38835.fb2 Le d?ner des ex - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 25

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Pardonne-moi, je t'ai laissé tomber en plein récit… Mon père était de passage et il est resté pour voir son petit-fils. Mes parents ne se sont jamais remis de la mort de Vincent. D'ailleurs je crois, en accord avec ma sœur, que notre mère s'est laissée mourir après le décès de son fils, il y a cinq ans.

Avec les années, les soucis, mon père est devenu ce que tu ne fus jamais : un petit vieux. Hier soir, alors que nous dînions, j'ai pu mesurer le poids des années sur lui. Il s'est continuellement plaint de son dos, de sa hanche, de sa vue qui baissait. Et cet homme-là n'a pas soixante-dix ans ! Je l'ai écouté, consolé comme j'ai pu ; puis, j'ai voulu lui raconter mon dîner des ex, pensant le divertir. Figure-toi qu'il a trouvé mon idée idiote et ne s'est pas gêné pour me le dire.

Il laissa tomber le rôle larmoyant d'un malade imaginaire pour endosser celui du père de famille autoritaire. J'avais l'impression d'avoir quinze ans. Échine courbée, j'attendis la fin de la tempête. J'ai eu droit aux réprimandes habituelles : que je n'aurais jamais dû divorcer (à quarante ans, quel homme voudrait de moi avec – en plus ! – un jeune enfant à charge ?), que je voyageais trop, que j'avais un métier de fou, que le petit en souffrait, et que ce dîner des ex n'était que le caprice futile d'une gamine gâtée.

Il est reparti de fort mauvaise humeur. Moi, j'affichais un large sourire. Je préférais cent fois le voir vibrer d'une saine colère, quitte à devoir subir le déversement d'un trop-plein d'énervement, que de souper en face d'un neurasthénique aux propos lugubres.

Comme tu es impatient, Max. J'avais oublié ce trait de ton caractère. Laissons de côté ces anecdotes familiales qui t'ennuient pour reprendre mon histoire. Où en étais-je donc ? Nadège nue au portail ? Bien.

Un mois plus tard, à la sortie de l'Opéra, une voiture noire me fit des appels de phare. Je m'approchai. Ma gorge se contracta lorsque je reconnus Manuel. Avais-je le temps de prendre un verre ? J'hésitai. Il eut alors les mêmes mots que sa femme :

— Je ne vais pas vous manger !

Nous allâmes dans le bar d'un hôtel qui donnait sur la Grande Plage ; là, il me demanda de lui pardonner pour l'incident de l'autre soir, espérant ne pas m'avoir blessée. Je rougis en avalant une gorgée de kir royal.

— Acceptez-vous mes excuses ?

Je le regardai enfin. Il n'y avait aujourd'hui rien de pervers dans son regard, seulement une gentillesse attentionnée.

— Oui, murmurai-je.

Il eut un sourire éblouissant.

— J'en suis très heureux. À présent, je vais vous dire la vérité. En fait, c'est un petit jeu qui nous amuse, Nadège et moi. Elle aime les femmes. L'avez-vous remarqué ?

Une fois encore, je répondis par l'affirmative. Il se pencha vers moi, baissa le ton d'une octave, et confessa qu'il lui arrivait parfois d'aimer les femmes que Nadège aimait. Son épouse et lui ouvraient leur lit à des jeunes femmes comme moi. Une chaleur brûla mon visage ; je perdis pied et toute assurance s'envola. Lorsque je secouai violemment la tête, il fit mine de ne pas comprendre. Je prononçai cette fois « non » à voix haute.

— Soit, fit Manuel, avec un sourire. Permettez-moi de vous poser une question. Ce « non » catégorique, est-il destiné à moi ou à Nadège ?

Je balbutiai que c'était non à tous deux. Il s'était levé et me contemplait, mains dans les poches, désinvolte.

— À moi tout seul, vous dites non aussi ? Vous devez aimer les hommes, cela se voit dans vos yeux. Je vous imagine très bien en train de faire l'amour. Vous ne dites rien ? Qui ne dit mot consent. À bientôt.

Il s'en alla avec la grâce létale d'un requin. En le regardant s'éloigner dans le hall de l'hôtel, j'eus un pressentiment. Je savais que j'allais aimer cet homme.