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– N'y a-t-il pas des filles qui ont leurs règles en cachette?
– Tu es folle! Elles savent que c'est contre leur intérêt. C'est elles-mêmes qui demandent la pilule.
Cette conversation, en son temps, avait scandalisé Plectrude. A présent, elle admettait les pires manipulations, elle trouvait magnifiques les lois Spartiates de l'établissement.
Son esprit était subjugué, à la lettre: sous le joug des professeurs, leur donnant raison en tout.
Heureusement, à l'intérieur de sa tête, la voix de l'enfance encore proche, plus savamment contestataire que celle de l'adolescence, la sauvait, qui lui susurrait d'hygiéniques énor-mités: «Sais-tu pourquoi ce lieu s'appelle l'école des rats? On dit que c'est le nom des élèves, mais c'est celui des professeurs. Oui, ce sont des rats, des pingres, avec de grandes dents pour ronger la viande sur le corps des ballerines. Nous avons du mérite à avoir la passion de la danse alors qu'ils l'ont si peu: eux, ce qui les intéresse, en bons rats qu'ils sont, c'est de nous ratisser, de nous bouffer. Rats, ça veut dire avares, et si ça n'était que d'argent! Avares de beauté, de plaisir, de vie et même de danse! Tu parles qu'ils aiment la danse! Ils sont ses pires ennemis! Ils sont choisis pour leur haine de la danse, exprès, parce que s'ils l'aimaient, ce serait trop facile pour nous. Aimer ce qu'aimé son professeur, ce serait trop naturel. Ici, on exige de nous ce qui est surhumain: se sacrifier pour un art haï de nos maîtres, trahi cent fois par jour par la petitesse de leur esprit. La danse, c'est l'élan, la grâce, la générosité, le don absolu – le contraire de la mentalité d'un rat.»
Le dictionnaire Robert lui fournit l'alimentation qu'elle n'avait plus. Plectrude lut avec gourmandise et délectation: «rat d'égout, être fait comme un rat, face de rat, radin, rapiat». Oui, vraiment, l'école portait bien son nom.
Il y avait pourtant une salubrité réelle à choisir des professeurs abjects. L'institution pensait, non sans raison, qu'il eût été immoral d'encourager les ballerines. La danse, art total s'il en fut, requérait l'investissement entier de l'être. Il était donc obligatoire d'éprouver la motivation des enfants en sapant jusqu'aux bases leur idéal. Celles qui ne résisteraient pas ne pourraient jamais avoir l'envergure mentale d'une étoile. De tels procédés, pour monstrueux qu'ils fussent, relevaient du comble de l'éthique.
Seulement, les professeurs ne le savaient pas. Ils n'étaient pas au courant de la mission suprême de leur sadisme et l'exerçaient par pure volonté de nuire.
C'est ainsi qu'en secret, Plectrude apprit aussi à danser contre eux.
En trois mois, elle perdit cinq kilos. Elle s'en réjouit. D'autant qu'elle avait remarqué un phénomène extraordinaire: en passant au-dessous de la barre symbolique des quarante kilos, elle n'avait pas seulement perdu du poids, elle avait aussi perdu du sentiment.
Mathieu Saladin: ce nom qui auparavant la mettait en transe la laissait désormais de glace. Pourtant, elle n'avait pas revu ce garçon, ni eu de ses nouvelles: il n'avait donc pu la décevoir. Elle n'avait pas non plus rencontré d'autres garçons qui eussent pu lui faire oublier celui qu'elle aimait.
Ce n'était pas davantage l'écoulement du temps qui l'avait refroidie. Trois mois, c'était court. Et puis, elle s'était trop observée pour ne pas remarquer l'enchaînement des causes et des effets: chaque kilo en moins emportait dans sa fonte une part de son amour. Elle ne le regrettait pas, au contraire: pour pouvoir le regretter, il eût fallu qu'elle éprouvât encore du sentiment. Elle se réjouissait d'être débarrassée de ce double fardeau: les cinq kilos et cette encombrante passion.
Plectrude se promit de retenir cette grande loi: l'amour, le regret, le désir, l'engouement – toutes ces sottises étaient des maladies sécrétées par les corps de plus de quarante kilos.
Si par malheur un jour elle pesait à nouveau ce poids d'obèse et si, en conséquence, le sentiment recommençait à torturer son cœur, elle connaîtrait le remède à cette pathologie ridicule: ne plus manger, se laisser descendre en dessous de la barre des quarante kilos.
Quand on pesait trente-cinq kilos, la vie était différente: l'obsession consistait à vaincre les épreuves physiques du jour, à distribuer son énergie de manière à en avoir assez pour les huit heures d'exercices, à affronter avec courage les tentations du repas, à cacher fièrement l'épuisement de ses forces – à danser, enfin, quand on l'aurait mérité.
La danse était la seule transcendance. Elle justifiait pleinement cette existence aride. Jouer avec sa santé n'avait aucune importance pourvu que l'on pût connaître cette sensation incroyable qui était celle de l'envol.
Il y a un malentendu autour de la danse classique. Pour beaucoup, elle n'est qu'un univers ridicule de tutus et de chaussons rosés, de maniérismes à pointes et de mièvreries aériennes. Le pire, c'est que c'est vrai: elle est cela.
Mais elle n'est pas que cela. Débarrassez le ballet de ses afféteries gnangnan, de son tulle, de son académisme et de ses chignons romantiques: vous constaterez qu'il restera quelque chose et que cette chose est énorme. La preuve en est que les meilleurs danseurs modernes se recrutent à l'école classique.
Car le Graal du ballet, c'est l'envol. Aucun professeur ne le formule comme ça, de peur d'avoir l'air d'un fou furieux. Mais qui a appris la technique de la sissone, de l'entrechat, du grand jeté en avant, ne peut plus en douter: ce qu'on cherche à lui enseigner, c'est l'art de s'envoler.
Si les exercices à la barre sont si ennuyeux, c'est parce que celle-ci est un perchoir. Quand on rêve de s'envoler, on enrage d'être contraint à s'amarrer à un morceau de bois, des heures durant, alors que l'on sent dans ses membres l'appel de l'air libre.
En vérité, la barre correspond à l'entraînement que les oisillons reçoivent au nid: on leur apprend à déployer leurs ailes avant de s'en servir. Pour les oisillons, quelques heures suffisent. Mais si un humain a le projet invraisemblable de changer d'espèce et d'apprendre à voler, il est normal qu'il doive y consacrer plusieurs années d'exercices exténuants.
Il en sera récompensé au-delà de ses espérances quand viendra le moment où il aura le droit de quitter le perchoir – la barre – et de se jeter dans l'espace. Le spectateur sceptique ne voit peut-être pas ce qui se passe dans le corps de la danseuse classique à cet instant précis: c'est une folie véritable. Et que cette démence respecte un code et une discipline de fer n'enlève rien au côté insensé de l'affaire: le ballet classique est l'ensemble des techniques visant à présenter comme possible et raisonnable l'idée de l'envol humain. Dès lors, comment s'étonner des atours grotesques voire grand-guignolesques dans lesquels cette danse s'exerce? S'attend-on vraiment à ce qu'un projet aussi dingue soit celui de gens sains d'esprit?
Cette longue incise s'adresse à ceux chez qui le ballet ne suscite que le rire. Ils ont raison de rire, mais qu'ils ne se contentent pas de rire: la danse classique cache aussi un idéal terrifiant.
Et les ravages que ce dernier peut exercer dans un jeune esprit équivalent à ceux d'une drogue dure.
A Noël, il fallut passer de courtes vacances dans sa famille.
Aucune élève de l'école des rats ne s'en réjouissait. Au contraire, cette perspective les emplissait d'appréhension. Des vacances: à quoi cela pouvait-il bien servir? Cela se justifiait du temps où le but de la vie était le plaisir. Mais cette époque, qui était celle de l'enfance, était révolue: à présent, le seul sens de l'existence était la danse.
Et la vie de famille, composée essentiellement de repas et d'avachissement, était en contradiction avec l'obsession nouvelle.
Plectrude se dit que c'était ça, aussi, quitter l'enfance: ne plus se réjouir à l'approche de Noël. C'était la première fois que cela lui arrivait. Elle avait eu raison, l'an passé, de tant craindre l'âge de treize ans. Elle avait vraiment changé.
Tous le constatèrent. Sa maigreur les frappa: sa mère fut la seule à s'en émerveiller. Denis, Nicole, Béatrice et Roselyne, qu'on avait invitée, désapprouvèrent:
– Tu as un visage en lame de couteau.
– Elle est danseuse, protesta Clémence. Il ne fallait pas vous attendre à ce qu'elle nous revienne avec des joues rondes. Tu es très belle, ma chérie.
Au-delà de sa maigreur, une modification plus profonde les laissa d'autant plus perplexes qu'ils ne lui trouvèrent pas de nom. Peut-être n'osèrent-ils simplement pas la formuler tant elle était sinistre: Plectrude avait perdu beaucoup de sa fraîcheur. Elle qui avait toujours été une fillette rieuse manquait à présent de cet entrain qu'on lui avait connu.
«C'est sans doute le choc des retrouvailles», pensa Denis.
Mais cette impression s'accentua au fil des jours. C'était comme si la danseuse était absente: Sa bienveillance apparente cachait mal son indifférence.
Quant aux repas, ils semblaient la torturer. On avait l'habitude qu'elle mange très peu; maintenant, elle n'avalait carrément plus rien, et on la sentait tendue aussi longtemps qu'on n'avait pas quitté la table.
Si ses proches avaient pu voir ce qui se passait dans la tête de Plectrude, ils se seraient inquiétés encore davantage.
D'abord, le jour de son arrivée, ils lui avaient tous semblé obèses. Même Roselyne, une adolescente mince, lui parut énorme. Elle se demandait comment ils supportaient leur embonpoint.
Elle se demandait surtout comment ils toléraient cette vie vaine qui était la leur, cette mollesse étale et sans but. Elle bénissait son existence dure et ses privations: elle au moins, elle allait vers quelque chose. Ce n'était pas qu'elle avait le culte de la souffrance, mais elle avait besoin de sens: en cela, déjà, elle était adolescente.
En aparté, Roselyne lui raconta les mille histoires de leur classe. Elle pouffait et s'excitait:
– Et tu sais quoi? Eh bien Vanessa, elle sort avec Fred, oui, le type de troisième!
Très vite, elle fut déçue de l'absence de succès qu'elle récoltait:
– Tu as été dans leur classe pendant plus longtemps que moi et tu t'en fous, de ce qui leur arrive?
– Ne le prends pas mal. Si tu savais comme tout cela est loin de moi, maintenant.
– Même Mathieu Saladin? demanda Roselyne, fine mouche du passé mais pas du présent.
– Bien sûr, dit Plectrude avec lassitude.
– Ça n'a pas toujours été comme ça.
– Ça l'est.
– Il y a des garçons à ton école?
– Non. Ils prennent leurs cours séparément. On ne les voit jamais.