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Cette voix qui perle et qui filtre,
Dans mon fonds le plus ténébreux.
Charles Baudelaire, « Le chat ».
Qu'est-ce qui rend un visage parmi tant d'autres irrésistible au premier regard ? J'aime sans retenue les traits d'Hadrien ; l'envolée des sourcils, la saillie des pommettes, l'avancée du menton. Je suis gourmande de son sourire, de chaque battement de ses paupières, de la petite veine bleue qui vibre à sa tempe. Il se dégage de lui une odeur de papier d'Arménie et d'eau de Cologne, et je me demande à quoi doit sentir le creux de son cou, juste sous la mâchoire.
Je soupçonne parfois Hadrien de s'intéresser davantage à la musicienne qu'à la femme. Je ne dois pas être belle au travail. Jusqu'ici, cela ne m'a pas dérangée. Un homme grimaçant, transpirant sur une partition, passe encore, mais une femme… Le nôtre est un métier physique, auquel je me donne corps et âme. La plupart des gens ne mesurent pas l'énergie requise pour diriger un orchestre ; il ne suffît pas d'être debout sur l'estrade et d'agiter une baguette… Hadrien ferme-t-il les yeux lorsqu'il assiste à l'un de mes concerts ?
Lors de notre premier déjeuner, très vite j'eus l'impression que cet homme pouvait entendre mes plus grands secrets, que je pouvais tout lui dire de cette existence solitaire où je n'avais pourtant pas une minute à moi, tant la musique la remplissait.
Je me demande à présent si ce sentiment n'était pas une envie déguisée, celle de savourer l'ancienne complicité qui nous liait toi et moi, et que je n'ai jamais su retrouver. Alors que vous n'avez rien en commun – tu fus musicien, il travaille dans la publicité ; il a quarante-huit ans, tu en avais vingt de plus –, pourquoi Hadrien me fait-il tellement penser à toi ?
Peut-être cela vient-il du bien-être que je ressens en sa compagnie, de cette envie profonde de m'ouvrir à lui, de lui faire confiance, comme j'ai pu te faire confiance jadis ; peut-être est-ce tout simplement l'allégresse de son rire faisant écho au tien, ce rire magique qui m'a tant manqué.