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Ces certitudes qui me constituent, je les tiens de cet homme qui fut sans doute l'un des amants les plus déroutants de ce siècle. Si je suis l'un de ses fils, c'est peut-être moins par les gènes que par le cœur. Au fond, il me semble que, par les voies de cette hérédité-là, tout le monde peut devenir un fils de Zubial.

Juillet 1980. Le Zubial est mourant, mais personne n'y croit. Son corps est constellé de métastases grosses comme des œufs de pigeon, et il rit encore. Sa vitalité enjôleuse nous jette de la poudre aux yeux, à nous qui ne voulons pas voir. Est-il fatigué par moments? Nous l'avons tous tellement vu jouer au malade alors qu'il était bien-portant que chacun en sourit.

Refusant sa propre inquiétude, ma mère a décidé de m'expédier en vacances, dans les Alpes du Sud, où l'on m'initie à la varappe. Si j'ai de temps à autre le vertige, ce n'est pas parce que je suis sur le point de tomber dans le plus grand gouffre de ma vie mais en raison de la déclivité affolante des pentes que j'escalade. Naturellement, je suis amoureux, sans retenue. D'une fille? Non, d'un corps charmant, celui d'une étudiante dont les formes m'enthousiasment. Elle est hollandaise; je me découvre un vif intérêt pour les Pays-Bas.

Chaque soir, je m'introduis dans sa tente, à l'insu de nos moniteurs, et m'émerveille de n'être pas homosexuel. Plus je goûte à sa peau plus je m'éprends de l'esprit que je lui suppose; trois jours de ce régime me persuadent que je tiens enfin la femme qui portera mon nom.

Aussitôt, comme à mon habitude, je forme le projet de l'enlever dès que notre stage d'alpinisme s'achèvera, pour l'attacher à mon destin. Mes quinze ans ne me semblent pas un obstacle; ses dix-huit ans l'autorisent à m'aimer librement. L'avenir de mon cœur me paraît assuré. Déjà je lui expose mon intention de lui faire sous peu d'innombrables petits.

Pour des raisons qui m'échappent, j'étais à l'époque en proie à un violent appétit de reproduction, alors que j'étais moi-même encore un enfant. Mais je ne m'en apercevais pas; et j'étourdissais de tant de paroles mes amoureuses qu'elles n'éprouvaient pas le besoin de me raisonner, même si elles se montrèrent plus prudentes que moi, grâce à Dieu.

Nous campions au milieu de hautes herbes quand un orage nous contraignit à nous replier deux jours dans une grange de montagne. Que se passa-t-il alors dans mon cerveau? J'eus soudain le besoin d'écrire au Zubial, pour lui dire que j'étais fier d'être son fils et lui révéler ce que je comptais faire de mon existence lors du prochain demi-siècle. Comme je ne disposais pas de table dans notre abri improvisé, je me suis appuyé sur le dos de ma maîtresse pour rédiger cette lettre insensée, griffonnée sur les pages d'un petit carnet rouge à spirale.

Saisi par une urgence qui me trouble aujourd'hui, je lui ai avoué tout ce que je comptais faire des facultés qu'il m'avait léguées, avec une intuition qui, jusqu'à présent, s'est révélée juste. Je n'en dirai pas davantage, car le contenu de ce texte prophétique et terriblement naïf ne regarde que nous deux. Je lui ai tracé avec fièvre les étapes de ma future biographie. Ma plume filait, comme portée par un désir irraisonné de rassurer le Zubial sur le destin de son sang.

Pourtant, je le répète, sa mort me semblait hors sujet. Pas un instant, je n'eus le sentiment de lui confier un ultime message. Mes amours me poussaient même vers un optimisme qui va souvent avec le plaisir d'aimer. Il est vrai qu'écrire sur le dos de la femme que l'on croit adorer n'est pas une activité qui porte à la morosité.

Ma lettre l'atteignit avant qu'il ne meure. Le Zubial la lut et convoqua aussitôt ses amis les plus chers pour leur en donner lecture. Dès mon retour, au bras de la très provisoire femme de ma vie, il voulut m'en parler, mais nous n'en eûmes pas le temps. Je devais repartir pour la Suisse illico. Quelqu'un m'appelait dans l'ascenseur pour que je me hâte; nous avions à peine le temps d'attraper un train pour Vevey. Alité, mon père eut seulement la présence d'esprit de me lancer:

– Alexandre, fais-le, mais seulement si tu y crois vraiment.

Ses yeux me donnèrent sa confiance.

Je sortis de sa chambre, pour ne plus jamais le revoir. Huit jours plus tard, le Zubial était enterré au bord du lac Léman, avec mon petit calepin rouge sur le cœur. Mes paroles l'accompagnaient dans l'au-delà; elles lui tiennent encore chaud. Commençait alors le long trajet qui me mène à ce livre, ces douloureuses années de lutte pour tenter de me relever de son départ. Y suis-je parvenu? Il me semble parfois que si j'ai guéri, mon chagrin de fils, lui, survivra à ma guérison.

Paris, le 24 mai 1997

Papa,

Pendant dix-sept ans, j'ai essayé de me faire croire que je n'étais pas ton fils, que ton sang n'était pas descendu jusqu'à moi. Avec obstination, je me suis attaché à effacer de mon caractère les traits et les élans qui nous étaient communs; et, dès que je sentais rejaillir en moi les bourgeonnements de ta sève, je m'amputais de mes désirs les plus vifs, de cet esprit de cabriole qui était le tien et avec lequel j'étais en litige. Sans cesse j'ai émoussé la fantaisie de mon caractère, à défaut de réussir à la congédier tout à fait. Avec brutalité, je me suis interdit d'être Jardin, j'ai tenté de me rectifier, de me délester de cet excédent de folie que tu m'avais légué.

Mes romans furent aussi pleins de vitalité, de joie et de liberté que mon existence en était vide. Obéir à mon tempérament de furieux me faisait si peur que je m'étais inventé une autre nature, toute en raideur, en refus des belles imprudences. N'être pas toi fut la maxime qui régla ma conduite; avec constance, je me suis dézubialisé. Peu de temps après l'effet de souffle de ta mort, mon corps a même oublié qu'il aimait danser; il s'en souvient à peine. Très vite, je me suis appliqué à ne pas vivre la nuit, à fuir le Paris nocturne dans lequel tu jouais les rôles que tu te distribuais avant de les recycler dans tes écrits. J'ai dit non à tout ce qui pouvait me faire perdre le contrôle de moi-même.

Dès vingt-trois ans, je me suis empressé de me marier, avec le fol espoir de domestiquer ainsi mes instincts, d'entraver mon naturel fiévreux, avide d'amours tempêtes. Effrayé de porter tes gènes, j'ai écrit des romans ivres de monogamie, je me suis fait l'apôtre d'une fidélité exaltée; mais dans cet excès même se marquait ma filiation. Sans cesse, j'ai lutté pour que notre nom devînt le symbole d'autre chose que de tes appétits sans limites.

Je pensais sincèrement qu'être moi passait par le renoncement aux rêves des Jardin, par une vidange en règle de mon inconscient, pour me purger de la tentation d'être aussi tragiquement libre que toi. Avec quelque raison, je te regardais comme un être infantile, un charmant irresponsable qui n'avait jamais connu la grâce d'être lui-même avec simplicité, un inquiet qui aurait dû apprendre à s'aimer un peu plus, à renoncer aux béquilles d'une séduction pleine d'artifices, bref une sorte de client idéal pour un psy opiniâtre.

Mon lent cheminement vers plus d'authenticité me confirmait dans l'idée que j'avais raison de me détourner de tes aspirations. Chaque jour je jouissais de mieux entendre ma femme, d'essayer de m'en faire écouter; nous apprenions à déjouer les pièges récurrents de notre amour. Doucement, je parvenais à moins souffrir dans les liens tendres qui me font vibrer, et à préserver ceux que j'aime de cette part de moi-même qui m'échappe encore.

Mais… désormais je te retrouve, mon vieux Zubial, dans ce livre et en moi. Il me semble que je sors d'une longue parenthèse. Ta mort a enfin cessé de nous séparer. J'ai envie d'être à nouveau ton fils. Le goût me revient d'exister avec fureur, de m'exposer à tous les risques, de ne renoncer à aucune des nuances explosives qui me constituent.

Ce grand réveil, je le dois sans doute à ma femme, que j'ai d'abord regardée comme une digue contre mes coups de sang, et qui constamment refusa ce rôle qui ne lui ressemblait pas, qui la blessait. Toujours, elle s'efforça de me dégeler, tant elle aimait celui que je n'osais pas être, tant elle me désirait libéré de ma terreur d'être toi. C'est d'ailleurs elle qui me poussa à écrire ce livre en m'aidant à m'y autoriser; c'est l'un de ses talents, et pas le moindre, de savoir me conduire vers ma sincérité.

À présent, je sens renaître en moi le désir de suivre avec elle les panneaux qui indiquent d'Autres directions. Provoquer le destin, l'aiguillonner sans relâche, me met l'eau à la bouche.

Je suis à nouveau tenté par l'euphorie de dire ma vérité, de quitter mes jolis mensonges qui valent moins que le plaisir robuste d'être réel. L'autre jour, lors d'un dîner chez des amis, je n'ai pas résisté à la tentation d'avouer que je n'ai jamais cru aux professions de foi de mes héros de roman. Autour de la table, il y eut un silence. Je me suis alors empressé d'ajouter que j'avais toujours voulu croire en leurs rêves d'amants, sans jamais y parvenir, et que j'écrivais pour tenter de me convaincre de mes propres songes. Au fond, je reconnaissais que je suis comme tout le monde: plus j'affirme mes idées, plus mes doutes me sont insupportables. Cela m'a fait du bien de me montrer à visage nu. Quel vertige que d'être soi! Et de donner aux autres, subitement, le goût de l'être!

Je sens renaître dans mon caractère cette inclination qui me porte chaque jour davantage à me risquer. Une femme me plaît-elle? Je n'ai plus la prudence et la lâcheté de l'esquiver.

Aussitôt je m'expose à sa séduction, au péril de l'aimer, et de fracasser mon destin en tombant amoureux d'une autre alors que j'ai tant à perdre: l'amour exigeant, attentif et sublime de ma femme – et quelle femme! -, le bonheur de mes enfants et une aventure conjugale qui ne cesse de m'étonner.

Faut-il voir un regain d'adolescence dans ce retour à tes attitudes? Je crois plutôt que c'était auparavant que j'étais puéril de prendre le contre-pied de tes mœurs, de refuser ma complexité plutôt que d'apprendre à l'aimer en l'explorant, ainsi que tu le faisais. Et puis tu voyais si juste lorsque tu étais effaré que tant de gens se conduisent comme s'il y avait encore des grandes personnes au-dessus d'eux, pour les tancer et les renvoyer au coin.

– Il n'y a plus d'adulte pour nous surveiller, profitons-en! me répétais-tu souvent.

Tu avais raison. Profitons-en! Pour aimer sans mesquinerie, pour faire des révolutions, des films, des grèves s'il le faut, ou écrire de nouvelles Constitutions, pour embellir le réel et ouvrir les vannes de notre tendresse sans redouter de traverser des émotions périlleuses. Oui, tu avais raison de faire fi de tes trouilles, de dynamiter sans relâche tes propres limites et celles des autres; car le talent de vivre en couleurs, à voix haute, est peut-être le plus rare. La présence de tes femmes, et de la tienne, en l'église Sainte-Clotilde le disait assez.

Elles savaient toutes combien la prudence est un défaut avilissant.

Alors, bien sûr, la cohorte des apeurés justifiera ses étroitesses en dénonçant ton égoïsme, en stigmatisant tes légèretés, souvent impardonnables il est vrai; mais, même si j'ai souffert par toi, je te remercie d'avoir osé être un Zubial, de m'avoir montré qu'aimer pouvait être héroïque, que le Petit Trianon était reconstructible en plein XXe siècle, et qu'en existant avec une certaine intensité il était possible d'arrêter la boule de la roulette sur le bon numéro, quitte à se débarrasser aussitôt de ses gains pour connaître la joie de demeurer en danger. Merci de m'avoir donné le goût de rester sur la crête des vagues.

Papa, mon petit papa, grâce à toi je sais que les banquiers auront toujours tort, que les assureurs vivent de nos plus bas instincts, que seuls les risques existentiels nous catapultent vers nous-mêmes. Guidé par l'exemple de tes turpitudes, je vais pouvoir me livrer aux miennes sans craindre que la foudre ne me tombe sur la tête. Aujourd'hui je renoue, enfin, avec la gaieté et les fringales qui me secouaient l'âme à quatorze ans. Certes, tu n'étais pas un homme heureux d'être né; cependant ton désespoir chronique, si pudique, n'arrivait pas au bout de ta joie viscérale, ensorcelante. Tu ne croyais pas aux passions perpétuelles, mais tu n'acceptais pas que les tiennes déclinent. Toujours ta conduite démentait ton pessimisme, comme si tu avais jugé inconvenant, et indigne de toi, de tolérer les petitesses de notre condition.

À trente-deux ans, papa, mon jeune papa, je te rejoins, tu te réveilles en moi, tu bondis sous ma plume, en éternel trapéziste. Je sens que tes yeux viennent se placer derrière les miens, que ton cœur bat dans ma poitrine; ta vitalité m'entraîne au pays des Zubial, là où la peur n'est plus un frein, là où tout est possible, surtout ce qui ne l'est pas. Je me sais en route vers ta sagesse paradoxale, irrésistiblement attiré dans ton sillage, aimanté par ta morale inconfortable, par ta façon fabuleuse d'avoir été un homme. Mais quelle sorte de Zubial vais-je devenir? Saurai-je réussir ma mue sans inquiéter ceux que j'aime? En les faisant profiter de l'immense faim de vie qui monte en moi? Aurai-je l'énergie d'explorer mes multiples facettes?

Ces lignes sont les dernières que j'écrirai sur toi et, déjà, je panique d'achever ce livre que je repousse depuis mes quinze ans. Sur le point de te quitter une fois encore, un ultime souvenir me revient au cœur, plus qu'à l'esprit.

C'était il y a vingt ans. Nous marchions ensemble sur une plage de Normandie. Tu me parlais du bruit de ta vie. Maman, accompagnée d'une de ses amies, suivait nos traces, à quelques mètres de nos rires. Je sentais son regard se poser sur nous; et, volontairement, je me suis mis à adopter ta démarche, en serrant mes mains dans mon dos. J'étais tellement toi en cet instant. Je me suis retourné. Maman m'a souri; ses yeux me disaient qu'elle avait vu notre ressemblance. À ton tour, en croisant son regard, tu t'es aperçu que ce matin-là j'étais désespérément ton fils. Ému, tu m'as souri; un mot, un seul, aurait sali la beauté de ce silence. Tu n'étais plus le Zubial mais vraiment mon père sous ce ciel de Normandie. Je me suis alors dit que, si un jour je réussissais à m'aimer comme je t'aimais, il ferait très beau.

Ton fils,

Alexandre.