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Le dimanche matin, elle était sur terre – le dimanche soir, elle n'y était plus. J'étais rattrapé par cette épouvante incrédule face à la mort. Mon amie d'enfance. Que j'avais vue toute nue dans la chambre d'un pavillon de banlieue, allongée sur le lit, des années et des années plus tôt. Que je n'avais pas osé toucher. Qui me demandait sans arrêt des cigarettes, dans le hall du lycée. Qui avait détruit une chaîne hi-fi à coups de pied dans une boum. Qui écrivait des histoires en rentrant de cours. Qui passait pour une sauvage. Qui était, en réalité, un ange de douceur et d'intelligence. Qui aimait les garçons mais n'osait pas les ennuyer. Que j'avais perdue de vue après le bac, et retrouvée par hasard dans l'annuaire de Paris, des années plus tard. Qui vivait seule dans un désordre indescriptible, de papiers, de journaux, de livres et de cassettes. Qui ne trouvait jamais assez de temps pour tout faire entre les hommes de passage. Qui aimait chanter, aller au théâtre et manger italien. Qui courait dans tout Paris pendant une semaine, séduisait tous les hommes qu'elle croisait, puis restait assise devant sa fenêtre durant toute la semaine suivante. Qui avait passé quelques nuits chez moi, et moi quelques-unes chez elle. Qui dormait sur le ventre. Qui aimait toujours les hommes mais craignait encore de les ennuyer. Qui avait passé un mois de janvier dans une clinique psychiatrique. Qui renversait la tête brusquement en arrière quand elle riait. Qui se tenait au courant de tout. Qui conservait tout, notait tout ce qu'elle vivait. Qui avait peur: de vieillir, de s'ennuyer, de manquer de temps, de ne plus tomber amoureuse, de ne plus savoir écrire, de retourner en psychiatrie, de devenir folle, de manquer d’enthousiasme, de ne plus trouver de travail, de manquer d'argent, d'être mise à l'écart, d'attraper le sida, de se laisser dépasser (par quoi?), de devenir faible, de ne plus être comprise, de ne pas avoir d'enfants, de continuer à vivre. Que j'avais aidée à choisir un maillot de bain quelques jours avant qu'on ne la retrouve au bout d'une corde, morte, rigide et froide.

Les dernières années, les derniers mois surtout, elle apprenait tout ce qu'elle pouvait. Le chant, le solfège, le multimédia, l'anglais, le roller, etc. C'est absurde.

Elle m'avait téléphoné une semaine plus tôt pour me dire que tout allait bien, que tout allait mieux, qu'elle avait compris quelque chose: il ne faut pas s'inquiéter. Ce n'étaient sans doute que des mots. Peut-être pas. Je n'ai pas compris. Je l'imaginais sortant acheter une corde, cherchant un endroit dans son appartement pour la fixer, montant sur le tabouret. Je l'imaginais passant la corde autour de son cou et regardant autour d'elle, dans sa chambre, ses livres et ses journaux en désordre. Je l'imaginais posant les yeux au dernier instant sur quelque chose d'un peu ridicule, par hasard, une paire de chaussettes ou une boîte d'allumettes. Je me sentais tomber en y pensant, je me sentais perdre l'équilibre. Je ne comprenais rien. Je ne voyais pas le rapport entre se pendre et ne pas s'inquiéter, s'il y en avait un. Peut-être avait-elle simplement dit cela pour me rassurer, pour que je m'éloigne d'elle. Sans doute. Mais elle a laissé un mot à ses parents, pour leur dire aussi de ne pas s'inquiéter, de penser à elle avec sérénité. Je la voyais prendre sa respiration, regarder les journaux en désordre, faire tomber le tabouret, voir la paire de chaussettes.

Ce trajet, court ou long, sa chambre de petite fille, les cigarettes dans le hall de l'école, le bac, son grand amour, puis le journalisme, les hésitations, la clinique, les cours de chant, le maillot de bain, sa chambre de femme, elle au milieu de cette chambre, à la fin, pendue.

Au début de l'été, j'ai commencé à lâcher prise. J'ai cessé de courir après les passantes, je suis revenu chez moi, avec Caracas. Je n'avais plus rien. Je n'avais plus d'ennuis avec le monde, plus de plaisir, plus d'envies, plus de questions, plus de projets, plus d'amour, plus de femmes dans mon lit, plus d'amie d'enfance.

Pendant une dizaine de jours, j'ai hébergé deux prostituées rencontrées dans un bar de l'avenue de Clichy, Helena et Olivia, qui s'étaient fait jeter de tous les hôtels du quartier. À vingt-cinq ou vingt-six ans, elles arrivaient en fin de parcours, toxicos et putes pas chères sur les boulevards extérieurs, la peau trouée des pieds à la tête, le sida partout dans le corps. Quand elles sont arrivées, elles ne mangeaient rien (juste du riz au lait, quand elles en avaient sous la main), ne parlaient presque jamais, somnolaient en permanence, fumaient quatre paquets de cigarettes par jour (même en «dormant» – assoupies, elles continuaient à en allumer une au mégot de la précédente), ne se levaient que pour aller travailler près du périphérique puis acheter leur poudre à Pigalle (près de trois mille francs par jour, chacune), revenaient chez moi, se piquaient n'importe où, dans les mains, les seins, les pieds (dès qu'elles approchaient une seringue de leur bras, les quelques petites veines que l'on distinguait encore disparaissaient aussitôt, comme des vers qui rentrent sous terre), et après une heure de veille durant laquelle elles essayaient parfois de cuisiner, pour me faire plaisir, ce que je leur avais acheté dans la journée, elles replongeaient dans la plus profonde léthargie. Olivia s'allongeait sur la banquette et Helena dans mon lit (je couchais avec elle). Helena restait toujours entièrement nue à la maison (pour aller travailler, elle enfilait un haut de maillot de bain et une minijupe en skaï rosé sans rien en dessous) tandis qu'Olivia ne quittait jamais sa jupe et son tee-shirt moulant, par pudeur (Olivia était un travesti, qui s'appelait autrefois Olivier, et ne se serait montré nu devant nous pour rien au monde – c'était sa dernière volonté, Helena n'en ayant plus depuis longtemps). Elles étaient en manque en permanence. Comme elles ne parvenaient jamais à économiser la poudre qu'elles achetaient la nuit, elles commençaient à trembler et à transpirer peu après midi, à devenir folles de douleur en début de soirée, animales, trempées, grelottantes, vert pâle, se gavaient de Néocodion, refaisaient leurs cotons de la nuit, s'injectaient du jus de citron presque pur dans les veines, avalaient tout ce qu'elles trouvaient dans mon armoire à pharmacie et partaient travailler le plus tôt possible. Un samedi soir, après une pleine charretée de clients et un shoot de luxe pour fêter ça, Helena a fait une overdose. Elle était violette. Même Olivia a eu peur. Il a fallu qu'elle la roue littéralement de coups pour qu'elle reprenne connaissance. Quelques secondes après avoir ouvert les yeux, Helena s'est mise en colère contre elle – c'était la première fois que je l'entendais élever la voix. Elle lui reprochait de l'avoir rattrapée. (Plus tard, elle m'a expliqué qu'elle n'avait même plus la volonté suffisante pour se tuer délibérément.)

Un matin, on a sonné. Comme je dormais, Helena est allée ouvrir. C'était le releveur de compteurs EDF. Probablement déconcerté de se retrouver face à une jeune femme nue, ou effrayé de voir ce corps encore jeune rongé par le sida et couvert de trous et de cicatrices – elle me faisait penser à une jolie fille sous-alimentée qu'on aurait plongée dans une baignoire de verre pilé -, il s'est trompé dans ses notes. Quelques jours plus tard, j'ai reçu une facture de quarante et un francs.

Une nuit, elle est rentrée seule, plus tôt que d'habitude. Elle souriait d'un air bizarre, livide. Quand je lui ai demandé ce qui se passait, elle s'est contentée de soulever sa jupe rose: elle avait l'entrejambe en bouillie. Un client avait sorti un couteau et, comme elle refusait de lui donner son argent, le lui avait planté entre les cuisses et avait eu le temps de faire pas mal de dégâts avant qu'elle ne lui éclate le nez d'un coup de coude et ne réussisse à s'enfuir de la voiture. Elle n'estimait pas nécessaire d'appeler un médecin. Moi, j'étais sur le point de tomber dans les pommes. Elle disait que ce n'était pas la première fois qu'elle se faisait abîmer (elle avait une cicatrice sur le sein gauche, une sur le ventre, et une sur presque toute la longueur de la cuisse gauche), que ça s'arrangerait tout seul et que, de toute façon, elle ne sentait absolument rien.

– Et puis ça fait bien quatre ou cinq ans que j’ai pas vu de sang à cet endroit-là. Ça me rappelle des souvenirs.

Finalement, j'ai réussi à la convaincre de me laisser téléphoner à SOS Médecins, en lui expliquant qu'il y avait neuf chances et demie sur dix pour que ça s'infecte, qu'elle ne pourrait donc pas «s'en servir» pendant un long moment et que ses revenus en prendraient un drôle de coup. Ils l'ont recousue et gardée deux jours à l'hôpital. Malgré les bonnes doses de Valium qu'ils ont accepté de lui donner pendant ces deux jours, elle est revenue dans un état de manque effroyable. Olivia l'attendait à la maison, avec un peu de poudre dont elle avait réussi à se priver. En franchissant le pas de la porte, Helena a dit d'une voix boudeuse:

– Que des pipes pendant trois semaines. Merde.

Avant cet incident, je couchais toutes les nuits avec elle. Ce n'était pas par amour, encore moins par désir. Je serais incapable de dire pourquoi. Pour mon amie d'enfance, pour Pollux. Ou peut-être simplement parce que c'était un moment de tendresse – pour elle aussi, j'espère. Ou parce que c'était toujours elle qui venait vers moi, dans le lit, et que je n'avais pas envie, sans doute par paresse, de dire non. Pourquoi faisait-elle ça, après avoir subi tant d'horreurs presque identiques sur les boulevards? Soit pour me «payer» le service que je leur rendais en les hébergeant, soit pour se prouver qu'elle pouvait encore coucher avec un homme sans recevoir d'argent et sans éprouver de dégoût. C'est sûrement très naïf, mais je pencherais plutôt pour la deuxième hypothèse même si j'avais compris que la seule chose qu'elle désirait encore, c'était la mort. Je savais bien qu'elle simulait, quand elle gémissait et se mordait les lèvres, mais je savais aussi que c'était uniquement pour ne pas me blesser, pour me faire plaisir – ce qui me touchait bien plus que toutes ses caresses.

Au bout de dix ou douze jours, j'ai dû leur demander de partir. Je sentais que je commençais à me laisser entraîner vers le monde végétatif dans lequel elles stagnaient en attendant de mourir. Et l'argent – qui n'avait pour elles aucune valeur concrète (pas plus que si elles donnaient des sacs de bonbons pour obtenir leurs doses): elles dépensaient chacune près de cent mille francs par mois – devenait un problème. Au début, elles tenaient absolument à me rembourser la nourriture que j'achetais pour elles. Je ne pouvais pas refuser. Mais petit à petit, les sommes qu'elles me donnaient le soir en rentrant augmentaient. («Tiens, je te donne un billet de deux cents balles, j'ai pas de monnaie.») Le samedi soir de l'overdose, particulièrement fructueux, elles m'ont fourré cinq cents francs chacune dans la poche. J'ai compris que ça n'allait pas durer. De plus, Olivia s'était mis en tête de faire le ménage tous les jours. Quand je voulais l'en empêcher, elle s'énervait («Quoi, j'ai pas le droit de vivre comme tout le monde, de faire des choses normales, c'est ça?»). Je me sentais de plus en plus mal à l'aise. Le jour où elles m'ont annoncé qu'elles allaient m'acheter une petite voiture d'occasion pour que je puisse les emmener travailler et revenir les chercher (leur évitant ainsi les pipes gratuites aux braves pères de famille qui les prenaient en stop, à l'aller et au retour), je leur ai expliqué que je ne pouvais pas, que ce n'était pas ma vie (comme si je savais ce que c'était, ma vie). Elles ont compris, elles sont parties sans un reproche, en m'embrassant comme à la fin du mois d'août au camping, et je ne les ai plus revues.

Bien plus tard, j'ai appris – en allant interroger sur le boulevard l'une de leurs «collègues» qui était venue deux ou trois fois à la maison – qu'Olivia était morte moins d'un mois après leur départ, d'une overdose (Helena n'avait probablement pas cherché à la faire revenir, même si rester seule ne devait pas être une perspective des plus réjouissantes), et qu'Helena (Hélène, peut-être) s'était éteinte dans un hôpital, en octobre, des suites d'une maladie opportuniste dont son ex-collègue n'a pas su me dire le nom.

(Je suis allé faire un test, le printemps suivant, au labo devant lequel Pollux m'avait sauté au cou, j'étais négatif. Je suppose que j'ai eu de la chance, comme toujours.)

À la fin du mois de juillet, je suis allé rejoindre Catherine à Anvers – elle y passait quelques jours avec Arnaud. Je ne suis pas descendu au bon endroit – le train s'arrêtait dans deux gares dont le nom commençait par Antwerpen, j'ai choisi la mauvaise. J'ai marché je ne sais combien de temps le long de la voie ferrée, dans l'obscurité, seul et découragé, avant de commencer enfin à croiser quelques rabbins – ou des juifs en costume traditionnel, je ne suis pas très expert – en approchant du quartier des diamantaires. J'ai repéré l'hôtel en arrivant en ville, les fenêtres donnaient sur les rails. Un hôtel hideux, cher et sinistre, tout en hauteur, dans lequel Catherine et Arnaud ne se trouvaient pas – il s'est avéré plus tard qu'elle s'était trompée de nom. J'ai tout de même pris une chambre, que j'ai fuie au plus vite pour aller me promener quelque part. Qu'est-ce que je faisais là, perdu au milieu des Flamands, en pleine nuit, dans une ville que je ne connaissais pas, avec pour seul point d'attache un hôtel qui n'était pas le bon, sans une idée en tête et sans une adresse en poche? Je suis entré dans quelques bars au hasard, dont un sur le port (inquiétant), j'ai mangé des frites grasses, j'ai beaucoup marché, lentement, gai comme un paquet d'algues noires, et j'ai terminé la nuit dans une boîte punk en sous-sol, entouré de blonds décharnés en transe, en haillons et en sueur, qui hurlaient des trucs incompréhensibles. Au petit matin, je suis remonté dans ma chambre au huitième étage, j'ai allumé la télé fixée en hauteur, baissé les stores métalliques, ouvert le minibar, puis je me suis couché avec quelques mignonnettes de whisky et me suis endormi devant un reportage en flamand sur les tigres.

En début d'après-midi, je montais dans un train pour Bruxelles, histoire de ne pas rentrer trop vite à Paris. Là, en face de la gare, je suis tombé sur un hôtel miteux dont le nom m'a plu: le Midi Palace. Au bar, la patronne massacrée par le temps, dont le visage entier me paraissait barbouillé de rouge à lèvres, discutait avec trois maquereaux aux cheveux huileux. Elle m'a dit de monter dans les étages et de trouver une chambre libre – les portes ne fermaient pas à clé, je n'avais qu'à regarder à l'intérieur.

Après avoir dérangé une grosse blonde en porte-jarretelles bleu, à quatre pattes sur le lit, qui se faisait besogner par un petit papi tout sec, puis un travailleur émigré, disons roumain, qui, en maillot de corps, allongé sur le dos, les mains derrière la tête, semblait chercher le secret du bonheur, j'ai trouvé une chambre vide. Elle n'invitait pas franchement à la méditation ni au plaisir d'une bonne sieste, mais j'ai préféré m'y installer plutôt que de continuer à ouvrir des portes au risque de tomber sur «ce qu'il n'aurait jamais dû voir».

L'armoire bancale et vermoulue n'avait plus de portes, une boule de cheveux bouchait le lavabo, le lit était défait et le drap taché d'un peu de sang. On a vu pire, dans les films réalistes. J'ai poussé l'oreiller sale par terre, rabattu la couverture, et je me suis couché dans la position du penseur roumain. Je suis resté là jusqu'au soir, une drôle d'idée en tête. Je pensais à mon amie d'enfance, qui n'était plus nulle part, et je me disais: «Être allongé dans cette chambre répugnante à Bruxelles, c'est mieux que rien. Par rapport à rien, c'est même presque agréable.»

J'ai décidé que Pollux Lesiak se trouvait, au même moment, dans un bistrot des Abbesses. Assise devant un verre de vin, en face de son nouveau fiancé. Ils parlaient d'un de leurs amis qui cherchait du travail. Elle lui caressait distraitement le dos de la main.

Je suis descendu au bar, j'ai bu un whisky, laissé mon sac de voyage en garde à la patronne – je ferais confiance à peu de gens comme à une vieille maquerelle – et suis entré dans le premier restaurant à gauche en sortant de l'hôtel.

Je n'avais pas faim. L'atmosphère et le décor auraient d'ailleurs coupé l'appétit à plus d'un goinfre. Une seule table était occupée, par un couple de touristes espagnols vraisemblablement égarés. La pauvre serveuse puait les règles. C'était trop pour moi. Je pensais m'être liquéfié puis évaporé depuis longtemps, n'avoir plus de contours ni de limites, mais je me trompais. Une chose bête comme une odeur de règles peut suffire à déclencher ce qui ressemble à de la colère. Le sang, la mort, le sexe, tout se mélangeait en moi comme si je devais avaler de force le monde en bouillie – comme quelqu'un qui coule, à bout de souffle, ne peut qu'ouvrir la bouche, même s'il se noie dans un égout. Si je pouvais, pour ne plus être obligé de l'absorber par tous mes pores, j'aurais détruit le monde. Et Pollux Lesiak avec, qui s'était fondue dedans.

J'ai quitté le restaurant avant que la serveuse – qui n'y était pour rien, la malheureuse – ne vienne prendre ma commande, je suis allé payer l'après-midi à la maquerelle fossile, récupérer mon sac, et j'ai pris le train pour Paris.

Sur le quai, deux jeunes gens s'embrassaient tendrement. La fille pleurait, le garçon se retenait à grand-peine. À la manière dont ils se serraient de toutes leurs forces dans les bras l'un de l'autre, on devinait qu'ils étaient à la fois tristes de se quitter et heureux de constater cette tristesse, heureux d'être amoureux. Inquiets et rassurés de se sentir inquiets. C'était la scène la plus banale du monde mais ils la jouaient bien. Ils avaient de la chance. Plus tard, j'ai revu la fille dans le train, seule. Son visage était grave, presque soucieux, elle semblait plongée dans quelque réflexion sérieuse et ne portait plus la moindre trace d'amour. Au fond d'elle, sans doute. Mais en surface, plus rien ne restait de l'émotion torrentueuse qui la faisait chavirer de douleur et de bonheur, à peine quelques minutes plus tôt. Elle était déjà «détachée». Sobre et seule. Détachée de son fiancé, détachée de la passion. Je devais avoir le même aspect, depuis plusieurs mois.

Gare du Nord, j'ai jeté négligemment un paquet de cigarettes vide par terre. Une petite vieille qui s'apprêtait à me croiser a grogné en me fusillant du regard:

– C'est ça, salissez tout ce que vous pouvez. La Terre ne peut pas se défendre, hein, c'est pratique?

Surpris et vaguement honteux, je me suis baissé pour le récupérer. Une fois que je l'ai eu dans la main, j'ai réalisé l'incongruité de la situation. Qu'est-ce que je suis en train de faire? La Terre ne peut pas se défendre? Pour une impuissante, elle se débrouille. Et moi, je peux me défendre, peut-être? Tout m'attaque et je me baisse pour ramasser gentiment un morceau de carton qui risquerait d'incommoder notre brave mère la Terre? Mon paquet à la main, je me suis senti aussi lâche et rampant qu'un prisonnier passé à tabac qui s'excuserait d'avoir postillonné, en criant de douleur, sur l'uniforme de son tortionnaire.

– Va te faire foutre, vieille guenon.

Je lui ai lancé le paquet de cigarettes à la tête et me suis éloigné calmement, fatigué, la laissant plantée comme une bonne élève à qui le cancre de la classe vient de mettre une main aux fesses, outragée, toute raide.

J'ai trouvé plusieurs messages sur mon répondeur, dont un de Marthe, que je n'avais pas vue depuis plus d'un mois. «J'ai appris, pour ta copine. Je suis désolée.» C'était gentil de sa part – même si tout le monde sait que, dans ces cas-là, un ou mille mots n'ont pas plus d'effet sur le chagrin qu'un souffle sur une blessure. Au fait, comment était-elle au courant? Je lui avais parlé quelquefois de mon amie d'enfance, mais elle ne la connaissait pas – ni aucune de ses relations, probablement. Je l'ai rappelée pour savoir.

Elle ne parlait pas de mon amie d'enfance, elle parlait de Pollux Lesiak. Et si elle était désolée, c'est parce qu'elle venait d'apprendre sa mort. Un ami de Pollux, qui travaillait occasionnellement pour la maison d'édition – celui qui l'avait emmenée à la soirée, lors de nos «retrouvailles» -, lui en avait parlé par hasard. Marthe était persuadée que j'étais au courant – comment imaginer que non? – , que je n'avais rien dit pour ne pas me plaindre, ou parce que aborder le sujet me faisait mal. Elle était encore plus désolée, bien sûr. Pollux était morte depuis longtemps déjà. Au début du mois de janvier. D'une mort aussi laide que toutes les autres, mais particulièrement obscène. Renversée, écrasée par un bus. J'ai dit non – d'une voix basse et posée qui m'a surpris moi-même – et j'ai raccroché.

Elle était probablement morte le soir de notre retour de Normandie. Ou le lendemain matin. Juste après notre voyage, en tout cas.

La première image qui m'est venue à l'esprit, curieusement, c'est son appartement. Ses six lampes, le téléphone peint en jaune, la photo d'elle entre deux garçons, sur le côté de la télé, les étagères métalliques remplies de livres de poche, les boîtes d'allumettes orientales, les dessins de temples romains, la feuille punaisée au-dessus de son ordinateur, «POLLUX, TU DOIS TRAVAILLER». Sa salle de bains décolorée, ses tubes et ses flacons. Son décor à présent inutile. Figé dans le temps, immobile et désert. Abandonné. Sans elle. Je me représentais son appartement sans elle.

Je ne savais pas grand-chose de Pollux Lesiak. Je ne savais pas ce qu'elle pensait de moi, je ne savais pas ce qu'elle avait en tête en montant jusque chez elle le dernier soir, après m'avoir adressé ce petit signe de la main, après avoir laissé la porte de l'immeuble se refermer lentement derrière elle. Je ne savais pas ce qu'elle s'était dit en s'endormant, pendant que je pensais à elle dans mon lit. Elle était morte depuis sept mois. Je me suis souvenu d'avoir en effet entendu parler, à la télé ou à la radio, vers le début de l'année, d'un accident de bus qui avait fait un mort et quelques blessés. En essayant d'éviter un cycliste, le bus qui roulait trop vite était monté sur le trottoir et avait percuté un groupe de passants. Je crois me souvenir de la sensation que j'avais éprouvée en apprenant cette nouvelle. La puissance monstrueuse du fer sur la chair et les os. La grosse machine aveugle et vrombissante qui bondit hors de la route pour aller écraser des êtres humains. Je n'y avais pensé que pendant quelques minutes, bien sûr.

«Un tragique accident de la circulation a fait un mort et cinq blessés, dont deux graves, ce matin, en plein Paris.»

Cet événement presque banal, si éloigné de moi, qui avait traversé furtivement l'une de mes journées sept mois plus tôt, je devais soudain retourner le chercher, l'adopter malgré le gouffre qui me séparait de lui et le considérer désormais comme l'un des événements les plus importants de mon existence.

Je me retrouvais seul. Mon amour mort. Un amour mort.

Creux, tremblant, du vide partout dans le corps, j'ai téléphoné à l'ami de Pollux, dont Marthe m'avait donné le numéro. L'accident avait eu lieu le matin du vendredi 4 janvier, de bonne heure, rue de Vaugirard. Je lui ai demandé tous les détails. Le bus l'avait percutée de face, en terminant sa course contre un immeuble, après avoir renversé cinq autres personnes. On ne savait pas où elle allait, ce matin-là, à pied. Elle avait eu les jambes brisées, la cage thoracique défoncée, et sa tête avait heurté le bas du mur. Elle était morte sur le coup.

Elle était enterrée à Boulogne.

Je ne voulais pas voir sa tombe.

Pollux Lesiak était morte depuis sept mois et je ne le savais pas. En cherchant les causes de son silence, ça ne m'avait même pas effleuré l'esprit. Depuis sept mois, j'étais vraiment tout seul et je ne le savais pas. Depuis sept mois, elle ne faisait plus partie de l'humanité et je me promenais comme si de rien n'était. Sept mois sans me douter de rien, sept mois sans qu'on me dise rien, sept mois d'illusion. Sept mois vécus à côté de la réalité. Je n'avais pas cessé de penser à elle, je l'avais cherchée, je l'avais attendue, je l'avais imaginée dans un bistrot avec son fiancé, je l'avais maudite, je l'avais rejetée – alors qu'elle n'était plus là. Alors que j'étais seul. Un amour mort. Pendant que je baisais toutes les femmes que je trouvais, pendant que je me vautrais sur elles en pensant à Pollux, elle se décomposait sous terre. Elle se décomposait toute seule sous terre pendant que je baisais les autres.

Maintenant, il devait à peine rester quelques lambeaux de chair sur son squelette.