38860.fb2 Le sabotage amoureux - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 23

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Une longue absence a toujours pour effet d'anoblir et d'exclure. Le prestige de la maladie m'isolait un peu et je pus mieux me concentrer sur la fabrication des modèles les plus sophistiqués de petits avions en papier.

Récréation. Le mot est clair: il s'agit de se créer à nouveau. L'expérience me prouverait plutôt le contraire: la majorité des récréations auxquelles j'ai pris part ont viré à l'entreprise de démolition – et pas forcément à la démolition d'autrui.

Mais pour moi les récréations étaient saintes car elles me permettaient de voir Elena.

Je venais de passer sept jours sans même l'apercevoir. Sept jours, c'est plus de temps qu'il n'en faut pour créer l'univers: c'est l'éternité.

L'éternité sans ma bien-aimée avait été une épreuve. Certes, mes relations avec elle se limitaient, depuis la consigne, à des regards dérobés, mais ces visions furtives étaient l'essentiel de ma vie: voir le visage de ce qu'on aime, surtout quand ce visage est beau, a de quoi combler un cœur peu nourri.

Le mien crevait de faim au point que, comme les chats trop affamés, il n'osait pas manger: je n'osais même pas chercher Elena des yeux. Je marchais dans la cour en regardant par terre.

A cause du dégel encore récent, le sol était un bourbier. Je posais les pieds avec précaution sur des îlots moins détrempés. Ça m'occupait.

Je vis arriver deux pieds menus, finement chaussés, qui marchaient à pas gracieux et insoucieux de la boue.

Elle me regardait avec un air!

Et elle était si belle, de cette beauté qui me bourrait la tête du leitmotiv idiot et déjà mentionné: «Il faut faire quelque chose.»

Elle me demanda:

– Tu es guérie, maintenant?

Un ange venu voir son frère à l'hôpital n'eût pas eu une voix différente. Guérie? Tu parles.

– Ça va.

– Tu m'as manqué. J'ai voulu te rendre visite mais ta mère a dit que tu étais trop malade.

Ayez des parents! J'essayai au moins de tirer parti de cette nouvelle suffocante:

– Oui, fis-je avec une gravité détachée. J'ai failli mourir.

– Vraiment?

– Ce n'est pas la première fois, répondis-je en haussant les épaules.

Avoir côtoyé la mort à plusieurs reprises constituerait d'admirables lettres de noblesse. J'avais des relations.

– Alors, tu vas pouvoir recommencer à jouer avec moi?

Elle me faisait des propositions!

– Mais je n'ai jamais joué avec toi.

– Et tu n'as pas envie?

– Je n'ai jamais eu envie.

Elle eut une voix triste:

– Ce n'est pas vrai. Avant, tu avais envie. Tu ne m'aimes plus.

Là, il fallait que je parte tout de suite, ou j'allais dire l'irréparable.

Je tournai les talons et cherchai un endroit où poser le pied. J'étais tellement tendue que je ne distinguais plus la terre des flaques.

J'essayais de réfléchir quand Elena prononça mon nom.

C'était la première fois.

Je ressentis un malaise extraordinaire. Je ne savais même pas si c'était agréable ou non. Mon corps se figea des pieds à la tête, statue sur un socle de boue.

La petite Italienne me contourna à 180 degrés, marchant à travers tout, indifférente au sort de ses souliers raffinés. La vue de ses pieds dans la boue me consternait.

Elle se retrouva face à moi.

Le bouquet: elle pleurait.

– Pourquoi tu ne m'aimes plus?

Je ne sais pas si elle possédait la faculté de pleurer sur commande. Quoi qu'il en fût, ses larmes étaient très convaincantes.

Elle pleurait avec un art consommé: juste un peu, de sorte que ce ne fût pas inesthétique, et les yeux grands ouverts, de manière à ne pas occulter son regard magnifique et à afficher la lente genèse de chaque larme.

Elle ne bougeait pas, elle voulait que j'assiste au spectacle entier. Son visage était d'une immobilité absolue: elle ne cillait même pas – comme si elle avait dégagé la scène de tous ses décors et dépouillé l'action de ses péripéties pour mieux mettre en valeur le prodige.

Elena qui pleurait: contradiction dans les termes.

Et je ne bougeais pas plus qu'elle, et j'avais les yeux dans les siens: c'était comme si nous jouions à la première qui cillerait. Mais le vrai bras de fer de ce regard se passait bien plus profond.

Je sentais que c'était un combat et j'en ignorais l'enjeu – et je savais qu'elle le connaissait, qu'elle savait où elle voulait en venir et où elle voulait me mener et qu'elle savait que je ne le savais pas.

Elle se battait bien. Elle se battait comme si elle me connaissait depuis toujours, comme si elle voyait mes points faibles aux rayons X. Si elle n'avait pas été si fine guerrière, elle ne m'eût pas adressé ce regard blessé, qui eût fait rire un être sain d'esprit mais qui torpillait mon pauvre cœur grotesque.

Je n'avais lu que deux livres: la Bible et les contes des Mille et Une Nuits. Ces mauvaises lectures m'avaient contaminée d'un sentimentalisme moyen-oriental dont j'avais déjà honte à l'époque. Il faudrait censurer ces bouquins.

Là, c'était précisément ma lutte avec l'ange, et j'avais l'impression de m'en tirer aussi bien que Jacob. Je ne cillais pas et mon regard ne trahissait rien.

Je ne sais et je ne saurai jamais si les larmes d'Elena étaient sincères. Si je le savais, je pourrais à présent déterminer si ce qui suivit fut de sa part un coup de maître ou un coup de chance.

Peut-être fut-ce les deux à la fois, c'est-à-dire un risque.

Elle baissa les yeux.

C'était une défaite beaucoup plus forte que ciller.

Elle baissa carrément la tête, comme pour souligner qu'elle avait perdu.