38852.fb2 Le pendule de Foucault - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 52

Le pendule de Foucault - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 52

– 41 –

Si nous nous remémorons que Daath est situé au Point où l'Abîme sépare le Pilier du Milieu, que sur ce Pilier du Milieu existe le Sentier de la Flèche... que là aussi gît Kundalinî, nous voyons qu'en Daath est contenu le mystère de la génération et de la régénération, la clef de la manifestation de toutes choses, par leur différenciation en Paires d'Opposés et leur Union dans le Troisième Terme.

Dion FORTUNE, The mystical Qabalah, London, Fraternity of the Inner Light, 1957, 7.19.

Quoi qu'il en fût, je ne devais pas m'occuper des éditions Manuzio, mais de la merveilleuse aventure des métaux. Je commençai mes explorations des bibliothèques milanaises. Je partais des manuels, j'en fichais la bibliographie, et de là je remontais aux originaux plus ou moins anciens, où je pouvais trouver des illustrations décentes. Il n'y a rien de pire que d'illustrer un chapitre sur les voyages spatiaux avec une photo de la dernière sonde américaine. Monsieur Garamond m'avait appris qu'au minimum il faut un ange de Gustave Doré.

Je fis une moisson de reproductions curieuses, mais elles n'étaient pas suffisantes. Quand on prépare un livre illustré, pour choisir une bonne image il faut en écarter au moins dix autres.

J'obtins la permission de me rendre à Paris, pour quatre jours. Bien peu pour faire le tour de toutes les archives. J'étais parti avec Lia, j'étais arrivé un jeudi et mon train de retour était réservé pour le lundi soir. Je commis l'erreur de programmer le Conservatoire pour le lundi, et le lundi je découvris que le Conservatoire restait fermé précisément ce jour-là. Trop tard, je m'en revins Gros-Jean comme devant.

Belbo en fut contrarié, mais j'avais recueilli beaucoup de choses intéressantes et nous les soumîmes à monsieur Garamond. Il feuilletait les reproductions que j'avais rapportées, nombre desquelles en couleurs. Puis il regarda la facture et il émit un sifflement : « Cher, cher. C'est une mission que la nôtre, on travaille pour la culture, ça va sans dire, mais nous ne sommes pas la Croix-Rouge, je dirai plus, nous ne sommes pas l'Unicef. Était-il bien nécessaire d'acheter tout ce matériel ? En somme, je vois ici un monsieur en caleçon avec des moustaches, on dirait d'Artagnan, entouré d'abracadabras et de capricornes, mais qu'est-ce que c'est, Mandrake ?

– Origines de la médecine. Influence du zodiaque sur les différentes parties du corps, avec les herbes salutaires correspondantes. Et les minéraux, métaux compris. Doctrine des signatures cosmiques. C'étaient les temps où les frontières entre magie et science étaient encore minces.

– Intéressant. Mais ce frontispice, qu'est-ce qu'il dit ? Philosophia Moysaica. Que vient faire Moïse ici, n'est-il pas trop primordial ?

– C'est la dispute sur l'unguentum armarium, autrement dit sur le weapon salve. Des médecins illustres discutent pendant cinquante ans pour savoir si cet onguent, dont on enduirait l'arme qui a frappé, peut guérir la blessure.

– Des histoires de fous. Et c'est de la science ?

– Pas dans le sens où nous l'entendons nous. Mais ils discutaient de cette affaire car depuis peu on avait découvert les merveilles de l'aimant, et on avait acquis la conviction qu'il peut y avoir action à distance. Comme disait aussi la magie. Et alors, action à distance pour action à distance... Vous comprenez, ceux-là se trompent, mais Volta et Marconi ne se tromperont pas. Que sont électricité et radio sinon action à distance ?

– Voyez-moi ça, voyez-moi ça. Fortiche, notre Casaubon. Science et magie qui vont bras dessus bras dessous, eh ? Grande idée. Et alors allons-y, enlevez-moi un peu de ces dynamos dégoûtantes, et mettez davantage de Mandrake. Quelques évocations démoniaques, je ne sais pas, sur fond or.

– Je ne voudrais pas exagérer. Il s'agit de la merveilleuse aventure des métaux. Les bizarreries sont les bienvenues seulement quand elles tombent à propos.

– La merveilleuse aventure des métaux doit être surtout l'histoire de ses erreurs. On met la belle bizarrerie et puis dans la légende on dit qu'elle est fausse. En attendant elle est là, et le lecteur se passionne parce qu'il voit que les grands hommes aussi déraisonnaient comme lui. »

Je racontai une étrange expérience que j'avais faite près de la Seine, pas très loin du quai Saint-Michel. J'étais entré dans une librairie qui, dès ses deux vitrines symétriques, célébrait sa schizophrénie. D'un côté des ouvrages sur les computers et sur le futur de l'électronique, de l'autre rien que des sciences occultes. Même chose à l'intérieur : Apple et Kabbale.

« Incroyable, dit Belbo.

– Évident, dit Diotallevi. Ou du moins, tu es le dernier qui devrait s'étonner, Jacopo. Le monde des machines cherche à retrouver le secret de la création : lettres et nombres. »

Garamond ne souffla mot. Il avait joint les mains, comme s'il priait, et gardait les yeux levés au ciel. Puis il frappa ses paumes : « Tout ce que vous avez dit aujourd'hui me confirme dans une pensée qui, depuis quelques jours... Mais chaque chose en son temps, je dois encore y réfléchir. Allez donc de l'avant. Bravo, Casaubon, nous reverrons aussi votre contrat, vous êtes un collaborateur précieux. Et mettez, mettez beaucoup de Kabbale et de computers. On fait les computers avec du silicium. Ou je me trompe ?

– Mais le silicium n'est pas un métal, c'est un métalloïde.

– Et vous voulez pinailler sur les désinences ? Et encore quoi, rosa rosarum ? Computers. Et Kabbale.

– Qui n'est pas un métal », insistai-je.

Il nous reconduisit à la porte. Sur le seuil il me dit : « Casaubon, l'édition est un art, pas une science. Ne jouons pas les révolutionnaires, le temps est passé. Mettez la Kabbale. Ah, à propos de votre note de frais, je me suis permis d'en défalquer la couchette. Pas par avarice, j'espère que vous m'en faites crédit. Mais c'est que la recherche tire profit, comment dire, d'un certain esprit spartiate. Autrement, on n'y croit plus. »

Il nous reconvoqua quelques jours après. Il avait dans son bureau, dit-il à Belbo, un visiteur qu'il désirait nous faire connaître.

Nous y allâmes. Garamond s'entretenait avec un monsieur gras, à tête de tapir, deux petites moustaches blondes sous un grand nez animal, et sans menton. Il me semblait le reconnaître, puis je me souvins, c'était le professeur Bramanti que j'avais écouté à Rio, le référendaire ou quel que fût son titre, de cet ordre Rose-Croix.

« Le professeur Bramanti, dit Garamond, soutient que ce serait le moment, pour un éditeur avisé, et sensible au climat culturel de ces années, de mettre en route une collection de sciences occultes.

– Pour... les éditions Manuzio, suggéra Belbo.

– Et pour qui d'autre ? fit avec un sourire rusé monsieur Garamond. Le professeur Bramanti qui, entre autres, m'a été recommandé par un ami cher, le docteur De Amicis, l'auteur de ce splendide Chroniques du zodiaque, que nous avons publié cette année, déplore que les collections éparses existantes en la matière – presque toujours l'œuvre d'éditeurs dépourvus de sérieux et de fiabilité, notoirement superficiels, malhonnêtes, incorrects, je dirai plus, imprécis – ne rendent pas du tout justice à la richesse, à la profondeur de ce champ d'études...

– Les temps sont mûrs pour cette revalorisation de la culture de l'inactualité, après les échecs des utopies du monde moderne, dit Bramanti.

– Saintes paroles, professeur. Mais il faut que vous pardonniez notre – mon Dieu, je ne dirai pas ignorance, mais du moins notre flottement à ce sujet : à quoi pensez-vous, personnellement, quand vous parlez de sciences occultes ? Spiritisme, astrologie, magie noire ? »

Bramanti fit un geste de découragement : « Oh par pitié ! Mais ce sont là les sornettes qu'on donne à avaler aux ingénus. Moi je parle de science, fût-elle occulte. Certes, l'astrologie aussi, s'il le faut, mais pas pour dire à la dactylo si dimanche prochain elle va rencontrer le jeune homme de sa vie. Ce sera plutôt une étude sérieuse sur les Décans, par exemple.

– Je vois. Scientifique. La chose est dans notre ligne, bien sûr, mais pourriez-vous être un peu plus précis ? »

Bramanti se détendit dans son fauteuil et balaya la pièce de ses yeux, comme pour chercher des inspirations astrales. « On pourrait donner des exemples, certes. Je dirais que le lecteur idéal d'une collection de ce genre devrait être un adepte Rose-Croix, et donc un expert in magiam, in necromantiam, in astrologiam, in geomantiam, in pyromantiam, in hydromantiam, in chaomantiam, in medicinam adeptam, pour citer le livre d'Azoth – celui qui fut donné par une jeune fille mystérieuse au Staurophore, comme on raconte dans le Raptus philosophorum. Mais la connaissance de l'adepte embrasse d'autres champs, il y a la physiognosie, qui concerne physique occulte, statique, dynamique et cinématique, astrologie ou biologie ésotérique, et l'étude des esprits de la nature, zoologie hermétique et astrologie biologique. Ajoutez la cosmognosie, qui étudie l'astrologie mais sous l'aspect astronomique, cosmologique, physiologique, ontologique, ou l'anthropognosie, qui étudie l'anatomie homologique, les sciences divinatoires, la physiologie fluidique, la psycurgie, l'astrologie sociale et l'hermétisme de l'histoire. Puis il y a les mathématiques qualitatives, c'est-à-dire, vous le savez mieux que moi, l'arithmologie... Mais les connaissances préliminaires postuleraient la cosmographie de l'invisible, magnétisme, auras, sommeils, fluides, psychométrie et voyance – et en général l'étude des cinq autres sens hyperphysiques – pour ne rien dire de l'astrologie horoscopique, qui est déjà une dégénérescence du savoir quand elle n'est pas menée avec les précautions d'usage – et puis physiognomonie, lecture de la pensée, arts divinatoires (tarots, clef des songes) jusqu'aux degrés supérieurs comme prophétie et extase. On demandera des informations suffisantes sur les maniements fluidiques, alchimie, spagirie, télépathie, exorcisme, magie cérémonielle et évocatoire, théurgie de base. Pour l'occultisme véritable, je conseillerais des explorations dans les champs de la Kabbale primitive, brahmanisme, gymnosophie, hiéroglyphiques de Memphis...

– Phénoménologie templière », insinua Belbo.

Bramanti s'illumina : « Sans nul doute. Mais j'oubliais, d'abord quelques notions de nécromancie et sorcellerie des races non blanches, onomancie, fureurs prophétiques, thaumaturgie volontaire, suggestion, yoga, hypnotisme, somnambulisme, chimie mercurielle... Wronski, pour la tendance mystique, conseillait de ne pas oublier les techniques des possédées de Loudun, des convulsionnaires de Saint-Médard, les breuvages mystiques, vin d'Égypte, élixir de vie et acqua-toffana. Pour le principe du mal, mais je comprends qu'ici on arrive à la section la plus réservée d'une collection possible, je dirais qu'il faut se familiariser avec les mystères de Belzébuth comme autodestruction, et de Satan comme prince détrôné, d'Eurinomius, de Moloch, incubes et succubes. Pour le principe positif, mystères célestes de saints Michel, Gabriel et Raphaël et des agathodémons. Puis mystères d'Isis, de Mithra, de Morphée, de Samothrace et d'Éleusis et les mystères naturels du sexe viril, phallus, Bois de Vie, Clef de Science, Baphomet, maillet, les mystères naturels du sexe féminin, Cérès, Ctéis, Patère, Cybèle, Astarté. »

Monsieur Garamond se pencha en avant avec un sourire insinuant : « Vous n'allez pas négliger les gnostiques...

– Mais bien sûr que non, bien que sur ce sujet spécifique beaucoup de pacotille circule, et tout ça est peu sérieux. Quoi qu'il en soit tout occultisme sain est une Gnose.

– C'est bien ce que je disais, dit Garamond.

– Et tout cela suffirait », dit Belbo d'un ton doucement interrogatif.

Bramanti gonfla les joues, se changeant d'un seul coup de tapir en hamster. « Cela suffirait... initialement, pas pour les initiés – pardonnez-moi le jeu de mots. Mais déjà avec une cinquantaine de volumes vous pourriez, messieurs, mesmériser un public de milliers de lecteurs, qui n'attendent rien d'autre qu'une parole assurée... Avec un investissement de quelques centaines de millions – je viens précisément chez vous, professeur Garamond, parce que je vous sais disposé aux aventures les plus généreuses – et un modeste pourcentage pour moi, comme directeur de la collection... »

Bramanti en avait dit assez et il perdait tout intérêt aux yeux de Garamond. Il fut en effet congédié en hâte et non sans de grandes promesses. L'immuable comité de conseillers pèserait attentivement la proposition.