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L’instruction dirigée contre les fauteurs de la terrible querelle survenue entre les Gavots et les Dévorants eut pour résultat de disculper entièrement les premiers et de les mettre hors d’accusation. Pierre et Romanet, appelés comme témoins principaux, se distinguèrent par leur courage, leur franchise et leur fermeté. La belle figure, l’air distingué et le langage simple et choisi de Pierre Huguenin attirèrent sur lui l’attention des libéraux de la ville, qui assistaient avec leurs journalistes à la séance du tribunal. Mais il ne fut point l’objet de nouvelles avances, car il partit aussitôt qu’il ne se vit plus nécessaire.
Que faisait et à quoi songeait le père Huguenin pendant l’absence de son fils? Le bonhomme se dépitait et s’emportait; mais, plus que tout, il s’inquiétait. Il est si exact et si preste à tout ce qu’il entreprend! se disait-il. Il faut qu’il lui soit arrivé malheur! Et alors il se désespérait; car il ne s’était jamais aperçu de l’amour et de l’estime qu’il portait à son fils autant qu’il le faisait depuis cette dernière séparation.
Comme Pierre l’avait craint, sa fièvre en augmenta; et il n’avait pas pu quitter son lit le jour où, par bonheur, Amaury et le Berrichon arrivèrent. Chemin faisant, le Corinthien avait renouvelé à son compagnon la recommandation que Pierre lui avait déjà faite de ménager les préventions du père Huguenin à l’endroit du compagnonnage; et, comme il lui répugnait un peu de débuter avec un nouveau maître par un mensonge, il chargea le Berrichon de porter la parole le premier. En sautant à bas de la diligence, ils demandèrent la maison du menuisier, et ils y entrèrent, l’un avec l’aisance d’un niais, l’autre avec la réserve d’un homme d’esprit.
– Holà! hé! hohé! cria le Berrichon en frappant de son bâton sur la porte ouverte; ho, la maison, salut, bonjour la maison! N’est-ce pas ici qu’il y a le père Huguenin, maître menuisier?
En ce moment le père Huguenin reposait dans son lit. Il était de si mauvaise humeur qu’il ne pouvait souffrir personne dans sa chambre. En voyant sa solitude si brusquement troublée, il bondit sur son chevet, et, tirant son rideau de serge jaune, il vit la figure étrangement joviale de Berrichon la Clef-des -Cœurs.
– Passez votre chemin, l’ami, répondit-il brusquement, l’auberge est plus loin.
– Et si nous voulons prendre votre maison pour notre auberge? reprit la Clef-des -cœurs, qui, comptant sur le plaisir que son arrivée causerait au vieux menuisier, trouvait agréable de plaisanter en attendant qu’il se fît connaître.
– En ce cas, répondit le père Huguenin en commençant à passer sa veste, je vais vous montrer que si on entre sans façon chez un malade, on peut en sortir avec moins de cérémonie encore.
– Pardon pour mon camarade, maître, dit Amaury en se montrant et en saluant le père de son ami avec respect; nous venons vers vous de la part de Pierre, votre fils, pour vous offrir nos services.
– Mon fils! s’écria le maître, et où donc est-il, mon fils?
À Blois, retenu pour deux ou trois jours au plus par une affaire qu’il vous dira lui-même; il nous a embauchés, et voici deux mots de lui pour nous annoncer.
Le père Huguenin, ayant lu le billet de son fils, commença à se sentir plus calme et moins malade. – À la bonne heure, dit-il en regardant Amaury, vous avez tout à fait bonne façon, mon fils, et votre figure me revient; mais vous avez là un camarade qui a de singulières manières. Voyons, l’ami, ajouta-t-il en toisant le Berrichon d’un œil sévère, êtes-vous plus gentil au travail que vous ne l’êtes à la maison? Votre casquette vous sied mal, mon garçon.
– Ma casquette? dit le Berrichon tout étonné en se décoiffant et en examinant son couvre-chef avec simplicité. Dame, elle n’est pas belle, notre maître; mais on porte ce qu’on a.
– Mais on se découvre devant un maître en cheveux blancs, dit le Corinthien, qui avait compris la pensée du père Huguenin.
– Ah dame! on n’est pas élevé dans les collèges, répondit le Berrichon en mettant sa casquette sous son bras; mais on travaille de bon cœur, c’est tout ce qu’on sait faire.
– Allons, nous verrons cela, mes enfants, dit le père Huguenin en se radoucissant. Vous venez à point, car l’ouvrage presse, et je suis là sur mon lit comme un vieux cheval sur la litière. Vous allez boire un verre de mon vin, et je vous conduirai au château; car, mort ou vif, il faut que je rassure et contente la pratique.
Le brave homme, ayant appelé sa servante, essaya de se lever, tandis que ses compagnons faisaient honneur au rafraîchissement. Mais il était si souffrant qu’Amaury s’en aperçut, et le supplia, avec sa douceur accoutumée, de ne pas se déranger. Il l’assura que, grâce à Pierre, il était au courant de l’ouvrage comme s’il l’eût commencé lui-même; et, pour le lui prouver, il lui décrivit la forme et la dimension des voussures, des panneaux, des corniches, de limons, des courbes à double courbure, des calottes d’assemblage, etc., etc., à une ligne près, avec tant de mémoire et de facilité que le vieux menuisier le regarda encore fixement; puis songeant à l’avantage d’une science qui rend si claires et qui grave si bien dans l’esprit les opérations les plus compliquées, il se gratta l’oreille, remit son bonnet de coton, et remonta dans son lit en disant: À la garde de Dieu!
– Fiez-vous à nous, répondit Amaury. L’envie que nous avons de vous contenter nous tiendra lieu pour aujourd’hui de vos conseils; et peut-être que demain vous aurez la force de venir à notre aide. En attendant, faites un bon somme, et ne vous tourmentez pas.
– Non, non, ne vous tourmentez pas, notre maître, s’écria la Clef-des -cœurs en avalant un dernier verre de vin à la hâte. Vous verrez que vous avez eu tort de faire mauvaise mine à deux jolis Compagnons comme nous.
– Compagnons! murmura le père Huguenin, dont le front se rembrunit aussitôt.
– Ah! je dis cela pour vous faire enrager, riposta le Berrichon en riant, parce que je sais que vous ne les aimez pas, les Compagnons.
– Ah! ah! vous êtes dans le Compagnonnage? grommela le père Huguenin, partagé entre sa vieille rancune et je ne sais quelle sympathie subite.
– Oui, oui, continue le Berrichon qui avait au moins l’esprit de savoir plaisanter sur sa laideur; nous sommes dans le Devoir des beaux garçons, et c’est moi qui suis le porte-enseigne de ce régiment-là.
– Nous ne connaissons qu’un devoir ici, dit le Corinthien en jouant sur le mot, celui de vous bien servir.
– Que Dieu vous entende! répliqua le père Huguenin; et il s’enfonça avec accablement sous ses couvertures.
Cependant il dormit paisiblement, et le lendemain, se sentant mieux, il alla visiter ses compagnons. Il les trouva travaillant de grand cœur, faisant bien marcher les apprentis, et taillant d’aussi bonne besogne que Pierre Huguenin lui-même. Rassuré sur son entreprise, réconcilié avec M. Lerebours, qui jusqu’alors l’avait boudé, plein d’espérance, il s’en retourna au lit; et bientôt il fut tout à fait sur pied pour recevoir son fils, qui arriva trois jours après dans la soirée.
Un calme céleste se peignait sur le front de Pierre Huguenin. Sa conscience lui rendait bon témoignage, et sa gravité ordinaire était tempérée par une satisfaction intérieure qui se communiqua comme magnétiquement à son père. Interrogé par lui sur la cause de son retard il lui répondit:
– Permettez-moi, mon bon père, de ne pas entrer dans une justification qui prendrait du temps. Quand vous l’exigerez, je vous raconterai ce que j’ai fait à Blois; mais veuillez m’envoyer tout de suite auprès de mes compagnons, et vous contenter de la parole que je vous donne. Oui, je puis jurer sur l’honneur que je n’ai fait autre chose qu’accomplir un devoir, et que vous m’auriez béni et approuvé si vous aviez eu l’œil sur moi.
– Allons, tu me réponds comme tu veux, dit le vieux menuisier; et il y a des instants où tu me persuades que tu es le père, et moi le fils. C’est singulier pourtant, mais c’est ainsi.
Il se trouva si bien ce jour-là, qu’il put souper avec son fils, les deux compagnons et les apprentis. Il se prenait de prédilection pour Amaury, dont la douceur et les soins respectueux le charmaient; et, quoiqu’il répugnât à le questionner sur certaines choses, il se disait à part lui: Si c’est là un de ces enragés Compagnons, du moins il faut avouer que sa figure et ses paroles sont bien trompeuses. Il commençait aussi à revenir sur le compte du Berrichon, et à reconnaître d’excellentes qualités sous cette rude enveloppe. Ses naïvetés le faisaient rire, et il n’était pas fâché d’avoir quelqu’un à reprendre et à railler; car il avait, comme on a pu le voir, le caractère taquin des gens actifs; et la dignité habituelle de son fils et du Corinthien le gênait bien un peu.
Ce soir-là, quand le Berrichon eut apaisé sa première faim, qui était toujours impétueuse, il entama la conversation, la bouche pleine et le coude sur la table.
– Camarade, dit-il au Corinthien, pourquoi donc ne voulez-vous pas que je raconte à maître Pierre ce qui s’est passé à son sujet tantôt avec ce grand sotiot de Polydore, Théodore (je ne sais pas comment vous l’appelez), enfin le garçon à l’intendant du château?
Amaury, mécontent de cette indiscrétion, haussa les épaules et ne répondit rien. Mais le père Huguenin n’était pas disposé à laisser tomber le babil du Berrichon.
– Mon cher Amaury, dit-il, je ne vous conseille pas d’avoir des secrets de moitié avec ce garçon-là. Il est fin et léger comme une grosse poutre de charpente qui vous tomberait sur les doigts du pied.
– Allons, dit Pierre Huguenin, puisqu’il a commencé, il faut le laisser achever. Je vois bien qu’il s’agit de M. Isidore Lerebours. Comment pouvez-vous croire, Amaury, que je me soucie de ce qu’il a pu dire contre moi? Il faudrait être bien faible d’esprit pour craindre son jugement.
– Ah! bien; en ce cas, je vas vous le dire; vrai, je vas vous le dire, maître Pierre! s’écria le Berrichon en clignotant du côté d’Amaury, comme pour le supplier de ne pas lui fermer la bouche.
Le Corinthien lui fit signe qu’il pouvait parler, et il commença son récit en ces termes:
– D’abord, c’était une belle dame, une superbe femme, ma foi, toute petite et rouge de figure, qui a passé et repassé, et encore repassé, et encore repassé, comme pour regarder notre ouvrage; mais, aussi vrai que je mords dans mon pain, c’était pour regarder le pays Corinthien…
– Que veut-il dire avec son pays et son Corinthien? demanda le père Huguenin, devant qui on était convenu de ne jamais se donner les noms du Compagnonnage.
Pierre marcha un peu fort sur le pied du Berrichon, qui fit une affreuse grimace, et reprit bien vite:
– Quand je dis le pays, c’est comme si je disais l’ami, le camarade… Nous sommes pays, lui et moi: il est de Nantes en Bretagne, et moi, je suis de Nohant-Vic en Berry.
– Très bien! dit le père Huguenin en se tenant les côtes de rire.
– Et quand je dis le Corinthien, poursuivit le Berrichon, à qui l’on marchait toujours sur le pied, c’est un nom comme ça que je m’amuse à lui donner…
– Enfin cette dame regardait Amaury? reprit le père Huguenin.
– Quelle dame? demanda Pierre, qui, sans savoir comment, se prit à écouter avec attention.
– Une grande belle femme toute petite, comme il vous l’a dit, répondit Amaury en riant; mais je ne la connais pas.
– Si elle est rouge de figure, objecta le père Huguenin, ce n’est pas la demoiselle de Villepreux; car celle-là est pâle comme une morte. Ce sera peut-être sa fille de chambre?
– Ah! peut-être bien, répondit le Berrichon, car on l’appelait madame.
– Elle n’était donc pas seule à vous regarder? demanda Pierre.
– Toute seule, répondit la Clef-des -cœurs; mais M. Colidor, qui était avec elle…
– Isidore! interrompit le père Huguenin d’une grosse voix pour le déconcerter.
– Oui, Théodore, continua le Berrichon, qui avait sa malice tout comme un autre. Eh bien! ce M. Molitor lui a dit comme ça: Y a-t-il quelque chose pour votre service, madame la marquise?
– Ah! ce sera la nièce, la petite dame des Frenays, observa le père Huguenin. Celle-là n’est pas fière et regarde tout le monde… Regardait-elle Amaury? vrai?
– Comme je vous regarde! s’écria le Berrichon.
– Oh non! autrement? répondit le vieux menuisier riant des vilains gros yeux que faisait le Berrichon. Et enfin vous a-t-elle parlé?
– Nenni! Elle a dit seulement comme ça: Je cherche le petit chien; ne l’auriez-vous pas vu par ici, messieurs les menuisiers? Et elle regardait le pays… le camarade Amaury; dame! elle le regardait comme si elle avait voulu le manger des yeux!
– Allons donc, imbécile! c’est toi qu’elle regardait! dit Amaury. Tu peux bien en convenir: ce n’est pas ta faute si tu es beau garçon.
– Oh! pour ce qui est de cela, vous voulez rire, répondit le Berrichon. Jamais aucune espèce de femme ne m’a regardé, ni riche ni pauvre, ni jeune ni vieille, excepté la Mère… je veux dire la Savinienne, avant qu’elle fût dans les pleurs pour son défunt.
– Elle te regardait, toi? s’écria Amaury en rougissant.
– Oui, en pitié, répondit le Berrichon, qui ne manquait pas de bon sens en ce qui lui était personnel; et elle me disait souvent: Mon pauvre Berrichon, tu as un si drôle de nez et une si drôle de bouche! Est-ce ton père ou ta mère qui avait ce nez-là et cette bouche-là?
– Enfin, l’histoire de la dame? reprit le père Huguenin.
– L’histoire est finie, répliqua le Berrichon. Elle est sortie comme elle est entrée, et M. Hippolyte…
– M. Isidore! interrompit l’obstiné père Huguenin.
– Comme il vous plaira, reprit le Berrichon. Son nom n’est pas plus beau que mon nez. De sorte que, il s’est établi à côté de nous, les bras croisés comme l’empereur Napoléon tenant sa lorgnette; et voilà qu’il s’est mis à dire que nous faisions de la pauvre ouvrage, de la pauvreté d’ouvrage, quoi! Et voilà que tout d’un coup le pays… le camarade Amaury ne lui a rien répondu, et que, tout de suite, moi, j’ai continué à scier mes planches sans rien dire. C’est ce qui l’a fâché, le monsieur! Il aurait souhaité sans doute qu’on lui demandât pourquoi l’ouvrage ne lui plaisait pas. Et alors il a pris une pièce, en disant que c’était du mauvais matériau, que le bois était déjà fendu, et que, si on laissait tomber ça, ça se casserait comme un verre. Et voilà que le Corinthien (pardon, notre maître, c’est une accoutumance que j’ai de l’appeler comme ça), le Corinthien, que je dis, lui a répondu: Essayez-y donc, notre bourgeois, si le cœur vous en dit. Et voilà qu’il a jeté la pièce par terre de toute sa force; et voilà qu’elle ne s’est point cassée, sans quoi que je lui cassais la tête avec mon marteau.
– Est-ce là tout? demande Pierre Huguenin.
– Vous n’en trouvez pas assez, maître Pierre? excusez! dit le Berrichon.
– Moi, j’en trouve trop, dit le père Huguenin, qui était devenu pensif. Vois-tu Pierre, je te l’avais prédit: le fils Lerebours te veux du mal, et il t’en fera.
– Nous verrons bien, répondit Pierre.