38837.fb2
16
Pour une fois, l'hôtel était silencieux. Paul ferma à clef la porte d'entrée, après avoir jeté un coup d'œil au café d'en face, puis il éteignit la lampe - toute une série de gestes familiers et de plus en plus ennuyeux. Il songea à la satisfaction qu'il éprouverait à fermer la porte au nez de tous ses clients au lieu de les enfermer dans l'hôtel. À vrai dire, l'argent ne l'intéressait plus. Il se sentait affreusement seul. Le lendemain, le médecin légiste devait rendre le corps de Rosa. Sans nul doute, songea-t-il, sa belle-mère et lui prendraient un plaisir macabre à ce retour des cendres.
Il regagna sa chambre, prit dans sa penderie une bouteille de Jack Daniels et se versa un verre. Il le vida d'un trait d'une main ferme, mais il se sentait l'estomac crispé et il avait froid. Il prit sa robe de chambre dans la penderie et l'enfila, nouant la ceinture sur son ventre. La chambre ne contenait rien d'autre qui parût lui appartenir - tous les livres et toutes les photos étaient à Rosa, puisque Paul n'aimait pas les souvenirs - mais il se sentait à l'abri là et répugnait à en bouger. Marcel l'avait invité à monter dans sa chambre. Une étrange invitation. Il parlait toujours de Marcel, avec un humour un peu amer, comme de l'amant non officiel de sa femme. Ça donnait à la chose un air plus moche, plus désespéré. Bien sûr lui aussi avait eu des maîtresses - des servantes de bar, de tristes vendeuses, tous les corps qui se présentaient à lui - mais c'était surtout par habitude.
Rosa, elle, semblait avoir d'autres conceptions. En tant qu'amant officiel, Paul estimait avoir droit à certains privilèges, parmi lesquels, l'amour. Quelle présomption !
Il savait qu'il avait fallu du courage à Marcel pour l'inviter dans sa chambre. Combien de nuits Paul était-il resté assis dans cette pièce, à attendre et à regarder l'enseigne lumineuse de pastis sur l'immeuble d'en face pendant que Rosa était avec son amant. Allons, se dit Paul, si Marcel sombrait ce soir dans la sentimentalité, il en serait peut-être réduit à faire passer la tête de Marcel à travers une des minces cloisons qui séparaient les chambres. D'un autre côté, peut-être Marcel aurait-il quelque chose d'intéressant à lui raconter.
Paul grimpa l'escalier et frappa à la porte de Marcel.
La réponse fut courtoise et immédiate.
- Entrez !
Paul pénétra dans une chambre étroite, encombrée de livres et de magazines, et baignée de la chaude lueur que répandait une lampe coiffée d'un abat-jour rouge. Les murs étaient tapissés de reproductions de Lautrec et de Chagall, de photos de paysages arrachées à Paris-Match, de tickets de P.M.U., de lettres, de coupures de presse et d'un poster représentant Albert Camus. Marcel était assis à un bureau jonché d'exemplaires du Monde, de France-Soir et d'une demi-douzaine d'autres quotidiens, occupé à découper un article avec une paire de longs ciseaux. Lui aussi portait une robe de chambre.
- Je ne suis pas venu ici pour pleurer avec vous, lui annonça Paul.
Marcel continuait à jouer des ciseaux. Son calme agaçait Paul.
- Ça ne vous gêne pas si je continue à travailler ? demanda Marcel. Ça me distrait après ce qui s'est passé.
Il vit que Paul comparait leurs robes de chambre. Toutes deux étaient du même tissu écossais.
- Ce sont les mêmes, dit Marcel avec une certaine satisfaction. Rosa voulait que nos robes de chambre soient exactement semblables.
L'irritation de Paul ne faisait que croître. Il ne connaissait pas l'histoire des robes de chambre et la trouvait ridicule.
- Vous ne pouvez rien me dire que je ne sache déjà, déclara-t-il en mentant. (Il décida de prendre l'initiative et désigna du doigt toute une pile de coupures de journaux sur le bureau). Je me demandais pourquoi vous gardiez ça. C'est un travail ou un passe-temps ?
- Je n'aime pas le mot passe-temps, répliqua Marcel. C'est un travail pour arrondir mon salaire.
- Alors, c'est sérieux, fit Paul d'un ton moqueur. C'est un travail qui vous fait vivre. Très important.
- Soyez sincère, dit Marcel. Vous ne saviez pas que nous avions la même robe de chambre ?
Paul éclata de rire, mais son rire sonnait creux.
- Nous avons un tas de choses en commun, reprit Marcel.
Mais Paul l'interrompit :
- Je sais tout. Rosa m'a souvent parlé de vous.
En présence d'un autre homme, même de quelqu'un d'aussi délicat que Marcel, Paul était capable de faire du sentiment à propos de sa femme sans cette impression de rage impuissante qu'il éprouvait ces temps-ci. Marcel était un homme, et n'avait jamais été une menace, sauf peut-être dans la façon dont Rosa se servait de lui.
- Vous voulez un coup de bourbon ? demanda-t-il à Marcel, dans un brusque élan de générosité.
Il se dirigea vers la porte.
- Attendez. (Marcel ouvrit un tiroir et y prit sa propre bouteille de Jack Daniels). J'en ai aussi.
- Encore un cadeau de Rosa ?
- Je ne l'aime pas tellement, mais Rosa voulait toujours en avoir sous la main. Je me suis souvent demandé si, grâce à ces détails, nous ne pourrions pas expliquer, comprendre ensemble...
Paul accepta un verre de bourbon.
- Pendant près d'un an, Rosa et moi... (Marcel bredouillait un peu). Régulièrement, mais sans passion, dit-il, décidant de ne pas insister sur ce qu'il faisait avec Rosa. Je croyais la connaître aussi bien qu'on peut connaître sa...
- ... maîtresse, termina Paul nonchalamment.
- Mais il y a quelque temps, il est arrivé quelque chose que je n'ai pas pu expliquer.
Marcel désigna un coin du mur blanc près du plafond, où on avait arraché le papier.
- Rosa est montée sur le lit, et a essayé d'ôter le papier avec ses mains. Je l'ai empêchée... elle s'abîmait les ongles. Elle faisait cela avec une violence extraordinaire. Je ne l'avais jamais vue comme ça.
Une idée soudain travaillait Paul.
- Notre chambre était peinte en blanc, dit-il. Elle voulait qu'elle soit différente des autres chambres de l'hôtel, qu'on ait l'impression d'une maison normale. Elle voulait changer la décoration ici aussi, et elle a commencé par les murs.
Paul s'assit lourdement sur le lit. Comme c'était facile pour quelqu'un d'avoir une double vie. Il pensa à Jeanne, et au fait qu'aucun des deux ne connaissait le nom de l'autre.
Était-il possible que Rosa eût créé avec Marcel une vision de l'existence absolument sinistre ? Et cette vision peut-être était une réplique de sa vraie vie. Pendant un moment, Paul resta silencieux. Il contemplait Marcel avec fascination.
- Vous avez dû être bel homme, dit-il.
Marcel vint s'asseoir sur le lit auprès de lui.
- Pas autant que vous.
- Vous êtes en pleine forme, fit Paul, en le palpant à travers la robe de chambre. Qu'est-ce que vous faites pour le ventre ? C'est là que j'ai un problème.
- Ah, j'ai un secret, dit Marcel. (Mais il ne termina pas sa phrase). Pourquoi Rosa vous trompait-elle avec moi ? demanda-t-il brutalement à Paul.
Paul scruta ses yeux au regard candide : cet homme ne comprendrait jamais.
- Vous ne pensez pas que Rosa se soit tuée ? demanda doucement Paul.
- J'ai du mal à le croire.
Marcel semblait effrayé par cet aveu. Il se leva et s'approcha de la fenêtre, empoigna une barre coincée dans l'encadrement et se mit à faire des flexions.
- C'est mon secret pour le ventre, lança-t-il.
Paul se contenta de le regarder. De regarder cette reconstruction de lui-même. Rosa l'avait fait s'habiller comme Paul, lui faisait boire le même alcool. Paul avait cherché une lettre de Rosa, n'avait rien trouvé que ses souvenirs futiles et parfois obscènes. Il se rendait compte maintenant que Marcel et la chambre de Marcel représentaient le message qu'il cherchait. La banalité de tout cela était accablante.
Il se dirigea vers la porte et s'arrêta.
- Franchement, dit-il à Marcel, je me demande ce qu'elle vous trouvait.