38837.fb2 Le dernier tango ? Paris - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 8

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L'équipe de Tom attendait dans le jardin de la villa de Châtillon-sous-Bagneux quand Jeanne arriva. Ses cheveux n'étaient plus coiffés en rouleaux, mais tombaient en mèches folles sur ses épaules. On aurait dit qu'elle venait de se réveiller. Sortant tout droit des bras de Paul, elle débordait de vie ; par contraste, les autres avaient l'air de statues, et elle s'arrêta auprès de la grille pour observer le préposé au son. Il était agenouillé auprès de son magnétophone, son casque aux oreilles, et il faisait passer la perche d'avant en arrière au-dessus de sa tête pour vérifier le niveau d'enregistrement. Le cameraman était en train de charger son appareil, les deux mains enfoncées dans un sac noir. La script-girl feuilletait le dernier numéro de Elle, sans même chercher à dissimuler son ennui. Aucun d'eux ne s'intéressait aux oies qui passaient, elles fournissaient simplement un son intéressant.

Jeanne referma bruyamment la grille.

- Merci pour le bruit, dit le préposé au son. C'était la discrétion même.

Jeanne lut la déception sur le visage de Tom. Il se tenait un peu à l'écart, les mains dans les poches, s'efforçant de lui sourire.

- Tu n'es pas prête, fit-il en regardant ses cheveux.

Elle décida de ne pas se chercher d'excuses en mentant.

- Mais ça n'est pas une perruque, fit-elle en riant. Ce sont les miens. Tu ne me trouves pas belle ? Ose me dire que tu ne m'aimes pas comme ça.

- Mais si, je t'aime bien comme ça, insista Tom. Tu as l'air changée, mais tu es la même. Je vois déjà un plan...

Tom leva les deux mains, formant un cadre imaginaire comme un objectif et la regarda ainsi. L'équipe se préparait au tournage. Jeanne examina le jardin et le mur de pierres qui l'entourait. Dans son enfance, la villa était flanquée sur trois côtés par des prés et lui semblait inviolée comme tous ses souvenirs. C'était avec désappointement qu'elle avait vu ces mêmes champs disparaître au long des années sous les lourds pâtés d'habitations et les baraquements des travailleurs émigrés chassés des villes.

- La caméra est tout en haut, reprit Tom. Elle descend lentement vers toi. Et à mesure que tu avances, elle se rapproche. Il y a de la musique aussi. De plus en plus près de toi.

- Je suis pressée, fit Jeanne, l'interrompant. Commençons.

- Mais tout d'abord, nous allons parler un peu de la scène.

- Non, dit-elle.

L'équipe se mit en position et la suivit vers le fond du jardin.

- Aujourd'hui, on improvise, annonça-t-elle. Vous n'aurez qu'à vous débrouiller pour me suivre.

Tom était enchanté. Il fit signe à son caméraman de venir.

- Tu es ravissante, dit-il en marchant derrière elle, tendant la main juste assez pour toucher ses cheveux répandus. C'est ton vrai moi, tu te retrouves dans le décor de ton enfance. Ça ne pourrait pas être possible autrement ! Je vais te filmer comme tu étais : sauvage, impétueuse, merveilleuse !

Jeanne les entraîna vers une petite tombe auprès du buisson d'aubépine. La photographie insérée dans la pierre tombale montrait son berger allemand assis, l'air docile. En dessous, on avait gravé ces mots : « Mustapha, Oran 1950 - Paris 1958. »

- C'était mon ami d'enfance, dit-elle. Il me regardait pendant des heures, et j'avais l'impression qu'il me comprenait.

Une vieille femme en robe noire, les bras croisés sur son ample poitrine, sortit de la maison et arriva vers eux à grands pas. Ses cheveux blancs étaient sévèrement tirés en arrière, et elle rejoignit leur groupe à temps pour entendre ce que disait Jeanne. Elle ajouta :

- Les chiens, ça vaut mieux que les gens. Beaucoup mieux.

Jeanne lui sauta au cou.

- C'est Olympe, expliqua-t-elle à Tom. C'est la nounou qui m'a élevée.

- Mustapha savait distinguer les riches des pauvres, racontait Olympe. Jamais il ne s'est trompé. Si quelqu'un de bien habillé arrivait, il ne bougeait pas...

Sa voix un peu rauque prenait des accents songeurs tandis qu'elle regardait le cameraman qui, encouragé par Tom, commençait à tourner autour d'elle.

- Si un mendiant se présentait, poursuivit-elle, vous auriez dû le voir. Quel chien ! Le colonel l'avait dressé à reconnaître les Arabes à l'odeur.

Jeanne se tourna vers l'équipe :

- Olympe est une anthologie des vertus domestiques. Elle est fidèle, admirative... et raciste.

La vieille femme les entraîna vers la villa.

Des plantes en pot encombraient l'entrée, disposées un peu au hasard sur le carrelage usé. Sur une table basse en rotin, pâlie par les ans, une lampe de cuivre avec un verre de lampe couleur vert bouteille ; sur le mur au-dessus était pendu un portrait d'amateur à l'huile, représentant le père de Jeanne, le colonel en grande tenue. Son uniforme était remarquablement coupé, ses bottes luisantes, sa moustache nette et bien cirée.

Jeanne entraîna l'équipe plus loin, dans une pièce voisine, au parquet bien astiqué et aux murs tendus d'étoffe imprimée de grands motifs géométriques. Des armes primitives soigneusement alignées au-dessus d'une étagère encombrée de photographies, autant de scènes exotiques un peu jaunies et racornies sur les bords, détournèrent un moment l'attention de l'équipe et de leur metteur en scène.

Jeanne regardait tout cela fièrement. Elle prit un cadre sur l'étagère et le leur exhiba : sur le cliché, trois rangées de collégiennes affrontaient l'objectif d'un air buté, sous le regard d'une robuste femme en chaussures à talons plats.

- C'est moi ici, dit Jeanne. À droite de la maîtresse, Mlle Sauvage. Elle était très religieuse, très sévère...

- Elle était trop bonne, fit Olympe l'interrompant. Elle t'a pourrie.

Tom donna une tape sur l'épaule du cameraman ; celui-ci pivota, braqua son objectif vers la vieille femme, mais elle se dissimula derrière les autres.

Jeanne montrait un autre personnage.

- Celle-ci, c'est Christine, ma meilleure amie. Elle a épousé un pharmacien et elle a deux enfants. C'est comme un petit village ici. Tout le monde connaît tout le monde...

- Personnellement, fit Olympe d'une voix croassante, je ne pourrais pas vivre à Paris. C'est plus humain ici.

De nouveau le cameraman pivota, en quête d'une nouvelle proie ; Olympe battit en retraite vers les portes à petits vitraux.

- Nous sommes protégés ici, poursuivit Jeanne. C'est mélancolique de regarder derrière soi.

Ils entrèrent dans sa chambre d'enfant. Des animaux en peluche usés aux pattes par trop de tendresse s'alignaient le long de l'appui des fenêtres ; des répliques miniatures d'objets d'adulte - une brouette, une chaise, un tabouret - s'alignaient le long des murs. Sur les rayonnages, les dos des livres étaient tous passés.

- Pourquoi est-ce mélancolique ? lui demanda Tom. C'est merveilleux.

Elle se contenta de lever les mains sans rien dire et tourna les talons.

- C'est toi ! cria-t-il. C'est ton enfance... Tout ce que je veux !

Tom contemplait le plafond, perdu dans son inspiration. Puis il fit signe au cameraman de suivre Jeanne.

- Ces cahiers sont l'enfance de ton intelligence. C'est fascinant. Le public a un peu peur de la femme d'aujourd'hui... (Il s'arrêta pour réfléchir, le script se composant peu à peu dans son esprit pendant que Jeanne sortait en dansant de la chambre, le cameraman sur ses talons). Mais si tu réussis à montrer l'intelligence quotidienne d'une femme ou d'une autre, un peu au-dessus de la moyenne, mais pas hors d'atteinte...

Inspiré, Tom regardait autour de lui et parut remarquer pour la première fois les membres de son équipe, qui rôdaient derrière lui.

- Qu'est-ce que vous faites là ! cria-t-il. Qui sont tous ces zombies autour de nous ?

Il les chassa dans le jardin, puis ouvrit une porte menant à une pièce pleine de meubles bas et confortables.

- J'ouvre la porte ! cria-t-il en faisant signe à Jeanne. J'ouvre toutes les portes.

- Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-elle, s'efforçant de se montrer à la hauteur de son enthousiasme.

- J'ai un plan. Fais machine arrière ! Tu comprends ? Comme une voiture qu'on met en marche arrière.

Il la prit par les mains.

- Ferme les yeux, dit-il. Recule, continue, retrouve ton enfance.

- Je vois papa, dit-elle, se prêtant à son jeu, en grande tenue...

- N'aie pas peur. Surmonte les obstacles.

- Papa à Alger...

- Tu as quinze ans, dit-il. Quatorze, treize, douze, onze, dix, neuf...

- Je vois ma rue préférée quand j'avais huit ans...

Elle ouvrit les yeux et prit un gros cahier posé sur la table. Elle se mit à lire tout haut :

« Devoir à faire pour la classe de français. Sujet : la campagne. Développement : la campagne est le pays des vaches. La vache est entièrement couverte de cuir. Elle a quatre côtés : le devant, le derrière, le haut et le bas... »

- Charmant !

Jeanne prit un dictionnaire et se mit à le feuilleter.

- La source de ma culture, c'était, le Larousse, dit-elle. Je copiais tout dedans.

Elle se mit à lire d'une voix forte, comme si elle déclamait une scène :

- Menstruation, nom féminin, fonction biologique consistant en l'écoulement... Pénis, nom masculin, organe de la copulation mesurant de cinq à quarante centimètres... »

- Très instructif, dit-il en se tournant vers la fenêtre et en faisant signe à l'équipe de revenir.

Jeanne prit sur l'étagère une photographie de son père. Elle examina les rangées de médailles sur sa poitrine, les galons d'or sur son uniforme, dont elle conservait un souvenir si vivace, la façon dont il se tenait au garde à vous, les doigts légèrement recroquevillés sur le côté. Elle ne l'avait jamais vu autrement qu'en uniforme. Il était toujours bon avec elle, et pourtant elle n'avait jamais eu le sentiment qu'elle pourrait simplement monter sur ses genoux, l'embrasser et le toucher. Sa mère vouait un véritable culte au colonel, et Jeanne avait souvent décelé ce qui, même alors, lui semblait être de la jalousie chez sa mère. Jeanne avait voulu être un soldat comme le colonel, porter une arme et traverser la vie avec sa splendide assurance. Elle avait été si flattée lorsqu'il lui avait proposé de lui apprendre à tirer avec son pistolet d'ordonnance qu'elle avait surmonté la terreur que lui inspiraient le fracas de l'arme et la mort qu'elle était capable de dispenser ; et elle avait appris à tirer presque aussi bien que lui. Jeanne pensait au colonel comme à un homme âgé, mais invincible, et lorsqu'il était mort, c'était comme si le monde entier avait été désormais en danger.

- Qui est-ce ? demanda Tom en montrant un dessin au crayon d'un jeune garçon qui jouait du piano.

Jeanne sourit :

- Mon premier amour, dit-elle. Mon cousin Paul.

Le cameraman passa entre eux, braquant son appareil sur le portrait. Olympe était plantée sur le pas de la porte, massive et silencieuse.

- Pourquoi ferme-t-il les yeux ? demanda la script-girl.

- Il jouait du piano, et il jouait magnifiquement. Je me souviens de lui assis là, faisant courir ses doigts minces sur les touches. Il s'exerçait pendant des heures.

Elle se souvenait bien des yeux sombres de son cousin, de leur regard malsain et fiévreux. Pendant que ses parents à lui et les siens prenaient le thé dans le salon, en regardant les jacinthes et les aubépines en fleurs, en parlant de leurs voyages en Afrique, elle et lui s'éclipsaient discrètement...

Jeanne ouvrit la fenêtre et désigna le fond du jardin.

- Ces deux arbres, dit-elle, le châtaignier et le platane, c'est là que nous nous asseyions. Nous avions chacun notre arbre, et nous nous regardions. Mon cousin me faisait l'effet d'une sorte de saint.

Elle prit la main de Tom et l'entraîna dehors.

- N'est-ce pas qu'ils sont beaux ? fit-elle en désignant un terrain vague envahi d'herbes folles et, de broussailles. (Mais ce n'était pas cela que Jeanne voyait, car elle était perdue dans les rêves de son enfance, et c'était cela qu'elle regardait et non pas tout ce déclin qui l'entourait). N'est-ce pas qu'ils sont beaux, répéta-t-elle, comme si Tom n'était pas capable de voir tout seul. Pour moi, ces arbres, c'était une vraie jungle.

Comme c'était facile de tout idéaliser pour Tom. Son enthousiasme et ses déceptions l'encourageaient à s'abandonner au penchant naturel qu'elle avait pour la rêverie. Mais elle ne pouvait pas continuer. La réalité semblait s'amasser autour d'elle comme des nuées d'orage, et les aspects plus sordides de son enfance menaçaient d'être révélés.

Olympe les suivit d'un pas lourd, brandissant la photographie du père de Jeanne comme une icône.

- Le colonel était superbe ! lança-t-elle à qui voulait l'entendre, s'efforçant d'inciter le cameraman à filmer ce qu'elle considérait comme l'objet le plus important de la villa. Il me faisait même un peu peur, avoua-t-elle.

Jeanne regarda encore la photographie et se rappela la peur qu'elle éprouvait soudain lorsque son père était mécontent. Tout d'un coup elle pensa à Paul, à sa vanité et à sa force, et l'envie la prit de se cramponner à lui. Elle regarda autour d'elle et vit pour la première fois combien les murs de la villa avaient besoin d'être repeints, la façon dont un coin du jardin était complètement érodé, la pierre des murs qui s'effritait, les mauvaises herbes, et au loin les baraquements aux toits de papier goudronné.

- Rien de tout cela n'existait de mon temps, dit-elle avec dégoût, s'enfonçant au milieu des broussailles, toute l'équipe sur ses talons.

Elle se sentait déçue, un peu dupée par sa visite, et quand elle vit une demi-douzaine de petits garçons à la peau brune accroupis au milieu des buissons de mûres, leurs culottes baissées, elle se mit en colère - comme s'ils venaient violer le décor de son enfance.

- Qu'est-ce que vous faites ? leur cria-t-elle, tandis qu'ils remontaient leurs pantalons et s'enfuyaient à toutes jambes.

Jeanne empoigna par le bras un des garçons et le secoua. Ses vêtements n'étaient guère plus que des haillons, et il tremblait tout en essayant de lui décocher des coups de pied dans les jambes. Jeanne vit Olympe ramasser un bout de planche et se précipiter au pas de charge dans le terrain vague, le cameraman galopant auprès d'elle en s'efforçant de la garder dans le champ.

- Tu n'as pas d'autre endroit que ma jungle pour faire ça ? demanda Jeanne au petit garçon. (Puis elle se rendit compte qu'il ne la comprenait pas). File, dit-elle. Fous le camp !

Il disparut, escaladant le mur comme un animal apeuré.

- Si je te rattrape, je te pendrai ! vociféra Olympe.

Va faire tes besoins dans ton pays, espèce de petit salaud.

Olympe ramassa une pierre et la lança vers les enfants qui s'enfuyaient.

- C'est l'Afrique, fit Tom d'un ton écœuré. On ne peut même plus être chez soi.

Jeanne se retourna pour examiner la scène, puis elle dit comme si elle se parlait à elle-même :

- Vieillir, c'est un crime.

Tom la rattrapa, hors d'haleine, et fit signe au cameraman. Il avait le visage tout rouge d'excitation et d'orgueil.

- Tu as filmé tout ça ? demanda Jeanne.

- Tout.

- Olympe était magnifique. Maintenant, tu auras une idée précise des relations raciales dans la banlieue.

Jeanne se rendit compte qu'elle avait les yeux humides.

Tom ne s'en aperçut pas.

- Maintenant, parle-moi de ton père, dit-il.

- Je croyais que nous avions fini pour aujourd'hui.

Elle se détourna et repartit vers la grille. Tom soudain lui parut prisonnier de ses illusions d'enfance, vain et naïf.

- Une dernière chose, dit-il en se précipitant pour la rejoindre.

- Je suis pressée.

- Seulement cinq minutes, Jeanne. (Il avait un ton surpris et peiné :) Parle-moi du colonel.

- J'ai un rendez-vous d'affaires, lui dit-elle, le mensonge lui venant facilement.

Elle sortit par la grille et ne prit pas la peine de la refermer.