38852.fb2 Le pendule de Foucault - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 39

Le pendule de Foucault - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 39

– 29 –

Car en ce qu'ils changent & transposent leurs noms, en ce qu'ils desguisent leurs années, en ce que, par leur confession mesme, ils viennent sans se faire cognoistre, il n'y a Logicien qui puisse nyer que necessairement il faut qu'ils soient en nature.

Heinrich NEUHAUS, Pia et ultimissima admonestatio de Fratribus Roseae-Crucis, nimirum : an sint ? quales sint ? unde nomen illud sibi asciverint, Dantzig, Schmidlin, 1618 – éd. fr. 1623, p. 5.

Diotallevi disait que Héséd est la sefira de la grâce et de l'amour, feu blanc, vent du sud. L'autre soir, dans le périscope, je pensais que les derniers jours vécus à Bahia avec Amparo se plaçaient sous ce signe.

Je me rappelais – comme on se souvient, tandis qu'on attend des heures et des heures dans l'obscurité – un des derniers soirs. Nous avions mal aux pieds à force de parcourir les ruelles et les places, et nous étions mis tôt au lit, mais sans envie de dormir. Amparo s'était pelotonnée contre l'oreiller, en position fœtale, et faisait semblant de lire entre ses genoux légèrement écartés un de mes petits manuels sur l'umbanda. Par moments, elle s'étendait sur le dos, indolemment, les jambes ouvertes et le livre sur le ventre, et elle restait à m'écouter alors que je lisais le livre sur les Rose-Croix et tentais de l'entraîner dans mes découvertes. Le soir était doux mais, comme l'aurait écrit Belbo dans ses files, harassé de littérature, les souffles de la nuit ne flottaient pas sur Galgala. Nous nous étions offert un bon hôtel, par la fenêtre on apercevait la mer et dans la cuisine encore éclairée je voyais un panier de fruits tropicaux achetés ce matin-là au marché, qui me réconfortait.

« Il raconte qu'en 1614 paraît en Allemagne un écrit anonyme, Allgemeine und general Reformation, ou Réforme générale et commune de l'univers entier, suivie de la Fama Fraternitatis de la Très Louable Confrérie de la Rose-Croix, à l'adresse de tous les savants et souverains d'Europe, accompagnée d'une brève réponse du Seigneur Haselmeyer qui pour ce motif a été jeté en prison par les Jésuites et mis aux fers dans une galère. Aujourd'hui donnée à imprimer et portée à la connaissance de tous les cœurs sincères. Édité à Cassel par Wilhelm Wessel.

– Ce n'est pas un peu long ?

– Il semble qu'au XVIIe siècle les titres étaient tous comme ça. C'est Lina Wertmüller qui les écrivait. C'est un ouvrage satirique, une fable sur une réforme générale de l'humanité, et de surcroît copiée en partie dans les Nouvelles du Parnasse de Trajan Boccalini. Mais il contient un opuscule, un libelle, un manifeste, d'une douzaine de petites pages, la Fama Fraternitatis, qui sera publié à part l'année suivante, en même temps qu'un autre manifeste, cette fois en latin, la Confessio fraternitatis Roseae Crucis, ad eruditos Europae. Dans l'un et l'autre la Confrérie des Rose-Croix se présente et parle de son fondateur, un mystérieux C.R. Après seulement, et par d'autres sources, on s'assurera ou on décidera qu'il s'agit d'un certain Christian Rosencreutz.

– Pourquoi n'y a-t-il pas le nom complet ?

– Regarde, c'est une vraie débauche d'initiales, ici personne n'est nommé en entier, ils s'appellent tous G.G.M.P.I. et ceux qui sont vraiment affublés d'un sobriquet affectueux s'appellent P.D. On raconte les années de formation de C.R., qui commence par visiter le Saint-Sépulcre, puis fait voile vers Damas, passe ensuite en Egypte, et de là à Fez, qui, à l'époque, devait être un des sanctuaires de la sagesse musulmane. Là-bas notre Christian, qui déjà savait le grec et le latin, apprend les langues orientales, la physique, la mathématique, les sciences de la nature, et accumule toute la sagesse millénaire des Arabes et des Africains, jusqu'à la Kabbale et la magie, allant jusqu'à traduire en latin un mystérieux Liber M, et il connaît ainsi tous les secrets du macro et du microcosme. Depuis deux siècles tout ce qui est oriental est à la mode, surtout si on ne comprend pas ce que ça veut dire.

– Ils font toujours comme ça. Affamés, cinglés, saignés ? Demandez la coupe du mystère ! Tiens... » Et elle m'en roulait une. « C'est de la bonne.

– Tu vois que tu veux perdre la mémoire, toi aussi.

– Mais moi je sais que c'est chimique, et voilà tout. Il n'y a pas de mystère, même ceux qui ne savent pas l'hébreu déraillent. Viens ici.

– Attends. Ensuite Rosencreutz passe en Espagne et là aussi il fait son miel des doctrines les plus occultes, et il dit qu'il s'approche de plus en plus de plus en plus du Centre de tout savoir. Et au cours de ces voyages qui, pour un intellectuel de l'époque, représentaient vraiment un trip de sagesse totale, il comprend qu'il faut fonder en Europe une société qui mette les gouvernants sur les voies de la science et du bien.

– Une idée originale. Cela valait la peine de tant étudier. Je veux de la mamaia fraîche.

– Elle est au frigo. Sois gentille, vas-y toi, moi je travaille.

– Si tu travailles tu es fourmi et si tu es fourmi fais la fourmi, par conséquent va aux provisions.

– La mamaia est volupté, par conséquent c'est la cigale qui y va. Sinon j'y vais moi et tu lis toi.

– Bon Dieu non. Je hais la culture de l'homme blanc. J'y vais. »

Amparo allait vers le coin-cuisine, et j'aimais la désirer à contre-jour. Et pendant ce temps C.R. revenait en Allemagne, et au lieu de se vouer à la transmutation des métaux, comme désormais son immense savoir le lui aurait permis, il décidait de se consacrer à une réforme spirituelle. Il fondait la Confrérie en inventant une langue et une écriture magique, qui servirait de fondement à la science des frères à venir.

« Non, je vais salir le livre, mets-la-moi dans la bouche, non – ne fais pas l'idiote – comme ça, voilà. Dieu qu'elle est bonne la mamaia, rosencreutzlische Mutti-ja-ja... Mais tu sais que ce que les premiers Rose-Croix écrivirent dans les premières années aurait pu éclairer le monde anxieux de vérité ?

– Et qu'est-ce qu'ils ont écrit ?

– Là est l'entourloupe, le manifeste ne le dit pas, il te laisse avec l'eau à la bouche. C'est une chose tellement importante, mais tellement importante qu'elle doit demeurer secrète.

– Quelles putes.

– Non, non, aïe, arrête. Quoi qu'il en soit, et comme ils se multiplient, les Rose-Croix décident de se disséminer aux quatre coins du monde, avec l'engagement de soigner gratuitement les malades, de ne pas porter des vêtements qui les fassent reconnaître, de jouer à fond le mimétisme toujours selon les coutumes de chaque pays, de se rencontrer une fois l'an, et de rester secrets pendant cent ans.

– Mais excuse-moi, quelle réforme voulaient-ils faire si on venait d'en faire une ? Et c'était quoi, Luther, du caca ?

– Mais tout ça se passait avant la réforme protestante. Ici, en note, il est dit que d'une lecture attentive de la Fama et de la Confessio on déduit...

– Qui déduit ?

– Quand on déduit on déduit. Peu importe qui. C'est la raison, le bon sens... Eh là, mais t'es quoi? On parle des Rose-Croix, une chose sérieuse...

– Tu parles.

– Alors, comme on le déduit, Rosencreutz est né en 1378 et meurt en 1484, au bel âge de cent six ans et il n'est pas difficile de deviner que la confrérie secrète a contribué d'une façon non négligeable à cette Réforme qui, en 1615, fêtait son centenaire. C'est si vrai que dans les armoiries de Luther il y a une rose et une croix.

– La belle imagination.

– Tu voulais que Luther mette dans ses armoiries une girafe en flammes ou une montre liquéfiée ? Chacun est le fils de son temps. J'ai compris de qui je suis le fils moi, tais-toi, laisse-moi continuer. Vers 1604, alors qu'ils restaurent une partie de leur palais ou château secret, les Rose-Croix trouvent une large pierre où était fiché un grand clou. Ils extraient le clou, un morceau du mur tombe, apparaît une porte sur laquelle est écrit en grandes lettres POST cxx ANNOS PATEBO... »

Je l'avais déjà appris dans la lettre de Belbo, mais je ne pus m'empêcher de réagir : « Mon Dieu...

– Qu'est-ce qui arrive ?

– C'est comme un document des Templiers que... C'est une histoire que je ne t'ai jamais racontée, d'un certain colonel...

– Et alors ? Les Templiers ont copié sur les Rose-Croix.

– Mais les Templiers viennent avant.

– Et alors, les Rose-Croix ont copié sur les Templiers.

– Mon amour, sans toi je ferais un court-circuit.

– Mon amour, cet Agliè t'a détraquée. Tu attends la révélation.

– Moi ? Moi je n'attends rien du tout !

– Encore heureux, attention à l'opium des peuples.

– El pueblo unido jamás será vencido.

– Ris, ris bien, toi. Continue, que j'entende ce que disaient ces crétins.

– Ces crétins ont tout appris en Afrique, tu n'as pas entendu ?

– Eux, en Afrique, ils commençaient déjà à nous emballer et à nous envoyer ici.

– Remercie le ciel. Tu pouvais naître à Pretoria. » Je l'embrassais et poursuivais. « Derrière la porte on découvre un sépulcre à sept côtés et sept angles, prodigieusement éclairé par un soleil artificiel. Au milieu, un autel de forme circulaire, orné de différentes devises ou emblèmes, du genre NEQUAQUAM VACUUM...

– Né coua coua ? Signé Donald Duck ?

– C'est du latin, je ne sais pas si tu vois ? Ça veut dire le vide n'existe pas.

– Encore heureux, ce serait d'une horreur.

– Tu voudrais bien me brancher le ventilateur, animula vagula blandula ?

– Mais on est en hiver.

– Pour vous, du mauvais hémisphère, mon amour. Nous sommes en juillet, qu'y pouvons-nous, branche le ventilateur, pas parce que je suis le mâle, c'est qu'il est de ton côté. Merci. Bref, sous l'autel on trouve le corps intact du fondateur. Dans la main il tient un Livre I, débordant d'infinie sapience, et dommage que le monde ne le puisse connaître – dit le manifeste – autrement gulp, wow, brr, sguisssch !

– Aïe.

– Je disais. Le manifeste se termine en promettant un immense trésor encore tout à découvrir et de surprenantes révélations sur les rapports entre macrocosme et microcosme. N'allez pas croire que nous sommes des alchimistes de quatre sous et que nous allons vous enseigner à produire de l'or. C'est affaire de fripouilles et nous, nous voulons mieux et visons plus haut, dans tous les sens. Nous sommes en train de diffuser cette Fama en cinq langues, pour ne rien dire de la Confessio, prochainement sur cet écran. Attendons réponses et jugements de doctes et d'ignorants. Écrivez-nous, téléphonez, dites-nous vos noms, voyons si vous êtes dignes d'avoir part à nos secrets, dont nous ne vous avons donné qu'un pâle avant-goût. Sub umbra alarum tuarum Iehova.

– Qu'est-ce qu'il dit ?

– C'est la phrase de congé. Bien reçu. Terminé. En somme, il semble que les Rose-Croix ne peuvent s'empêcher de faire savoir ce qu'ils ont appris, et qu'ils attendent seulement de trouver le bon interlocuteur. Mais pas un mot sur ce qu'ils savent.

– Comme ce type avec sa photo, cette annonce dans la revue qu'on a feuilletée en avion : si vous m'envoyez dix dollars, je vous enseigne le secret pour devenir millionnaire.

– Mais lui ne ment pas. Lui, le secret, il l'a découvert. Comme moi.

– Écoute, il vaut mieux que tu continues à lire. On dirait que tu ne m'as jamais vue avant ce soir.

– C'est toujours comme si c'était la première fois.

– Pire. Je ne permets pas de familiarités au premier venu. Mais est-il possible que tu les déniches tous toi ? D'abord les Templiers, ensuite les Rose-Croix, mais t'as lu, je sais pas moi, Pletchanov ?

– Non, j'attends d'en découvrir le tombeau, dans cent vingt ans. Si Staline ne l'a pas enterré avec les caterpillars.

– Quel idiot. Je vais dans la salle de bains. »