38852.fb2 Le pendule de Foucault - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 23

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Il affirma qu'il avait vu, la veille, de ses yeux, conduire en voiture cinquante-quatre frères dudit Ordre pour être brûlés, parce qu'ils n'avaient pas voulu avouer les erreurs susdites, qu'il avait entendu dire qu'ils avaient été brûlés, et que lui-même, craignant de ne pas offrir une bonne résistance s'il était brûlé, avouerait et déposerait sous serment, par crainte de la mort, en présence desdits seigneurs commissaires et en présence de n'importe qui, s'il était interrogé, que toutes les erreurs imputées à l'Ordre étaient vraies et qu'il avouerait même avoir tué le Seigneur si on le lui demandait.

Déposition d'Aimery de Villiers-le-Duc, 13 mai 1310.

Un procès plein de silences, de contradictions, d'énigmes et de stupidités. Les stupidités étaient les plus voyantes, et, dans leur incompréhensibilité même, coïncidaient en règle générale avec les énigmes. En ces jours heureux, je croyais que la stupidité créait de l'énigme. L'autre soir, dans le périscope, je pensais que les énigmes les plus terribles, pour ne pas se révéler comme telles, prennent l'apparence de la folie. Mais à présent je pense que le monde est une énigme bienveillante, que notre folie rend terrible car elle prétend l'interpréter selon sa propre vérité.

Les Templiers étaient restés sans but. Autrement dit, ils avaient transformé les moyens en but, ils administraient leur immense richesse. Normal qu'un monarque centralisateur comme Philippe le Bel les vît d'un mauvais oeil. Comment pouvait-on tenir sous contrôle un ordre souverain ? Le grand maître avait le rang d'un prince du sang, il commandait une armée, il administrait un patrimoine foncier gigantesque, il était élu comme l'empereur, et il avait une autorité absolue. Le trésor français n'était pas dans les mains du roi, mais il était gardé dans le Temple de Paris. Les Templiers étaient les dépositaires, les procureurs, les administrateurs d'un compte courant mis formellement au nom du roi. Ils encaissaient, payaient, jouaient sur les intérêts, se comportaient en grande banque privée, mais avec tous les privilèges et les franchises d'une banque d'État... Et le trésorier du roi était un Templier. Peut-on régner dans ces conditions-là ?

Si tu ne peux pas les battre, unis-toi à eux. Philippe demanda d'être fait Templier honoraire. Réponse négative. Offense dont un roi se souvient sans avoir à faire un nœud à son mouchoir. Alors il suggéra au pape de fusionner Templiers et Hospitaliers et de mettre le nouvel ordre sous le contrôle d'un de ses fils. Le grand maître du Temple, Jacques de Molay, arriva en grande pompe de Chypre, où désormais il résidait ainsi qu'un monarque en exil, et il présenta au pape un mémoire où il feignait d'analvser les avantages, mais en réalité il mettait en relief les désavantages, de la fusion. Sans pudeur, Molay observait, entre autres, que les Templiers étaient plus riches que les Hospitaliers, et que la fusion eût appauvri les uns pour enrichir les autres, ce qui aurait été un grave préjudice pour les âmes de ses chevaliers. Molay emporta cette première manche de la partie qui commençait, le dossier fut archivé.

Il ne restait que la calomnie, et là le roi avait beau jeu. Des bruits, sur les Templiers, il en circulait depuis longtemps déjà. Comment devaient apparaître ces « coloniaux » aux bons Français qui les voyaient autour d'eux en train de recueillir des dîmes sans rien donner en échange, pas même – désormais – leur sang de gardiens du Saint Sépulcre ? Des Français, eux aussi, mais pas tout à fait, presque des pieds-noirs, autrement dit, comme on les appelait alors, des poulains. Ils allaient peut-être jusqu'à afficher des habitudes exotiques, qui sait si entre eux ils ne parlaient pas la langue des Maures auxquels ils étaient accoutumés. C'étaient des moines, mais ils offraient le spectacle public de leurs usages rudes et gaillards, et déjà des années auparavant le pape Innocent III avait été amené à écrire une bulle De insolentia Templariorum. Ils avaient fait vœu de pauvreté, mais ils se présentaient avec le faste d'une caste aristocratique, l'avidité des nouvelles classes mercantiles, l'effronterie d'un corps de mousquetaires.

Il en faut peu pour passer aux rumeurs : homosexuels, hérétiques, idolâtres qui adorent une tête barbue dont on ignore la provenance, mais elle ne vient certes pas du panthéon des bons croyants ; peut-être partagent-ils les secrets des Ismaïliens, ont-ils commerce avec les Assassins du Vieux de la Montagne. Philippe et ses conseillers tirèrent en quelque sorte parti de ces racontars.

Dans l'ombre de Philippe agissent ses âmes damnées, Marigny et Nogaret. Marigny est celui qui, à la fin, mettra la main sur le trésor du Temple et l'administrera pour le compte du roi, en attendant qu'il passe aux Hospitaliers, et on ne sait pas trop clairement qui jouirait des intérêts. Nogaret, garde des sceaux du roi, avait été en 1303 le stratège de l'incident d'Anagni, quand Sciarra Colonna flanqua des gifles à Boniface VIII : et le pape en était mort d'humiliation, en l'espace d'un mois.

A un moment donné entre en scène certain Esquieu de Floyran. Il semble que, en prison pour des crimes imprécisés et au bord de la condamnation à la peine capitale, il rencontre un Templier renégat dans sa cellule, lui aussi en attente de la hart, et qu'il en recueille des confessions terribles. Floyran, en échange de la vie sauve et d'une bonne somme, vend tout ce qu'il sait. Ce qu'il sait et ce que maintenant tout le monde murmure. Mais voilà qu'on est passé des murmures à la déposition en instruction. Le roi communique les sensationnelles révélations de Floyran au pape, qui est à présent Clément V, celui qui a transporté le siège de la papauté à Avignon. Le pape y croit et n'y croit pas, et puis il sait qu'il n'est pas aisé de mettre le nez dans les affaires du Temple. Mais en 1307, il consent à ouvrir une enquête officielle. Molay en est informé, mais il se déclare tranquille. Il continue à participer, à côté du roi, aux cérémonies officielles, prince entre les princes. Clément V fait durer les choses, le roi soupçonne que le pape veut donner aux Templiers le temps de s'éclipser. Rien de plus faux, les Templiers boivent et jurent dans leurs commanderies sans rien savoir de tout ce qui se trame. Et c'est la première énigme.

Le 14 septembre 1307, le roi envoie des messages scellés à tous les baillis et les sénéchaux du royaume, ordonnant l'arrestation en masse des Templiers et la confiscation de leurs biens. Entre l'envoi de l'ordre et l'arrestation, qui a lieu le 13 octobre, un mois s'écoule. Les Templiers ne soupçonnent rien. Le matin de l'arrestation, ils tombent tous dans le filet et – autre énigme – ils se rendent sans coup férir. Et il faut noter que, au cours des jours qui ont précédé, les officiers du roi, pour être sûrs que rien ne serait soustrait à la confiscation, avaient fait une manière de recensement du patrimoine du Temple, sur tout le territoire national, avec des excuses administratives puériles. Et les Templiers rien, je vous en prie, bailli, entrez, regardez où vous voulez, faites comme chez vous.

Le pape, en apprenant l'arrestation, tente de protester, mais il est trop tard. Les commissaires royaux ont déjà commencé à les travailler de fer et de corde, et de nombreux chevaliers, sous la torture, se sont mis à avouer. A ce point, on ne peut que les passer aux inquisiteurs, qui n'utilisent pas encore le feu, mais il n'en faut pas tant. Ceux qui ont avoué confirment.

Et c'est là le troisième mystère : il est vrai qu'il y a eu torture, et vigoureuse, si trente-six chevaliers en meurent, mais parmi ces hommes de fer, habitués à tenir tête au Turc cruel, aucun ne tient tête aux baillis. A Paris, seuls quatre chevaliers sur cent trente-huit refusent d'avouer. Les autres avouent tous, y compris Jacques de Molay.

« Mais qu'avouent-ils ? demanda Belbo.

– Ils avouent exactement ce qui était déjà écrit dans l'ordre d'arrestation. Avec de très rares variantes dans les dépositions, du moins en France et en Italie. Par contre, en Angleterre, où personne ne veut vraiment les poursuivre en justice, dans les dépositions apparaissent les accusations canoniques, mais attribuées à des témoins étrangers à l'Ordre, qui ne parlent que par ouï-dire. Bref, les Templiers avouent seulement là où l'on veut qu'ils avouent et seulement ce qu'on veut qu'ils avouent.

– Procès inquisitorial normal. On en a vu d'autres, observa Belbo.

– Et pourtant le comportement des accusés est bizarre. Les chefs d'accusation sont que les chevaliers, pendant leurs rites d'initiation, reniaient trois fois le Christ, crachaient sur le crucifix, étaient mis à nu et recevaient un baiser in posteriori parte spine dorsi, c'est-à-dire sur le derrière, sur le nombril et puis sur la bouche, in humane dignitatis opprobrium ; enfin ils s'adonnaient au concubinat réciproque, dit le texte, l'un avec l'autre. L'orgie. Ensuite, on leur montrait la tête d'une idole barbue, et ils devaient l'adorer. Or, que répondent les accusés quand ils sont mis devant ces notifications ? Geoffroy de Charnay, celui qui par la suite mourra sur le bûcher avec Molay, dit que oui, que ça lui est arrivé, il a renié le Christ, mais avec la bouche, pas avec le cœur, et il ne se rappelle pas s'il a craché sur le crucifix parce que ce soir-là on était pressé. Quant au baiser sur le derrière, cela lui est arrivé aussi, et il a entendu le précepteur d'Auvergne dire qu'au fond il valait mieux s'unir avec les frères que se compromettre avec une femme, mais lui n'a cependant jamais commis de péchés charnels avec d'autres chevaliers. Par conséquent, oui, mais c'était presque un jeu, personne n'y prêtait vraiment foi, les autres le faisaient, moi pas, j'en étais par éducation. Jacques de Molay, le grand maître, non le dernier de la bande, dit que quand on lui a donné le crucifix pour cracher dessus, lui il a fait semblant et il a craché par terre. Il admet que les cérémonies d'initiation étaient de ce genre là, mais – pur hasard ! – il ne saurait le dire avec exactitude parce que lui, au cours de sa carrière, il avait initié très peu de frères. Un autre dit qu'il a donné un baiser au maître, mais pas sur le cul, seulement sur la bouche, cependant le maître l'avait embrassé lui sur le cul. Certains avouent plus qu'il n'est nécessaire, non seulement ils reniaient le Christ mais ils affirmaient que c'était un criminel, ils niaient la virginité de Marie, sur le crucifix ils y avaient même uriné, non seulement le jour de leur initiation, mais aussi pendant la Semaine sainte, ils ne croyaient pas aux sacrements, ils ne se limitaient pas à adorer le Baphomet, ils allaient jusqu'à adorer le diable sous la forme d'un chat... »

Aussi grotesque, encore que moins incroyable, le ballet qui débute à ce moment-là entre le roi et le pape. Le pape veut prendre l'affaire en main, le roi préfère mener à terme tout seul le procès, le pape voudrait supprimer l'Ordre seulement de façon provisoire, en condamnant les coupables, et puis en le restaurant dans sa pureté première, le roi veut que le scandale fasse tache d'huile, que le procès compromette l'Ordre dans son ensemble et le conduise au démembrement définitif, politique et religieux, certes, mais surtout financier.

A un moment donné apparaît un document qui est un chef-d'œuvre. Des maîtres en théologie établissent qu'on ne doit pas octroyer de défenseur aux condamnés, pour empêcher qu'ils ne se rétractent : vu qu'ils ont avoué, il n'est même pas besoin d'instruire un procès, le roi doit procéder d'office, on fait un procès quand le cas est douteux, et ici il n'y a pas l'ombre d'un doute. « Pourquoi alors leur donner un défenseur si ce n'est pour défendre leurs erreurs avouées, étant donné que l'évidence des faits rend le crime notoire ? »

Mais comme il y a risque que le procès échappe au roi et passe dans les mains du pape, le roi et Nogaret mettent sur pied une affaire retentissante où trempe l'évêque de Troyes, accusé de sorcellerie sur délation d'un mystérieux agitateur, certain Noffo Dei. Par la suite, on découvrira que Dei avait menti – et il sera pendu – mais en attendant sur le pauvre évêque se sont déversées des accusations publiques de sodomie, sacrilège, usure. Précisément les fautes des Templiers. Peut-être le roi veut-il montrer aux fils de France que l'Église n'a pas le droit de juger les Templiers, car elle n'est pas exempte de leurs taches, ou bien il lance simplement un avertissement au pape. C'est une sombre histoire, un jeu de polices et de services secrets, d'infiltrations et de délations... Le pape est au pied du mur et consent à interroger soixante-douze Templiers, lesquels confirment les aveux rendus sous la torture. Cependant le pape tient compte de leur repentir et joue la carte de l'abjuration, pour pouvoir leur pardonner.

Mais là, il se produit quelque chose d'autre – qui constituait un point à résoudre pour ma thèse, et j'étais déchiré entre deux sources contradictoires : le pape n'avait pas plus tôt obtenu, et avec peine, et enfin, la garde des chevaliers, qu'aussitôt il les restituait au roi. Je n'ai jamais compris ce qui s'était passé. Molay rétracte ses aveux, Clément lui offre l'occasion de se défendre et lui envoie trois cardinaux pour l'interroger, Molay, le 26 novembre 1309, prend dédaigneuse défense de l'Ordre et de sa pureté, allant jusqu'à menacer les accusateurs, puis un envoyé du roi l'approche, Guillaume de Plaisans, qu'il croit ami, il reçoit quelques obscurs conseils et le 28 du même mois il fait une déposition très timide et vague, il dit qu'il est un chevalier pauvre et sans culture, et il se limite à énumérer les mérites (désormais bien lointains) du Temple, les aumônes qu'il a faites, le tribut de sang donné en Terre sainte et ainsi de suite. Par-dessus le marché arrive Nogaret, qui raconte comment le Temple a eu des contacts, plus qu'amicaux, avec Saladin : on en vient à l'insinuation d'un crime de haute trahison. Les justifications de Molay sont affligeantes, dans cette déposition ; l'homme, maintenant éprouvé par deux ans de prison, a l'air d'une loque, mais loque il était apparu même tout de suite après son arrestation. A une troisième déposition, en mars de l'année suivante, Molay adopte une autre stratégie : il ne parlera que devant le pape.

Coup de théâtre, et cette fois on passe au drame épique. En avril 1310, cinq cent cinquante Templiers demandent d'être entendus pour la défense de l'Ordre, ils dénoncent les tortures auxquelles avaient été soumis ceux qui ont avoué, ils nient et démontrent que toutes les accusations étaient inconcevables. Mais le roi et Nogaret connaissent leur métier. Certains Templiers se rétractent ? Encore mieux : ils doivent donc être considérés comme récidivistes et parjures, autrement dit relapsi – terrible accusation en ces temps-là – parce qu'ils nient avec arrogance ce qu'ils avaient d'abord admis. On peut à la rigueur pardonner qui avoue et se repent, mais pas celui qui ne se repent pas parce qu'il rétracte ses aveux et dit, en se parjurant, n'avoir rien dont il doive se repentir. Cinquante-quatre rétractations d'accusés, autant de condamnations à mort de parjures.

Il est facile de penser à la réaction psychologique des autres Templiers arrêtés. Qui avoue reste vivant en prison, et qui vivra verra. Qui n'avoue pas, ou, pis, se rétracte, va sur le bûcher. Les cinq cents qui se sont rétractés et sont encore en vie rétractent leur rétractation.

Les repentis avaient fait un bon calcul, parce qu'en 1312, ceux qui n'avaient pas avoué furent condamnés à la prison perpétuelle tandis que ceux qui avaient avoué furent pardonnés. Ce n'est pas un massacre qui intéressait Philippe, il voulait seulement démembrer l'Ordre. Les chevaliers libérés, désormais détruits dans leur corps et dans leur esprit après quatre ou cinq ans de prison, refluent en silence dans d'autres ordres, ils veulent seulement qu'on les oublie, et cette disparition, cet effacement pèseront longtemps sur la légende de la survivance clandestine de l'Ordre.

Molay continue à demander d'être entendu par le pape. Clément ordonne un concile à Vienne, en 1311, mais il ne convoque pas Molay. Il entérine la suppression de l'Ordre et en assigne les biens aux Hospitaliers, même si pour le moment c'est le roi qui les administre.

Il s'écoule encore trois années, à la fin on parvient à un accord avec le pape, et le 19 mars 1314, sur le parvis de Notre-Dame, Molay se voit condamné à perpétuité. En écoutant cette sentence, Molay a un sursaut de dignité. Il avait attendu que le pape lui permît de se disculper, il se sent trahi. Il sait très bien que s'il se rétracte encore une fois, il sera lui aussi parjure et récidiviste. Qu'advient-il dans son cœur, après sept années passées dans l'attente d'un jugement? Retrouve-t-il le courage de ses aînés ? Décide-t-il que, détruit maintenant, avec la perspective de finir ses jours muré vif et déshonoré, autant vaut affronter une belle mort ? Il proteste de son innocence et de l'innocence de ses frères. Les Templiers n'ont commis qu'un crime, dit-il : par lâcheté ils ont trahi le Temple. Lui ne marche pas.

Nogaret se frotte les mains : à crime public, condamnation publique, et définitive, avec procédure d'urgence. Même comportement que Molay chez le précepteur de Normandie, Geoffroy de Charnay. Le roi décide dans la journée même : on érige un bûcher à la pointe de l'île de la Cité. Au coucher du soleil, Molay et Charnay sont brûlés.

La tradition veut que le grand maître, avant de mourir, ait prophétisé la ruine de ses persécuteurs. En effet, le pape, le roi et Nogaret mourront dans l'année. Quant à Marigny, après la disparition du roi, il sera soupçonné de malversations. Ses ennemis l'accuseront de sorcellerie et le feront pendre. Beaucoup commencent à penser à Molay comme à un martyr. Dante se fera l'écho de l'indignation nombreuse pour la persécution des Templiers.

Ici finit l'histoire et commence la légende. Un de ses chapitres veut qu'un inconnu, le jour où Louis XVI est guillotiné, monte sur l'échafaud et crie : « Jacques de Molay, tu as été vengé ! »

Voilà plus ou moins l'histoire que, interrompu à chaque instant, je racontai ce soir-là chez Pilade.

Belbo me demandait : « Mais êtes-vous bien sûr de n'avoir pas lu tout ça chez Orwell ou chez Koestler ? » Ou bien : « Allons donc, c'est pas l'affaire... comment s'appelle cette affaire de la Révolution culturelle ?... » Alors Diotallevi intervenait, sentencieux, chaque fois : « Historia magistra vitae. » Belbo lui disait : « Voyons, un kabbaliste ne croit pas à l'histoire. » Et lui, invariablement : « Justement, tout se répète en cercle, l'histoire est une école de vie parce qu'elle nous enseigne qu'elle n'existe pas. Mais l'important ce sont les permutations. »

« Mais en somme, dit Belbo à la fin, qui étaient les Templiers ? D'abord, vous nous les avez présentés comme des sergents d'un film de John Ford, puis comme des malpropres, ensuite comme les chevaliers d'une miniature, puis encore comme des banquiers de Dieu qui se concoctaient leurs bien louches affaires, puis encore comme une armée en déroute, et puis comme des adeptes d'une secte luciférienne, enfin comme des martyrs de la libre pensée... Qui étaient-ils ?

– Il doit bien y avoir une raison pour laquelle ils sont devenus un mythe. Ils étaient probablement toutes ces choses à la fois. Qu'est-ce qu'a été l'Église catholique, pourrait se demander un historien martien du troisième millénaire, ceux qui se faisaient manger par les lions ou ceux qui trucidaient les hérétiques ? Tout ça à la fois.

– Mais à la fin, ces choses, ils les ont faites ou pas ?

– Le plus amusant c'est que leurs disciples, je veux dire les néotemplaristes d'époques différentes, disent que oui. Les justifications sont nombreuses. Première thèse, il s'agissait de rites goliardiques : tu veux devenir Templier, montre que tu as une paire de couilles comme ça, crache sur le crucifix et voyons un peu si Dieu te foudroie, dès lors que tu entres dans cette milice tu dois te livrer poings et pieds liés aux frères, fais-toi donner un baiser au cul. Deuxième thèse, on les invitait à renier le Christ pour voir comment ils s'en tireraient quand les Sarrasins les prendraient. Explication idiote, parce qu'on n'apprend pas à quelqu'un à résister à la torture en lui faisant faire, fût-ce symboliquement, ce que le tourmenteur lui demandera. Troisième thèse : en Orient les Templiers étaient entrés en contact avec les hérétiques manichéens qui méprisaient la croix, car c'était l'instrument de la torture du Seigneur, et ils prêchaient qu'il faut renoncer au monde et décourager le mariage et la procréation. Vieille idée, typique de nombreuses hérésies des premiers siècles, qui passera aux Cathares – et il existe toute une tradition qui veut les Templiers imprégnés de catharisme. On comprendrait alors le pourquoi de la sodomie, même purement symbolique. Supposons que les chevaliers soient entrés en contact avec ces hérétiques : ils n'étaient certes pas des intellectuels, un peu par ingénuité, un peu par snobisme et par esprit de corps, ils se créent un folklore bien à eux, qui les distingue des autres croisés. Ils pratiquent des rites comme des gestes de reconnaissance, sans s'inquiéter de ce qu'ils signifient.

– Mais le fameux Baphomet ?

– Voyez-vous, dans nombre de dépositions on parle d'une figura Baffometi, mais il pourrait s'agir d'une erreur du premier scribe et, si les procès-verbaux sont manipulés, la première erreur se serait reproduite dans tous les documents. Dans d'autres cas, on a parlé de Mahomet (istud caput vester deus est, et vester Mahumet), ce qui voudrait dire que les Templiers avaient créé une liturgie syncrétiste à eux. Dans certaines dépositions, on dit aussi qu'ils furent invités à invoquer " yalla ", qui devait être Allah. Mais les musulmans ne vénéraient pas d'images de Mahomet, et alors par qui donc auraient été influencés les Templiers ? Les dépositions racontent que beaucoup ont vu ces têtes, parfois au lieu d'une tête c'est une idole entière, en bois, avec les cheveux crépus, couverte d'or, et elle a toujours une barbe. Il semble que les enquêteurs trouvent ces têtes et les montrent à ceux qu'on soumet à l'enquête, mais au bout du compte, des têtes il n'en reste pas trace, tous les ont vues, personne ne les a vues. Comme l'histoire du chat : qui l'a vu gris, qui l'a vu roux, qui l'a vu noir. Mais imaginez un interrogatoire avec le fer chauffé au rouge : tu as vu un chat pendant l'initiation ? Et comment donc, une ferme templière, avec toutes les récoltes à sauver des rats, devait être remplie de chats. En ces temps-là, en Europe, le chat n'était pas très commun en tant qu'animal domestique, tandis qu'en Egypte si. Qui sait, les Templiers avaient peut-être des chats sous leur propre toit, contre les usages des braves gens, qui les considéraient comme des animaux suspects. Et il en va ainsi pour la tête de Baphomet, peut-être étaient-ce des reliquaires en forme de tête, on en utilisait à l'époque. Naturellement, il y a ceux qui soutiennent que le Baphomet était une figure alchimique.

– L'alchimie y est toujours pour quelque chose, dit Diotallevi avec conviction, il est probable que les Templiers connaissaient le secret de la fabrication de l'or.

– Bien sûr qu'ils le connaissaient, dit Belbo. On attaque une cité sarrasine, on égorge femmes et enfants, on rafle tout ce qui tombe sous la main. La vérité, c'est que toute cette histoire est un grand bordel.

– Et ils avaient peut-être un bordel dans la tête, vous comprenez, que leur importaient les débats doctrinaux ? L'Histoire est pleine de ces corps d'élite qui créent leur style, un peu fier-à-bras, un peu mystique, eux-mêmes ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Naturellement, il y a aussi l'interprétation ésotérique, ils étaient parfaitement au courant de tout, en adeptes des mystères orientaux, et même le baiser sur le cul avait une signification initiatique.

– Expliquez-moi voir la signification initiatique du baiser sur le derrière, dit Diotallevi.

– Certains ésotéristes modernes estiment que les Templiers se référaient à des doctrines indiennes. Le baiser sur le cul aurait servi à réveiller le serpent Kundalinî, une force cosmique qui réside dans la racine de la colonne vertébrale, dans les glandes sexuelles, lequel, une fois réveillé, rejoint la glande pinéale...

– Celle de Descartes ?

– Je crois, et là il devrait ouvrir dans le front un troisième oeil, celui de la vision directe dans le temps et dans l'espace. Raison pour quoi on recherche encore le secret des Templiers.

– Philippe le Bel aurait dû brûler les ésotéristes modernes, pas ces pauvres diables.

– Oui, mais les ésotéristes modernes n'ont pas le sou.

– Mais voyez-moi ça, les histoires qu'il faut entendre, conclut Belbo. A présent je comprends pourquoi ces Templiers obsèdent tant de mes fous.

– Je crois que c'est un peu votre histoire de l'autre soir. Toutes leurs vicissitudes ne sont qu'un syllogisme contourné. Comporte-toi en stupide et tu deviendras impénétrable pour l'éternité. Abracadabra, Manel Tekel Pharès, Papè Satan Papè Satan Aleppè, le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui, chaque fois qu'un poète, un prédicateur, un chef, un mage ont émis d'insignifiants borborygmes, l'humanité met des siècles à déchiffrer leur message. Les Templiers restent indéchiffrables à cause de leur confusion mentale. C'est pour ça que tant de gens les vénèrent.

– Explication positiviste, dit Diotallevi.

– Oui, dis-je, sans doute suis-je un positiviste. Avec une bonne opération chirurgicale à la glande pinéale, les Templiers auraient pu devenir des Hospitaliers, autrement dit des gens normaux. La guerre corrompt les circuits cérébraux, ce doit être le bruit des canonnades, ou du feu grégeois.... Voyez les généraux. »

Il était une heure du matin. Diotallevi, soûlé par son tonique sans alcool, dodelinait. Nous nous saluâmes. Je m'étais amusé. Et eux aussi. Nous ne savions pas encore que nous commencions à jouer avec le feu grégeois, qui brûle, et consume.