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Le temps passe, n'est-ce pas, Max ? Et les meurtrissures, même celles infligées par un lâche, finissent par se refermer, en suintant légèrement, parfois.
Des années plus tard, à peine mariée, je me promenais au jardin du L. avec Martin nourrisson dans son landau. Je profitais de quelques mois sans concerts avant de reprendre mes activités de chef permanent à l'Opéra de C. Pour la première fois de ma vie, je m'étais accordée une coupure d'avec ma carrière afin de m'occuper à temps plein de mon fils. C'était périlleux, je te l'accorde, mais nécessaire. Mère depuis peu, je ne me sentais pas capable de diriger un orchestre ; j'avais besoin de me concentrer sur cet enfant, réfléchir sur comment il allait transformer ma vie.
Manuel était assis seul sur un siège en fer forgé près des courts de tennis. Il lisait un journal et portait de petites lunettes rondes qui lui allaient bien. Je ne l'avais pas revu depuis notre rupture, et il me sembla aussi beau que dans mon souvenir.
Il trouva mon fils magnifique, et s'amusa qu'il fût roux, comme moi. Puis il me fixa de son regard charmeur avec un sourire un peu triste. Sans dire un mot, nous pensions tous deux à ce bébé d'un autre temps qui aurait eu huit ans en février. Je me suis souvent demandée si c'était un garçon ou une fille, à qui il, ou elle ressemblerait. À présent, alors qu'il caressait le front de mon fils, je savais que Manuel, durant toutes ces années, y avait songé aussi. Émue malgré moi, je ne parlais pas, berçant Martin qui couinait dans sa nacelle.
— Ainsi, Margaux s'est mariée, et a fait un enfant…
Il s'approcha, effleura ma joue, me trouva belle comme le jour. La trentaine m'allait bien, mon mari avait beaucoup de chance. Il voulut connaître son nom. Pourquoi n'était-il pas avec moi ? Je répondis que Pierre en tant qu'avocat voyageait souvent. Manuel trouvait risqué de laisser une jeune épouse seule ; je rétorquai que je ne l'étais pas, puisque j'avais Martin. Ironique, il traita mon fils de petit veinard, et s'approcha plus près encore.
Je fus envahie par son odeur ; effluve musqué, presque animal, qui exhuma une nuée de souvenirs. Sur un ton nonchalant, il me demanda ce que je faisais le soir même. Je balbutiai que je ne pouvais pas le voir, si c'était cela qu'il avait en tête. Il éclata de rire, me trouvant très drôle dans le rôle inédit d'épouse fidèle, et m'exhorta à rentrer chez moi pour m'occuper de mon bébé, de mon mari et de mon « intérieur propret ». Quand je me serais lassée de « faire la bourgeoise », il me suffirait de lui passer un coup de fil. Le numéro de la Villa Irrintzina n'avait pas changé.
Je pris congé en lui tournant le dos.
— Dites, Margaux, lança-t-il d'une voix sonore, il vous fait jouir au moins, votre mari ?
Plusieurs passants s'étaient retournés. Je me suis éloignée à toute vitesse, poussant le lourd landau devant moi. Réfugiée dans mon « intérieur propret », je me rendis compte qu'il n'avait pas mentionné Nadège.