38835.fb2
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Charles Baudelaire, « Élévation ».
J'ai toujours aimé la musique. Ce n'est pas un hasard si j'en ai fait mon métier. Presque toutes les musiques m'attirent. Les gens sont surpris d'apprendre que j'apprécie autant un succès des Rolling Stones qu'un des Concertos brandebourgeois.
Ce que je sais de la musique, ce que je comprends d'elle, beaucoup me vient de toi. Tu fus le seul musicien que j'ai aimé. C'est peut-être pour cela que nous connûmes une telle passion. Je n'avais pas besoin de t'expliquer mes sentiments avec des mots ; que je me trouve au piano ou face à un orchestre, tu captais chacune de mes émotions, puis à ton tour, tu me répondais sans paroles, par le truchement intime de la musique.
Il me semble que les deux autres hommes de ma vie – ceux qui viendront, je l'espère, à ce dîner – sont passés à côté de mon âme de musicienne. Pour eux, j'étais femme avant tout – pour Pierre, la mère de son fils alors qu'à tes yeux je fus les deux ; musicienne et femme.
Malgré le brouhaha de la rue, les passants qui rient et qui parlent, malgré le bruit des voitures roulant le long du boulevard, je parviens sans peine à entendre l'ouverture du Magnificat dans ma tête ; j'intercepte chaque instrument ; trompettes, hautbois, tambours, flûtes, violons et contrebasses, et chaque voix ; deux sopranos, contralto, ténor, et basse, entourés par le chœur.
Pierre, en particulier, détestait ces escapades solitaires dans mon univers musical, et se sentait exclu. Manuel aimait l'idée d'avoir une maîtresse qui lisait des partitions comme une autre un roman, bien qu'il fût incapable de déchiffrer une seule note. Il se targuait d'être mélomane, mais nous parlions en fait peu musique. Tu étais bien le seul de mes ex à pouvoir comprendre et mesurer l'indicible obsession empiétant sur ma vie depuis ma plus tendre enfance.
Vers l'âge de quatre ans, alors que ma sœur chantait faux et s'intéressait plus aux poupées qu'au solfège, je me délectais de mes leçons de piano. Je me souviens d'avoir passé des heures à rejouer d'oreille tout ce que j'entendais. Quand je prenais cet air lointain, Mathilde comprenait aussitôt que je n'étais pas prête à jouer. Elle allait se plaindre à notre mère.
— Margaux est encore dans son piano. Elle l'écoute dans sa tête, et elle n'entend rien d'autre.
Mon professeur de piano, Mlle H., demanda un jour à voir mon père et ma mère. J'avais cinq ans.
— Votre fillette est douée, leur annonça-t-elle avec révérence. Elle a une oreille extraordinaire. Je n'ai jamais entendu un enfant si jeune jouer un prélude de Bach ainsi.
Assise en tailleur à ses pieds, je jouais avec ma longue natte rousse. Je me souviens encore du regard interloqué que mes parents – dont aucun n'était musicien – posèrent sur moi. Forts des conseils avertis de Mlle H., ils laissèrent la part belle à la musique dans mon existence rangée de petite fille.