38837.fb2 Le dernier tango ? Paris - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 18

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Le soleil matinal ne semblait pas toucher les cavernes des Halles ; les verrières du toit étaient baignées d'ombre et, dessous, c'étaient les ténèbres d'un hangar énorme et silencieux. D'innombrables carcasses d'animaux étaient passées sous ce toit - Jeanne avait souvent vu les quartiers de viande pendus à leurs crochets d'acier - et voilà maintenant que le bâtiment lui-même était condamné, voué à la démolition. En regardant le pavillon depuis la porte de sa boutique de la rue de la Cossonnerie, elle se disait que c'était devenu une sorte d'immense morgue. Mais elle n'avait pas le temps de s'attarder sur des pensées aussi macabres : la mort était une chose qui ne pouvait pas la toucher, surtout aujourd'hui, où toute l'activité du magasin se concentrait sur elle, dans sa robe de mariée en vieux satin, ses cheveux en boucles sur sa tête, tenant dans une main la rose rouge que Tom lui avait offerte, pivotant lentement pour se faire admirer.

La caméra était installée dehors sur le trottoir, bien en équilibre sur son trépied parce qu'il n'y avait pas assez de place dans la minuscule boutique. Le cameraman, penché sur le viseur, se concentrait, pendant que le préposé au son, agenouillé devant son magnétophone, faisait des essais de micro.

Tom s'agitait derrière la caméra, attendant qu'on commence les prises de vue, son écharpe aux couleurs vives pendant autour de son cou dans un déploiement d'enthousiasme un peu forcé. La propriétaire de la boutique, sentant une vente sûre, avait tenté de persuader Jeanne de choisir la robe de mariée la plus chère, en peau de soie, mais Jeanne avait préféré le style le plus traditionnel, bien que sa robe fût d'occasion et déchirée sous un bras. Par la déchirure, on apercevait le jaillissement du sein ferme et virginal.

Impatientée par les préparatifs de Tom, elle aurait voulu qu'il commence pendant qu'elle parvenait à maîtriser encore son incrédulité. Il remarqua son malaise.

- L'inspiration n'est pas comme une lampe qu'on allume.

- Alors, quel genre de metteur en scène es-tu ?

- On n'achète pas des idées comme des saucisses.

Il se tourna vers son équipe :

- Vous êtes prêts ? On tourne...

Jeanne regarda Tom prendre le micro et se planter devant la caméra, pour faire son introduction, se dandinant un peu d'un pied sur l'autre. Vraiment, se dit-elle, c'était un romantique aussi incurable qu'elle.

- Nous sommes aux Halles, commença-t-il, tandis que la caméra ronronnait. Dans ces vieilles boutiques sont pendues des robes, des robes qui s'agitent doucement dans la brise... comme des voiles blanches... Ce sont des robes de mariées... (Il fit signe au préposé au son d'avancer et cria :) Moteur !

Jeanne trouva Tom agenouillé à ses pieds, pour ne pas bloquer le champ, et tenant le micro à la hauteur de ses seins.

- Comment voyez-vous le mariage ? demanda-t-il.

Elle sentit l'air s'agiter, elle savait que ce n'était pas une brise, mais du vent. Les nuages s'étaient amassés vers le nord. Un air doux en hiver, songea-t-elle, ça voulait toujours dire de la pluie.

- Je le vois partout, dit-elle, toujours.

- Partout ? demanda Tom.

- Sur les murs, sur les façades des maisons.

- Sur les murs ? Sur les façades des maisons ?

Tom avait l'air déçu. Elle se demandait s'ils avaient vraiment la moindre chance de s'entendre, alors qu'elle se sentait crispée rien que d'essayer sa robe de mariée.

- Oui, dit-elle, tournée vers la caméra. Sur les affiches. Et qu'est-ce que disent les affiches ? Qu'est-ce qu'elles cherchent à vendre ?

- Elles parlent de voitures, de conserves, de cigarettes... suggéra Tom.

- Non. Le sujet, c'est le jeune couple devant le mariage, sans enfants, et puis nous les voyons après le mariage avec des enfants. Les affiches ne s'intéressent qu'au mariage, même si elles n'en parlent pas nettement. Le mariage idéal, réussi, ce n'est plus le mariage de l'ancien temps, à l'église, entre un mari déprimé et une femme geignarde. Aujourd'hui, le mariage vanté par la publicité est souriant.

- Souriant ?

- Bien sûr. Et pourquoi ne pas prendre au sérieux ces mariages dont parle la publicité ? C'est le mariage pop.

- Pop !

Pour Tom, c'était une révélation. Il n'avait jamais pensé au mariage en ces termes.

- C'est une idée, dit-il. Pour la jeunesse pop, un mariage pop. Mais si le mariage pop ne marche pas ?

- Ça se répare comme une voiture, dit Jeanne. Le couple, c'est comme deux ouvriers en salopette en train de réparer un moteur.

- Et en cas d'adultère, qu'est-ce qui se passe ? insista Tom.

La femme du magasin termina son essayage, et recula, levant les mains dans un geste admiratif.

- En cas d'adultère, dit Jeanne, il y a trois ou quatre ouvriers, au lieu de deux.

- Et l'amour ? L'amour c'est pop aussi ?

Tom était agenouillé devant elle, sa tête appuyée contre les plis du tissu drapé sur le petit divan. Il levait vers Jeanne un regard plein d'adoration.

- Non, déclara-t-elle d'un ton décidé, l'amour n'est pas pop.

- S'il n'est pas pop, qu'est-ce qu'il est ?

Jeanne remarqua que l'équipe était ravie de leur dialogue, et elle se demanda s'ils ne se doutaient pas de quelque chose que Tom ne percevait pas. Derrière eux, le ciel s'assombrissait.

- Les ouvriers vont dans un endroit secret, poursuivit-elle. Ils ôtent leur salopette, redeviennent hommes et femmes, et font l'amour.

Tom était enchanté. Il se leva d'un bond et cria :

- Tu es superbe ! Tu as même l'air superbe !

- C'est la robe qui fait la mariée, dit Jeanne modestement.

- Tu es mieux que Rita Hayworth, lança Tom débitant son catalogue de comparaisons cinématographiques. Mieux que Joan Crawford, Kim Novak, Laureen Bacall, Ava Gardner quand elle était amoureuse de Mickey Rooney !

Ces noms ne lui faisaient aucun effet. Elle essayait de croire à son rôle de jeune épousée, mais elle n'y arrivait pas - en tout cas pas l'épouse de Tom - pas maintenant. Elle avait envie d'arracher la robe, de fuir l'adoration puérile de Tom, l'œil de la caméra, les regards de l'équipe et de la femme qui s'était approchée de la porte parce qu'il commençait à pleuvoir.

- Qu'est-ce que tu fais ? cria Tom. Arrête !

Il ouvrit la porte et dit au cameraman de continuer à filmer. Mais la pluie tombait plus fort, et la script-girl fut la première à se précipiter à l'abri. Le cameraman ôta sa veste et la jeta sur la caméra. Le préposé au son se mit à rassembler son équipement sous la porte cochère d'à côté.

- Pourquoi ne filmez-vous pas sous la pluie ? cria Tom. Pourquoi vous arrêtez-vous ?

Le ciel semblait se vider d'un seul coup. Tom se précipita dans la rue pour aider à déplacer la caméra, tandis que les cris de désolation se noyaient sous la pluie battante. Jeanne s'approcha prudemment de la porte, rassemblant dans ses mains les plis de sa robe. Elle était prise d'une brusque, d'une irrésistible envie de voir Paul, de se trouver à l'abri entre les murs circulaires de l'appartement, dépouillée de cette robe et de toute autre obligation.

Elle hésita, puis se précipita sous l'averse et remonta la rue de la Cossonnerie, la pluie la trempant aussitôt, plaquant sur elle le mince satin. Elle avait envie de chanter et elle ouvrit goulûment la bouche pour boire au déluge.

Personne sauf la propriétaire de la boutique ne vit Jeanne s'enfuir. La femme était toujours là, bouche bée, quand Tom revint dans le magasin, trempé, pour trouver la petite plate-forme d'essayage vide.

- Jeanne, dit-il. Où est Jeanne ?

- Je ne sais pas, fit la femme, encore abasourdie. Elle s'est précipitée dehors et elle est partie.

- Sous la pluie ?

- Sous la pluie. Dans sa robe de mariée.

Ils regardèrent dehors : la rue de la Cossonnerie était déserte ; au fond, on voyait se découper la silhouette des pavillons des Halles, brouillée par la pluie.