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COLOMBE A POUR HABITUDE DE S'OCCUPER des maux des autres. Pas des siens. Mais ce matin, la voilà qui tousse. Sa gorge est douloureuse. Le thermomètre indique 38,7°. Plus tard, Mme Georges passe faire le ménage. Allons, Colombe doit se soigner. Il lui faut quelque chose de plus costaud que de l'aspirine et de la vitamine C.
— Laissez-moi chercher le docteur du dessus, propose Mme Georges. Il est chez lui aujourd'hui.
Colombe se glace. Léonard Faucleroy ? Ici ? Chez elle ?
— Ah, non ! glapit-elle. Pas lui, surtout pas lui.
Mme Georges ne comprend pas la réaction de Colombe.
— Mais il est gentil, vous savez, insiste-t-elle.
— Non, non, répète Colombe, très agitée. Je ne veux pas qu'il descende. Je ne veux pas.
Mme Georges secoue la tête. Son goitre tremble comme de la gelée.
— Comme vous voulez. Mais c'est bien dommage. Pour une fois que nous l'avions sous la main…
En fin d'après-midi, le mal de gorge a empiré. La fièvre a monté. Colombe doit absolument se faire soigner. Les Pages jaunes, vite. Un médecin du quartier, ça doit se trouver. Il n'y a pas que Léonard Faucleroy sur terre, tout de même… Docteur Frédérique Dedet, généraliste. Son cabinet n'est pas loin : rue du Pavillon. Parfait. Colombe téléphone. Oui, le docteur Dedet se déplace, répond la secrétaire, elle pourra passer voir Colombe dans une petite heure.
Le docteur Dedet sonne quarante-cinq minutes plus tard. Elle examine Colombe, diagnostique une angine blanche et lui donne les médicaments nécessaires.
— Vous irez mieux dès demain, dit le docteur, sur le pas de la porte. Mais n'hésitez pas à me téléphoner. Je ne suis pas bien loin.
Ses yeux bleus dévisagent Colombe. Elle hésite, puis se lance :
— Vous avez un excellent médecin, juste au-dessus de chez vous. Vous ne le saviez pas ?
Colombe sent son visage pâlir. Pas possible, encore lui, encore et toujours lui. Mais quand va-t-on arrêter de lui parler de cet homme, la fin ?
— Je dois bientôt quitter le quartier, poursuit le docteur Dedet sans remarquer la blancheur subite de Colombe. Mes dossiers vont être transmis à Léonard Faucleroy. Vous serez entre de bonnes mains.
Et puis quoi encore ? Entre de bonnes mains. C'est une blague ou quoi ? Réagir, mettre le holà, et vite.
— Pas question de lui transmettre mon dossier. Compris ?
Voilà, c'est dit. Quelle autorité ! Chaque syllabe parfaitement détachée. On dirait qu'elle a fait ça toute sa vie.
Les yeux bleus s'écarquillent.
— Mais le docteur Faucleroy est un confrère respecté, insiste Frédérique Dedet, scandalisée, comme si Colombe avait lâché un gros mot.
— Ça m'est complètement égal, répond Colombe avec un sourire insolent. Il n'est pas question que vous lui parliez de moi.
La tête de Frédérique Dedet ! Et c'est elle, Colombe, qui vient de lui clouer le bec. Quel culot, tout de même… Insensé, inouï, grisant. Le docteur Dedet l'observe. Son regard interloqué, curieux, irrite Colombe. Il est temps qu'elle s'en aille, celle-là, avant qu'elle se mette à poser des questions.
— Au revoir, docteur, dit-elle en la poussant fermement vers le palier.
Colombe claque la porte. Prise d'un doute, elle regarde par le judas. Frédérique Dedet n'est pas en train d'attendre l'ascenseur. Elle prend l'escalier.
Elle monte chez Léonard Faucleroy.
PLEASE ALLOW ME
TO INTRODUCE MYSELF
I'M A MAN OF WEALTH AND TASTE
Vingt-trois heures à peine. Mick est en avance. Colombe essaie de se concentrer malgré le déferlement des décibels. Le titre de la chanson lui échappe. Les paroles, en revanche, retiennent toute son attention. Un bloc-notes, un stylo, et elle griffonne des phrases. Une dictée pas trop ardue, car – le contraire l'aurait étonnée – la chanson ne cesse de se répéter. Dans la cuisine, loin des onomatopées, des guitares, de la basse, elle s'installe à la table, armée de son dictionnaire. Dieu, qu'elle déteste traduire. Ça risque d'être long, pénible. Mais il le faut bien. Ses cachets, sa tisane, et elle s'y met.
À la relecture, ce qu'elle vient d'écrire semble très étrange. Elle en frémit malgré elle.
S'il vous plaît,
Permettez-moi de me présenter,
Je suis un homme de fortune et de goût
Çà fait des années que je traîne là
À voler les âmes et la foi
J'étais déjà Là quand Jésus-Christ
À connu doutes et douleurs
Et j'ai fait gaffe que Pilate s'en lave les mains
Et qu'il lui règle son sort
Ravi de vous connaître
J'espère que vous devinerez mon nom
Mais ce qui vous tourmente surtout
C'est la règle de mon jeu…
Le titre de la chanson lui revient. Sympathy for the Devil. Bande originale d'un film avec Tom Cruise et Brad Pitt. Devil. Le diable. Ce qui vous tourmente surtout, c'est la règle de mon jeu… Quelle règle ? Quel jeu ? D'un geste nerveux, elle froisse la feuille, la jette dans la poubelle. Il est tard. L'idée de dormir seule l'angoisse. Alors elle se réfugie dans le lit étroit de Balthazar et se serre contre son petit garçon.
Le lendemain matin, la journée s'annonce mal. Il pleut. Balthazar a 39° de fièvre. La machine à laver le linge, en rendant l'âme, a inondé la cuisine. Le facteur apporte une lettre recommandée de mise en demeure : une redevance télévisuelle impayée. En attendant le dépanneur, le pédiatre, et après avoir épongé la cuisine, Colombe tente de joindre son mari. Il doit y avoir une erreur à propos de cet impayé. Elle est certaine de l'avoir réglé. Où est le dossier « Impôts » ? Stéphane l'a sûrement rangé quelque part. Mais où ? Le téléphone portable de son mari n'est pas branché. Elle laisse un message sur sa boîte vocale.
Balthazar dort toujours. Devant la télévision, Colombe se repose quelques instants. Sa gorge va mieux. Vidée de toute énergie, elle voit sans les voir les programmes défiler sur l'écran, les uns après les autres. Soudain, le visage de Rebecca Moore. Colombe se redresse, augmente le volume. Un journaliste pose des questions sur le roman. Rebecca répond avec naturel et sérieux. Oh, elle a « vachement bossé » à écrire ce livre, quelque chose d'important, de « super important » pour elle. Elle espère que ses futurs lecteurs vont l'aimer. Défilent des coupures de presse. Le roman de Rebecca a été salué de façon unanime par la critique. Certains journalistes sont convaincus qu'elle va obtenir le prix Femina. Ravissante, en plus elle sait écrire. La comédienne accueille ces louanges avec modestie. « Ouais, je pense déjà à mon prochain bouquin. »
Sonnée, Colombe fixe l'écran. Et dire que Rebecca n'a même pas envoyé une lettre de remerciement à son « nègre ». Pour elle, Colombe n'existe pas, pour le grand public non plus. Dégueulasse, vraiment dégueulasse. Ce livre qu'elle a extrait de ses tripes, comme son enfant, ce roman dont elle a ciselé chaque mot, chaque phrase. C'est elle, Colombe, qui devrait être là, à répondre à ce journaliste, c'est elle qu'on devrait féliciter. Mais qu'est-ce qui te prend ? s'exclame la voix. C'est toi qui as choisi l'ombre. Oui, je sais, lui répond Colombe, je sais, mais c'est mon roman, pas le sien. C'est son livre, riposte la voix. Tu le sais très bien, puisque tu as été payée pour l'écrire à sa place. J'ai l'impression d'être une mère porteuse, gémit Colombe. Une femme qui a porté un bébé pendant neuf mois, et qu'on arrache à la naissance. Les mères porteuses, on les paie aussi, rétorque la voix. Comme les « nègres ». Tu n'as qu'à l'écrire, ton fameux roman. Arrête de te plaindre. Le pire est devant toi, tu le sais. Tu vas devoir faire face à une overdose de Rebecca. On la verra partout, dans les magazines, les journaux, à la télévision, vanter un livre qui n'est pas d'elle. Tu as l'habitude de cette injustice. N'est-ce pas ?
— Non ! crie Colombe à voix haute. Je suis incapable de l'affronter, incapable. Pour la première fois.
Elle éteint la télévision, reste longtemps sur le canapé, la tête entre ses mains.
Le pédiatre arrive, distribue sa ration habituelle d'antibiotiques. Balthazar n'ira pas à l'école de la semaine. Une angine à surveiller de près. Sa mère n'a pas bonne mine non plus, remarque le médecin. Colombe a un pâle sourire. Ce n'est rien, juste une petite fatigue.
— Je ne savais pas que vous habitiez dans le même immeuble que le docteur Faucleroy, dit le pédiatre en prenant congé. C'est un excellent…
Colombe le coupe, lève les deux mains comme si elle cherchait se protéger.
— Assez ! Je ne veux plus entendre parler de ce type, je ne le supporte plus. Taisez-vous !
Le pédiatre s'étonne intérieurement de sa virulence, vraiment pas le genre de la placide Mme Barou, qu'il connaît depuis la naissance des jumeaux.
La journée passe lentement. Le dépanneur se fait toujours attendre, l'appel de Stéphane aussi. En fin d'après-midi, Colombe téléphone au bureau de son mari. Elle demande son assistante, Sarah. Il faut qu'elle parle son époux. Il n'a pas allumé son portable. Où peut-elle le joindre ?
— M. Barou ne m'a pas laissé d'adresse, dit Sarah. Juste un numéro de fax. Il doit être dans une zone où il ne capte pas le réseau. Dès qu'il aura vos messages, il vous rappellera.
— Donnez-moi quand même le fax, ordonne Colombe. Je me débrouillerai avec ça.
Sarah obtempère. L'indicatif est celui d'un numéro situé dans le Sud, un de ces départements de bord de mer. Rien d'anormal à ce que Stéphane voyage dans le Sud. Ce qui préoccupe davantage Colombe, c'est qu'il ne la rappelle pas. Elle veut lui raconter ce qui lui pèse depuis le début de cette journée : la redevance non payée, l'angine de Balthazar, le lave-linge tombé en panne, la gloire injuste de Rebecca Moore, sa propre fatigue. Aujourd'hui, la mécanique s'est enrayée. Colombe a baissé les bras. Elle a besoin d'entendre la voix de Stéphane, même si, elle le sait, il va lui dire d'un ton paternaliste : « Enfin Coco, je travaille. Il faut que tu règles ça toute seule comme une grande. » Il n'a pas apprécié d'interrompre sa réunion, le jour on elle a téléphoné en larmes.
Et si c'était grave, justement ? Ne pas pouvoir le localiser la fait enrager. Et si Balthazar avait dû être hospitalisé ? Et si ce n'était pas le facteur qui était venu, mais un huissier ? Elle doit pouvoir joindre son mari à tout moment, c'est la moindre des choses. Mais comment faire ? Elle s'en fiche, du numéro de fax. C'est le standard qu'il lui faut. Ah mais… Voilà, ça y est, elle a trouvé. L'annuaire inversé sur le Minitel, on tape le numéro, puis l'écran affiche le nom et l'adresse du correspondant. L'affaire de quelques minutes.
Hôtel des Alizés, 2, avenue Natacha. Dans une petite ville de la Côte d'Azur. Colombe compose le numéro du standard, demande à parler à Stéphane Barou. Une voix à l'accent chantant lui apprend que M. Barou est sorti, mais que Mme Barou est encore dans la chambre. Souhaite-t-elle lui parler ? Colombe se demande si elle a bien entendu. Mme Barou… Une femme… Dans la chambre de Stéphane…
— Je vous passe Mme Barou ? insiste la standardiste.
— Mme Barou ? répète Colombe, hébétée.
Une musique d'attente, quelques sonneries, puis une voix de femme :
— Allô ? Allô ! Qui est à l'appareil ?
Une voix jeune, inconnue. Colombe raccroche.
Dans le silence qui l'entoure, la sonnette de la porte retentit avec brutalité. Colombe ne réagit pas, recroquevillée près du téléphone, assommée.
On sonne encore. Un bruit irritant, pénible. Elle se lève, les jambes coupées. Elle a cent ans.
Un étranger en combinaison bleue muni d'une grosse manette se tient devant elle. Elle le regarde sans comprendre.
— Mme Barou ?
Mme Barou est encore dans la chambre. Je vous la passe ?
Colombe est incapable de prononcer un mot.
— Je viens pour la machine, madame. Je suis le dépanneur.
Colombe ne pleure pas. Elle est calme, trop calme, presque engourdie. Sans doute est-elle sous l'emprise de son manque de sommeil ou encore dans l'œil du cyclone. Ce qu'elle vient de mettre à nu la touche à peine. Lorsque Stéphane téléphone dans la soirée, elle lui répond d'une voix assurée. Pauvre Baltho est malade, le médecin est venu. Il a une angine. Elle s'occupera de la redevance, une erreur de gestion. Quant à la machine, c'est réglé, un problème de filtre. Tout va bien.
Tandis qu'elle raconte les détails de sa journée, elle imagine l'inconnue à côté de lui. Une femme sans visage, dans une chambre aux volets clos qui pue l'amour.
— C'est bien, ma Coco, dit Stéphane. Embrasse les garçons pour moi.
Colombe a envie de vomir.
C'est quand elle sort de son bain que le coup l'atteint. Quelque chose en elle s'est désintégré, disloqué, et à la place un sentiment nouveau prend forme, grandit, gronde, explose, décuplé par sa fatigue, son angine, la trahison de Stéphane. Elle n'a jamais rien ressenti d'aussi brutal, d'aussi fort.
Dans le miroir de la salle de bains, son visage modifié par la colère la terrifie et l'enivre à la fois. Elle ne se reconnaît pas, mais elle admire cette femme aux traits aiguisés, au regard étincelant de fureur. Oui, donner libre cours à l'envie de faire du mal, cette envie qui l'a effleurée la nuit où elle a pris froid, en contemplant les fenêtres du docteur. Oui, ce sale type du cinquième va payer. Elle se vengera de lui et, par la même occasion, des autres, de son mari, de sa sœur, de Rebecca Moore, de ceux qui la voient comme une gentille petite dame incapable de faire du mal à une mouche.
La vengeance est un plat qui se mange froid ? Qui est le crétin qui a décrété ça ? La vengeance se mange chaud, chaud à s'échauder la langue, les amygdales, les viscères, chaud à s'ébouillanter les tripes. Rien de plus noble, de plus pur, de plus satisfaisant qu'une vengeance. Prends garde à toi, Léonard Faucleroy, prends garde à toi.
Comme un chasseur suit sa proie, s'en approche, l'effleure, l'amadoue, Colombe échafaude sa revanche. Fini le temps de la passivité, de l'altruisme, du pardon. Léonard Faucleroy veut la guerre ? Il l'aura. Qu'importe le prix, qu'importent les conséquences. Elle est prête. Peur, elle ? Plus jamais peur. La douce Coco, si patiente, si timorée, est morte, enterrée. Tout ce que ses parents lui ont enseigné depuis l'enfance, poubelle. Le lourd carcan qui la muselle, aux orties !
Colombe Chamarel les emmerde tous.
Obtenir les clefs du docteur Faucleroy ? Un jeu d'enfant. Il a suffi de repérer l'endroit où Mme Georges dissimulait son trousseau. En bonne concierge, elle possède le double de toutes les clefs de l'immeuble, qu'elle cache dans une petite boîte à calissons, au-dessus de la commode. M. Georges, le cerbère de la loge, passe ses journées devant la télévision tandis que sa femme s'active à travers les étages. Il trouve la jeune Mme Barou bien mignonne, même si elle le dérange pendant sa série préférée. La pauvrette, elle a souvent besoin d'un coup de main, un joint à réparer, un plomb qui a sauté. Son mari n'est jamais là. Un soir, tandis qu'il s'affaire à lui dénicher un tournevis, Colombe subtilise les clefs du docteur Faucleroy. Mme Georges, soucieuse de la sécurité de l'immeuble, s'est bien gardée d'inscrire des noms sur les doubles. En guise d'étiquette, elle a attribué un petit portrait plastifié des Bleus à chaque locataire. Mme Manfredi : Bixente Lizarazu. Les étudiants du second : Emmanuel Petit. Mme Leblanc : Lilian Thuram. Les Barou : Fabien Barthez. Après avoir vu Mme Georges monter au cinquième avec les clefs du docteur à la main, Colombe a repéré le joueur qui correspond à Léonard Faucleroy. Zinedine Zidane.
Un double des clefs du docteur ? « Les doigts dans le nez », comme dirait Oscar. Elle choisit un serrurier d'un autre quartier. Lorsqu'il lui demande son nom, elle répond : « Jacquet. » (Aimé ne lui en voudra certainement pas.) Plus compliqué, en revanche, de remettre le jeu de Mme Georges en place. L'inspecteur Derrick mène une enquête palpitante. M. Georges ne décolle pas de son poste de télévision. Pas moyen de glisser les clefs dans la petite boîte en fer. Elle trouve la solution en les déposant discrètement au pied de la commode.
— Oh, regardez, M. Georges, s'exclame-t-elle, les montrant du doigt.
M. Georges parvient à détacher son regard bovin de la télévision.
— Mince, Ginette a dû les faire tomber.
Colombe ramasse les clefs, lui rend en même temps le tournevis qu'elle lui a emprunté. Elle lui souhaite une bonne soirée.
Grâce à Mme Manfredi, Colombe sait que le docteur Faucleroy quitte son appartement à six heures du matin. Elle sait aussi (merci Mme Georges) que le docteur rentre en début de soirée, sauf lorsqu'il est de garde. Il revient alors tôt le lendemain matin, et repart travailler plus tard dans la matinée. Mme Georges vient faire le ménage chez lui deux fois par semaine, de dix heures à midi. Les après-midi, il n'y a donc personne chez le docteur Faucleroy. La voie est libre pour Colombe.
Devant la porte du docteur, la clef engagée dans la serrure, une vague de panique la paralyse. Comment a-t-elle eu l'audace d'en arriver là ? Et s'il est encore chez lui ? Non, elle l'a vu partir ce matin très tôt, puis Mme Georges est venue chez lui. À présent, il n'y a personne. Dix minutes qu'elle écoute, l'oreille collée à la porte. Arrête de faire la trouillarde, enfin, tourne la clef : Il faut bien que tu te venges de ce salaud. Si tu ne fais rien, il continuera. Elle obéit. Le battant s'ouvre doucement. Un pied, puis l'autre. Elle ferme la porte derrière elle, sans faire de bruit, la verrouille de l'intérieur.
Une odeur particulière flotte dans l'appartement, un mélange de tabac, d'encens, de papier d'Arménie.
Elle est chez l'Ennemi.
Cet instant, elle l'a attendu des mois, peut-être toute sa vie. Elle est parfaitement calme, comme un agent secret, un serial killer. Bonnie sans Clyde, Anne Parillaud dans Nikita, Juliette Lewis dans Tueurs nés. Elle se voit à l'écran, en Technicolor, en Dolby Stéréo, assurance blasée, sourire, Magnum au poing. « Docteur Faucleroy ? » Il est assis, là, dans son canapé, en train de lire un journal, il la regarde, le souffle coupé. « Je suis votre voisine du dessous. Vous n'avez jamais daigné répondre à mes lettres, ni à mes coups de fil, ni m'ouvrir votre porte. Vous n'avez jamais voulu me laisser dormir. Je suis venue vous faire payer tout ça. » Elle effleure la nuque rasée de la pointe de son Magnum. « On ne bouge pas, Leonardo. Sinon je t'explose la gueule. »
L'appartement a exactement la même disposition que le sien, mais la ressemblance s'arrête là. Celui de Colombe est lumineux, coloré, chargé d'un bric-à-brac de plantes, de bibelots, d'objets, de livres. Chez le docteur Faucleroy, tout est sombre, étrangement vide. Colombe n'a jamais vu d'endroit aussi bizarre. D'épais stores empêchent la lumière du soleil d'entrer. Le parquet a une nuance noirâtre, les murs sont peints de teintes foncées, décorés de tableaux abstraits aux couleurs obscures. Le peu de meubles est moderne, aux lignes épurées.
Il faut qu'elle avance, qu'elle voie le reste, qu'elle voie tout. Mais ses jambes se bloquent. Seuls ses yeux bougent, regardent autour d'elle. Cette ambiance funèbre, cette odeur entêtante. Non, elle ne peut plus continuer, elle n'a qu'une envie : foutre le camp. L'agent secret muni d'un Magnum a disparu. Il n'y a plus qu'elle, Colombe, seule au milieu de ce salon sinistre. Et si le docteur revenait ? Son cœur bat si fort qu'il meurtrit ses côtes. Elle a mal au ventre, sa bouche est sèche. Elle doit sortir de là, tout de suite.
Chez elle, Colombe prépare une tasse de thé. Ses mains tremblent. Tant pis pour la vengeance, elle n'a pas l'envergure pour la mener à bout. Les larmes coulent, se mêlent à l'eau du thé.
D'un geste, elle saisit sa tasse, la fracasse. Le liquide bouillant jaillit, brûle ses mollets. Elle ne sent rien, elle ne sent que son impuissance, sa lâcheté.
À son grand étonnement, il n'y a pas de bruit, cette nuit-là. Silence total au cinquième. Pourtant, Stéphane n'est pas rentré, son retour n'est prévu que pour le lendemain soir. L'absence de bruit inquiète Colombe. Elle n'arrive pas à penser à autre chose. Pour une fois que le silence est d'or, la voilà qui regrette les décibels. Un comble. Ce grand calme doit vouloir dire quelque chose. Mais quoi ? Sait-il qu'elle est venue chez lui ? Impossible, il ne peut pas le savoir, il ne sait rien. Les chiffres rouges du réveil brillent dans le noir. La nuit avance. Colombe ne dort toujours pas. Elle pense au retour de Stéphane. Que dit-on au mari infidèle qui revient après une escapade avec sa maîtresse ? Se retrancher dans sa couardise semble bien plus simple.
Colombe se lève tôt, vers six heures et demie. Elle bâille, s'étire, ouvre la porte de la salle de bains. Ses pieds nus barbotent dans du mouillé, du froid. Elle allume la lumière, pousse un cri de surprise : tout est inondé. D'où vient la fuite ? Le lavabo, les toilettes, rien de suspect. Elle lève la tête. L'eau goutte doucement du plafond boursouflé. Les murs sont infiltrés d'humidité. Au-dessus du carrelage, le papier peint se décolle par lambeaux. La fuite vient de chez le docteur Faucleroy.
Colombe ne réfléchit pas. Elle s'habille à toute vitesse, se lance dans l'escalier, sonne plusieurs fois. Pas de réponse. Elle se rend compte de son geste. Incroyable ! Dire qu'elle est montée chez lui, qu'elle a sonné, sans avoir peur, sans redouter quoi que ce soit. Et s'il avait été là ? Et s'il lui avait ouvert la porte ? Nez à nez avec son pire ennemi. Qu'est-ce qu'elle aurait bien pu lui dire ? « Euh, bonjour docteur, il y a une fuite qui vient de chez vous… » Surréaliste. Dieu merci, il doit être déjà parti, Dieu merci, elle ne l'a pas vu.
Colombe descend au rez-de-chaussée, frappe au carreau de la loge. Derrière les rideaux apparaît le visage gonflé de la concierge. Que lui veut la gentille Mme Barou de si bon matin ? Une fuite chez le docteur ? Mme Georges enfile à la va-vite une robe de chambre, prend le porte-clefs Zidane dans la boîte a calissons. Elles pénètrent dans l'appartement du docteur, se dirigent vers la salle de bains.
— Mazette, s'exclame Mme Georges.
Colombe regarde par-dessus son épaule. La baignoire est remplie à ras bord, alimentée par un mince filet d'eau provenant du robinet entrouvert. Le trop-plein se déverse lentement sur le sol.
— Le docteur a dû oublier de fermer le robinet, dit Mme Georges. Pourtant, ce n'est pas son genre.
Pas son genre… L'assurance, l'expert, les paperasses, des semaines de travaux. Il a fait exprès, ce salaud, il va payer, oui, il va payer. La peur d'hier, la petite déprime, les larmes ? Oubliées. En début d'après-midi, Colombe remonte, le double des clefs serré dans sa main.
Elle a une heure devant elle.
Par quoi commencer ? La cuisine, une de ces pièces « design », froides et sans âme qu'on voit dans les magazines de décoration. Colombe se dit qu'il doit gagner un bon salaire pour s'offrir une cuisine pareille. Un gros réfrigérateur à l'américaine ronronne dans un coin. Curieuse, Colombe l'ouvre. De quoi se nourrit son ennemi ? Intéressant. Des choses saines, très saines : graines de soja, œufs certifiés « bio », yaourts scandinaves, jus de fruits variés. Du pain aux noix, plusieurs darnes de saumon, du lait frais, du chablis. Le congélateur est plein : quelques poulets fermiers, une truite, des fruits exotiques, du yaourt glacé.
Et les placards, que cachent-ils ? Encore des produits de régime. Leonardo doit avoir un taux de cholestérol optimal, pas un pouce de graisse. Voyons voir, du bircher muesli, des rangées de flacons de vitamines, de la gelée royale, du ginseng. Et là, du riz complet, des lentilles, des abricots secs, des noix, du miel. Sur une étagère, des épices, du sel et du poivre, du sucre roux et du sucre blanc.
Peur ? Mais non, ça devient amusant, terriblement amusant. Et hop ! La moitié du sel dans le bol de sucre blanc, le bircher muesli saupoudré d'une généreuse dose de poivre. Quel bonheur, quelle jouissance, c'est si drôle, si facile. Colombe n'en revient pas. En ouvrant le frigo, elle ramène la manette du thermostat de la position « 6 » jusqu'à la mention « Dégivrage ». Encore ? Non, ne pas en faire trop, il est temps de passer aux autres pièces.
La chambre du docteur. C'est d'ici que tout a commencé, se dit-elle. C'est d'ici qu'est venue la musique aux petites heures de la nuit, parce qu'il savait qu'elle dormait juste en dessous.
Un aspect monacal, rien aux murs, rien au sol, pas une photographie, pas une émotion. Colombe est un peu déçue. Elle s'attendait à une pièce plus intime, plus personnelle, une chambre truffée d'indices. À part la chaîne stéréo aux baffles longilignes, il n'y a qu'un grand lit et un bureau. De la fenêtre, une vue directe sur la cuisine des Barou, la table, les chaises, le frigo, la cuisinière, le lave-vaisselle. Colombe lâche un soupir horrifié. Elle comprend, maintenant. Voilà comment il l'espionne, comment il sait lorsqu'elle est seule. La silhouette blanche, debout devant la fenêtre, masquée par le rideau, qui regarde chez elle, qui guette, jour après jour, soir après soir. Il voit les repas de famille, les goûters des garçons, et elle, la nuit, seule devant sa tisane, le regard vague, un livre ouvert sous la main. Il voit tout, ses larmes, ses rires, ses doutes, ses peines. Tout d'elle, il a tout vu d'elle.
Colombe sent sa haine s'accroître. Elle a son appartement à sa merci, elle peut tout saccager, tout casser. Cette sensation de puissance la grise. Mais elle doit rester prudente, prendre son temps, réfléchir à chaque geste. Elle regarde les disques compacts. Il y en a trois cents, au moins. Les Rolling Stones, cinq CD qu'elle a envie de jeter à la poubelle. Quoi d'autre ? Elle penche la tête, lit les noms : David Bowie, Éric Clapton, Stevie Wonder, Peter Gabriel. Des groupes qu'elle ne connaît pas aux noms farfelus, Red Hot Chili Peppers, Propellerheads, Fat Boy Slim, Everything But The Girl. Du classique, Schubert, Wagner, Mozart.
Un réveil digital à côté du lit. Colombe appuie sur la touche « Alarm ». Trois heures du matin, évidemment. La plaisanterie a assez duré, décide-t-elle. Elle se penche : réveil réglé pour midi. Il sera très en retard à son travail, ses malades attendront. Bien fait pour lui.
La salle de bains, épongée par Mme Georges, a retrouvé une apparence normale. Colombe ouvre l'armoire de toilette : des produits de rasage, une eau de toilette : Sagamore. Elle prend le flacon, l'ouvre. Un effluve boisé, vert, pas désagréable. Aime-t-elle cette odeur ? Non, bien sûr, elle n'aime rien de lui, elle le hait. Elle remet le flacon en place, poursuit son furetage. Une boîte de préservatifs, beaucoup de médicaments aux noms compliqués, une pommade anti hémorroïdes. Colombe sourit. L'Ennemi a des hémorroïdes. Elle imagine le redoutable docteur Faucleroy ratatiné de douleur sur ses toilettes. Cette image l'enchante. Elle prend la pommade, en dévisse le capuchon, presse l'extrémité du tube afin d'évacuer toute la crème dans le trou du lavabo. Puis elle remet le tube en place, rince le lavabo.
A-t-elle le temps de voir les autres pièces ? Oui, mais vite. La chambre qui correspond chez elle à celle d'Oscar est un dressing. Le docteur Faucleroy doit être un vrai maniaque. Rien ne dépasse : piles de chemises blanches soigneusement pliées, rangées parfaitement symétriques de tennis blanches. L'ordre et le blanc. Elle s'amuse : ça doit être freudien, non ?
Dans la chambre au-dessus de celle de Balthazar, deux petits lits, des jouets, des livres de la bibliothèque Rose. Les enfants Faucleroy ne doivent pas venir souvent, ça sent le renfermé.
Colombe retourne dans le salon. Vite, maintenant, vite, s'en aller, redescendre. Mais elle ne peut pas s'empêcher de traîner, de regarder, de toucher. Sur la table basse, plusieurs revues médicales, et un livre, Vox, par Nicholson Baker, un auteur américain. Elle prend le livre pour le feuilleter. Un roman érotique ? Ça en a tout l'air. Elle tourne les pages, lit quelques passages. Un téléphone sonne derrière elle. Colombe sursaute, fait tomber le livre. Un répondeur se met en marche.
Elle s'enfuit sans écouter le message.