38857.fb2 Le Robert des noms propres - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 6

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– Cette petite a des yeux de danseuse, dit la professeur.

– Comment peut-on avoir des yeux de danseuse? s'étonna Clémence. N'a-t-elle pas plutôt un corps de danseuse, une grâce de danseuse?

– Oui, elle a tout cela. Mais elle a aussi des yeux de danseuse et, croyez-moi, c'est le plus important et le plus rare. Si une ballerine n'a pas de regard, elle ne sera jamais présente à sa danse.

Ce qui était certain, c'était que les yeux de Plectrude atteignaient, quand elle dansait, une intensité extraordinaire. «Elle s'est trouvée», pensait Clémence.

A cinq ans, la petite n'allait toujours pas à l'école maternelle. Sa mère estimait qu'aller quatre fois par semaine au cours de ballet suffisait à lui apprendre l'art de vivre avec d'autres enfants.

– On n'enseigne pas que ça en maternelle, protestait Denis.

– A-t-elle vraiment besoin de savoir comment coller des gommettes, faire des colliers de nouilles et du macramé? disait son épouse, les yeux au ciel.

En vérité, Clémence voulait prolonger autant que possible son tête-à-tête avec la fillette. Elle adorait les journées qu'elle passait en sa compagnie. Et les leçons de danse avaient sur l'école maternelle une supériorité indéniable: la maman avait le droit d'y assister.

Elle regardait virevolter l'enfant avec une fierté extatique: «Elle a un don, cette gosse!» En comparaison, les autres petites filles semblaient des canetonnes.

Après les cours, la professeur ne manquait pas de venir lui dire:

– Il faut qu'elle continue. Elle est exceptionnelle.

Clémence ramenait sa fille au logis en lui répétant les compliments qu'elle avait reçus pour elle. Plectrude les accueillait avec la grâce d'une diva.

– De toute façon, l'école maternelle n'est pas obligatoire, concluait Denis avec un fatalisme amusé d'homme soumis.

Hélas, le cours préparatoire, lui, était obligatoire.

En août, comme son mari s'apprêtait à y inscrire Plectrude, la maman protesta:

– Elle n'a que cinq ans!

– Elle aura six ans en octobre.

Cette fois, il tint bon. Et le 1er septembre, ce ne fut plus deux mais trois enfants qu'ils conduisirent à l'école.

La petite dernière n'y était d'ailleurs pas opposée. Elle était plutôt faraude à l'idée d'essayer son cartable. On assista donc à une rentrée étrange: c'était la mère qui pleurait en voyant s'éloigner l'enfant.

Plectrude déchanta vite. C'était très différent des leçons de ballet. Il fallut rester assise pendant des heures sans bouger. Il fallut écouter une femme dont les propos n'étaient pas intéressants.

Il y eut une récréation. Elle se précipita dans la cour pour faire des bonds, tant ses pauvres jambes n'en pouvaient plus d'immobilité.

Pendant ce temps, les autres enfants jouaient ensemble: la plupart se connaissaient déjà depuis l'école maternelle. Ils se racontaient des choses. Plectrude se demanda ce qu'ils pouvaient bien se dire.

Elle se rapprocha pour écouter. C'était un bruissement ininterrompu, produit par un grand nombre de voix, qu'elle ne parvenait pas à attribuer à leurs propriétaires: il y était question de la maîtresse, des vacances, d'une certaine Magali, d'élastiques, et donne-moi un Malabar, et Magali c'est ma copine, mais tais-toi t'es trop bête, maaaaiheuuuu, t'as pas des Carambar, pourquoi je ne suis pas dans la classe de Magali, arrête, on jouera plus avec toi, je le dirai à la maîtresse, ouh la rapporteuse, d'abord t'avais qu'à pas me pousser, Magali elle m'aime plus que toi, et puis tes chaussures elles sont moches, arrêteuh, les filles c'est bête, je suis content de ne pas être dans ta classe, et Magali…

Plectrude s'en fut, épouvantée.

Ensuite, il fallut encore écouter la maîtresse. Ce qu'elle disait n'était toujours pas intéressant; au moins était-ce plus homogène que le bavardage des mômes. C'eût été supportable s'il n'y avait eu ce devoir d'immobilité. Heureusement, il y avait une fenêtre.

– Dis donc, toi!

Au cinquième «dis donc, toi!», et comme la classe entière riait, Plectrude comprit qu'on s'adressait à elle et tourna vers l'assemblée des yeux stupéfaits.

– Tu en mets du temps à réagir! dit la maîtresse.

Tous les enfants s'étaient retournés pour regarder celle qui avait été prise en faute. C'était une sensation atroce. La petite danseuse se demanda quel était son| crime.

– C'est moi qu'il faut re garder, et pas la fenêtre! conclut la femme.

Comme il n'y avait rien à répondre, l'enfant se tut.

– On dit: «Oui, madame»!

– Oui, madame.

– Comment t'appelles-tu? demanda l'institutrice, l'air de penser: «Je t'ai à l'œil, toi!»

– Plectrude.

– Pardon?

– Plectrude, articula-t-elle d'une voix claire. Les enfants étaient encore trop petits pour être conscients de l'énormité de ce prénom. Madame, elle, écarquilla les yeux, vérifia sur son registre et conclut:

– Eh bien, si tu cherches à faire ton intéressante, c'est réussi.

Comme si c'était elle qui avait choisi son propre prénom.

La petite pensa: «Elle en a de bonnes, celle-là! C'est elle qui cherche à faire son intéressante! La preuve, c'est qu'elle ne supporte pas de ne pas être regardée! Elle veut se faire remarquer mais elle n'est pas intéressante!»

Cependant, puisque l'institutrice était le chef, l'enfant obéit. Elle se mit à la regarder avec ses grands yeux fixes. Madame en fut déstabilisée mais n'osa pas protester, de peur de donner des ordres contradictoires.

Le pire fut atteint à l'heure du déjeuner. Les élèves furent conduits dans une vaste cantine où régnait une odeur caractéristique, mélange de vomi de môme et de désinfectant.

Ils durent s'asseoir à des tables de dix. Plec-trude ne savait pas où aller et ferma les yeux afin de ne pas devoir choisir. Un flot la mena à une tablée d'inconnus.

Des dames apportèrent des plats au contenu et aux couleurs non identifiables. Paniquée, Plectrude ne put se décider à mettre ces corps étrangers dans son assiette. On la servit donc d'autorité et elle se retrouva devant une gamelle pleine de purée verdâtre et de petits carrés de viande brune.

Elle se demanda ce qui lui valait un sort aussi cruel. Jusqu'alors, pour elle, le déjeuner avait été une pure féerie où, à la lueur des chandelles, protégée du monde par des tentures de velours rouge, une maman belle et vêtue avec magnificence lui apportait des gâteaux et des crèmes qu'elle n'était même pas forcée de manger, au son de musiques célestes.

Et là, au milieu des cris d'enfants moches et sales, en une salle laide où ça sentait bizarre, on jetait dans son assiette de la purée verte et on lui signifiait qu'elle ne quitterait pas la cantine sans avoir tout avalé.

Scandalisée par l'injustice du destin, la petite se mit en devoir de vider la gamelle. C'était épouvantable. Elle avait un mal fou à déglutir. A mi-parcours, elle vomit dans l'assiette et comprit l'origine de l'odeur.

– Beuh, t'es dégueulasse! lui dirent les enfants.

Une dame vint enlever la gamelle et soupira: «Ah! là là!»

Au moins, elle ne fut plus obligée de manger ce jour-là.