38842.fb2 Le Joueur D’?checs - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 2

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«Bien joué! Il ne se compromet pas. Mais ne vous y laissez pas prendre! Obligez-le à choisir, il le faut, pour obtenir partie nulle: et alors rien ne pourra plus le sauver.» MacConnor obéit. Dans les coups suivants, les deux adversaires se livrèrent sur l’échiquier à un manège auquel nous autres – réduits depuis longtemps au rôle de comparses inutiles – ne comprenions rien du tout. Après six ou sept coups, Czentovic resta longtemps songeur, puis il déclara: «Partie nulle.»

Il y eut un instant de silence complet. Dans le fumoir, on entendit tout à coup le bruit des vagues, la radio du salon nous envoya un jazz, chaque pas résonna distinctement sur le pont: on perçut jusqu’au léger sifflement du vent passant par les interstices des fenêtres. Le souffle coupé par la rapidité de l’événement, nous étions véritablement effrayés de l’invraisemblance de cette aventure. Comment cet inconnu avait-il eu le pouvoir de faire perdre à moitié une partie à un champion du monde? MacConnor se renversa brusquement en arrière, et poussa un «ah!» joyeux. De mon côté, j’observai Czentovic. Il m’avait semblé qu’il pâlissait déjà un peu pendant les derniers coups. Mais il savait se contenir. Toujours raide et l’air indifférent, il demanda d’une voix neutre, en repoussant de la main les pièces de l’échiquier:

«Ces messieurs désirent-ils faire encore une troisième partie?»

Il posait la question de manière purement objective, en homme d’affaires. Mais en prononçant ces mots, il ne s’adressait pas à MacConnor, car il jeta un regard perçant et direct dans la direction de notre sauveteur. Comme un cheval sait distinguer et reconnaître un meilleur cavalier à son assiette, Czentovic devait avoir reconnu son véritable adversaire aux derniers coups de la partie. Involontairement, nous avions suivi son regard et un peu tendus, nous tournâmes les yeux vers l’étranger. Pourtant, sans lui laisser le temps de réfléchir ou seulement de répondre, MacConnor lui cria, débordant d’orgueil triomphant: «Naturellement! Mais vous allez jouer seul contre lui! Vous seul contre Czentovic!»

Un fait surprenant se produisit alors. L’étranger, qui était resté bizarrement absorbé par l’échiquier déjà débarrassé, sursauta en sentant tous les yeux fixés sur lui, et en s’entendant interpeller avec un tel enthousiasme. Son visage parut troublé.

«Jamais de la vie, messieurs, bégaya-t-il, visiblement confus. C’est tout à fait impossible… je ne saurais entrer en considération… il y a vingt ou vingt-cinq ans que je n’ai pas vu d’échiquier… je suis intervenu dans votre jeu sans votre permission, et je m’aperçois maintenant seulement combien c’était déplacé de ma part… veuillez excuser un importun… qui ne recommencera pas, je vous assure.» Et, avant que nous fussions remis de notre surprise, il avait quitté la pièce.

«Cela ne se passera pas ainsi!» tonna le bouillant MacConnor en frappant du poing sur la table.» Vingt-cinq ans que cet homme n’a pas joué aux échecs? C’est tout à fait impossible! Il combinait chaque coup, chaque riposte au moins cinq ou six coups à l’avance. Personne ne peut jouer ainsi tout de go. C’est absolument impossible – n’est-ce pas?» Il s’était tourné sans le vouloir vers Czentovic en disant ces derniers mots. Mais le champion du monde resta impassible.

«Je ne puis en juger. Il est certain que Monsieur a joué de manière un peu étonnante et non sans intérêt: c’est pourquoi je lui ai intentionnellement laissé une chance.» Tout en parlant, il se leva et ajouta négligemment, de sa voix neutre:

«Si l’un ou l’autre de ces messieurs désirait faire une autre partie demain, je suis à leur disposition dès trois heures de l’après-midi.»

Nous ne pûmes réprimer un léger sourire. Nous savions tous que Czentovic n’avait pas eu à se montrer généreux envers notre sauveteur inconnu, et que sa remarque n’était qu’un naïf subterfuge servant à cacher sa mésaventure. Notre désir d’abaisser un orgueil aussi invétéré s’en accrut. Paisibles et indolents passagers que nous étions jusque-là, nous fûmes saisis soudain d’une humeur sauvage et batailleuse à la pensée que sur ce bateau, en plein océan, Czentovic pourrait se voir arracher ses palmes. Ce serait un record immédiatement annoncé par radio au monde entier! À cela s’ajoutait encore l’attrait du mystère dans lequel était apparu notre héros, juste à l’instant critique, et le contraste de sa modestie presque excessive avec l’imperturbable arrogance du professionnel. Qui était cet inconnu? Le hasard nous avait-il fait découvrir un nouveau génie de l’échiquier? Ou bien était-ce un maître déjà célèbre, qui nous cachait son nom pour un motif impénétrable? Nous débattions ces questions avec la plus grande animation, et les hypothèses les plus hardies ne l’étaient point encore assez pour concilier la timidité de l’étranger et sa surprenante confession, avec son évidente connaissance du jeu d’échecs. Sur un point, cependant, nous étions unanimes: nous ne voulions à aucun prix renoncer au spectacle d’un nouvel affrontement. Nous convînmes de tout tenter pour décider l’inconnu à jouer une partie contre Czentovic, le lendemain, et MacConnor s’engagea à couvrir les risques financiers de l’affaire. Sur ces entrefaites, on apprit en interrogeant le steward que l’étranger était autrichien, et je fus chargé, puisque j’étais son compatriote, de lui présenter notre requête.

J’eus vite fait de le retrouver, sur le pont où il s’était réfugié sans tarder. Il lisait, étendu sur sa chaise longue. Avant de l’aborder, je le considérai longuement. Sa tête anguleuse s’appuyait aux coussins dans une pose un peu lasse, et l’étonnante pâleur de ce visage relativement jeune me frappa de nouveau. Ses cheveux étaient tout blancs: j’avais, je ne sais pourquoi, l’impression que cet homme avait vieilli prématurément. Il se leva avec courtoisie lorsque je m’approchai de lui et se présenta. Son nom, qui me fut aussitôt familier, était celui d’une vieille famille autrichienne très considérée: je me souvins qu’un très proche ami de Schubert l’avait porté, ainsi qu’un des médecins du vieil empereur. Lorsque j’eus fait part au Dr. B. de notre désir qu’il acceptât le défi de Czentovic, il sembla très déconcerté. Je découvris qu’il n’avait pas eu la moindre idée qu’il jouait contre un champion, et même contre le champion le plus célèbre de l’époque. Ce fait parut l’impressionner beaucoup, car il me demanda plusieurs fois et avec insistance si j’étais sûr de ce que j’avançais, et si son adversaire était vraiment un maître aussi connu. Cela facilita ma tâche, comme je le vis bientôt. Cependant, je sentais en lui tant de délicatesse que je jugeai plus à propos de ne rien dire des risques matériels que MacConnor prenait à sa charge, en cas de défaite. Après un long moment d’hésitation, M. B… se déclara prêt à disputer une partie, mais non sans m’avoir expressément prié d’avertir encore une fois ces messieurs qu’ils ne devaient pas fonder de trop grands. espoirs sur ses talents.

«Car», ajouta-t-il avec un sourire pensif, «j’ignore, en vérité, si je suis capable ou non de jouer une partie d’échecs selon toutes les règles. Croyez-moi, c’était sans aucune fausse modestie que j’ai affirmé n’avoir pas touché à un échiquier depuis le temps où j’étais lycéen, c’est-à-dire depuis plus de vingt ans. Et je n’étais, même alors, qu’un joueur insignifiant.»

Il disait cela avec tant de simplicité que je ne pouvais douter le moins du monde de sa sincérité. Néanmoins, je ne pus m’empêcher d’exprimer mon étonnement de ce qu’il pût se rappeler si exactement les tactiques des différents maîtres qu’il avait cités: il devait s’être beaucoup intéressé aux échecs, théoriquement du moins. À ces mots, M. B… eut de nouveau son étrange sourire songeur.

«Si je m’en suis occupé! Dieu seul sait à quel point ce que vous venez de dire est vrai. Mais la chose se produisit dans des circonstances tout à fait particulières, voire uniques. C’est une histoire assez compliquée, et qui pourrait tout au plus servir d’illustration à la charmante et grandiose époque où nous vivons. Si vous avez la patience de m’écouter une demi-heure…»

D’un geste, il m’avait invité à m’asseoir sur la chaise longue à côté de la sienne. J’acceptai de bon cœur. Nous étions seuls. M. B… ôta ses lunettes, les posa et commença:

«Vous avez eu l’amabilité de me dire que vous étiez viennois et que vous vous souveniez du nom de ma famille. Cependant, je suppose que vous n’avez guère entendu parler de l’étude d’avocats que je dirigeais, avec mon père d’abord, puis tout seul. Car nous ne défendions pas de causes éclatantes, celles dont on parle dans les journaux, et nous ne cherchions pas à augmenter notre clientèle. En réalité, nous ne plaidions plus à proprement parler. Nous nous bornions à être des conseillers juridiques et à administrer les biens des grands couvents avec lesquels mon père, ancien député du parti clérical, avait des relations étroites. En outre – je puis vous le dire sans indiscrétion, puisque aujourd’hui la monarchie relève de l’histoire ancienne – quelques membres de la famille impériale nous avaient confié la gérance de leur fortune. Ces liens avec la cour et le clergé dataient de deux générations déjà – un de mes oncles était médecin de l’empereur, un autre abbé à Seitenstetten – nous n’avions qu’à les maintenir. C’était là une activité tranquille, et je dirais discrète, vu la confiance qui nous était échue par voie d’héritage et qui ne demandait, pour nous être conservée, qu’une extrême réserve et une honnêteté éprouvée, deux qualités que feu mon père possédait au plus haut degré. Il réussit, en effet, à garder à ses clients une partie considérable de leur fortune, malgré l’inflation et la «révolution». Lorsque ensuite Hitler arriva au pouvoir en Allemagne, et qu’il se mit à dépouiller l’Église et les couvents, diverses transactions et négociations se firent par notre moyen, de l’autre côté de la frontière, pour éviter au moins la saisie des biens mobiliers de nos clients: et à ce moment-là nous en savions plus, mon père et moi, sur certaines négociations politiques secrètes de Rome et de la maison impériale, que le public n’en apprendra jamais. Mais précisément le caractère discret de notre bureau – il n’y avait même pas de plaque à notre porte – et la prudence avec laquelle nous évitions ostensiblement tous deux les milieux monarchistes, paraissaient nous mettre le plus à l’abri possible des enquêtes importunes. Le fait est qu’aucune autorité, en Autriche, ne se douta jamais que, durant toutes ces années, de très importants documents et le courrier secret de la maison impériale passaient presque sans exception par l’insignifiante étude que nous avions, au quatrième étage d’une maison.

«Or les national-socialistes, bien avant de mettre sur pied leurs armées et de les lancer contre le monde, avaient organisé dans tous les pays voisins une autre légion, aussi dangereuse et bien entraînée, celle des laissés-pour-compte, des aigris et des mécontents. Ils s’étaient insinués en installant leurs «cellules», comme ils disaient, dans chaque bureau, dans chaque entreprise, et avaient leurs postes d’espionnage et leurs mouchards jusque dans le cabinet particulier de Dollfusset de Schuschnigg. J’appris, hélas! trop tard, qu’elles avaient leur homme aussi dans notre petite étude. Ce n’était, à vrai dire, qu’un pitoyable commis, très peu capable, que nous avions engagé sur la recommandation d’un curé, et simplement pour donner à notre bureau l’aspect d’une affaire ordinaire. Nous ne lui confiions rien d’autre que des courses inoffensives, le soin de répondre au téléphone et de ranger des documents, mais seulement ceux qui étaient insignifiants et sans aucune importance. Il n’était jamais autorisé à ouvrir le courrier, j’écrivais moi-même à la machine toutes les lettres importantes, sans en laisser de copie au bureau, j’emportais chez moi les documents de valeur, et donnais mes consultations secrètes exclusivement au prieuré du couvent ou dans le cabinet de mon oncle. Grâce à ces précautions, ce mouchard n’avait rien d’intéressant à épier au bureau. Il fallut un hasard malheureux pour que l’ambitieux individu s’aperçût qu’on se méfiait de lui et que toutes sortes d’affaires sérieuses se passaient derrière son dos. Peut-être en mon absence un messager imprudent a-t-il parlé de «Sa Majesté» au lieu de l’appeler le «baron Bern», comme il était convenu, ou bien le gredin a-t-il ouvert des lettres, contrairement aux ordres reçus. Toujours est-il que Munich ou Berlin le chargea de nous surveiller, avant que j’en eusse le moindre soupçon. Ce n’est que beaucoup plus tard et longtemps après avoir été arrêté que je me rappelai le zèle subit dont il avait fait preuve dans les derniers temps de son service chez nous, contrairement à sa nonchalance du début, et l’insistance avec laquelle il m’avait offert, à plusieurs reprises, de mettre mon courrier à la poste. Il y eut donc de ma part une certaine imprévoyance, je l’avoue, mais combien de diplomates et d’officiers n’ont-ils pas été trompés par la perfidie de la clique hitlérienne? J’eus bientôt une preuve tangible de l’attention que me vouait depuis longtemps la Gestapo: le soir même où Schuschnigg annonçait sa démission, la veille du jour où Hitler entrait à Vienne, j’étais déjà arrêté par des hommes de la SS. J’avais par bonheur pu brûler les papiers les plus importants, sitôt après avoir entendu le discours d’adieu de Schuschnigg et à la dernière minute, juste avant que les sbires n’enfoncent ma porte, expédié à mon oncle dans une corbeille de linge, par l’intermédiaire de ma vieille et fidèle gouvernante, tous les papiers nécessaires à la reconnaissance des titres que les couvents et deux archiducs possédaient à l’étranger.»

M. B… interrompit son récit pour allumer un cigare. À la vive lueur de la flamme, je remarquai qu’un tic nerveux, qui m’avait déjà frappé auparavant, en tordait le coin droit et revenait toutes les quelques minutes. Ce n’était qu’un mouvement fugitif, à peine perceptible, mais il donnait à tout son visage une expression étrangement inquiète.

«Vous vous figurez sans doute que je vais maintenant vous parler d’un de ces camps de concentration où furent conduits tant d’Autrichiens restés fidèles à notre vieux pays, et que je vais vous décrire toutes les humiliations et les tortures que j’y souffris. Mais il ne m’arriva rien de pareil. Je fus classé dans une autre catégorie. On ne me mit pas avec ces malheureux sur lesquels on se vengeait d’un long ressentiment par des humiliations physiques et psychiques, mais dans cet autre groupe beaucoup moins nombreux, dont les national-socialistes espéraient tirer de l’argent ou des renseignements importants. Ma modeste personne bien sûr ne présentait en elle-même aucun intérêt pour la Gestapo. Mais on devait avoir appris que nous avions été les hommes de paille, les administrateurs et les hommes de confiance de leurs adversaires les plus acharnés, et ce que l’on espérait obtenir de moi, c’étaient des renseignements. Des documents qu’on tournerait en preuves accablantes des transferts de fonds réalisés par les couvents, des documents aussi contre la maison impériale et contre tous les Autrichiens fidèles et dévoués à la monarchie. On se disait, et non sans raison, en effet, que les fortunes passées entre nos mains avaient dû laisser de respectables restes dans quelque endroit inaccessible à leur cupidité. Aussi, on m’arrêta dès le premier jour, pour tenter de m’extorquer ces secrets au moyen de méthodes dont on connaissait les excellents résultats. Les gens de cette catégorie dont on voulait tirer des renseignements ou de l’argent, n’étaient donc pas mis en camp de concentration, on leur réservait un sort spécial. Vous vous souvenez peut-être que ni notre chancelier ni le baron Rothschild – dont ils espéraient que les familles livreraient des millions – ne furent enfermés derrière des fils de fer barbelés, mais qu’on leur fit l’apparente faveur de les installer dans un hôtel, où ils eurent chacun leur chambre particulière. C’était l’hôtel Metropole, celui-là même où la Gestapo avait établi son quartier général. L’obscur personnage que je suis eut aussi cet honneur.

«Une chambre particulière dans un hôtel – peut-on rêver traitement plus humain, n’est-ce pas? Et pourtant, croyez-moi, c’était pour nous appliquer une méthode plus raffinée, mais non pas plus humaine, qu’on nous logeait en «personnalités importantes» dans des chambres d’hôtel particulières et convenablement chauffées, plutôt que dans des baraques glacées et avec vingt personnes. Car la pression qu’on voulait exercer sur nous pour nous arracher les renseignements recherchés était d’une espèce plus subtile que celle des coups de bâton et des tortures corporelles: c’était l’isolement le plus raffiné qui se puisse imaginer. On ne nous faisait rien – on nous laissait seulement en face du néant, car il est notoire qu’aucune chose au monde n’oppresse davantage l’âme humaine. En créant autour de chacun de nous un vide complet, en nous confinant dans une chambre hermétiquement fermée au monde extérieur, on usait d’un moyen de pression qui devait nous desserrer les lèvres, de l’intérieur, plus sûrement que les coups et le froid. Au premier abord, la chambre qu’on m’assigna n’avait rien d’inconfortable. Elle possédait une porte, un lit, une chaise, une cuvette, une fenêtre grillagée. Mais la porte demeurait verrouillée nuit et jour, il m’était interdit d’avoir un livre, un journal, du papier ou un crayon. Et la fenêtre s’ouvrait sur un mur coupe-feu. Autour de moi, c’était le néant, j’y étais tout entier plongé. On m’avait pris ma montre, afin que je ne mesure plus le temps, mon crayon, afin que je ne puisse plus écrire, mon couteau, afin que je ne m’ouvre pas les veines: on me refusa même la légère griserie d’une cigarette. Je ne voyais jamais aucune figure humaine, sauf celle du gardien, qui avait ordre de ne pas m’adresser la parole et de ne répondre à aucune question. Je n’entendais jamais une voix humaine. Jour et nuit, les yeux, les oreilles, tous les sens ne trouvaient pas le moindre aliment, on restait seul, désespérément seul en face de soi-même, avec son corps et quatre ou cinq objets muets: la table, le lit, la fenêtre, la cuvette. On vivait comme le plongeur sous sa cloche de verre, dans ce noir océan de silence, mais un plongeur qui pressent déjà que la corde qui le reliait au monde s’est rompue et qu’on ne le remontera jamais de ces profondeurs muettes. On n’avait rien à faire, rien à entendre, rien à voir, autour de soi régnait le néant vertigineux, un vide sans dimensions dans l’espace et dans le temps. On allait et venait dans sa chambre, avec des pensées qui vous trottaient et vous venaient dans la tête, sans trêve, suivant le même mouvement. Mais, si dépourvues de matière qu’elles paraissent, les pensées aussi ont besoin d’un point d’appui, faute de quoi elles se mettent à tourner sur elles-mêmes dans une ronde folle. Elles ne supportent pas le néant, elles non plus. On attendait quelque chose du matin au soir, mais il n’arrivait rien. On attendait, recommençait à attendre. Il n’arrivait rien. À attendre, attendre et attendre, les pensées tournaient, tournaient dans votre tête, jusqu’à ce que les tempes vous fassent mal. Il n’arrivait toujours rien. On restait seul. Seul. Seul.

«Cela dura quinze jours, pendant lesquels je vécus hors du temps, hors du monde. La guerre eût éclaté que je n’en aurais rien su. Le monde ne se composait plus pour moi que d’une table, d’une porte, d’un lit, d’une chaise, d’une cuvette, d’une fenêtre et de quatre murs sur lesquels je regardais fixement le même papier. Chaque ligne de son dessin mouvementé s’est gravée comme au burin dans les replis de mon cerveau, tant je l’ai regardé. Enfin commencèrent les interrogatoires. On était appelé brusquement, sans bien savoir si c’était la nuit ou le jour. On vous conduisait à travers des corridors, on ne savait pas où. On attendait ensuite quelque part, sans savoir où on était, puis on se trouvait tout à coup devant une table autour de laquelle étaient assis quelques personnages en uniforme. Sur la table, il y avait une liasse de papiers, un dossier dont on ne savait ce qu’il contenait, et aussitôt commençaient les questions, les franches et les perfides, celles qui en cachent d’autres, celles qui cherchent à vous prendre au piège. Pendant que vous répondiez, des mains étrangères et hostiles feuilletaient ces papiers dont vous ne saviez ce qu’ils contenaient, des doigts étrangers et hostiles griffonnaient un procès-verbal sans que vous sachiez ce qu’ils écrivaient. Mais le plus redoutable pour moi dans ces interrogatoires, c’était de ne jamais pouvoir deviner ce que, grâce à son espionnage, la Gestapo connaissait réellement de la marche de mes affaires, et ce qu’elle voulait apprendre de moi. Comme je vous l’ai dit, j’avais expédié à mon oncle, à la dernière minute et par l’intermédiaire de ma gouvernante, les documents les plus compromettants. Mais les avait-il reçus? Ne les avait-il pas reçus? Et jusqu’à quel point mon employé m’avait-il trahi? Qu’avait-on pu saisir de mes lettres, qu’avait-on tiré, peut-être déjà, d’un pauvre prêtre, habilement interrogé dans l’un des couvents que nous représentions? On me questionnait, on me questionnait: «Quels titres avais-je achetés pour ce couvent? Avec quelle banque étais-je en correspondance? Connaissais-je Monsieur Un tel? Recevais-je des lettres de Suisse et de Steenockerzeel?» Et comme je ne pouvais me faire une idée exacte de ce qu’on savait déjà, chacune de mes réponses comportait une écrasante responsabilité. Si je reconnaissais quelque chose qu’on ne savait pas, j’envoyais peut-être quelqu’un à la mort: si j’en taisais trop, je me nuisais à moi-même.

«L’interrogatoire n’était pourtant pas le pire. Le pire c’était le retour à ce néant, juste après, dans cette même chambre, devant cette même table, ce même lit, cette même cuvette, ce même papier au mur. Car à peine étais-je seul avec mes pensées, que je me mettais à refaire l’interrogatoire, à songer à ce que j’aurais dû répondre de plus habile, à ce que je devrais dire la prochaine fois pour écarter le soupçon que j’avais peut-être éveillé par une remarque inconsidérée. J’examinais, je creusais, je sondais, je contrôlais chacune de mes dépositions, je repassais chaque question posée, chaque réponse donnée, j’essayais d’apprécier ce que leur procès-verbal pouvait avoir enregistré, tout en sachant bien que je n’y parviendrais jamais. Mais ces pensées une fois mises en branle dans cet espace vide, elles tournaient, tournaient dans ma tête, faisant sans cesse entre elles de nouvelles combinaisons et me poursuivant jusque dans mon sommeil. Ainsi, une fois fini l’interrogatoire de la Gestapo, mon propre esprit prolongeait inexorablement son tourment avec autant ou peut-être même plus de cruauté que les juges, qui levaient l’audience au bout d’une heure, tandis que dans ma chambre cette affreuse solitude rendait ma torture interminable. Autour de moi, jamais rien d’autre que la table, l’armoire, le lit, le papier peint, la fenêtre. Aucune distraction, pas de livre, pas de journal, pas d’autre visage que le mien, pas de crayon qui m’eût permis de prendre des notes, pas une allumette pour jouer, rien, rien, rien. Oui, il fallait un génie diabolique, un tueur d’âme pour inventer ce système de la chambre d’hôtel. Dans un camp de concentration, il m’eût fallu sans doute charrier des cailloux, jusqu’à ce que mes mains saignent et que mes pieds gèlent dans mes chaussures, j’eusse été parqué avec vingt-cinq autres dans le froid et la puanteur. Mais du moins, j’aurais vu des visages, j’aurais pu regarder un champ, une brouette, un arbre, une étoile, quelque chose enfin qui change, au lieu de cette chambre immuable, si horriblement semblable à elle-même dans son immobile fixité. Là, rien qui puisse me distraire de mes pensées, de mes folles imaginations, de mes récapitulations maladives. Et c’était justement ce qu’ils voulaient – me faire ressasser mes pensées jusqu’à ce qu’elles m’étouffent et que je ne puisse faire autrement que de les cracher, pour ainsi dire, d’avouer, d’avouer tout ce qu’ils voulaient, livrant ainsi mes amis et les renseignements désirés. Je sentais que mes nerfs, peu à peu, commençaient à se relâcher sous cette atroce pression du néant, et je me raidissais jusqu’à la limite de mes forces pour trouver, ou pour inventer une diversion. En guise d’occupation, je récitais ou reconstituais tant bien que mal tout ce que j’avais appris par cœur autrefois, chants populaires et rimes enfantines, passages d’Homère appris au lycée, paragraphes du Code civil. Puis j’essayais de faire des calculs, d’additionner, de diviser des nombres quelconques. Mais dans ce vide, ma mémoire ne retenait rien. Je ne pouvais me concentrer sur rien. La même pensée se glissait partout: que savent-ils? Qu’ai-je dit hier, que dois-je dire la prochaine fois?

«Je vécus quatre mois dans ces conditions indescriptibles. Quatre mois, c’est vite écrit et c’est vite dit. Un quart de seconde suffit à articuler ces trois syllabes: quatre mois. Quelques caractères suffisent à les noter. Mais comment peindre, comment exprimer, fût-ce pour soi-même, une vie qui s’écoule hors de l’espace et du temps? Personne ne dira jamais comment vous ronge et vous détruit ce vide inexorable, de quelle manière agit sur vous la vue de cette perpétuelle table et de ce lit, de cette perpétuelle cuvette et de ce papier au mur, ce silence auquel on vous réduit, l’attitude de ce gardien, toujours le même, et qui pose la nourriture devant son prisonnier sans lui jeter un regard. Des pensées, toujours les mêmes, tournent dans le vide autour de ce solitaire jusqu’à ce qu’il devienne fou. À de petits signes inquiétants, je connus que mon cerveau se détraquait. Au début, j’avais la tête claire durant les audiences, et je faisais des dépositions calmes et réfléchies: je triais parfaitement dans mon esprit ce qu’il fallait dire et ce qu’il ne fallait pas dire. Maintenant, je n’articulais plus même une phrase toute simple sans bégayer, car tout en la prononçant, je fixais, hypnotisé, la plume du greffier qui courait sur le papier, comme si je voulais courir après mes propres paroles. Je sentais que mes forces diminuaient et qu’approchait le moment où, dans l’espoir de me sauver, je dirais tout ce que je savais et peut-être davantage encore, où pour échapper à l’emprise mortelle de ce néant, je trahirais douze hommes et leurs secrets, dussé-je n’y gagner qu’un instant de répit. J’en étais là, un certain soir. Le gardien m’apporta justement alors à manger, et je lui criai, en suffoquant, au moment où il s’en allait: «Conduisez-moi à l’interrogatoire! Je dirai tout! Je dirai où sont les papiers, où est l’argent! Je dirai tout, tout!» Par bonheur, il n’entendit pas. Peut-être aussi ne voulut-il pas entendre.

«J’en étais réduit à cette extrémité, quand se produisit un événement inattendu, qui devait être mon salut, du moins pour un certain temps. C’était un jour sombre et maussade de la fin de juillet. Je me souviens très bien de ce détail parce que la pluie tambourinait sur les vitres, le long du couloir par lequel on m’emmenait à l’interrogatoire. On me fit attendre dans l’antichambre du juge d’instruction. Il fallait toujours attendre avant de comparaître, cela faisait partie de la méthode. On commençait par ébranler les nerfs de l’inculpé en l’envoyant chercher brusquement au milieu de la nuit, puis lorsqu’il s’était ressaisi, bandant toutes ses énergies en vue de l’audience, on le faisait attendre: attendre absurdement une heure, deux heures, trois heures avant de l’interroger, pour le mater corps et âme. Je restai debout dans cette salle d’attente deux bonnes heures durant, ce jeudi 27 juillet: et voici pourquoi je me rappelle si précisément cette date: il y avait un calendrier suspendu au mur, et tandis que les jambes me rentraient dans le corps, à force d’être debout – il était, bien entendu, interdit de s’asseoir – je dévorais des yeux, dans une soif de lecture que je ne peux pas vous décrire, ce chiffre et ce petit mot, «27 juillet», qui se détachaient contre la paroi, car je les incorporais quasiment à ma matière grise.

«Puis je me remis à attendre, à regarder la porte, à me demander quand elle s’ouvrirait enfin, à réfléchir à ce que les inquisiteurs me demanderaient cette fois, tout en sachant bien qu’ils ne me poseraient pas les questions auxquelles je me préparais. Malgré l’anxiété de cette attente, malgré la fatigue qu’elle me causait, c’était encore un soulagement d’être ainsi dans une autre chambre que la mienne, une chambre un peu plus grande, éclairée de deux fenêtres au lieu d’une, sans lit et sans cuvette, où l’appui de fenêtre ne présentait pas certaine fente que j’avais remarquée des millions de fois dans la mienne. La porte avait un vernis différent, la chaise aussi devant le mur était autre: à gauche, il y avait une armoire pleine de dossiers, et un vestiaire avec des patères auxquelles pendaient trois ou quatre manteaux militaires mouillés, les manteaux de mes bourreaux. Ainsi, j’avais des objets nouveaux à regarder, à examiner – enfin du nouveau – et mes yeux frustrés se cramponnaient avidement au moindre détail. Je considérais chaque pli de ces manteaux, et je remarquai, par exemple, une goutte de pluie au bord d’un col mouillé. J’attendis avec une émotion insensée (cela va vous paraître ridicule) de voir si elle allait couler le long du pli ou se défendre encore contre la pesanteur et s’accrocher plus longtemps – oui, je fixai, haletant, cette goutte pendant plusieurs minutes, comme si ma vie en dépendait. Et lorsqu’elle fut enfin tombée, je me mis à compter les boutons sur chaque manteau, huit au premier, huit au second et dix au troisième: puis je comparai les parements entre eux. Mes yeux buvaient tous ces détails stupides et insignifiants, ils s’en repaissaient et s’en délectaient avec une passion que je ne puis exprimer par des mots. Et soudain, ils s’arrêtèrent net. J’avais découvert quelque chose qui gonflait sur le côté la poche de l’un des manteaux. Je m’approchai et crus reconnaître, à travers l’étoffe tendue, le format rectangulaire d’un livre. Un livre! Mes genoux se mirent à trembler: un livre! Il y avait quatre mois que je n’en avais pas tenu dans ma main, et sa simple représentation m’éblouissait. Un livre dans lequel je verrais des mots alignés les uns à côté des autres, des lignes, des pages, des feuillets que je pourrais tourner. Un livre où je pourrais suivre d’autres pensées, des pensées neuves qui me détourneraient de la mienne, et que je pourrais garder dans ma tête, quelle trouvaille enivrante et calmante à la fois! Mes regards se fixaient, hypnotisés, sur cette poche gonflée où se dessinait la forme du livre, ils étaient aussi brûlants en regardant cet endroit banal, que s’ils voulaient faire un trou dans le manteau. Je n’y tins plus, et sans le vouloir, je m’approchai encore. À la seule idée de palper un livre, fût-ce à travers une étoffe, les doigts me brûlaient jusqu’au bout des ongles. Presque sans le savoir, je me rapprochais toujours davantage. Le gardien ne prêtait heureusement aucune attention à mon étrange conduite. Peut-être trouvait-il simplement naturel qu’un homme veuille s’appuyer un peu à la paroi, après être resté deux heures debout. Je finis par arriver près du manteau, et je mis mes mains derrière mon dos pour pouvoir le toucher subrepticement. Je tâtai l’étoffe et y sentis en effet un objet rectangulaire, qui était souple et craquait un peu – un livre! C’était bien un livre! comme l’éclair, la pensée jaillit dans mon cerveau: essaie de le voler! Peut-être réussiras-tu, et alors tu pourras le cacher dans ta cellule et lire, lire, lire enfin, lire de nouveau! À peine cette pensée m’était-elle venue qu’elle agit sur moi comme un violent poison: mes oreilles se mirent à bourdonner, le cœur me battit, mes mains glacées ne m’obéirent plus. Cependant, la première stupeur passée, je me serrai astucieusement contre le manteau et, tout en gardant les yeux fixés sur le gardien, je fis peu à peu remonter le livre hors de la poche. Hop! Je le saisis avec adresse et précaution et je tins soudain dans ma main un petit volume assez mince. Alors seulement, je fus effrayé de ce que je venais de faire. Mais je ne pouvais plus reculer. Où le mettre maintenant? Toujours derrière mon dos, je glissai le livre dans mon pantalon, sous la ceinture, et de là tout doucement jusque sur la hanche, de manière à pouvoir le tenir en marchant, la main sur la couture du pantalon comme il se doit militairement. Il s’agissait, à présent, de mettre ma ruse à l’épreuve. Je m’écartai du vestiaire, je fis un pas, deux pas, trois pas. Cela allait. Je parvenais à maintenir le livre à sa place en marchant, si je gardais le bras bien collé au corps, à l’endroit de la ceinture.

«Vint alors l’interrogatoire. Il exigea de moi un plus gros effort que jamais, car toute mon attention se concentrait sur le livre et sur la façon dont je le tenais, plutôt que sur ma déposition. Par bonheur, l’audience fut courte ce jour-là et je rapportai le livre sain et sauf dans ma chambre. Je vous fais grâce des détails, il glissa bien une fois fort dangereusement à l’intérieur de mon pantalon pendant que je longeais le couloir, et il me fallut simuler un violent accès de toux pour me courber en deux et le repousser discrètement sous ma ceinture. Mais quel instant inoubliable que celui où je me retrouvai dans mon enfer, enfin seul, et cependant en cette précieuse compagnie.

«Vous vous imaginez sans doute que j’ai immédiatement tiré le livre de sa cachette pour le contempler et le lire. Je n’en fis rien. Je voulus d’abord savourer toute la joie que me donnait la seule présence de ce livre, et je retardai à dessein le moment de le voir, pour le plaisir excitant de rêver en me demandant quelle sorte de livre je voulais que ce fût: surtout, imprimé très serré, avec le plus de texte possible, des feuillets très, très fins, afin que j’aie plus longtemps à lire. J’espérais aussi que ce serait une œuvre difficile, qui demanderait un gros effort intellectuel, rien de médiocre, quelque chose qui puisse s’apprendre, qui se puisse apprendre par cœur, de la poésie, et de préférence – quel rêve téméraire! – Goethe ou Homère. Enfin, je ne contins plus mon désir et ma curiosité. Étendu sur mon lit, de façon que le gardien, s’il entrait tout à coup, ne puisse me surprendre, je tirai en tremblant le livre de sous ma ceinture.

«Au premier coup d’œil, je fus dépité et amèrement déçu: ce livre que j’avais escamoté au prix des plus grands dangers, ce livre qui avait éveillé en moi de si brûlants espoirs, n’était qu’un manuel d’échecs, une collection de cent cinquante parties jouées par des maîtres. N’eussé-je pas été enfermé et verrouillé, j’aurais, dans ma colère, jeté le livre par la fenêtre, car au nom du ciel, que pouvais-je tirer de cette absurdité? Au temps où j’étais au lycée, j’avais essayé, comme la plupart de mes camarades, de déplacer des pions sur un échiquier, les jours où je m’ennuyais. Mais comment me servir de cet ouvrage théorique? On ne peut jouer aux échecs sans partenaire, encore bien moins sans échiquier et sans pièces. Je feuilletai le volume avec mauvaise humeur, dans l’espoir d’y découvrir tout de même quelque chose à lire, un avant-propos, des instructions. Mais il ne contenait que les diagrammes tout secs, dans des encadrés, de parties célèbres, avec au-dessous, des signes qui me furent d’abord incompréhensibles: a2-a3, f1-g3, et ainsi de suite. C’était, me semblait-il, une sorte d’algèbre, dont je n’avais pas la clé. Mais peu à peu, je compris que les lettres a, b, c, désignaient les lignes longitudinales, les chiffres de 1 à 8, les transversales, et que ces coordonnées permettaient d’établir la position de chaque pièce au cours de la partie: ces représentations purement graphiques étaient donc une manière de langage. Je pourrais peut-être, me dis-je, fabriquer ici, dans ma cellule, une espèce d’échiquier et essayer ensuite de jouer ces parties. Grâce au ciel, je m’avisai que mon drap de lit était grossièrement quadrillé. Plié avec soin, il finit par faire un damier de soixante-quatre cases. Je cachai alors le livre sous le matelas, après en avoir arraché la première page. Puis je prélevai un peu de mie sur ma ration de pain et j’y modelai des pièces, un roi, une reine, un fou et toutes les autres. Elles étaient bien informes, mais je parvins, non sans peine, à reproduire sur mon drap de lit quadrillé les positions que présentait le manuel. Néanmoins, lorsque je tentai de jouer une partie entière, j’échouai d’abord les premiers jours, à cause de mes ridicules pièces en mie de pain que j’embrouillais continuellement, parce que je n’avais pu mettre sur les «noires» que de la poussière en guise de peinture. Cinq fois, dix fois, vingt fois, je dus recommencer cette première partie. Mais qui au monde disposait de plus de temps que moi, dans cet esclavage où me tenait le néant, qui donc aurait pu être plus avide et plus patient? Au bout de six jours, je jouais déjà correctement cette partie: huit jours après, je n’avais plus besoin des pièces en mie de pain pour me représenter les positions respectives des adversaires sur l’échiquier. Huit jours encore, et je supprimais le drap quadrillé. Les signes a1, a2, c7, c8 qui m’avaient paru si abstraits au début se concrétisaient à présent automatiquement dans ma tête en images visuelles. La transposition était complète: l’échiquier et ses pièces se projetaient dans mon esprit et les formules du livre y figuraient immédiatement des positions. J’étais comme un musicien exercé qui n’a qu’un coup d’œil à jeter sur une partition pour entendre aussitôt les thèmes et les harmonies qu’elle contient. Il me fallut encore quinze jours pour être en état de jouer de mémoire – ou, selon la formule consacrée, à l’aveugle – toutes les parties d’échecs exposées dans le traité: je compris alors quel inappréciable bienfait ce vol audacieux m’avait valu. Car j’avais maintenant une activité, absurde ou stérile si vous voulez, mais une activité tout de même, qui détruisait l’empire du néant sur mon âme. Je possédais, avec ces cent cinquante parties d’échecs, une arme merveilleuse contre l’étouffante monotonie de l’espace et du temps. Pour conserver son charme à ma nouvelle occupation, je partageai désormais méthodiquement ma journée: deux parties le matin, deux parties l’après-midi, et le soir une brève révision des quatre. Ainsi, mon temps était rempli, au lieu de se traîner avec l’inconsistance de la gélatine, et j’étais occupé sans excès, car le jeu d’échecs possède cette remarquable propriété de ne pas fatiguer l’esprit et d’augmenter bien plutôt sa souplesse et sa vivacité. Cela vient de ce qu’en y jouant, on concentre toutes ses énergies intellectuelles sur un champ très étroit, même quand les problèmes sont ardus. J’avais d’abord suivi mécaniquement les indications du livre en reproduisant les parties célèbres, mais peu à peu cela devint pour moi un jeu de l’intelligence auquel je me plaisais beaucoup. J’appris les finesses, les ruses subtiles de l’attaque et de la défense, je saisis la technique de l’anticipation, de la combinaison et de la riposte. Bientôt, je fus capable de reconnaître la manière caractéristique de chacun des joueurs célèbres, aussi sûrement qu’on reconnaît un poète à quelques vers d’une de ses œuvres. Ce qui n’avait été d’abord qu’une manière de tuer le temps devint un véritable amusement, et les figures des grands joueurs d’échecs, Aljechin, Lasker, Bogoljubow, Tartakower, vinrent, tels de chers camarades, peupler ma solitude. La variété anima désormais ma cellule muette, et la régularité de ces exercices rendit leur assurance à mes facultés intellectuelles. Cette discipline d’esprit très exacte leur donna même une acuité nouvelle, dont les interrogatoires bénéficièrent les premiers: sans le savoir, j’avais sur l’échiquier amélioré ma défense contre les menaces feintes et les détours perfides. Dès lors, je n’eus plus aucune défaillance devant mes juges et il me sembla que les hommes de la Gestapo commençaient à me regarder avec un certain respect. Peut-être se demandaient-ils par devers eux où je puisais la force de résister si fermement, quand ils voyaient tous les autres s’effondrer.

«Ce temps heureux où je refis systématiquement les cent cinquante parties du manuel dura environ trois mois. Là parvenu au point mort, je me retrouvai brusquement à nouveau devant le néant. Car une partie jouée vingt ou trente fois n’avait plus l’attrait de la nouveauté: sa vertu était épuisée pour moi. Quel sens cela avait-il de répéter sans cesse les parties, quand je savais chaque coup par cœur? L’ouverture déclenchait automatiquement les suivants, il n’y avait plus de surprise, plus d’émotion, plus de problème. Pour m’occuper, pour me rendre cet effort et ce divertissement dont je ne pouvais plus me passer, il eût fallu un second volume, avec d’autres modèles. Comme c’était tout à fait exclu, il ne restait qu’une issue dans cette direction aberrante – je devais inventer d’autres parties que j’essayerais de jouer avec moi-même ou plutôt contre moi-même.

«Eh! bien je ne sais pas jusqu’à quel point vous avez réfléchi à l’état d’esprit où vous plonge ce roi des jeux. Mais il suffit d’une seconde pour faire comprendre que, le hasard n’y ayant aucune part, c’est une absurdité de vouloir jouer contre soi-même. L’attrait du jeu d’échecs réside tout entier en ceci que deux cerveaux s’y affrontent, chacun avec sa tactique. L’intérêt de cette bataille intellectuelle vient de ce que les noirs ne savent pas comment vont manœuvrer les blancs, et qu’ils cherchent sans cesse à deviner leurs intentions pour les contrecarrer, tandis que de leur côté, les blancs essaient de percer à jour les secrètes intentions des noirs et de les déjouer. Si donc les deux camps sont représentés par la même personne, la situation devient contradictoire. Comment un seul et même cerveau pourrait-il à la fois savoir et ne pas savoir quel but il se propose, et, en jouant avec les blancs, oublier sur commande son intention et ses plans, faits la minute précédente avec les noirs? Un pareil dédoublement de la pensée suppose un dédoublement complet de la conscience, une capacité d’isoler à volonté certaines fonctions du cerveau, comme s’il s’agissait d’un appareil mécanique. Vouloir jouer aux échecs contre soi-même, est donc aussi paradoxal que vouloir marcher sur son ombre.

«Eh! bien, pour me résumer, pendant des semaines, c’est à cette absurdité, à cette chose impossible que le désespoir me fit tendre, pendant des mois. Mais je n’avais pas le choix, pour échapper à la folie et à la totale décrépitude de mon esprit. Mon atroce situation m’obligeait à tenter ce dédoublement de mon esprit entre un moi blanc et un moi noir, si je ne voulais pas être écrasé par le néant horrible qui me cernait de toutes parts.»

M. B… se renversa sur sa chaise longue et ferma les yeux un instant. On eût dit qu’il chassait avec effort un souvenir importun. De nouveau, au coin gauche de sa bouche, reparut l’étrange crispation qu’il ne pouvait réprimer. Puis il se redressa et poursuivit:

«Voilà – jusqu’ici, j’espère que mon récit a été assez clair. Je ne sais, malheureusement, si la suite pourra l’être autant. Car ma nouvelle occupation demandait une telle tension d’esprit qu’elle rendait tout contrôle sur moi-même impossible. Je vous ai déjà dit qu’à mon avis, vouloir jouer aux échecs contre soi-même est déjà une idée absurde: mais j’aurais eu, peut-être, une chance minime de m’en sortir si je m’étais trouvé devant un véritable échiquier qui m’eût permis, en quelque sorte, de prendre une certaine distance, de projeter les choses dans l’espace. Devant un vrai échiquier, avec de vraies pièces à déplacer, on peut donner un rythme à ses réflexions, se transporter physiquement d’un côté de la table à l’autre, et considérer ainsi la situation tantôt du point de vue des noirs, tantôt de celui des blancs. Mais contraint que j’étais de livrer des combats contre moi-même ou, si vous préférez, contre un moi que je projetais dans un espace imaginaire, il fallait que je me représente mentalement et que je retienne les positions successives des pièces, les possibilités ultérieures de chacun des partenaires et – si absurde que cela paraisse – que je voie toujours distinctement en esprit, deux ou trois, non plutôt six, huit, douze positions différentes afin de calculer quatre ou cinq coups d’avance pour les blancs et les noirs que j’étais seul à représenter. Pour ce jeu mené dans un espace abstrait, imaginaire… pardonnez-moi de vous entraîner dans ces aberrations… mon cerveau se partageait, si je puis dire, en cerveau blanc et cerveau noir, pour y combiner à l’avance les quatre ou cinq coups qu’exigeait, dans les deux camps, la tactique. Et le plus dangereux de cette expérience abstruse n’était pas encore cette division de ma pensée à l’intérieur de moi-même, mais le fait que tout se passait en imagination: je risquais ainsi de perdre pied brusquement et de glisser dans l’abîme. Lorsque, auparavant, les semaines précédentes, je refaisais les parties célèbres du manuel, je n’exécutais qu’une copie, pure répétition d’un modèle donné, et l’exercice ne demandait pas plus de force que la mémorisation d’une pièce de vers ou d’un paragraphe du Code. C’était une activité limitée, disciplinée, une gymnastique mentale remarquable. Deux parties le matin, deux l’après-midi, je m’acquittais de cette sorte de pensum sans aucune excitation: elles me tenaient lieu d’occupation normale et si je me trompais, si j’hésitais au cours d’une partie, le traité me prêtait son appui. Si cette activité m’avait été salutaire et plutôt apaisante, c’est que je n’y étais pas moi-même en jeu. Il m’était indifférent que la victoire revînt aux noirs plutôt qu’aux blancs, c’était l’affaire d’Aljechin ou de Bogoljubow, qui briguaient l’honneur d’être champions, et le plaisir que j’éprouvais par l’intelligence et la sensibilité était celui du spectateur, du connaisseur qui apprécie les péripéties du combat et sa beauté. Dès le moment où je cherchai à jouer contre moi-même, je me mis inconsciemment au défi. Le noir que j’étais rivalisait avec le blanc que j’étais aussi, et chacun d’eux devenait avide et impatient en voulant gagner. La pensée de ce que je ferais en jouant avec les blancs me donnait la fièvre quand je jouais avec les noirs. L’un des deux adversaires qui étaient en moi triomphait et s’irritait à la fois quand l’autre commettait une erreur ou manquait d’astuce.

«Tout cela paraît dépourvu de sens, et le serait en effet s’il s’agissait d’un homme normal vivant dans des conditions normales. Quelle histoire inimaginable qu’une schizophrénie aussi artificielle, quel inconcevable dédoublement de la personnalité! Mais n’oubliez pas que j’avais été violemment arraché à mon cadre habituel, que j’étais un captif innocent, tourmenté avec raffinement depuis des mois par la solitude, un homme en qui la colère s’était accumulée sans qu’il pût la décharger sur rien ni sur personne. Aucune diversion ne s’offrant, excepté ce jeu absurde contre moi-même, ma rage et mon désir de vengeance s’y déversèrent furieusement. Il y avait un homme en moi qui voulait à tout prix avoir raison, mais il ne pouvait s’en prendre qu’à cet autre moi contre qui je jouais: aussi ces parties d’échecs me causaient-elles une excitation presque maniaque. Au début, j’étais encore capable de jouer avec calme et réflexion, je faisais une pause entre les parties pour me détendre un peu. Mais bientôt, mes nerfs irrités ne me laissèrent plus de répit. À peine avais-je joué avec les blancs que les noirs se dressaient devant moi, frémissants. À peine une partie était-elle finie qu’une moitié de moi-même recommençait à défier l’autre, car je portais toujours en moi un vaincu qui réclamait sa revanche. Jamais je ne pourrai dire, même à peu près, combien de parties j’ai jouées ainsi pendant les derniers mois dans ma cellule, poussé par mon insatiable égarement – peut-être mille – peut-être davantage. J’étais possédé, et je ne pouvais m’en défendre: du matin au soir, je ne voyais que pions, tours, rois et fous, je n’avais en tête que a, b et c, que mat et roque. Tout mon être, toute ma sensibilité se concentraient sur les cases d’un échiquier imaginaire. La joie que j’avais à jouer était devenue un désir violent, le désir une contrainte, une manie, une fureur frénétique qui envahissait mes jours et mes nuits. Je ne pensais plus qu’échecs, problèmes d’échecs, déplacement des pièces. Souvent, m’éveillant le front en sueur, je m’apercevais que j’avais continué à jouer en dormant. Si des figures humaines paraissaient dans mes rêves, elles se mouvaient uniquement à la manière de la tour, du cavalier, du fou. À l’audience aussi, je ne parvenais plus à me concentrer sur ce qui engageait ma responsabilité: j’ai l’impression de m’être exprimé assez obscurément les dernières fois que je comparus, car les juges se jetaient des regards étonnés. En réalité, tandis qu’ils menaient leur enquête et leurs délibérations, je n’attendais dans ma passion avide que le moment d’être reconduit dans ma cellule pour y reprendre mon jeu, mon jeu de fou. Une autre partie, et encore une… Toute interruption me tourmentait dans mon impatience fébrile, jusqu’au quart d’heure pendant lequel le gardien balayait la chambre, jusqu’aux deux minutes qu’il lui fallait pour m’apporter à manger: parfois, mon repas était encore intact le soir dans son écuelle, car j’en oubliais de manger. Je n’avais qu’une soif effroyable, due sans doute à ce jeu fébrile et à ces perpétuelles réflexions. Je vidais ma bouteille d’un trait et suppliais le gardien de me rapporter de l’eau, mais l’instant d’après, ma bouche était déjà sèche. Pour finir, mon excitation atteignit un degré tel en jouant – je ne faisais absolument rien d’autre du matin au soir – que je ne pouvais plus rester assis une minute, arpentant ma chambre sans arrêt en réfléchissant à mes parties, toujours plus vite, d’un pas toujours plus pressé, de plus en plus excité à mesure que la fin de la partie approchait. La passion de gagner, de vaincre, de me vaincre moi-même devenait peu à peu une sorte de fureur: je tremblais d’impatience, car l’un des deux adversaires que j’abritais était toujours trop lent au gré de l’autre. Ils se harcelaient, et si ridicule que cela vous paraisse peut-être, je me houspillais moi-même – «plus vite, plus vite, allons, allons!» – quand la riposte n’était pas assez prompte. Je sais aujourd’hui, bien entendu, que cet état d’esprit était déjà tout à fait pathologique. Je ne lui trouve pas d’autre nom que celui d’«intoxication par le jeu d’échecs», qui n’est pas encore dans le vocabulaire médical. Cette monomanie finit par m’empoisonner le corps autant que l’esprit. Je maigris, mon sommeil devint agité, intermittent. Au réveil, mes paupières étaient de plomb, je les ouvrais à grand’peine. J’étais devenu si faible, mes mains tremblaient tellement que je ne portais un verre à mes lèvres qu’au prix d’un gros effort. Mais sitôt une partie commencée, j’étais galvanisé par une force sauvage. J’allais et venais, les poings fermés, et j’entendais souvent, comme à travers un brouillard rougeâtre, ma propre voix me crier sur un ton rauque et méchant: «Échec!» ou «Mat».

«Je ne puis moi-même vous dire comment dans cet état affreux, indescriptible, se produisit la crise. Je sais seulement que je me réveillai un beau matin d’une autre manière que d’habitude. Mon corps était comme délivré de moi-même, il se prélassait, mollement étendu dans un agréable confort. Une bonne grosse fatigue, telle que je n’en avais pas connue depuis des mois, appesantissait mes paupières, me donnant un si grand sentiment de bien-être que je ne pus me décider à ouvrir les yeux tout de suite. Pendant quelques minutes, je demeurai ainsi, jouissant de ma torpeur, de la tiédeur de mon lit, avec une voluptueuse langueur. Tout à coup, il me sembla entendre des voix derrière moi, des voix humaines, chaudes et vivantes, qui prononçaient des mots tranquilles et vous ne pouvez vous imaginer mon ravissement, à moi qui n’avais, depuis presque un an, rien entendu d’autre que les dures et méchantes paroles de mes juges. «Tu rêves!» me dis-je. «Tu rêves! Surtout n’ouvre pas les yeux! prolonge ton rêve, plutôt que de voir encore cette cellule maudite, la chaise, la cuvette, la table et l’éternel dessin du papier au mur. Tu rêves… continue à rêver.»

«Mais la curiosité l’emporta. Lentement, prudemment, j’ouvris les yeux. Ô merveille: je me trouvais dans une autre chambre, une chambre plus spacieuse que ma cellule de l’hôtel. La lumière entrait librement par une fenêtre sans barreaux. Au-delà, je voyais des arbres, des arbres verts où courait le vent, au lieu de mon sinistre mur coupe-feu. Les parois de la chambre étaient blanches et brillantes, blanc aussi le plafond qui s’élevait au-dessus de moi – oui, vraiment, j’étais dans un autre lit, un lit que je ne connaissais pas. Ce n’était pas un rêve, des voix humaines parlaient doucement derrière moi. Ma découverte dut m’agiter violemment, tant j’étais stupéfait, car j’entendis des pas s’approcher aussitôt. Une femme venait vers moi, la démarche légère, une femme qui portait une coiffe blanche, une infirmière. Je frissonnai, ravi: je n’avais pas vu de femme depuis un an. Sans doute regardai-je cette gracieuse apparition avec des yeux extasiés et brûlants, car elle me dit avec force et douceur: «Restez tranquille! Bien tranquille!» Je n’écoutais que le son de sa voix – n’était-ce pas celle d’une créature humaine? Il y avait donc encore sur la terre des gens qui n’étaient pas des juges, des tortionnaires, il y avait, ô miracle! cette femme à la voix moelleuse et chaude, presque tendre. Je fixais avidement la bouche qui venait de me parler avec bonté, car cette année infernale m’avait fait oublier que la bonté pût exister entre les hommes. Elle me sourit – oui, elle souriait, il y avait donc encore des gens qui souriaient en ce monde -, puis elle mit un doigt sur ses lèvres et s’éloigna sans bruit. Mais comment eussé-je pu lui obéir? Je n’avais pas encore rassasié mes yeux de ce prodige. Je fis au contraire des efforts énergiques pour m’asseoir dans mon lit et pour la suivre des yeux, pour contempler encore cette créature miraculeuse et bienveillante. Je voulais m’aider de mes mains, je n’y parvins pas. Ce qui était la droite avait disparu tout entier jusqu’au poignet dans une sorte de gros paquet bizarre, blanc, un pansement apparemment. Je le considérai d’abord ahuri, puis je commençai lentement à comprendre où j’étais, et à réfléchir à ce qui pouvait bien m’être arrivé. On m’avait blessé, sans doute, ou bien je m’étais blessé moi-même à la main. Et je me trouvais dans un hôpital.

«L’après-midi, j’eus la visite du docteur: c’était un aimable vieux monsieur. Mon nom ne lui était pas inconnu et il parla avec tant de respect de mon oncle, le médecin de l’empereur, que je sentis tout de suite qu’il me voulait du bien. Au cours de la conversation, il me posa toutes sortes de questions, dont l’une, entre autres, me surprit: il me demanda si j’étais mathématicien ou chimiste. Je lui dis que non.

«- Curieux, murmura-t-il. Vous prononciez de si étranges formules, dans votre délire… c3, c4. Personne de nous n’y comprenait rien.

«Je m’enquis de ce qui m’était arrivé. Il sourit bizarrement.

«- Rien de grave. Une violente crise de nerfs.» Et il ajouta tout bas, après avoir jeté un regard circonspect autour de lui: «Très compréhensible, d’ailleurs. Depuis le treize mars, n’est-ce pas?»

«Je fis «oui» de la tête.

«- Pas étonnant, avec cette méthode, grommela-t-il. Vous n’êtes pas le premier. Mais ne vous inquiétez pas.

«À la manière apaisante dont il me glissait ces mots, et dont il me regardait, je sus que j’étais en bonnes mains.

«Deux jours plus tard, l’excellent docteur me raconta franchement ce qui m’était arrivé. Le gardien m’avait entendu crier très fort dans ma cellule et il avait cru d’abord que quelqu’un s’y était introduit, avec qui je me querellais. Mais à peine avait-il paru à la porte que je m’étais précipité sur lui en poussant des cris sauvages: «Allons, joue, gredin, poltron!» J’avais essayé de le saisir à la gorge avec tant de violence qu’il avait dû appeler au secours. Tandis qu’on m’emmenait chez le médecin, j’avais réussi à me dégager et, pris d’une rage frénétique, je m’étais jeté contre la fenêtre du couloir, en brisant la vitre et me faisant une profonde blessure à la main – vous en voyez encore ici la cicatrice. J’avais passé les premières nuits à l’hôpital avec une sorte de fièvre cérébrale, mais j’avais maintenant recouvré le complet usage de mes sens. «Bien entendu, je ne dirai pas à ces messieurs que vous allez mieux, ajouta-t-il doucement, ils seraient capables de vous y renvoyer. Remettez-vous-en à moi, je ferai de mon mieux pour vous tirer d’affaire.»

«J’ignore quel rapport ce précieux ami put bien faire à mes bourreaux. Le fait est qu’il obtint ce qu’il voulait: ma libération. Peut-être me fit-il passer pour un irresponsable, peut-être aussi ma personne ne présentait-elle déjà plus aucun intérêt pour la Gestapo, car Hitler venait d’occuper la Bohême et le cas de l’Autriche était liquidé à ses yeux. Je dus seulement m’engager par écrit à quitter ma patrie dans les quinze jours, et ces quinze jours furent si remplis par les mille formalités que doit accomplir aujourd’hui un ci-devant citoyen du monde pour un voyage à l’étranger – papiers militaires, papier de police, attestation fiscale, passeport, visa, certificat médical – qu’il ne me resta guère de temps pour songer au passé. Il semble d’ailleurs qu’il y ait dans notre cerveau de mystérieuses forces régulatrices qui écartent spontanément ce qui pourrait nuire à l’âme ou la menacer, car chaque fois que j’essayais de penser à mon temps de captivité, ma mémoire s’obscurcissait. Ce ne fut que de nombreuses semaines plus tard, lorsque je me trouvai sur ce paquebot, que j’eus enfin le courage de repasser ces événements dans mon esprit.

«Vous comprenez maintenant pourquoi je me suis comporté de façon si incongrue, et sans doute incompréhensible, envers vos amis. Je flânais par le plus grand des hasards dans le fumoir, quand je vis ces messieurs assis devant un échiquier: l’étonnement et l’effroi me clouèrent sur place, malgré moi. Car j’avais complètement oublié qu’on peut jouer aux échecs devant un véritable échiquier, avec des pièces palpables, j’avais oublié que c’est un jeu où deux personnes tout à fait différentes s’installent en chair et en os l’une en face de l’autre. Et en vérité, il me fallut quelques minutes pour me rappeler que ces joueurs que je voyais là jouaient au même jeu que moi dans ma cellule pendant des mois, quand je m’acharnais désespérément contre moi-même. Les chiffres dont je m’étais accommodé, à cette époque d’exercices farouches, n’étaient donc que les symboles de ces pièces d’ivoire. La surprise que j’éprouvais à constater que le mouvement des pièces sur l’échiquier correspondait à celui de mes pions imaginaires ressemblait sans doute à celle de l’astronome qui a déterminé sur le papier l’existence d’une planète grâce à de savants calculs, et qui aperçoit soudain cette planète dans le ciel sous la forme d’une substantielle et brillante étoile. Comme hypnotisé, je fixais l’échiquier où je contemplais mes diagrammes concrétisés par les figurines sculptées d’un cavalier, d’une tour, d’un roi, d’une reine et de pions véritables. Pour bien saisir les positions respectives des adversaires, je fus obligé de transposer le monde abstrait de mes chiffres dans celui des pièces qu’on maniait sous mes yeux. Peu à peu, la curiosité me vint d’assister à une partie réelle, disputée par deux adversaires. Oubliant alors toute politesse, j’intervins maladroitement dans votre jeu. Mais l’erreur qu’allait commettre votre ami m’atteignit comme un coup au cœur. D’un geste instinctif, sans réfléchir, je le retins comme on retient un enfant qui se penche par-dessus une balustrade. Plus tard seulement, je me rendis compte de la grossière inconvenance de mon intrusion.»

Je me hâtai de rassurer M. B… en lui disant que nous nous félicitions de ce hasard qui nous avait permis de faire sa connaissance, et j’ajoutai que pour ma part j’étais doublement impatient d’assister au tournoi improvisé du lendemain, après avoir écouté son récit. M. B… eut un mouvement inquiet.

«Non, vraiment, ne vous faites pas d’illusion. Il ne s’agira pour moi que de me mettre à l’épreuve… oui, je voudrais… je voudrais savoir si je suis capable de jouer une partie d’échecs ordinaire, sur un vrai échiquier, avec de vraies pièces, contre un adversaire réel… car il me reste toujours un doute à ce sujet. Ces cent, peut-être ces mille parties que j’ai jouées, étaient-elles réglementaires? Ou n’était-ce qu’un jeu de rêve, comme on en fait quand on a la fièvre, un de ces rêves fantastiques, où l’on saute souvent des échelons indispensables à la réalité? Car vous ne prétendez pas sérieusement, j’espère, que je me mesure avec un champion du monde et que je le mette hors de combat. La seule chose qui m’intrigue et qui m’intéresse, c’est de savoir une fois pour toutes si je jouais vraiment aux échecs, dans ma cellule, ou si j’étais déjà fou. En un mot, si j’étais en deçà ou au-delà de la zone dangereuse. C’est le but unique de cette partie à mes yeux.» Au même moment, de l’autre extrémité du navire, le gong nous appela à dîner. Notre entretien avait sans doute duré presque deux heures… j’ai beaucoup abrégé, ici, le récit circonstancié que me fit M. B… Je le remerciai chaleureusement et pris congé. Mais je n’avais pas quitté le pont qu’il me courait après et ajoutait, avec tant de nervosité qu’il en bégayait:

«Encore un mot! Je ne voudrais pas, ensuite, paraître impoli une seconde fois: voulez-vous bien prévenir ces messieurs que je ne jouerai qu’une seule partie? Ce sera le point final à une vieille histoire, c’est tout… une conclusion définitive, pas un recommencement… Je ne désire pas être repris par cette passion fiévreuse, par cette rage de jouer à laquelle je ne pense qu’en tremblant… et d’ailleurs… d’ailleurs, le médecin alors m’avait averti… expressément averti. Un homme qui a été atteint d’une manie peut retomber malade, même s’il est complètement guéri… Il vaut mieux ne plus s’approcher d’un échiquier, quand on a été intoxiqué comme je le fus… Donc, vous comprenez, je jouerai cette unique partie pour être fixé là-dessus, et ce sera tout.»

Le lendemain, à trois heures très précises, nous étions comme prévu réunis au fumoir. Deux officiers du bord, amateurs de ce roi des jeux, s’étaient joints à nous, ayant obtenu une permission spéciale pour assister au tournoi. Czentovic ne se fit pas attendre comme la veille, cette fois, et après la répartition des couleurs une partie mémorable s’engagea, qui mettait aux prises mon très obscur compatriote avec l’illustre champion. Je regrette qu’elle se soit déroulée seulement devant d’aussi incompétents spectateurs que nous, et qu’elle soit perdue pour les annales du jeu d’échecs, comme le sont pour l’histoire de la musique les improvisations de Beethoven au piano. Nous essayâmes, il est vrai, de reconstituer tous ensemble la partie de mémoire, le lendemain après-midi, mais sans y réussir. Les joueurs nous avaient sans doute intéressés plus que le jeu, dont nous ne retrouvions plus les péripéties. En effet, le contraste intellectuel que formaient les deux partenaires s’exprima de plus en plus physiquement, dans leurs attitudes respectives au cours de la partie. Raide et immobile comme une souche, Czentovic, très bien rodé, ne quittait pas l’échiquier des yeux. Réfléchir était pour lui une sorte d’effort physique qui demandait une concentration extrême de tout son corps. M. B…, au contraire, restait parfaitement dégagé et libre dans ses mouvements. Véritable dilettante au plus beau sens du mot, il ne voyait dans le jeu que le plaisir qu’il lui causait, nous donnait avec désinvolture des explications entre les coups, allumait une cigarette d’une main légère et ne regardait l’échiquier qu’une minute avant que ce soit à lui de jouer. Il semblait toujours avoir prévu les intentions de l’adversaire.