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Rêver d'habiter dans une ville nouvelle et inconnue signifie mourir dans peu de temps. En effet, les morts habitent ailleurs, et on ne sait pas où.
Jérôme CARDAN, Somniorum Synesiorum, Bâle, 1562, 1, 58.
Si Gébura est la sefira du mal et de la peur, Tif'érét est la sefira de la beauté et de l'harmonie. Diotallevi disait : c'est la spéculation illuminante, l'arbre de vie, le plaisir, l'apparence purpurine. C'est l'accord de la Règle avec la Liberté.
Et cette année-là fut pour nous l'année du plaisir, de la subversion ludique du grand texte de l'univers, où se célébrèrent les épousailles de la Tradition et de la Machine Électronique. Nous créions, et en tirions des jouissances. Ce fut l'année où nous inventâmes le Plan.
Au moins pour moi, à coup sûr, ce fut une année heureuse. La grossesse de Lia se poursuivait sereinement, entre les éditions Garamond et mon agence je commençais à vivre sans difficultés pécuniaires, j'avais gardé mon bureau dans la vieille bâtisse de banlieue, mais nous avions restructuré l'appartement de Lia.
La merveilleuse aventure des métaux était désormais entre les mains des typographes et des correcteurs. Et c'est alors que monsieur Garamond avait eu son idée géniale : « Une histoire illustrée des sciences magiques et hermétiques. Avec le matériel qui nous arrive des diaboliques, avec les compétences que vous avez acquises, avec le conseil de cet homme incroyable qu'est Agliè, une petite année et vous serez en mesure de réunir un volume grand format, quatre cents pages tout illustrées, des tables en couleurs à couper le souffle. Grâce au recyclage d'une partie du matériel iconographique de l'histoire des métaux.
– Eh mais, objectais-je, le matériel est différent. Qu'est-ce que j'en fais, de la photo d'un cyclotron ?
– Qu'est-ce que vous en faites ? De l'imagination, Casaubon, de l'imagination ! Qu'est-ce qui arrive dans ces machines atomiques, dans ces positrons mégatroniques, passez-moi leurs noms ? La matière se réduit en bouillie, vous y mettez du gruyère et il en sort du quark, des trous noirs, de l'uranium centrifugé ou que sais-je encore ! La magie faite chose, Hermès et Alchermès – en somme, c'est vous qui devez me donner la réponse. Ici à gauche la gravure de Paracelse, l'Abracadabra avec ses alambics, sur fond or, et à droite les quasars, le mixeur d'eau lourde, l'anti-matière gravitationnelgalactique, en somme, c'est moi qui dois tout faire ? Celui qui ne comprenait goutte et tripatouillait avec des œillères n'est pas le magicien, c'est le scientifique qui a arraché les secrets occultes de la matière. Découvrir le merveilleux autour de nous, faire soupçonner qu'à Monte Palomar ils en savent plus que ce qu'ils disent... »
Pour m'encourager, il augmenta mes honoraires de façon presque sensible. Je me lançai à la découverte des miniatures du Liber Solis de Trismosin, du Mutus Liber, du Pseudo-Lulle. Je remplissais les classeurs de pentacles, arbres sefirotiques, décans, talismans. Je fréquentais les salles les plus oubliées des bibliothèques, j'achetais des dizaines de volumes chez ces libraires qui naguère vendaient la révolution culturelle.
Je frayais avec les diaboliques, désinvolte comme un psychiatre qui se prend d'affection pour ses patients et trouve balsamiques les brises qui soufflent au milieu du parc séculaire de sa clinique privée. Peu après il commence à écrire des pages sur le délire, puis des pages de délire. Il ne se rend pas compte que ses malades l'ont séduit : il croit qu'il est devenu un artiste. Ainsi naquit l'idée du Plan.
Diotallevi fut d'accord d'entrée de jeu parce que pour lui cela participait de la prière. Quant à Jacopo Belbo, je crus qu'il s'amusait autant que moi. A présent seulement je comprends qu'il n'en tirait nulle vraie jouissance. Il y participait comme quelqu'un se ronge les ongles.
Autrement dit, il jouait pour trouver au moins l'une des fausses adresses, ou la scène théâtrale sans rampe dont il parle dans le file appelé Rêve. Des théologies de remplacement pour un Ange qui ne serait jamais arrivé.
FILENAME : RÊVE
Je ne me souviens pas s'il m'est arrivé de faire ces rêves l'un dans l'autre, ou s'ils se succèdent dans le cours de la même nuit, ou si simplement ils alternent.
Je cherche une femme, une femme que je connais, avec qui j'ai eu des rapports intenses, à telle enseigne que je ne parviens pas à réaliser pourquoi je les ai relâchés – moi, par ma faute, en disparaissant de la circulation. Il me semble inconcevable que j'aie laissé passer tant de temps. C'est certainement elle que je cherche, mieux : elles au pluriel, il ne s'agit pas d'une seule femme, elles sont nombreuses, toutes perdues de la même manière, par inertie – et je suis pris d'incertitude, et une me suffirait, car ça je le sais : j'ai beaucoup perdu en les perdant. D'habitude je ne trouve pas, je n'ai plus, je n'arrive pas à me décider à ouvrir mon agenda où il y a le numéro de téléphone, et si même je l'ouvre c'est comme si j'étais presbyte, je n'arrive pas à lire les noms.
Je sais où elle se trouve, ou bien, je ne sais pas quel est le lieu, mais je sais comment il est, j'ai le souvenir précis d'un escalier, d'un porche, d'un palier. Je ne parcours pas la ville pour retrouver le lieu, je suis plutôt pris par une sorte d'angoisse, de blocage, je continue à me tourmenter sur la raison pour laquelle j'ai permis, ou voulu, que le rapport s'abolît – ne serait-ce qu'en posant un lapin au dernier rendez-vous. Je suis sûr qu'elle attend un appel de moi. Si seulement je savais quel est son nom, je sais parfaitement qui elle est, sauf que je ne parviens pas à reconstituer ses traits.
Parfois, dans le demi-sommeil qui suit, je conteste le rêve. Essaie de te souvenir, tu connais et te rappelles tout et tu as clos tes comptes avec tout, ou tu ne les as pas même ouverts. Il n'y a rien que tu ne saches localiser. Il n'y a rien.
Reste le soupçon d'avoir oublié quelque chose, de l'avoir laissé entre les plis de la sollicitude, comme on oublie un billet de banque, ou un billet avec un renseignement précieux dans une minipoche de ses pantalons ou dans une vieille veste, et ce n'est qu'à un certain point qu'on se rend compte que c'était la chose la plus importante, la décisive, l'unique.
De la ville, j'ai une image plus claire. C'est Paris, moi je suis sur la rive gauche, je sais qu'en traversant le fleuve je me trouverais sur une place qui pourrait être la place des Vosges... non, plus ouverte, parce que sur le fond se dresse une sorte de Madeleine. Passant la place, et tournant derrière le temple, je trouve une rue (il y a une librairie-antiquaire à l'angle) qui s'incurve vers la droite, dans une série de venelles, qui sont certainement dans le Barrio Gotico de Barcelone. On pourrait déboucher sur une rue, très large, pleine de lumières, et c'est dans cette rue, je m'en souviens avec une évidence eidétique, que sur la droite, au fond d'un cul-de-sac, il y a le Théâtre.
Ce qui se passe dans ce lieu de délices est incertain, à coup sûr quelque chose de légèrement et joyeusement louche, genre strip-tease (raison pour quoi je n'ose pas demander de renseignements), dont je sais déjà suffisamment pour vouloir y retourner, tout excité. Mais en vain ; vers Chatham Road les rues se confondent.
Je me réveille avec le goût de cette rencontre ratée. Je ne parviens pas à me résigner à ne pas savoir ce que j'ai perdu.
Parfois, je suis dans une grande maison de campagne. Elle est vaste, mais je sais qu'il y a une autre aile que je ne sais plus comment rejoindre, comme si les passages avaient été murés. Et, dans cette autre aile, il y a des pièces et des pièces, je ne les ai bien vues qu'une fois, il est impossible que je les aie rêvées dans un autre rêve, avec de vieux meubles et des gravures ternies, des consoles avec de petits théâtres XIXe en carton découpé à l'emporte-pièce, des divans à grandes courtepointes brodées, et des étagères couvertes de livres, toutes les années du Journal Illustré des Voyages et des Aventures sur Terre et sur Mer, ce n'est pas vrai qu'elles se sont délabrées à force de les avoir lues et relues, et que maman les a données à l'homme aux chiffons. Je me demande qui a brouillé les couloirs et les escaliers, parce que c'est là que j'aurais voulu me construire mon buen retiro, au milieu de cette odeur de friperie précieuse.
Pourquoi ne puis-je rêver au baccalauréat comme tout le monde ?