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La naissance de Martin, loin d'occulter toute sensualité, avait exacerbé une appétence cachée, exprimée jusque-là par l'exutoire de la musique. Mon corps modifié par la grossesse, devenu plus rond, plus harmonieux, bourdonnait d'envies nouvelles. Les hommes m'admiraient dans la rue comme jamais auparavant. Était-ce moi qui cherchais inconsciemment leur regard ? Je ne sais ; toujours est-il que j'eus un succès inégalé, alors que ma première jeunesse semblait loin.
Martin avait presque vin an lorsque je fis la connaissance de Brice. Je m'étais rendue seule à l'anniversaire d'un ami, à la campagne. Mon mari était à l'étranger. J'avais pris l'habitude de sortir sans lui, et lui sans moi, car je voyageais autant que lui.
Brice était un de ces hommes qui ne peuvent s'empêcher de faire la cour à une femme pour peu qu'elle fût jeune et jolie. L'alliance qui ceignait son annulaire gauche n'entravait nullement l'allégresse de ses beaux discours, et son épouse, résignée, suivait d'un œil morne la hâblerie infatigable de son mari.
Durant le dîner, la persévérance qu'il déploya à mon égard m'amusa. Sa voisine de gauche, pourtant avenante, n'attira pas une de ses œillades, car il se concentra sur moi, après s'être assuré que sa femme se trouvait à une table lointaine. Débuta alors le jeu de la séduction, celui que j'avais abandonné depuis que Pierre était entré dans ma vie et dont je redécouvrais le protocole avec délices.
Si je le gratifiais d'un regard prometteur, il se retranchait derrière un sourire blasé ; si je me montrais distante, il n'en devenait que plus empressé encore. Ce jeu aurait pu s'arrêter là, par une belle soirée de mai, une jolie fête qui battait son plein, mais il s'avérait que Brice possédait une séduction chamelle bien plus attirante que ses propos.
Il portait un pantalon de flanelle grise, une chemise rayée bleue et un blazer bleu marine mettant en valeur une carrure musclée tirant sur le début d'embonpoint qui vient parfois avec la quarantaine. Ses cheveux châtains, un peu trop longs, brillaient d'une belle propreté, retombant en mèches rebelles sur son front, qu'il repoussait en arrière d'un geste savamment étudié.
Il n'y avait que sa voix qui dérangeait ; elle détonnait avec sa beauté de jeune premier à l'amorce du déclin. J'aimais les signes de la maturité annoncée, creusant les plis de chaque côté de sa bouche sensuelle, ternissant à peine la blancheur de son sourire carnassier. Nasillarde, aux intonations parfois vulgaires, sa voix m'agressait ; je préférais me contenter de ses yeux d'un turquoise nébuleux où des envies précises se dessinaient.
Brice était ce qu'on appelle un bel animal, un homme qui aimait les femmes et qui devait aimer faire l'amour. J'avais un mari absent et un corps qui souffrait d'une trop longue abstinence. En partant, je lui avais glissé mon numéro de téléphone, et d'après la façon particulière qu'il eut d'enfouir cette petite carte dans sa poche, je savais qu'il n'allait pas tarder à m'appeler. Il le fit trois jours plus tard, et me proposa de déjeuner avec lui. J'acceptai.
Dès le dessert, tout se précipita. J'étais aspirée dans un vortex, mais je me sentais maîtresse de moi-même, contrôlant chaque geste et chaque parole. C'est ainsi qu'il y eut une chambre d'hôtel anonyme dans un quartier qui n'était ni le mien, ni le sien, et le corps de cet homme comme une oasis dans un désert.
J'avais oublié l'ivresse de découvrir un grain de peau, de caresser dos et épaules qui n'ont rien de familiers, de sentir sur moi des mains inconnues et en moi le sexe d'un homme qui me désire ; j'avais oublié les sensations qu'un amant adroit sait ressusciter, bouffées d'oxygène que j'inhalais à pleins poumons, et j'ai pris Brice comme j'ai pu me jeter à corps perdu dans la musique, avec la même fougue, le même bonheur, la même déraison ; comme une créature affamée par un jeûne, et devant qui l'on dresse sur une table de fête, un banquet succulent.
Ce jour-là, je rentrai chez moi la tête bourdonnante, le ventre en émoi. Pierre arriva tard, préoccupé. Il me regarda à peine. Il ne se doutait pas un instant que je venais de lui être infidèle pour la première fois –, et que j'avais aimé cela.
Je revis Brice deux ou trois fois avant de rompre. J'avais obtenu ce que je désirais, quelques instants de folie dans une existence devenue trop rangée.
Brice avait déverrouillé une porte fermée ; grâce à lui, je me doutais qu'une nouvelle vie commençait pour moi. J'eus d'autres amants. Mais je n'ai pas souvent retrouvé la jouissance violente que Brice m'avait donnée, ni l'exaltation du premier adultère ; ce frisson d'angoisse lorsqu'on franchit le seuil d'un hôtel sachant que l'homme qui attend là-haut dans la chambre est un amant, pas un mari.