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« A quoi te fait penser ce poisson ? – A d'autres poissons. – A quoi te font penser les autres poissons ? – A d'autres poissons. »
Joseph HELLER, Catch 22, New York, Simon & Schuster, 1961, XXVII.
Je revins du Piémont bourrelé de remords. Mais, comme je revis Lia, j'oubliai tous les désirs qui m'avaient effleuré.
Toutefois, ce voyage m'avait fourni d'autres pistes, et je trouve à présent préoccupant de ne m'en être pas alors préoccupé. J'étais en train de mettre définitivement en ordre, chapitre après chapitre, l'iconographie pour l'histoire des métaux, et je ne parvenais plus à m'arracher au démon de la ressemblance, comme cela m'était déjà arrivé à Rio. Qu'est-ce qu'il y avait de différent entre ce poêle cylindrique de Réaumur, 1750, cette chambre chaude pour le couvage des oeufs, et cet athanor XVIIe, ventre maternel, sombre utérus pour le couvage de qui sait quels métaux mystiques ? C'était comme si on avait installé le Deutsches Museum dans le château piémontais que j'avais visité une semaine auparavant.
Il me devenait de plus en plus difficile de faire le départ entre le monde de la magie et ce que nous appelons aujourd'hui l'univers de la précision. Je retrouvais des personnages que j'avais étudiés à l'école comme des porteurs de la lumière mathématique et physique au milieu des ténèbres de la superstition, et je découvrais qu'ils avaient travaillé un pied dans la Kabbale et un pied dans leur laboratoire. Se pouvait-il que je fusse en train de relire l'histoire entière à travers les yeux de nos diaboliques ? Mais enfin, je tombais sur des textes insoupçonnables qui me racontaient comment les physiciens positivistes, frais émoulus de l'université, allaient se frotter aux séances médiumniques et aux cénacles astrologiques, et comment Newton était arrivé aux lois de la gravitation universelle parce qu'il croyait à l'existence de forces occultes (je me rappelais ses explorations dans la cosmologie rose-croix).
Je m'étais fait un devoir scientifique d'incrédulité, mais à présent il fallait que je me méfie même des maîtres qui m'avaient appris à devenir incrédule.
Je me dis : je suis comme Amparo, on ne m'y prend pas mais je me laisse prendre. Et je me surprenais à réfléchir sur le fait qu'au fond la grande pyramide avait vraiment pour hauteur un milliardième de la distance terre-soleil, ou que se dessinaient vraiment des analogies entre mythologie celtique et mythologie amérindienne. Et je commençais à interroger tout ce qui m'entourait, les maisons, les enseignes des magasins, les nuages dans le ciel et les gravures dans les bibliothèques, pour qu'ils me racontent non pas leur histoire mais une autre histoire, que certainement ils cachaient mais qu'en définitive ils dévoilaient à cause et en vertu de leurs mystérieuses ressemblances.
C'est Lia qui me sauva, momentanément du moins.
Je lui avais tout raconté (ou presque) de ma visite au Piémont, et soir après soir je revenais à la maison avec de nouvelles données à ajouter à mon fichier des croisements. Elle commentait : « Mange, que tu es maigre comme un clou. » Un soir elle s'était assise à côté de mon bureau, elle avait tiré à droite et à gauche les mèches de son front pour me regarder droit dans les yeux ; elle s'était mis les mains sur son giron, comme fait une ménagère. Elle ne s'était jamais assise de cette façon, en écartant les jambes, la jupe tendue d'un genou à l'autre. Je pensai que c'était une pose disgracieuse. Et puis j'observai son visage, et il me paraissait plus lumineux, inondé d'une tendre couleur. Je l'écoutai – mais sans savoir encore pourquoi – avec respect.
« Poum, m'avait-elle dit, je n'aime pas la manière dont tu vis l'histoire des éditions Manuzio. Avant, tu recueillais des faits comme on recueille des coquillages. Maintenant, on dirait que tu coches des numéros sur les fiches du loto.
– C'est seulement parce que je m'amuse davantage, avec ces gens-là.
– Tu ne t'amuses pas, tu te passionnes, et c'est différent. Fais attention, ces gens-là sont en train de te rendre malade.
– N'exagérons pas à présent. Tout au plus, ce sont eux les malades. On ne devient pas fou en étant infirmier dans un asile d'aliénés.
– Ça, c'est encore à prouver.
– Tu sais que je me suis toujours méfié des analogies. Mainte nant, je me trouve dans une fête d'analogies, une Coney Island, un Premier Mai à Moscou, une Année Sainte d'analogies, je m'aperçois que certaines sont meilleures que d'autres et je me demande si par hasard il n'y aurait pas une vraie raison.
– Poum, m'avait dit Lia, j'ai vu tes fiches, parce que c'est moi qui les remets en ordre. Quoi que découvrent tes diaboliques, c'est déjà ici, regarde bien », et elle se tapait le ventre, les flancs, les cuisses et le front. Assise comme ça, les jambes écartées qui tendaient sa jupe, de face, elle donnait l'impression d'une nourrice solide et florissante – elle si fine et flexueuse – parce qu'une sagesse paisible l'illuminait d'autorité matriarcale.
« Poum, il n'y a pas d'archétypes, il y a le corps. Dans le ventre, c'est beau, parce que l'enfant y grandit, que s'y enfile, tout joyeux, ton oiseau et y descend la bonne nourriture pleine de saveur, et voilà pourquoi sont beaux et importants la caverne, l'anfractuosité, la galerie, le souterrain, et même le labyrinthe qui est fait à l'image de nos bonnes et saintes tripes, et quand quelqu'un doit inventer quelque chose d'important, il le fait venir d'ici, parce que tu es venu d'ici toi aussi le jour où tu es né, et la fertilité est toujours dans un trou, où quelque chose d'abord pourrit et puis voilà, un petit Chinois, un dattier, un baobab. Mais le haut est mieux que le bas, car si tu es la tête en bas le sang te monte à la tête, car les pieds puent et les cheveux moins, car il vaut mieux grimper sur un arbre pour cueillir des fruits que finir sous la terre pour engraisser les vers, car on se fait rarement mal en se cognant en l'air (ou alors il faut se trouver au grenier) et d'ordinaire on se fait mal en tombant par terre, et voilà pourquoi le haut est angélique et le bas diabolique. Mais comme ce que j'ai dit avant sur mon joli petit ventre est vrai aussi, l'une et l'autre chose sont vraies : le bas et le dedans sont beaux, en un sens, en un autre sens, le haut et l'extérieur sont beaux, et l'esprit de Mercure et la contradiction universelle n'ont rien à y voir. Le feu te tient chaud et le froid te donne une broncho-pneumonie, surtout si tu es un savant d'il y a quatre mille ans, et donc le feu a de mystérieuses vertus, d'autant qu'il te cuit un poulet. Mais le froid conserve le même poulet et le feu, si tu le touches, te fait pousser une ampoule grosse comme ça, par conséquent si tu penses à une chose qui se conserve depuis des millénaires, comme la sapience, il faut que tu la penses sur une montagne, en haut (et nous avons vu que c'est bien), mais dans une caverne (qui est aussi bien) et au froid éternel des neiges tibétaines (qui est excellent). Et puis si tu veux savoir pourquoi la sapience vient de l'Orient et non pas des Alpes suisses, c'est parce que le corps de tes ancêtres, le matin, quand il s'éveillait et qu'il faisait encore sombre, regardait à l'est en espérant que se lève le soleil et qu'il ne pleuve pas, nom d'un chien.
– Oui, maman.
– Bien sûr que oui, mon petit. Le soleil est bon parce qu'il fait du bien au corps, et parce qu'il a le bon sens de réapparaître chaque jour, par conséquent tout ce qui revient est bon, pas ce qui passe et s'en va et disparaît de la circulation. La meilleure façon de revenir d'où on est passé sans refaire deux fois le même chemin c'est d'avancer en cercle. Et comme l'unique bête qui fait la gimblette est le serpent, de là viennent tous ces cultes et ces mythes du serpent, parce qu'il est difficile de représenter le retour du soleil en faisant faire la gimblette à un hippopotame. Par ailleurs, si tu dois procéder à une cérémonie pour invoquer le soleil, tu as intérêt à te déplacer en cercle, parce que si tu te déplaces en ligne droite tu t'éloignes de chez toi et il faudrait que la cérémonie soit très courte ; sans compter que le cercle est la structure la plus pratique pour un rite, et même ceux qui crachent le feu sur les places le savent, parce qu'en cercle tout le monde voit également qui se tient au centre, tandis que si une tribu entière se mettait en ligne droite comme une escouade de soldats, les plus éloignés ne verraient pas, et voilà pourquoi le cercle et le mouvement rotatoire et le retour cyclique sont fondamentaux dans tout culte et dans tout rite.
– Oui, maman.
– Bien sûr que oui. Et maintenant, passons aux nombres magiques qui plaisent tant à tes auteurs. Un c'est toi qui n'es pas deux, un c'est ton petit machin là, une c'est ma petite machine ici et uns sont le nez et le coeur et donc tu vois combien de choses importantes sont un. Et deux sont les yeux, les oreilles, les narines, mes seins et tes épaules, les jambes, les bras et les fesses. Trois est le plus magique de tous parce que notre corps ne le connaît pas, nous n'avons rien qui soit trois choses, et ce devrait être un nombre très mystérieux, très, que nous attribuons à Dieu, où que nous vivions. Mais si tu y réfléchis, moi j'ai une seule petite chose et toi tu as un seul petit truc – tais-toi et ne fais pas le malin – et si nous mettons les deux ensemble, il sort un nouveau trucmuche et nous devenons trois. Mais alors, il faut vraiment un professeur agrégé de l'université pour découvrir que tous les peuples ont des structures ternaires, trinités et choses de ce genre ? Mais les religions, ils ne les faisaient tout de même pas avec un computer, c'étaient tous des gens très bien, qui baisaient comme il faut, et toutes les structures trinitaires ne sont pas un mystère, elles sont le récit de ce que tu fais toi, de ce qu'ils faisaient eux. Mais deux bras et deux jambes font quatre, et voilà que quatre est aussi un beau nombre, surtout si tu penses que les animaux ont quatre pattes et qu'à quatre pattes vont les petits enfants, comme le savait le Sphinx. Cinq, n'en parlons pas, ce sont les doigts de la main, et avec deux mains tu as cet autre nombre sacré qui est dix, et forcément même les commandements sont au nombre de dix, sinon, s'il y en avait douze, quand le prêtre dit un, deux, trois et montre ses doigts, arrivé aux deux derniers il faut qu'il se fasse prêter une main par le sacristain. A présent, prends le corps et compte toutes les choses qui poussent sur le tronc : avec les bras, les jambes, tête et pénis, il y en a six ; mais pour la femme sept, raison pour quoi il me semble que parmi tes auteurs le six n'est jamais pris au sérieux sauf comme le double de trois, parce qu'il ne marche que pour les hommes, lesquels n'ont aucun sept, et quand ce sont eux qui commandent ils préfèrent le voir comme un nombre sacré, oubliant que mes tétons aussi poussent à l'extérieur, mais patience. Huit – mon Dieu, nous n'avons aucun huit... non, attends, si bras et jambes ne comptent pas pour un mais pour deux, à cause du coude et du genou, nous avons huit grands os longs qui bringuebalent dehors ; tu prends ces huit plus le tronc et tu as neuf, dix si par-dessus le marché tu ajoutes la tête. Mais à toujours tourner autour du corps, tu en tires les nombres que tu veux ; pense aux trous.
– Aux trous ?
– Oui, combien de trous a ton corps ?
– Eh bien... Je me comptais. Yeux narines oreilles bouche cul, ça fait huit.
– Tu vois ? Une autre raison pour laquelle huit est un beau nombre. Mais moi j'en ai neuf ! Et avec le neuvième je te fais venir au monde, et voilà pourquoi neuf est plus divin que huit ! Mais tu veux une explication d'autres figures récurrentes ? Tu veux l'anatomie de tes menhirs, dont tes auteurs parlent sans arrêt ? On est debout le jour et allongé la nuit – même ton petit machin, non, ne me dis pas ce qu'il fait la nuit ; le fait est qu'il travaille droit et se repose étendu. Par conséquent, la station verticale est vie, et se trouve en rapport avec le soleil, et les obélisques se dressent en l'air comme les arbres, tandis que la station horizontale et la nuit sont sommeil et donc mort, et tous adorent les menhirs, pyramides, colonnes, et personne n'adore les balcons et balustrades. As-tu jamais entendu parler d'un culte archaïque de la rampe sacrée ? Tu vois ? Et c'est aussi que le corps ne te le permet pas : si tu adores une pierre verticale, même si vous êtes une multitude, tout le monde la voit ; si, par contre, tu adores une chose horizontale, seuls ceux qui sont au premier rang la voient, et les autres poussent en disant et moi et moi, et ce n'est pas un beau spectacle pour une cérémonie magique...
– Mais les fleuves...
– Les fleuves, ce n'est pas parce qu'ils sont horizontaux, mais parce qu'il y a de l'eau dedans, et tu ne veux tout de même pas que je t'explique le rapport entre l'eau et le corps... Bon, en somme nous sommes faits comme ça, avec ce corps, tous, et c'est pour ça que nous élaborons les mêmes symboles à des millions de kilomètres de distance et forcément tout se ressemble ; et alors tu vois que les personnes douées d'un brin de jugeote, si elles regardent le fourneau de l'alchimiste, tout fermé et chaud dedans, pensent au ventre de la mère qui fait son enfant : et seuls tes diaboliques, voyant la Vierge sur le point d'accoucher, pensent que c'est une allusion au fourneau de l'alchimiste. C'est ainsi qu'ils ont passé des milliers d'années à chercher un message, quand tout était déjà ici, il suffisait qu'ils se regardent dans leur miroir.
– Toi, tu me dis toujours la vérité. Tu es mon Moi, qui au fond est mon Soi vu par Toi. Je veux découvrir tous les archétypes secrets du corps. » Ce soir-là nous inaugurâmes l'expression « faire les archétypes » pour indiquer nos moments de tendresse.
Alors que déjà je m'abandonnais au sommeil, Lia me toucha l'épaule. « J'allais oublier, dit-elle. Je suis enceinte. »
J'aurais dû écouter Lia. Elle parlait avec la sagesse de qui sait où naît la vie. En nous engageant dans les souterrains d'Agarttha, dans la pyramide d'Isis Dévoilée, nous étions entrés dans Gébura, la sefira de la terreur, le moment où la colère se fait sentir dans le monde. Ne m'étais-je pas laissé séduire, ne fût-ce qu'un instant, par la pensée de Sophia ? Moïse Cordovéro dit que le Féminin est à gauche, et que toutes ses directions sont de Gébura... A moins que l'homme ne mette en oeuvre ces tendances pour parer son Épouse, et, tout en l'attendrissant, ne la fasse marcher vers le bien. Comme pour dire que tout désir doit demeurer dans ses propres limites. Autrement Gébura devient la Sévérité, l'apparence obscure, l'univers des démons.
Discipliner le désir... Ainsi avais-je fait dans la tente de l'umbanda, j'avais joué de l'agogô, j'avais pris part au spectacle du côté de l'orchestre, et je m'étais soustrait aux transes. Et ainsi avais-je fait avec Lia, j'avais réglé le désir dans l'hommage à l'Épouse, et j'avais été récompensé au creux de mes lombes, ma semence avait été bénie.
Mais je n'ai pas su persévérer. J'allais succomber à la beauté de Tif'érét.