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Plus tard, ma mère refusa l'installation d'autruches sur lesquelles mon père comptait pour aller faire ses courses le dimanche matin en sulky. L'idée d'atteler ces énormes volatiles l'enchantait. Il ne négligeait aucune occasion de s'épater lui-même.
Les samedis soir, le Zubial se mettait en tenue de danse, entendez qu'il enfilait un étrange costume constitué d'une chemisette en peaux de chat tannées par ses soins et d'un immense caleçon qui lui faisait une manière de jupette; puis il enfilait des sabots. Ainsi accoutré, il allumait la télévision et quand, par la grâce de l'ORTF, surgissait l'image de Claude François, il se mettait à danser comme un diable, en imitant le blondinet désarticulé, devant l'assistance médusée. Trente secondes plus tard, tout le monde dansait devant la télévision! Les invités, ma mère, ses amants, la bonne qui râlait, quelques maîtresses égarées et les enfants! Et en cadence! La gaieté s'emparait de la maisonnée, et nous chantions à tue-tête; puis, échauffé, mon père s'asseyait sur la télé éteinte et nous lisait quelques chapitres de Pagnol, en modifiant un peu le texte original quand l'attention des petits faiblissait.
C'est ainsi que je me suis aperçu dix ans plus tard que La Gloire de mon père ne comportait aucune scène de western et qu'il ne fut jamais question dans cet ouvrage de plantes carnivores aussi avides que les pieuvres de Jules Verne. D'autres soirs, il nous lisait les Mémoires d'outre-tombe pendant que nous, les enfants, lui massions les pieds avec ferveur.
À Verdelot, tout ou presque pouvait se produire.
Pendant un temps, le grand jeu du Zubial fut de nous réveiller, moi et mes copains, pour improviser en pleine nuit des farces téléphoniques. Son idée favorite était de prendre une voix caverneuse et de réveiller le ministre de l'Intérieur de l'époque – qu'il connaissait – à son domicile, sur les deux heures du matin, en signant notre forfait par ces mots énigmatiques:
– C'est un coup des autonomistes de Seine-et-Marne!
Et nous raccrochions. Quand, une nuit, à l'autre bout du fil, nous entendîmes la voix enrouée de l'officiel irrité:
– Arrête Pascal!
Le Zubial raccrocha aussitôt, nous expliqua que la répression des forces de l'ordre serait terrible et qu'il nous fallait nous organiser.
– Pour quoi faire? demanda un ami de huit ans qui n'avait pas l'habitude de se rebeller contre le gouvernement.
– Pour résister!
Sans délai, nous barricadâmes la maison. Bouclés les volets! Les coussins du salon nous servirent d'imaginaires sacs de sable, la commode de l'entrée permit de bloquer la porte et, quand tout fut prêt pour le siège, nous commençâmes à inventorier les vivres que nous possédions pour tenir; car, au dire du Zubial, nous serions bientôt cernés par l'assaillant. Au passage nous avalâmes quelques tartines de pâté de canard maison. Les thermos furent remplies de chocolat chaud. Un peu étonnés tout de même, mes amis regardaient avec inquiétude ce monsieur en robe de chambre très agité qui était, à ce qu'on leur avait dit, un écrivain célèbre. Mais leurs doutes se changèrent en panique véritable quand mon père chargea les winchesters pour tirer par la fenêtre les sommations d'usage.
Les détonations réveillèrent ma mère qui, effarée de trouver sa maison transformée en Fort-Chabrol, confisqua les fusils, nous renvoya illico au lit et somma le Zubial de cesser ce genre d'extravagances. L'un de mes copains, enchanté, raconta cette nuit à ses parents; il ne fut plus jamais autorisé à revenir à Verdelot.
Plus tard, je me suis souvent demandé pourquoi il inventait ces moments merveilleux avec un tel enthousiasme. Désirait-il rivaliser avec Buffalo Bill dans notre imaginaire? Peut-être ne savait-il pas comment être père, lui qui demeura toujours un fils; alors, sans doute faisait-il de son mieux. Je crois aussi qu'il voulait désespérément vivre, qu'il craignait pardessus tout de se laisser entortiller dans un quotidien anesthésiant. Alors il se débattait, fabriquait sans relâche des situations, avec la trouille de mourir un jour sans avoir suffisamment exploré sa nature. À moins qu'il n'ait agi ainsi pour m'inoculer le goût de la fiction, dans l'espoir de faire de moi un écrivain…
Le fond de son cœur me reste encore une énigme; sans doute est-ce pour cela que je me comprends parfois si mal.
– Mon chéri, tu vois ces grandes pinces? Elles servent à couper des boulons. Eh bien, nous allons en faire un appareil à châtrer les emmerdeurs! Les je-sais-tout, les inspecteurs des impôts, les maris jaloux, les fâcheux, quoi…
– Bien papa…
À Verdelot, notre activité préférée était de fabriquer des objets inutiles – ou d'une utilité relative – dans son atelier. De nos mains naissaient des machines à applaudir surréalistes que l'on actionnait avec une manivelle, des pièges à mouches gigantesques, des échasses à ressorts, de somptueuses mâchoires mécaniques conçues pour prémâcher les aliments, des appareils poétiques qui étaient censés nous faire aimer des femmes; car là était bien la grande affaire de sa vie.
C'est là, dans son atelier, qu'il me fit sentir que nous, les Jardin, étions nés pour aimer. Pendant qu'il rabotait et contrecollait d'imaginaires oiseaux en balsa, il m'expliquait avec fierté que si certaines familles étaient vouées à fournir à la République des bataillons de polytechniciens, ou une brochette de boulangers, nous, nous étions destinés à devenir des amants. À l'entendre, l'affaire ne souffrait aucun débat et si, par nécessité, je devais un jour occuper une fonction rémunérée, il me priait de ne pas y prêter trop d'attention. J'écoutais, en clouant, en vissant, en ponçant.
– Et Président? lui demandai-je un jour. On peut devenir Président de la République, nous? Parce que… ça me plairait bien.
Il posa sa scie, réfléchit un instant et me répondit avec le plus grand sérieux:
– Oui, ça c'est possible… mais quand?
– Quoi quand?
– Quand veux-tu devenir un grand Président?
Il me prenait un peu de court; j'avais neuf ans et ne savais pas trop quoi répondre. Mais son attitude me confirma dans l'idée que l'affaire était jouable puisqu'il ne m'avait demandé qu'une seule chose: quand?
À présent, je me rends compte de la beauté de sa réaction. Le Zubial me permettait tout, pourvu que mes désirs fussent exorbitants. Un père ordinaire eût sans doute ricané devant une telle question; lui s'était seulement inquiété de la date. Le Zubial croyait en la puissance des envies lorsqu'elles sont illimitées. Était-ce une naïveté? Sans doute, mais j'y vois aussi une sagesse, un respect pour ce qu'il y a peut-être de plus précieux chez un petit garçon, et en l'homme: les désirs. Dix-sept ans après, je garde encore le goût des siens, si vifs, si ensoleillants.
Papa, pourquoi m'as-tu abandonné? Pourquoi m'as-tu laissé dans ce monde où les vastes désirs semblent toujours un peu ridicules? Lui seul croyait en mes folies, lui seul me donnait envie de devenir quelque chose de plus grand que moi. Ce goût de l'infini, et de l'infiniment drôle, m'est resté comme une terrible nostalgie.
– Vite! Vite! s'écrie le Zubial.
Sur le point de m'endormir, je me redresse dans mon lit et demande ce qui se passe. Papa m'explique qu'il nous emmène séance tenante, moi et mon correspondant anglais, au Paradis Latin, un cabaret qui électrise le Paris des années soixante-dix. Prestement, nous passons des pantalons et des pull-overs par-dessus nos pyjamas; l'Anglais enfile la veste de son collège, frappée d'un écusson qui m'impressionne.
Une demi-heure plus tard, nous déboulons derrière le Zubial dans ce temple de la folie nocturne, à l'insu de ma mère qui avait fui les chaleurs estivales de la capitale. J'ai treize ans, j'en parais onze; mon père a jugé que le monde devait m'apparaître ce soir-là dans toute sa sauvage beauté. Et puis, il me réserve une surprise.
On nous installe à une table, à quelques mètres de la scène sur laquelle des femmes très peu vêtues entrent dans une cage où un dompteur les traite comme des lionnes. Le fouet claque! Les créatures grognent et en frémissent d'aise.
– Tu vois celle qui est au milieu? La plus belle, celle qui rugit.
– Oui papa.
– C'est Manon. J'en suis fou, et elle m'aime! ajoute-t-il en souriant. Je voulais que tu la connaisses…
Effaré mais stoïque, l'Anglais en pyjama ouvre de grands yeux en regardant la dernière conquête de mon père dont la posture ne figure pas dans les manuels de bonne conduite. Moi, j'ai soudain un peu peur pour ma mère, comme chaque fois que je l'ai vue épris d'une autre; mais je ne dis rien. Et là, tout à trac, le Zubial se met à me parler à voix basse, ainsi qu'il le fit rarement:
– Mon chéri, hier soir, à minuit, j'étais dans un parking sombre et j'ai eu peur… de tout, de rien, du noir. Et j'ai décidé de ne plus jamais avoir peur, plus jamais, comme Manon! C'est absurde d'accepter cette infirmité. Tu vois, ces gens sur la scène, eux ils n'ont pas peur… regarde comme ils sont libres. Manon, elle est libre!
Ce soir-là, lui et moi fûmes peut-être les deux seuls spectateurs à voir de la liberté dans le spectacle de ces femmes nues encagées. Il me prêtait son regard; j'épousais ses sensations, j'apprenais à devenir lui, c'est-à-dire moi. Puis, dans un fracas de trombones, d'énormes avions en carton pilotés par des travestis tombèrent du plafond, accrochés à des filins, pour se livrer au-dessus de nos têtes renversées à une imaginaire bataille aérienne, ponctuée d'explosions fictives. Les scènes les plus décousues et drôles se télescopaient, s'amplifiaient et se répondaient, quand soudain je m'aperçus que papa avait disparu! Il avait quitté en douce notre table. Nous étions seuls, mon correspondant et moi, égarés dans un cabaret parisien, à une heure où tous les petits garçons dorment.
Alors, l'inimaginable se produisit. Nous vîmes le Zubial réapparaître sur la scène, équipé d'une perruque blonde, levant la jambe en cadence au milieu des danseuses qui formaient la revue. Son regard ne quittait pas Manon; elle menait la troupe. À cette époque, mon père était au sommet de son éphémère gloire littéraire, et personne dans le public ne pouvait imaginer que parmi ces filles se trouvait le dernier lauréat du Grand Prix du roman de l'Académie française. Sans doute voulait-il me montrer qu'aucune peur ne le limiterait jamais plus, qu'aucune timidité n'aurait raison de son immense désir de jouer avec la vie. Secoué par cette vision, mon correspondant anglais se pencha vers moi et, avec une pointe d'accent insulaire, me confia:
– À Londres, nous ne dirons rien…
Mais nous n'avions encore rien vu. Au sortir du spectacle, papa nous entraîna dans les loges rejoindre celle qui occupait ses rêves, et parfois son lit, depuis quelques semaines. Animal magique, ennemie de toutes les tempérances, Manon avait ce quelque chose d'irrésistible qui exige l'amour comme un dû et la passion comme un minimum. Elle m'embrassa, me laissant au passage des paillettes sur le visage et des étoiles dans les yeux. Son corps exquis promettait tous les vertiges, sa grâce fluide faisait d'elle une princesse authentique perdue dans cet univers de faux-semblants. Encore vêtue de son costume de scène à plumes d'autruche, sans se démaquiller, elle nous suivit dans la voiture du Zubial.
– Où allons-nous? demandai-je.
– Provoquer le hasard! me répondit papa.
Deux heures plus tard, nous faisions irruption au casino de Deauville. L'émoi suscité par l'apparition de Manon, toute en paillettes, nageant dans les plumes colorées, fut tel que la question de mon âge et de celui de mon correspondant parut négligeable. Le Zubial changea une forte somme, bien entendu excessive; puis il ramassa les plaques et, sans trembler, s'approcha de la roulette pour les déposer toutes sur un seul numéro.
Longtemps la boule tourna.
Vingt ans plus tard, je me revois scrutant ce petit objet rond qui bientôt nous dirait que nous étions ruinés, une fois de plus. Puis comme hypnotisé par le mouvement de la boule, je contemplai mon père avec les mêmes yeux qu'aujourd'hui, avec cette jalouse admiration mêlée de consternation; car il me fatiguait et me révoltait, je le confesse. Mais dans le même temps, je l'ai trouvé si séduisant, si follement jeune, si gorgé de vitalité qu'il m'a semblé le plus enchanteur des pères. En cet instant qui précédait le drame certain, il était tellement lui-même que je me suis reconnu en le regardant. C'était moi, un moi de rêve qui était au bras de cette femme aussi légère que la musique de son Paradis burlesque; mais ce moi de quarante-trois ans qui frémissait en scrutant la roulette, ce moi était tellement mieux que moi que c'en était désespérant.
Et puis, le pire est arrivé. La boule s'est immobilisée. Tout le monde s'est penché, nous a regardés. Manon a alors poussé un cri de bête, un cri comme seuls en poussent les athlètes qui viennent de pulvériser un record du monde, un de ces cris qui restent dans les annales de l'histoire, qui traversent les âges et perpétuent les légendes, un cri qui disait que les fous auraient toujours raison contre les banquiers.
Nous avions gagné.
Le Zubial souriait, non pas de récolter une fortune car il savait qu'il la perdrait au plus
vite; le confort de l'opulence ne lui allait pas; non, il souriait que les Dieux l'eussent récompensé d'être ce qu'il tentait d'être. Radieux, il se tourna vers moi, m'embrassa et me dit avec une infinie douceur: