et des traductrices, pour la plupart, ainsi que quelques amis «extérieurs». Je ne connaissais que Mono, Cédric et Robert, entrevus lors de la soirée qui m'avait permis de retrouver Pollux (Marthe avait eu la gentillesse, si l'on veut – disons plutôt l'indulgence -, de ne pas inviter Laure). J'étais assis à côté d'une jeune femme rousse plutôt sympathique, timide et effacée (je ne me souviens plus de son visage – mais son prénom m'est resté: Flavia). J'ai beaucoup bu ce soir-là, pour ne pas me sentir parmi eux, pour m'envelopper dans mon petit malheur. Au moment du café, je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai éprouvé le besoin de remuer. Je pensais à Pollux, je me sentais nerveux – ivre et hargneux. D'abord, le me suis mis à parler beaucoup. Je me disais: «Sois agressif, provoque-les, pour qu'ils te tapent un bon coup sur la tête», mais je n'y parvenais pas. J'étais aimable avec tout le monde – je les ai même fait rire (je m'écoutais parler avec horreur). J'avais besoin de violence, et de fureur dirigée contre moi.

Soudain, j'ai vu les jambes de ma voisine Flavia. De belles jambes, à mon avis. Elle portait une jupe courte et un collant noir. Depuis longtemps, je haïssais les collants de toute mon âme, mais là ça n'avait rien à voir. Ce n'était qu'un emballage. Je me suis senti, progressivement, devenir malade. Je me suis senti changer de nature – devenir un animal qui ne se soucie de rien d'autre que de ses besoins. Or j'avais besoin de deux choses: susciter la réprobation, le mépris ou la colère des douze personnes assises autour de la table; ou bien jeter cette fille par terre, déchirer ses vêtements, lui écarter les jambes, la maintenir au sol et m'en servir. (Ah j'étais remonté, hein.) (Pourquoi elle? Pourquoi ces pulsions sauvages orientées vers une jeune femme si réservée, si ordinaire? Parce qu'elle était assise à côté de moi, je suppose. N'importe quelle autre femme présente à la table m'aurait mis dans le même état – son corps, son apparence, ce n'était qu'un emballage.) Et soudain, une idée de génie m'est venue à l'esprit – il convient ici de ne pas oublier que j'étais soûl et momentanément frappé de démence. J'allais glisser ma main entre ses jambes. À table. Sans me poser de questions, sans mettre de gants. Je n'avais rien à perdre, au contraire: soit elle bondissait en arrière sur sa chaise, me giflait violemment devant tout le monde (neuf cent quatre-vingt-dix-neuf chances sur mille), et j'obtenais la haine générale que je recherchais; soit elle me laissait faire (une chance sur mille, en se montrant optimiste – probabilité que l'on pouvait raisonnablement diviser par dix, sans provoquer la moindre critique des scientifiques, en étudiant quelques secondes son visage de fille sage et timorée), et dans ce cas-là, je pouvais nourrir de sérieux espoirs quant à la réalisation de mon fantasme bestial. Bien entendu, je ne me faisais aucune illusion, mais je me rendais compte – avec une certaine sensation d'euphorie – que, malgré tout, rien ne m'empêchait de glisser ma main entre les jambes de cette jeune femme. J'allais prendre une gifle, mais je m'en moquais, j'allais définitivement passer pour un sale type vicieux aux yeux de toutes les personnes présentes, mais je m'en moquais. On a l'impression qu'il nous est interdit de nous comporter aussi bassement, mais pas du tout. On peut. Tout à la joie de ma découverte, je me suis mis à parler comme le plus spirituel des joyeux drilles. J'étais excité comme une puce, je me laissais aller, je faisais rire tout le monde – même Flavia ma voisine, dont je sentais le regard sur ma tempe droite (attends, toi, tu vas comprendre qu'il ne faut jamais se fier aux apparences, ne jamais accorder sa confiance aux inconnus). J'y trouvais un double plaisir: celui de m'insinuer dans le cœur des autres convives, sournoisement, avant de les estomaquer, de les décevoir comme personne encore ne les avait jamais déçus («Eh oui, c'est moi, Super Décevant!»), et celui de retarder avec délices le moment où je commettrais mon crime. Je leur racontais ma triste mésaventure avec Peau-d'Âne, en y ajoutant des tas de détails de mon invention pour pimenter l'histoire. Faites attention, les gars: comme Peau-d'Âne, Super Décevant avance masqué, sous sa grande cape de blagueur. Votre naïveté vous perdra. À la fin de mon récit, Robert a enchaîné sur une anecdote du même genre, et toute l'attention de la tablée s'est tournée vers lui. Mon heure de sinistre gloire approchait. J'ai bu une dernière gorgée de café, émoustillé jusqu'aux oreilles, et avec un sang-froid ahurissant pour un homme qui s'appelle Halvard Sanz, j'ai posé ma main droite sur la cuisse gauche de Flavia. À mon grand étonnement, elle n'a pas bondi en arrière. Elle n'a même pas sursauté, ne s'est pas tournée vers moi, n'a pas bougé d'un centimètre. Elle continuait à regarder Robert qui racontait son histoire, comme si elle ne sentait pas ma main. Bon, Super Décevant avait manqué son attaque (il se décevait lui-même – professionnel jusqu'au bout des ongles). Après tout, elle interprétait peut-être mon geste comme une marque d'amitié ou une manifestation de bien-être, après un repas fameux, au milieu de tous ces gens sympathiques et drôles («On est bien, non, Flavia?») – allez savoir, avec les filles, c'est tellement compliqué. Prêt à tout pour déclencher une réaction, j'ai remonté ma main à l'intérieur de sa cuisse, sous sa jupe, jusqu'à ce que mon petit doigt bute contre une zone plus chaude. Elle n'a toujours pas bondi en arrière. Elle a serré ma main entre ses cuisses pendant quelques secondes, très fort, puis les a écartées de manière assez significative. J'étais pris au dépourvu, je dois le reconnaître. (Elle semblait suivre l'histoire de Robert avec toujours autant d'attention, mais un observateur sagace aurait pu remarquer qu'elle tripotait assez nerveusement une boulette de mie de pain.) J'ai baissé discrètement les yeux (depuis quinze ou vingt secondes, mon envie de me faire huer et cracher dessus par l'honnête assistance s'était estompée): j'avais remonté sa jupe jusqu'en haut de ses cuisses. Si son voisin de droite tournait la tête, il tombait à la renverse. Elle a dû penser la même chose que moi car, à ce moment-là, elle a approché sa chaise de la table pour se servir de la nappe comme voile de pudeur. J’ai fait de même avec ma chaise car je me trouvais dans une position pour le moins inconfortable, penché en avant. Je l'ai observée du coin de l'œil: elle regardait droit devant elle, sérieuse et froide – une bonne élève en classe de maths. Contre mon petit doigt, en revanche, c'était de plus en plus chaud et humide, à travers le collant et la culotte. Proche de la transe, j'ai changé très lentement la position de ma main entre ses cuisses pour que mon petit doigt ne soit plus le seul à profiter de sa liberté d'esprit. Alors la douce et discrète Flavia a écarté plus largement les jambes, tout en s'adossant plus confortablement au dossier – comme quelqu'un qui se détend après un bon repas – pour avancer les fesses au bord de sa chaise.

Le lendemain, quand je me suis réveillé chez elle, elle était déjà partie travailler. Elle m'avait laissé un mot sur la table: «J'ai passé une bonne nuit. J'espère que toi aussi. Le café est dans le frigo. Claque la porte en sortant. Flavia.» J'ai pensé à Pollux, mais tant pis pour elle et tant pis pour moi.

Que s'était-il passé? Comment une jeune femme à l'air si timide, si prude, pouvait-elle accepter d'ouvrir ses draps à un inconnu, simplement parce qu'il avait mis une main entre ses jambes? Je m'étais retrouvé, par le plus grand des hasards, assis à côté d'une nymphomane aux traits de sainte-nitouche, et mon instinct animal avait fait le reste, flairant la bonne affaire? C'était peu probable. J'étais si drôle et si fascinant lorsque je racontais une histoire que ce modèle de vertu avait perdu la tête dès que j'avais touché sa cuisse et remonté sa jupe? Sans excès de modestie, c'était encore moins probable. Mais alors? Il fallait que je comprenne. Je me suis remis à sortir. Et pas qu'un peu.

Trois jours plus tard, après une soirée chez l'actrice, j'ai demandé à l'une de ses amies – Lucie, que je rencontrais pour la première fois – si elle pouvait me raccompagner chez moi. Nous étions seuls dans sa voiture, mais ma lâcheté naturelle m'empêchait d'agir directement (et pourtant, c'était indispensable: le moindre brin de cour préalable aurait ruiné la validité de mon expérience). Soudain, l'occasion idéale s'est présentée – idéale pour le dégénéré que j'étais devenu depuis que Pollux m'avait laissé tomber. Nous étions arrêtés à un feu rouge, avenue de l'Opéra, lorsqu'elle a dit:

– J'ai envie de pisser.

Dans la seconde suivante, réagissant par réflexe avec la délicatesse d'un boucher en rut, j'ai plaqué fermement ma main entre ses jambes, avec cette phrase finement ciselée:

– Je vais t'aider à te retenir.

Quand j'ai réalisé l'extraordinaire vulgarité de mon attitude, il était trop tard pour faire marche arrière. («Excuse-moi, je regrette, je suis comme fou, je ne sais plus ce que je fais, oublions tout ça.») D'ailleurs, si elle est restée une ou deux secondes interdite, elle n'a pas eu l'air de trouver mon geste révoltant; un quart d'heure plus tard, nous étions par terre dans ma chambre.

Avant de repartir, à l'aube, elle m'a avoué que le côté «direct» (on ne peut pas mieux dire) de mon assaut ne lui avait pas déplu, loin de là.

– Si tu avais essayé de me draguer comme tout le monde, de faire le joli cœur, de me baratiner pour me baiser, je crois que j'aurais eu la flemme de te suivre. C'est toujours pareil. Et puis ce n'est pas vraiment de l'amour, hein, entre nous. Alors je ne sais pas, ça ne m'aurait pas tenté plus que ça. Là, j'ai eu l'impression de transgresser un tabou en acceptant si vite, de faire ce qui ne se fait pas, c'était bien.

Je commençais à mieux comprendre. Mais ça n'expliquait pas tout. Je me vois plutôt dans la catégorie «très moyen», physiquement – voire «plutôt moche». S'il suffisait à un homme très moyen de toucher les fesses de n'importe quelle femme dans la rue pour qu'elle accepte de coucher avec lui parce qu'elle a le sentiment de transgresser un tabou, ça se saurait depuis quelques millénaires. Intrigué, j'ai donc poursuivi mon enquête.

Pendant sept ou huit semaines, je n'ai pour ainsi dire eu qu'une activité: grimper sur des femmes et me faire grimper dessus par elles. C'était stupéfiant. Il suffisait que je demande, d'une manière ou d'une autre, pour qu'elles soient d'accord. Ma technique s'affinait au fil des jours. D'abord, j'ai diversifié mes méthodes de conquête (la main entre les jambes, procédé primitif, comportait tout de même des risques évidents – à ma quatrième tentative, après trois triomphes retentissants, j'ai pris autre chose de retentissant dans la figure (la main d'une certaine Vanessa, manifestement coincée)): j'utilisais des approches du genre «Tu viens chez moi?» avec parfois quelques variantes plus astucieuses («Tu habites loin? Tu m'offres un verre?»). Ensuite, j'ai compris qu'il fallait tout de même consentir à quelques bavardages préliminaires. Au mépris de toute règle de sécurité, j'ai risqué deux essais sur de parfaites inconnues, l'une dans le métro, l'autre aux Galeries Lafayette: celle du métro est devenue toute rouge et s'est sauvée en courant presque, comme si elle craignait que je ne la poursuive, celle des Galeries m'a regardé droit dans les yeux et a murmuré en secouant la tête d'un air consterné: «Pauvre con.» (J'avais tenu à tenter cette deuxième expérience pour m'assurer que l'échec du métro n'était pas dû à la personnalité trop puritaine de la victime – celle des Galeries transpirait la lubricité.) Il fallait donc discuter un peu avant de passer à l'acte – pas obligatoirement avec la perinne visée, d'ailleurs; s'adresser aux autres devant elle lors d'une soirée, comme chez Marthe, suffisait amplement. (Refusant toujours de m'estimer spécialement envoûtant lorsque je parle, j'imagine qu'elles acceptent dans ces circonstances parce qu'elles se disent à peu près: «Voilà un homme apparemment normal, gentil et sensé, qui me traite comme une garce vicieuse: que emander de plus?») Enfin, et surtout, je me suis aperçu qu'il ne fallait pas piocher à l'aveuglette dans le tas de femmes. Par exemple, les femmes très-extraverties, qui parlent de cul comme d'autres de cuisine et s’habillent de façon aguichante (cela n'a absolument rien à voir avec leur beauté, bien entendu – seulement avec les talons hauts, les bas et les décolletés plongeants, ces grosses ficelles publicitaires presque pathétiques), ne donnent pas toujours de très bons résultats: non seulement le pourcentage d'échecs est sensiblement plus élevé que chez les plus discrètes, mais en outre, leurs performances s'avèrent souvent décevantes. D'autre part, j'ai remarqué que l'âge jouait également un rôle primordial: vaut mieux s'adresser à des «femmes» qu'à des «filles» (c'est une question de vocabulaire, mais je situe très arbitrairement la frontière vers 26 ou 27 ans). La plupart des filles, ayant peu vécu, n'ont sans doute pas encore le détachement et la sérénité nécessaires pour pouvoir admettre sans honte qu'elles «aiment ça», comme on dit, et que rien ne les empêche d'accepter simplement pour le plaisir, sans alibi amoureux. Les raisons possibles sont multiples, mais le fait est: en dessous de 26 ou 27 ans, le taux de réussite est moins impressionnant. Au-dessus, même si je n'ai pas établi de statistiques précises, on doit frôler les 80 % - je sais que cela peut paraître énorme, mais c'est incontestable: toutes les femmes sont prêtes à coucher avec un homme de passage, pour peu qu'il demande. Qu'elles soient seules ou en couple, célibataires ou mariées (sauf celles qui sont amoureuses (disons: sauf la grande majorité de celles qui sont amoureuses)).

Pour élargir mon champ d'action, je sortais quasiment tous les soirs. C'est ainsi qu'en un peu moins de deux mois, en respectant les quelques règles énoncées plus haut, j'ai connu (de manière aussi directe qu'agréable et éphémère) Flavia, secrétaire de rédaction, Lucie, scripte, Marie-Noëlle, institutrice, Laurence, traductrice et mariée, Hélène, maquettiste au chômage, Sylvie, traductrice, Sylvie, femme de dentiste, Anne, employée de banque, Béatrice, peintre, qui vivait avec le même homme depuis quatre ans, Louise, sœur d'une amie, Isabelle, Sandra, Odile, et d'autres dont j'ai oublié jusqu'au prénom. (Je dois paraître vantard, je m'en rends compte, mais je ne suis pas particulièrement fier de cette liste, pas plus que si je donnais celle des personnes avec lesquelles j'ai dîné au restaurant, par exemple.)

Durant deux mois, j'ai baigné dans la luxure. Je voyais des seins et des fesses partout, je devenais insatiable, je me noyais dans la chair. J'étais sidéré par la vertigineuse diversité des femmes, même «nues» (j'avais une préférence pour les grandes filles molles, mais toutes les autres me plaisaient aussi): les différences physiques, bien sûr, innombrables, mais également la gamme infinie de leurs comportements au lit – ou ailleurs. J'ai rencontré celle qui me tapait dessus comme une sauvage pendant ses orgasmes, celle qu'il fallait actionner calmement pendant une bonne demi-heure avant d'obtenir le moindre soupir mais qui pouvait jouir ensuite six ou sept fois consécutives en ne laissant passer que quelques secondes entre chaque orgasme, celle qui me repoussait violemment dès qu'elle se sentait sur le point de jouir (pour ne pas pécher, j'imagine), celle qui n'enlevait jamais son soutien-gorge, celle qui aimait que je la morde et celle qui aimait que je lui tape sur les fesses (Flavia), celle qui ne supportait pas le moindre geste vif ou brutal, celle qui se masturbait sans arrêt (pendant mais aussi après, quand je reprenais mon souffle – heureusement que je ne suis pas susceptible), celle qui pleurait à chaudes larmes après chaque orgasme, celle qui simulait de manière très exagérée (c'était comique, elle me faisait penser à Sarah Bernhardt dans une grande scène tragique), celle qui tenait absolument à ouvrir la bouche à genoux devant moi, dans les lieux publics (les toilettes des restaurants ou des cafés, les wagons de métro vides, les squares déserts – et même une fois à l'étage meubles du Bon Marché, cachée derrière un canapé (je devais avoir l'air bizarre, seul debout près d'un canapé les yeux exorbités)), celle qui voulait que je lui raconte en même temps, et en détail, ce que je faisais avec les autres, celle qui m'appelait Vincent, celle qui aimait que je l'insulte (après «salope», «putain», «chienne» et «garce» je ne savais plus quoi dire, je me sentais tout bête, je me creusais furieusement la cervelle – «Euh… Salope, je l'ai déjà dit?» -, si concentré sur mon vocabulaire que j'en oubliais de prendre plaisir à ce que nous étions en train de faire – «Vilaine, ça va?» (pour tout arranger, elle me répétait «Vas-y, sers-toi de moi, fais-moi tout ce que tu veux!» et je ne trouvais rien de vraiment immoral à lui faire (on a vite fait le tour d'un corps, tout de même – je pouvais toujours lui tirer les oreilles ou lui secouer les jambes, mais ça n'allait pas chercher bien loin dans le génie pornographique) (c'était celle du Bon Marché)), celle qui se sermonnait toute seule («Je devrais avoir honte, je devrais avoir honte…» – l'endroit qu'elle préférait, c'était devant la glace), celle qui inondait les draps d'un ou deux litres d'un liquide incolore et inodore, très fluide, qui ressemblait à de l'eau, celle qui ne supportait pas que je garde les yeux ouverts (celle qui n'enlevait jamais son soutien-gorge), celle qui se remettait sous tension à peine une minute ou deux après la séance précédente, à mon grand désarroi (je n'ai pas la faculté de récupération des stars du sport), celle qui, comme les hommes, devait tout arrêter immédiatement après son orgasme (elle devenait électrique, «intouchable» – pour un couple provisoire, ce n'est pas l'idéal, car on n'a pas le temps d'apprendre à se synchroniser: le pauvre bonhomme reste en suspension, tétanisé et brûlant, frustré, les nerfs à fleur de peau), celle qui ne prenait de plaisir que par-derrière (celle du Bon Marché, qui aimait que je l'insulte), celle qui, manifestement, n'avait accepté que pour passer le temps ou se donner un genre catin (elle regardait les murs de ma chambre pendant que je me démenais et me concentrais sur celle de l'avant-veille (celle qui se masturbait comme une possédée) pour essayer d'en finir au plus vite, et alors que j'apercevais enfin le bout du tunnel, au dernier instant, elle s'est écriée: «Merde! J'ai fermé la voiture?»), celle qui m'empoignait brutalement par les hanches pour m'utiliser comme un godemiché avec un corps autour et celle qui touchait mon machin avec émotion et respect, les yeux émerveillés, brillants, comme si j'avais Patrick Bruel entre les jambes (la même que celle qui n'enlevait jamais son soutien-gorge et ne voulait pas que je la regarde). Je ne sais combien il y en a eu, mais ça doit faire un paquet.

J'ai profité de ces deux mois pour parfaire ma connaissance de l'espèce féminine. Je ne m'étendrai pas sur les principales différences anatomiques, pour éviter de devenir vulgaire si ce n'est déjà fait, mais certaines parties du corps me touchaient particulièrement: le pli de l'aine, par exemple, lorsqu'elles étaient assises nues sur le bord de lit – comme une ligne tracée dans de la pâte à modeler. Les plis plus discrets (presque des traces, des souvenirs de plis) qui marquent le haut des cuisses, a l'intérieur, à l'endroit où la peau est la plus douce et la plus fine – lorsqu'elle est allongée sur le dos, les jambes pliées et écartées, ces lignes semblent délimiter une zone sacrée, presque circulaire, une vallée à la fois interdite et accueillante, comme sur une carte, ou une île mystérieuse isolée au milieu du corps. Les plis des genoux, surtout lorsque les jambes sont peu musclées, peu anguleuses, flexibles et paresseuses. Les traits rosé pâle sous les seins. Toutes les marques de sous-vêtements trop serrés ou de ceinture, comme des empreintes dans la cire. Les plis, parfois à peine visibles, qui soulignent les fesses sur quelques centimètres, à partir de l'entrejambe. Et juste en dessous, ceux qui écartent légèrement les cuisses, comme des jarretières invisibles remontées très haut, et qui, lorsqu'elle se tient debout de dos, les pieds joints, laissent parfois un losange de jour – ça, alors, ça me faisait presque pleurer d'émotion. Pour résumer en deux mots: les plis. (Mais pas les plis de graisse, attention, ça n'a rien à voir.) Les plis qui prouvent que la chair est molle, que la chair est fragile. Je n'aimais pas les muscles, les fesses dures, les chevilles trop marquées, les hanches osseuses. J'aimais que leur corps soit humain. Je me renseignais, je posais beaucoup de questions, j'écoutais tout ce qu'elles disaient, comme un chercheur ou un élève consciencieux. Il ne faut pas croire que je me passionnais uniquement pour ce qu'elles avaient sous la ceinture: leur esprit me fascinait tout autant. En me renseignant sur leurs fantasmes, j'ai eu la surprise de découvrir qu'elles avaient quasiment toutes le même. Le fantasme de la femme-objet. Il pouvait évidemment prendre plusieurs formes selon les caractères, mais le thème de base restait sensiblement le même – «Je veux qu'on "utilise" mon corps.» Au hit-parade, les deux vedettes étaient: la femme ligotée (éventuellement bâillonnée ou aveuglée), et la femme mise à la disposition de plusieurs hommes (deux en règle générale, trois plus rarement). Ces deux scénarios venaient très largement en tête. Derrière suivaient plusieurs variantes: la putain, l'odalisque, la gentille servante disponible qui ne demande qu'à rendre service, l'épouse docile offerte à des inconnus par son mari, etc. – l'objet. (Inutile de rappeler ce que tout le monde sait, les fantasmes ne sont pas faits pour être vécus, du moins les plus spéciaux (le ligotage, par exemple, peut facilement se laisser vivre), et pas une de ces femmes n'aurait aimé se faire prendre de force dans la vraie vie.) (Je dois reconnaître que, si l'on peut m'accuser de n'importe quoi sauf de considérer les femmes comme des objets (j'aurais même plutôt tendance à attribuer ce rôle aux hommes – à celui qui s'appelle Halvard Sanz, en tout cas, pauvre petite boule impuissante dans le grand flipper du monde), ces histoires de femme-objet ne me laissaient cependant pas indifférent. Holà. Loin de là.) À bonne distance venaient les fantasmes inverses, les envies de pouvoir absolu, de domination («Donnez-moi un homme, un mâle viril de préférence, ôtez-lui toute capacité de résistance et tout esprit d'initiative, et laissez-moi seule avec lui dans une pièce. Je veux l'utiliser comme un esclave vigoureux, ou un corps inerte mais exploitable, je veux l'user, le vider, puis le jeter»), et les fantasmes impliquant une autre femme (plusieurs d'entre elles avaient déjà essayé). Je n'ai pas beaucoup entendu parler d'amour sur une peau de bête devant un feu de cheminée qui crépite, ni de volupté au crépuscule sur un voilier blanc ancré dans les Caraïbes.

Quelques-unes de ces femmes, étrangement, sont tombées amoureuses de moi – du moins le croyaient-elles. Pourtant, je pense avoir toujours été honnête avec elles, comme disent les fourbes. Je n'annonçais pas dès les premières secondes: «Autant te prévenir tout de suite, mignonne, ce n'est que pour le cul», mais dès qu'elles abordaient le sujet, ou si leur comportement me laissait entrevoir le moindre soupçon d'affection trop marquée (ce qui n'était pas le cas, la plupart du temps; la majorité de ces femmes, j'en suis convaincu, étaient là pour la même raison que moi: prendre du plaisir sans se compliquer la vie), dès que l'ambiguïté glissait son corps d'anguille sous les draps, je m'efforçais de me sauver.

S'il a suffi, de quelques heures à trois ou quatre femmes pour tomber amoureuses de moi, c'est parce qu'elles se sont vite aperçues que j'étais «inaccessible». Certes, j'étais fatigué, niais, sombre, maladroit, déprimé, malchanceux – sans oublier très-moyen voire plutôt-moche, ce qui est toujours un handicap de taille – mais inaccessible. Car à ce moment-là, j'avais le cœur à tomber amoureux autant qu'à me teindre les sourcils en vert clair. Et le fait de savoir que je n'étais ni un apollon ni une star n'a pu qu'accroître leur volonté de m'attraper, leur besoin de m'emmener avec elles – «C'est trop bête, quand même, il devrait être facile à atteindre!» (Pollux, c'était le contraire: j'étais tellement accessible pour elle – non, si c'était vrai, si la vie était aussi cynique, ce serait effroyable – qu'elle s'était aussitôt rendu compte que je ne valais pas une cacahuète, au fond.) On tombe artificiellement amoureux de l'inaccessible, mais sur l'instant, il est normal que la nuance nous échappe.

Quant à toutes ces femmes qui ont si rapidement cédé à mes lestes avances, elles devaient également deviner une sorte de distance (même si ce n'est sans doute pas exactement la même chose puisque, sexuellement, j'étais on ne peut plus accessible). Je pense qu'elles se sont montrées si accueillantes et complaisantes car elles pressentaient que je n'avais rien à perdre – la détresse m'avait rendu parfaitement insouciant -, que je ne donnerais que ma surface, ne demanderais que la leur, et me moquais éperdument qu'elles acceptent ou refusent. Elles voyaient que j'étais ailleurs et me suivaient sans hésiter parce qu'elles ne «craignaient» rien de moi. Comme si j'avais l'apparence et les facultés d'un homme, mais n'étais pas un homme.

Un soir, je suis allé à une fête chez une amie. J'y ai rencontré sa sœur, qui habitait avec elle et que j'ai trouvée jolie. J'ai bavardé un moment avec elle près du buffet, Puis je lui ai demandé si elle ne voulait pas que l'on s'éloigne un peu de tout ce monde. Nous sommes sortis sur la terrasse et je l'ai embrassée tout de suite. À la fin de la soirée, je lui ai demandé (toujours aussi poliment) si elle ne voyait pas d'inconvénient à ce que je reste dormir là: elle m'a emmené dans sa chambre. Nous nous sommes déshabillés aussitôt la porte fermée. J'étais passablement ivre, mais pas au point de m'endormir tout de suite.

Le lendemain, quand j'ai ouvert les yeux, je me suis aperçu que la chambre était pleine de peluches, de poupées et de gadgets. Sur les murs étaient punaisés des posters de groupes à la mode, des photos de chatons et de chevaux, des cartes postales en forme de cœur. La couette et les rideaux étaient roses. La fille se tenait debout près de la fenêtre, vêtue d'un long tee-shirt Mickey. À la lumière du jour, sans maquillage et les cheveux défaits, je lui donnais quatorze ou quinze ans.

J'ai senti une grosse boule de pâte crue gonfler dans ma gorge. Comme lorsque j'avais découvert Laure dans ma baignoire à la place de Pollux, je n'ai pas su faire preuve d'une grande diplomatie. Je suis quelqu'un de sensible, le moindre choc me déstabilise. Je me suis assis dans le lit et j'ai articulé d'une voix étranglée: – Tu as quel âge?

Elle avait vingt et un ans, bon. Dix-neuf ou vingt, en supposant qu'elle ait un peu triché. Ça va encore. Mais la seule chose qui comptait à mes yeux, c'est qu'elle en paraissait quatorze. Et ça ne m'avait pas empêché de me faufiler dans sa chambre et de lui faire subir tous les outrages pendant je ne sais combien de temps. L'alcool n'était pas une excuse. J'ai eu peur. J'ai senti que si je continuais à me prélasser dans la luxure je n'allais pas tarder à perdre tous mes repères. (Je n'en avais déjà plus, c'est entendu, mais ce n'est pas parce qu'on est perdu sur un radeau en plein océan qu'il faut plonger pour aller se perdre au fond – car même si l'on y trouve de jolis possons multicolores, on y respire difficilement.)

De toute façon, ça ne tombait pas si mal. Je commençais non pas à me lasser, mais à me décourager. Deux mois plus tôt, je rêvais encore d'intimité et de dessous blancs en observant les passantes inabordables, j'avais été servi. Mais si j'avais passé des moments agréables, ça n'avait pas grand-chose à voir avec le «miracle de la découverte» qui m'intriguait tant. Même d'un point de vue physique, d'ailleurs. Une inconnue un peu trop petite ou un peu trop ronde croisée dans l'après-midi me tentait davantage qu'une femme aux formes «idéales» avec laquelle je m'apprêtais à passer une deuxième nuit. Ou pire encore: dans une soirée, je remarquais une femme en pantalon serré dont les fesses – par exemple – me paraissaient «parfaites» (c'est-à-dire qu'elles incarnaient cette perfection inaccessible de la chair après laquelle je courais depuis vingt ans – combien de fois m'étais-je dit, en suivant d'un œil hypnotisé des fesses semblables dans la rue: «Je donnerais n'importe quoi pour pouvoir baisser ce pantalon, les regarder, les toucher, je donnerais dix ans de ma vie, tout l'or que je possède»?). Par chance, je réussissais à ramener chez moi cette femme aux fesses mythiques. Je baissais son pantalon, je baissais sa culotte, je regardais ses fesses, je touchais ses fesses. Ce sont de belles fesses, c'est sûr. Superbes. Rien à dire. Et alors? Comme souvent, quelque chose m'échappait. Je les regardais, je les touchais, je ne pouvais rien faire de plus, et pourtant j'avais le sentiment de rester à distance. De ne pas saisir le mystère de la perfection. Si une passante était entrée à ce moment-là dans la chambre (au moment où j'entre, moi, dans la fiction), même moins jolie mais vêtue, encore à voir, à toucher, porteuse d'espoir, j'aurais abandonné aussitôt ma créature aux fesses d'or pour suivre la nouvelle st essayer de soulever sa jupe. (Les fesses sont un symbole pour que les enfants comprennent bien, mais je ne suis pas spécialement préoccupé par les fesses, je pourrais en dire autant des jambes, du ventre ou de la poitrine. Les seins, tiens, oui. Combien ai-je vu de seins, dans ma vie, et surtout ces derniers mois? Deux fois plus que de femmes nues, c'est dire. Et pourtant, ils me fascinent et m'émeuvent toujours autant. Même si ceux que je devine sous le pull léger de cette femme semblent quasiment identiques à ceux que j'ai touchés la nuit passée – du moins autant qu'ils peuvent l'être -, ils me paraissent mystérieux, irréels, utopiques. C'est tout de même intrigant, non? Est-ce qu'on s'imagine courir après des choses qu'on a déjà vues cent fois, qu'on connaît par cœur – des verres à pied ou des lunettes, par exemple -, en rêvant d'en revoir d'autres, d'en découvrir toujours plus?) Et si ma créature aux fesses d'or me téléphonait le lendemain pour me voir, je trouvais un prétexte quelconque et sortais seul, poursuivant ma quête mais sachant qu'elle n'aboutirait jamais.

Ce que je cherchais, je l'ai compris tard, c'était le corps de Pollux Lesiak. Je devais me contenter de l'aspect charnel – je n'arrivais déjà pas à retrouver ses fesses, je pouvais toujours courir pour retrouver son esprit, son âme, son amour -, la forme d'un sein ou la couleur d'un œil m'apportaient un peu de réconfort en souvenir, une position de jambes qu'elle prenait souvent, une manière de secouer la tête sur l'oreiller ou de me tenir par les épaules, je ne pouvais pas demander grand-chose de plus, mais je sais que, parmi toutes ces femmes si rapidement approchées et si rapidement quittées, je cherchais Pollux. Je m'y prenais maladroitement – aller chercher l'âme d'une femme entre les jambes de toutes les autres, ce n'est sans doute pas la bonne méthode – mais il fallait bien que je fasse quelque chose. On ne peut pas rester sans rien faire. On ne peut pas s'arrêter.

Si, on peut. Quelques jours avant la fin du printemps, l'une de mes amies s'est arrêtée. Ma seule amie d'enfance, du moins la seule que je revoyais régulièrement, la seule que j'aimais encore. La première fille que j'aie vue toute nue. Elle s'est pendue dans sa chambre.