38857.fb2 Le Robert des noms propres - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 8

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A la fin de l'année, elle réussit son CP de justesse, au prix d'efforts soutenus en calcul. Pour la récompenser, ses parents lui offrirent une barre murale, afin qu'elle pût effectuer ses exercices devant le grand miroir. Elle passa les vacances à s'entraîner. Fin août, elle tenait son pied dans la main.

A la rentrée scolaire l'attendait une surprise: la composition de sa classe était la même que celle de l'année précédente, à une notoire exception près. Il y avait une nouvelle.

C était une inconnue pour tous sauf pour elle, puisque c'était Roselyne du cours de ballet. Ebahie de bonheur d'être dans la classe de son idole, elle demanda l'autorisation de s'asseoir à côté de Plectrude. Jamais auparavant cette place n'avait été sollicitée: elle lui fut donc attribuée.

Plectrude représentait pour Roselyne l'idéal absolu. Elle passait des heures à contempler cette égérie inaccessible qui, par miracle, était devenue sa voisine à l'école.

Plectrude se demanda si cette vénération résisterait à la découverte de son impopularité scolaire. Un jour, comme l'institutrice remarquait sa faiblesse en calcul, les enfants se permirent des commentaires bêtes et méchants sur leur condisciple. Roselyne s'indigna de ce procédé et dit à celle qu'on raillait:

– Tu as vu comment ils te traitent?

La cancre, habituée, haussa les épaules. Roselyne ne l'en admira que plus et conclut par:

– Je les déteste!

Plectrude sut alors qu'elle avait une amie.

Cela changea sa vie.

Comment expliquer le prestige considérable dont jouit l'amitié aux yeux des enfants? Ceux-ci croient, à tort d'ailleurs, qu'il est du devoir de leurs parents, de leurs frères et sœurs, de les aimer. Ils ne conçoivent pas qu'on puisse leur reconnaître du mérite pour ce qui relève, selon eux, de leur mission. Il est typique de l'enfant de dire: «Je l'aime parce que c'est mon frère (mon père, ma sœur…). C'est obligé.»

L'ami, d'après l'enfant, est celui qui le choisit. L'ami est celui qui lui offre ce qui ne lui est pas dû. L'amitié est donc pour l'enfant le luxe suprême – et le luxe est ce dont les âmes bien nées ont le plus ardent besoin. L'amitié donne à l'enfant le sens du faste de l'existence.

De retour à l'appartement, Plectrude annonça avec solennité:

– J'ai une amie.

C'était la première fois qu'on l'entendait dire cela. Clémence en eut d'abord un pincement au cœur. Très vite, elle parvint à se raisonner: il n'y aurait jamais de concurrence entre l'intruse et elle. Les amis, ça passe. Une mère, ça ne passe pas.

– Invite-la à dîner, dit-elle à sa fille. Plectrude ouvrit des yeux terrifiés:

– Pourquoi?

– Comment, pourquoi? Pour nous la présenter. Nous voulons connaître ton amie. La petite découvrit à cette occasion, que quand on voulait rencontrer quelqu'un, on l'invitait à dîner. Cela lui parut inquiétant et absurde: connaissait-on mieux les gens quand on les avait vus manger? Si tel était le cas, elle n'osait imaginer l'opinion qu'on avait d'elle à l'école, où la cantine était pour elle un lieu de torture et de vomissements.

Plectrude se dit que, si elle voulait connaître quelqu'un, elle l'inviterait à jouer. N'était-ce pas dans le jeu que les gens se révélaient?

Roselyne n'en fut pas moins invitée à dîner, puisque tel était l'usage pour les adultes. Les choses se passèrent très bien. Plectrude attendit avec impatience que les mondanités s'achevassent: elle savait qu'elle dormirait avec son amie, dans sa chambre, et cette idée lui paraissait formidable.

Ténèbres, enfin.

– Tu as peur du noir? espéra-t-elle.

– Oui, dit Roselyne.

– Moi pas!

– Dans le noir, je vois des bêtes monstrueuses.

– Moi aussi. Mais j'aime ça. _ Tu aimes ça, les dragons?

– Oui! Et les chauves-souris aussi.

– Ça ne te fait pas peur?

– Non. Parce que je suis leur reine.

– Comment le sais-tu?

– Je l'ai décidé.

Roselyne trouva cette explication admirable.

– Je suis la reine de tout ce qu'on voit dans le noir: les méduses, les crocodiles, les serpents, les araignées, les requins, les dinosaures, les limaces, les pieuvres.

– Ça ne te dégoûte pas?

– Non. Je les trouve beaux.

– Rien ne te dégoûte, alors? _ Si! Les figues sèches.

– C'est pas dégoûtant, les figues sèches! _ Tu en manges?

– Oui.

– N'en mange plus, si tu m'aimes.

– Pourquoi?

– Les vendeuses les mâchent et puis elles les remettent dans le paquet.

– Qu'est-ce que tu racontes?

– Pourquoi crois-tu que c'est tout écrasé et moche?

– C'est vrai, ce que tu dis?

– Je te le jure. Les vendeuses les mâchent et puis les recrachent.

– Beuh!

– Tu vois! Il n'y a rien de plus dégoûtant au monde que les figues sèches.

Elles se pâmèrent d'un dégoût commun qui les porta au septième ciel. Elles se détaillèrent longuement l'aspect répugnant de ce fruit desséché en poussant des cris de plaisir.

– Je te jure que je n'en mangerai plus jamais, dit solennellement Roselyne.

– Même sous la torture?