38852.fb2 Le pendule de Foucault - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 57

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– 46 –

Durant le jour tu t'approcheras nombre de fois de la grenouille et proféreras paroles d'adoration. Et tu lui demanderas d'accomplir les miracles que tu désires... en attendant, tu entailleras une croix sur quoi l'immoler.

Extrait d'un Rituel d'Aleister CROWLEY.

Agliè habitait du côté du piazzale Susa : une ruelle à l'écart, un petit hôtel particulier fin de siècle, de style sobrement floral. Un vieux valet de chambre en veste rayée nous ouvrit, qui nous introduisit dans un salon et nous pria d'attendre monsieur le comte.

« Alors il est comte, susurra Belbo.

– Je ne vous l'ai pas dit ? C'est Saint-Germain, ressuscité.

– Il ne peut pas être ressuscité puisqu'il n'est jamais mort, trancha Diotallevi. Ce ne serait pas des fois Ahasvérus, le Juif errant ?

– Selon certains, le comte de Saint-Germain a été aussi Ahasvérus.

– Vous voyez ? »

Agliè entra, toujours tiré à quatre épingles. Il nous serra la main et s'excusa : une réunion ennuyeuse, tout à fait imprévue, l'obligeait à demeurer encore une dizaine de minutes dans son cabinet de travail. Il dit à son valet de chambre de nous porter du café et nous pria de nous asseoir. Il sortit ensuite, en écartant une lourde portière de vieux cuir. Point de porte derrière et, tandis que nous prenions le café, des voix altérées nous parvenaient de la pièce d'à côté. D'abord, nous parlâmes en haussant le ton, pour ne pas écouter, puis Belbo observa que peut-être nous dérangions. Dans un instant de silence nous entendîmes une voix, et une phrase, qui suscitèrent notre curiosité. Diotallevi se leva de l'air d'admirer au mur une gravure du XVIIe siècle, juste à côté de la portière. C'était une caverne creusée dans une montagne, à laquelle quelques pèlerins accédaient en montant sept marches. Après un court laps de temps, nous faisions tous les trois semblant d'étudier la gravure.

Celui que nous avions entendu était certainement Bramanti, et il disait : « En somme, moi je n'envoie des diables chez personne ! »

Ce jour-là nous réalisâmes que Bramanti avait du tapir non seulement l'aspect mais aussi la voix.

L'autre voix était celle d'un inconnu, au fort accent marseillais, et au ton criard, presque hystérique. Par moments s'interposait dans le dialogue la voix d'Agliè, veloutée et conciliante.

« Allons, messieurs, disait maintenant Agliè, vous en avez appelé à mon verdict, et j'en suis honoré, mais dans ce cas-là il faut m'écouter. Avant tout, permettez-moi de le dire, cher Pierre, vous avez été pour le moins imprudent d'écrire cette lettre...

– L'affaire n'est pas compliquée, monsieur le comte, répondait la voix française, ce monsieur Bramanti, vé, il écrit un article, dans une revue que nous tous, peuchère, estimons, où il fait de l'ironie plutôt lourde sur certains lucifériens, qui voleraient des hosties sans même croire en la présence réelle, pour en tirer de l'argent et patati ! et patata ! Bon, à présent tout le monde sait que l'unique Église Luciférienne reconnue est celle dont je suis modestement Tauroboliaste et Psychopompe et on le sait, vous savez, que mon Église, vé, ne fait pas du satanisme vulgaire et ne fait pas de la bouillabaisse avec les hosties, ni de la ratatouille d'ailleurs, comme celle du chanoine Docre à Saint-Sulpice. Moi, dans la lettre, j'ai dit que nous ne sommes pas des satanistes vieux jeu, adorateurs du Grand Tenancier du Mal, et que nous n'avons pas besoin, vé, de singer l'Église de Rome, avec tous ces ciboires et ces comment on dit chasubles... Nous sommes plutôt des Palladiens, vé, mais tout le monde le sait, pour nous Lucifer est le principe du bien, et si ça se trouve, c'est Adonaï, coquin de sort, qui est le principe du mal, parce que ce monde, c'est lui qui l'a créé, et Lucifer avait tenté de s'y opposer...

– D'accord, disait Bramanti, excité, je l'ai dit, je peux avoir péché par légèreté, mais ceci ne vous autorisait pas à me menacer d'un sortilège !

– Allons ! allons ! Ne confondons pas, ouvrez les esgourdes, j'ai fait une métaphore ! Plutôt, c'est vous qui en retour m'avez fait l'envoûtement !

– Eh ! Bien sûr, mes confrères et moi avons du temps à perdre pour envoyer les diablotins se promener ! Nous pratiquons, nous, Dogme et Rituel de la Haute Magie, nous ne sommes pas des jeteuses de sorts !

– Monsieur le comte, j'en appelle à vous. Notoirement, monsieur Bramanti a des rapports avé l'abbé Boutroux, et vous, vous savez bien que de ce prêtre on dit qu'il s'est fait tatouer sur la plante des pieds le crucifix afin, peuchère, de pouvoir marcher sur notre Seigneur, autrement dit le sien... Bon, je rencontre, il y a sept jours de cela, ce prétendu abbé dans la librairie Du Sangreal, vous connaissez, lui me sourit, bien visqueux comme d'habitude, et il me dit bien bien, vé, on s'entendra un de ces soirs... Mais qu'est-ce que ça veut dire, un de ces soirs ? Ça veut dire, écoutez-moi bien, que, deux soirs après, commencent les visites : je suis sur le point d'aller au lit et, vé, je me sens frapper à la figure par des chocs fluidiques, vous savez que ce sont des émanations aisément reconnaissables.

– Vous avez dû frotter vos semelles sur la moquette.

– Ah oui ! Et alors, pourquoi, dites un peu, pourquoi ils volaient, les bibelots ; un de mes alambics m'atteint à la tête, mon Baphomet en plâtre tombe par terre, c'était un cadeau de mon pôvre père, et sur le mur, vé, apparaissent des écritures en rouge, des ordures que je n'ose pas redire ? Or, vous savez bien qu'il n'y a pas plus d'un an feu monsieur Gros avait accusé cet abbé-là de faire des cataplasmes avé de la matière fécale, pardonnez-moi, et l'abbé l'a condamné à mort– et deux semaines après, vé, le pôvre monsieur Gros mourait mystérieusement. Que ce Boutroux manipule des substances vénéneuses, même le jury d'honneur convoqué par les martinistes de Lyon l'a établi...

– Sur la base de calomnies... disait Bramanti.

– Holà, dites donc ! Un procès sur des sujets de cette sorte est toujours fondé sur des indices...

– Oui, mais que monsieur Gros fût un alcoolo avec une cirrhose au dernier stade, ça on ne l'a pas dit au tribunal.

– Mais ne faites pas l'enfant ! Mais la sorcellerie procède par des voies naturelles, si quelqu'un a une cirrhose, on le frappe dans l'organe malade, c'est le b a ba de la magie noire...

– Et alors tous ceux qui meurent de cirrhose, c'est le bon Boutroux, laissez-moi rire !

– Et alors racontez-moi ce qui s'est passé à Lyon pendant ces deux semaines, vé... Chapelle déconsacrée, hostie avé le tétragrammatόn, votre Boutroux dans une grande robe rouge avé la croix renversée, et madame Olcott, sa voyante personnelle, peuchère pour ne pas dire autre chose, qui lui apparaît le trident sur le front, et les calices vides qui se remplissent tout seuls de sang, et l'abbé qui crachouillait dans la bouche des fidèles... C'est vrai ou c'est pas vrai ?

– Mais vous avez trop lu Huysmans, mon cher ! riait Bramanti. Ce fut un événement culturel, une réévocation historique, comme les célébrations de l'école de Wicca et des collèges druidiques !

– Ouais, pécaïre! le carnaval de Venise... »

Nous entendîmes un remue-ménage, comme si Bramanti allait se jeter sur son adversaire, et qu'Agliè le retînt avec peine. « Vous le voyez, vous le voyez, disait le Français de sa voix haut perchée. Mais faites attention, Bramanti, demandez à votre ami Boutroux ce qui lui est arrivé ! Vous, vous ne le savez pas encore, mais il est allongé à l'hôpital, demandez-lui un peu qui lui a cassé la figure ! Même si je ne pratique pas votre goethia là, j'en sais quelque chose moi aussi, et quand j'ai compris que ma maison était habitée, j'ai tracé sur le parquet le cercle de défense, je crois bien, et comme moi je n'y crois pas mais vos diablotins si, j'ai enlevé le scapulaire du Carmel, et je lui ai fait le contresigne, l'envoûtement retourné, ah oui. Votre abbé a passé un bien mauvais quart d'heure, ils te l'ont escagassé, va !

– Vous voyez, vous voyez ? haletait Bramanti, vous voyez que c'est lui qui fait les maléfices ?

– Messieurs, à présent ça suffit, dit Agliè, aimable mais ferme. A présent, vous allez m'écouter. Vous savez combien j'apprécie sur le plan cognitif ces revisitations de rituels désuets, et pour moi l'église luciférienne ou l'ordre de Satan sont également respectables au-delà des différences démonologiques. Vous savez mon scepticisme en la matière, mais enfin, nous appartenons cependant toujours à la même chevalerie spirituelle et je vous invite à un minimum de solidarité. Et puis, messieurs, mêler le Prince des Ténèbres à des dépits personnels ! Si c'était vrai, ce serait puéril. Allons, fables d'occultistes. Vous ne vous comportez pas mieux que de vulgaires francs-maçons. Boutroux est un dissident, soyons francs, et si l'occasion s'en présente, cher Bramanti, invitez-le à revendre à un brocanteur son bric-à-brac d'accessoiriste pour le Méphistophélès de Boïto...

– Ah ah, c'est bien dit ça, ricanait le Français, c'est de la brocanterie...

– Ramenons les faits à leurs justes proportions. Il y a eu un débat sur ce que nous appellerons des formalismes liturgiques, les esprits se sont enflammés, mais ne donnons pas corps aux ombres. Remarquez bien, cher Pierre, que je n'exclus pas du tout la présence d'entités étrangères dans votre maison, c'est la chose la plus normale du monde, mais un minimum de bon sens permettrait de tout expliquer avec un poltergeist...

– Ah, ça je ne l'exclus pas, dit Bramanti, la conjoncture astrale dans cette période...

– Et alors ! Allez, une poignée de main, et une accolade fraternelle. »

Nous entendîmes des murmures d'excuses réciproques. « Vous le savez bien, disait Bramanti, parfois, pour repérer qui attend vraiment l'initiation, il faut se prêter aussi au folklore. Même ces marchands du Grand Orient, qui ne croient à rien, ont un cérémonial.

– Bien entendu, le rituel, ah ça...

– Mais nous ne sommes plus aux temps de Crowley, compris ? dit Agliè. Je vous quitte à présent, j'ai d'autres hôtes. »

Nous regagnâmes rapidement le divan, et attendîmes Agliè avec dignité et désinvolture.