38835.fb2 Le d?ner des ex - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 50

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En acceptant, il y a un an, de diriger ce prestigieux cycle Beethoven, j'avais conscience de faire une petite folie. Pourquoi m'avait-on choisie, moi qui fus longtemps considérée une « baroqueuse » ? Ce genre d'offre ne se refuse guère ; tu le sais bien. C'est toi-même qui me dis, à Rome :

— Ne te laisse pas enfermer dans une catégorie, bats-toi pour qu'on ne te colle pas d'étiquette redoutable à enlever. Dirige sans complexe tout ce que tu comprends, tout ce que tu veux faire comprendre.

Tes collègues de l'Opéra de V. ont dû avoir le même raisonnement que toi ; il leur fallait un pianiste capable de jouer tout en dirigeant un orchestre. J'imagine que ton ancien rival, Wolfgang B. (toujours fidèle à l'orchestre de V., et de surcroît un de mes détracteurs favoris) dut ravaler son fiel à l'annonce du choix final.

Il est toujours émouvant pour moi de jouer là où tu as dirigé, de flairer ta trace sur les scènes mythiques où tu goûtas à tes plus beaux triomphes ; j'aime aussi l'atmosphère de ces loges un peu vieillottes, aux murs défraîchis, aux penderies embaumant la naphtaline, et en me contemplant dans la glace, j'ai conscience que ce même miroir a dû refléter ton visage.

À force de travailler depuis près d'un an la partition pianistique de L'Empereur, j'eus un déclic. La sage Marguerite Y. avait raison ; auparavant, je n'étais pas prête. À présent, je saisis Ludwig à bras-le-corps. Je ne le crains plus, même s'il m'est étrange de diriger assise à mon piano, sans baguette.

Te souviens-tu de la note écrite par Beethoven en marge de ses esquisses : « Chant de triomphe pour le combat ! Attaque ! Victoire ! » L'Autriche et la France, en 1810, étaient de nouveau en guerre, ce qui explique, comme tu le sais, le caractère grandiose et martial de l'œuvre. Mais contrairement à toi qui as toujours aimé la diriger à la hussarde comme on mène une armée victorieuse, je voudrais atténuer sa puissance militaire sans en diminuer l'éclat ; en vérité, j'aimerais mettre en valeur, dès le premier mouvement, dès le départ audacieux du soliste où le piano devient partie intégrante de l'orchestre, l'expression de douceur, de chaleur humaine et de volupté latente qui transparaît à mes yeux, et qui m'interpelle au-delà du reste.

Auparavant, je n'avais pas saisi à quel point Beethoven adresse à chacun d'entre nous un message personnel. Toi, tu savais depuis longtemps comment il souligne de passion sa musique, se servant des pulsations de son cœur comme métronome, imprégnant de pathétique le moindre accord avec une éloquence simple et directe. D'aucun autre compositeur, je n'ai reçu cette impression de lutte fiévreuse, d'ardeur intérieure, de frémissement secret.

Si écouter la musique est une aventure, tu sais bien que la diriger en est une autre. L'aventure que je vis aujourd'hui avec Beethoven, à l'aube de mes quarante ans, me dévoile pour la première fois la modernité surprenante de son œuvre, ses contrastes, sa sensualité, ses couleurs, ses silences, son opacité, sa lumière ; et il me semble qu'il a, comme aucun autre, su instiller le bacille du romantisme dans mon sang.

On me demande souvent à quoi je pense en dirigeant une musique que j'aime. Il n'est pas facile de répondre avec précision. En répétant en ce moment l'adagio de L'Empereur – que tu exécutais vite, « sans traînasser », alors qu'il me plaît étiré, langoureux –, plusieurs rêveries m'effleurent, et ces quelques vers de Byron (jamais traduits, à ma connaissance) que je déclame intérieurement d'un anglais hésitant :

There is a pleasure in the pathless woods,

There is a rapture on the lonely shore,

There is society, where none intrudes,

By the deep sea and music in its roar1.

Je songe aussi à l'homme secret et solitaire dont j'interprète la musiques au drame de sa surdité croissante, à cette lettre qu'il écrivit à son Immortelle Bien-Aimée, et je l'imagine traçant pour une fois des mots au lieu de notes, et ces mots en particulier :

Toi-toi-ma vie-mon tout.

Ces derniers temps, dès les premières mesures de l'adagio, il m'arrive souvent de penser à Hadrien, là où les cordes prennent leur envol douloureux et poignant, juste avant la tombée des premières notes de mon piano, douces et belles comme des petites gouttes de pluie.

Je repense à ce petit déjeuner avenue de l'O., où il me parla de la perte de son travail, puis de la femme qui l'avait quitté. Je lisais sa douleur dans ses yeux aux paupières gonflées par une nuit blanche, et je souffrais d'une bizarre jalousie, alors que je connaissais à peine cet homme.

À nouveau, l'étrange intimité que je t'avais décrite s'installa entre nous, fragilisant tout aplomb. Je ne désirais pas qu'il me vît ainsi ; j'eusse préféré lui donner une image plus forte et plus volontaire de moi-même, mais je ne pouvais que l'écouter, comme démunie. À la fin de notre repas, il me dit, avec le premier sourire de la matinée :

— La prochaine fois, nous parlerons de vous. Et uniquement de vous.

La prochaine fois, c'est dans dix jours, à mon retour de V. Nous déjeunons ensemble.