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Il est probable que la plupart des prétendus Rose-Croix, communément désignés comme tels, ne furent véritablement que des Rosicruciens... On peut même être assuré qu'ils ne l'étaient point, et cela du seul fait qu'ils faisaient partie de telles associations, ce qui peut sembler paradoxal et même contradictoire à première vue, mais est pourtant facilement compréhensible...
René GUÉNON, Aperçu sur l'initiation, Paris, Éditions Traditionnelles, 1981, XXXVIII, p. 241.
Nous revînmes à Rio et je repris mon travail. Un jour, dans une revue illustrée, je vis qu'il existait dans la ville un Ordre de la Rose-Croix Ancien et Accepté. Je proposai à Amparo d'aller donner un coup d'œil, et elle me suivit à contrecoeur.
Le siège se trouvait dans une rue secondaire, à l'extérieur il y avait une vitrine avec des statuettes en plâtre qui reproduisaient Chéops, Néfertiti, le Sphinx.
Séance plénière justement cet après-midi-là : « Les Rose-Croix et l'Umbanda ». Orateur, un certain professeur Bramanti, Référendaire de l'Ordre en Europe, Chevalier Secret du Grand Prieuré In Partibus de Rhodes, Malte et Thessalonique.
Nous décidâmes d'entrer. L'endroit était plutôt mal arrangé, décoré de miniatures tantriques qui représentaient le serpent Kundalinî, celui que les Templiers voulaient réveiller avec leur baiser sur le derrière. Je me dis qu'en fin de compte cela ne valait pas la peine de traverser l'Atlantique pour découvrir le Nouveau Monde, étant donné que j'aurais pu voir la même chose au siège de la Picatrix.
Derrière une table recouverte d'un drap rouge, et devant un parterre plutôt clairsemé et assoupi, se trouvait Bramanti, un monsieur corpulent que, n'eût été sa masse, on aurait pu taxer de tapir. Il avait déjà commencé à parler, avec rondeur oratoire, mais pas depuis longtemps parce qu'il s'entretenait des Rose-Croix au temps de la XVIIIe dynastie, sous le règne d'Ahmôsis Ier.
Quatre Seigneurs Voilés veillaient sur l'évolution de la race qui, vingt-cinq mille ans avant la fondation de Thèbes, avait donné naissance à la civilisation du Sahara. Le pharaon Ahmôsis, influencé par eux, avait fondé une Grande Fraternité Blanche, gardienne de cette sagesse prédiluvienne que les Égyptiens possédaient sur le bout des doigts. Bramanti soutenait qu'il avait des documents (naturellement inaccessibles aux profanes) qui remontaient aux sages du Temple de Karnak et à leurs archives secrètes. Le symbole de la rose et de la croix avait été ensuite conçu par le pharaon Akhenaton. Quelqu'un a le papyrus, disait Bramanti, mais ne me demandez pas qui.
Dans la ruchée de la Grande Fraternité Blanche, s'étaient formés Hermès Trismégiste, dont l'influence sur la Renaissance italienne était aussi irréfutable que son influence sur la Gnose de Princeton, Homère, les druides des Gaules, Salomon, Solon, Pythagore, Plotin, les esséniens, les thérapeutes, Joseph d'Arimathie qui a apporté le Graal en Europe, Alcuin, le roi Dagobert, saint Thomas, Bacon, Shakespeare, Spinoza, Jacob Bœhme et Debussy, Einstein. Amparo me murmura qu'il lui semblait ne manquer que Néron, Cambronne, Géronimo, Pancho Villa et Buster Keaton.
En ce qui concerne l'influence des Rose-Croix originaires sur le christianisme, Bramanti relevait, pour qui n'aurait pas encore fait le rapprochement, que ce n'était pas un hasard si la légende voulait que Jésus fût mort sur la croix.
Les sages de la Grande Fraternité Blanche étaient les mêmes qui avaient fondé la première loge maçonnique aux temps du roi Salomon. Que Dante fût Rose-Croix et maçon – comme d'autre part saint Thomas – c'était inscrit en toutes lettres dans son œuvre. Dans les chants XXIV et XXV du Paradis, on trouve le triple baiser du prince rose-croix, le pélican, les tuniques blanches, les mêmes que celles des vieillards de l'Apocalypse, les trois vertus théologales des chapitres maçonniques (Foi, Espérance et Charité). En effet, la fleur symbolique des Rose-Croix (la rose blanche des chants XXX et XXXI) a été adoptée par l'Église de Rome comme figure de la Mère du Sauveur – d'où la Rosa Mystica des litanies.
Et que les Rose-Croix eussent traversé les siècles médiévaux était proclamé non seulement par leur infiltration chez les Templiers, mais par des documents beaucoup plus explicites. Bramanti citait un certain Kiesewetter qui, à la fin du siècle passé, avait démontré que les Rose-Croix du Moyen Âge avaient fabriqué quatre quintaux d'or pour le prince électeur de Saxe, preuve en main la page précise du Theatrum Chemicum publié à Strasbourg en 1613. Cependant, rares sont ceux qui ont remarqué les références templières dans la légende de Guillaume Tell : Tell taille sa flèche dans une branche de gui,
plante de la mythologie aryenne, et atteint la pomme, symbole du troisième œil activé par le serpent Kundalinî – et on sait que les Aryens venaient de l'Inde, où iront se cacher les Rose-Croix lorsqu'ils abandonnent l'Allemagne.
Quant aux différents mouvements qui prétendent renouer, fût-ce avec beaucoup de puérilité, avec la Grande Fraternité Blanche, Bramanti reconnaissait par contre comme assez orthodoxe le Rosicrucian Fellowship de Max Heindel, mais seulement parce que dans ce milieu s'était formé Allan Kardec. Tout le monde sait que Kardec a été le père du spiritisme, et que c'est à partir de sa théosophie, qui envisage le contact avec les âmes des trépassés, que s'est formée la spiritualité umbanda, gloire du très noble Brésil. Dans cette théosophie, Aum Bhandà est une expression sanscrite qui désigne le principe divin et la source de la vie (« Ils nous ont de nouveau trompés, murmura Amparo, même umbanda n'est pas un mot à nous, d'africain il n'a que le son. »)
La racine est Aum ou Um, qui de fait est le Om bouddhiste et le nom de Dieu dans la langue adamique. Um est une syllabe qui, prononcée exactement, se tranforme en un puissant mantra et provoque des courants fluidiques d'harmonie dans la psyché à travers la siakra ou Plexus Frontal.
« C'est quoi le plexus frontal ? demanda Amparo. Un mal incurable ? »
Bramanti précisa qu'il fallait distinguer entre les vrais Rose-Croix, héritiers de la Grande Fraternité Blanche, évidemment secrets, comme l'Ordre Ancien et Accepté qu'indignement il représentait, et les « rosicruciens », c'est-à-dire tous ceux qui, pour des raisons d'intérêt personnel, s'inspireraient de la mystique rose-croix sans y avoir droit. Il recommanda au public de ne prêter foi à aucun rosicrucien qui se qualifierait de Rose-Croix.
Amparo observa que tout Rose-Croix est le rosicrucien de l'autre.
Un imprudent au milieu du public se leva et lui demanda comment il se faisait que son ordre prétendait à l'authenticité, alors qu'il violait la règle du silence, caractéristique de tout véritable adepte de la Grande Fraternité Blanche.
Bramanti se leva à son tour et dit : « Je ne savais pas que même ici s'infiltraient des provocateurs à la solde du matérialisme athée. Dans ces conditions, je ne parle plus. » Et il sortit, non sans une certaine majesté.
Ce soir-là Agliè téléphona, demandant de nos nouvelles et nous avertissant que le lendemain nous serions enfin invités à un rite. En attendant, il me proposait de boire quelque chose. Amparo avait une réunion politique avec ses amis ; je me rendis seul au rendez-vous.