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J'ouvre une petite parenthèse pour te dire que les critiques du Magnificat ont été bonnes.
À part l'illustre Hubert R., critique musical redouté que je soupçonne d'être misogyne, et qui, année après année, se complaît à m'exécrer de plus belle, le concert a été bien accueilli.
Écoute ce que M. R. vitupère à mon égard : « Madame Margaux L. s'est toujours bornée à bousculer la tradition ; hélas, sa version allongée du Magnificat trahit, une fois encore, une conception trop décorative du chef-d'œuvre de Bach dont l'interprétation fantaisiste ne peut être que réductrice.
« Margaux L. semble ne pas avoir saisi la conception de cette œuvre, et sa lecture paraît hybride. Malgré l'audace notoire dont elle fait preuve et une maîtrise remarquable du chœur, on reste songeur quant au parcours inégal de ce chef (le terme au féminin n'existant pas, ne devrait-on pas en tirer quelque sage conclusion ?).
« À part le fait d'être infiniment agréable à regarder, Madame Margaux L. sait-elle véritablement où elle va ? En l'écoutant, on est en droit de se poser la question. »
N'aie aucune inquiétude, Max. J'ai l'habitude de ce genre de commentaire ; ce sont des soufflets qui ne m'atteignent plus.
Une journaliste m'a demandé une interview pour un magazine féminin. Jouissant cette semaine d'un peu plus de temps libre, j'ai accepté de répondre à ses questions.
Je reçus chez moi une jeune femme, Olivia L., charmante brune aux yeux bleus qui, malgré ses vingt-six printemps, possédait une étonnante culture musicale. J'éprouve un plaisir vif à être interrogée par des personnes plus jeunes que moi, et sa fraîcheur, sa curiosité naturelle m'enchantèrent.
Elle voulut m'entendre parler de toi. En vérité, ce n'est pas la première fois qu'on me fait cette demande. Je m'épanche rarement à ton sujet ; mais face à la grâce désarmante d'Olivia, je me suis laissée aller.
Après son départ, j'ai regretté ce flot intime de paroles. Angoissée de m'être trop dévoilée, j'ai guetté la sortie du journal. Il ne faut jamais donner prise à un journaliste ; toute personne devant affronter les feux de la rampe le sait.
L'exemplaire du magazine enfin entre les mains, je rentrai vite à la maison le lire en cachette. Olivia avait rédigé un article de deux pages, illustré de photographies d'agences ; me voilà avec toi, à la Villa, puis en scène, dirigeant un concert, et enfin avec Pierre après ma première de la Messe en si.
Sur la première page, je découvris le portrait un peu mélancolique qu'un photographe du journal était venu prendre le jour de l'interview, et ces mots, en grosses lettres : « Tout pour la musique : l'intimité solitaire de Margaux L., la chef des chefs. »
Écoute la suite : « On la voit rarement de face, ce qui est dommage, car le visage de “la” chef d'orchestre Margaux L. reflète tout son talent. Plutôt petite, très mince, on a au premier abord du mal à croire que ce brin de femme est à la tête de l'orchestre de P. depuis deux ans.
« Mais ses yeux brillent parfois avec la dureté du silex, et sa poignée de main n'a rien d'apathique. Installées dans son salon clair donnant sur le boulevard bruyant d'un quartier populaire (“J'ai toujours voulu habiter par ici, cet arrondissement me rappelle celui de mon enfance”), nous avons effleuré ses projets. Elle a été appelée à diriger le cycle des cinq concertos pour piano de Beethoven à l'opéra de V. : “Un bonheur immense, et beaucoup de travail…” (d'autant plus qu'elle va jouer et diriger de son piano le cinquième, dit L'Empereur) et vient de présenter au Théâtre du C. une version contestée mais très applaudie du Magnificat de Bach.
« Notre conversation prit alors une autre tournure. Voilà que le regard vert devient rêveur en évoquant Maximilian U., le grand chef d'orchestre qu'elle appelle cavalièrement “Max”. De ce personnage de légende qui la fit débuter voici vingt ans, elle murmure : “Je pense souvent à lui. Il me manque. Il m'a tant donné, tant appris.”
« Malgré l'aura de gloire qui commence à se tisser autour d'elle, Margaux L. garde les pieds sur terre. Deux seules choses lui importent, son fils de cinq ans, et la musique : “Les trésors de mon existence.” En dépit de sa vie trépidante et de ses nombreux voyages, la solitude se devine sur ses traits. On sait qu'elle a divorcé de son mari, avocat, et qu'elle a perdu son frère dans un accident de la route, voici cinq ans.
« On sait aussi que si elle n'aime pas parler de sa vie privée, elle est en revanche intarissable en ce qui concerne Bach et Beethoven. Son cher Ludwig van B. confia à ses Carnets Intimes : “Prenez place dans ma chambre, portraits de Haendel, de Bach, de Gluck, de Mozart, de Haydn ! Vous seuls pouvez m'aider à accepter mes souffrances.”
« On eût pu croire cette confidence sortie tout droit de la bouche de Margaux L. »