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Quand il m'arrivait d'en douter, il me répétait toujours:
– Même l'appel du 18 juin a fini par être entendu. Alors…
La dernière fois que je l'entendis formuler cette phrase rituelle, son médecin venait de lui annoncer que son nouveau cancer pouvait interrompre sa course. Le Zubial en avait déjà terrassé quelques-uns et, pas un instant, nous ne songeâmes que celui-ci était de taille à briser son extraordinaire vitalité. De Gaulle avait résisté, protégé par l'idée qu'il se faisait de lui-même, et puis, un jour, sa silhouette avait fédéré les enthousiasmes français en remontant les Champs-Élysées; donc papa continuerait à fréquenter le Fouquet's, à fabriquer les êtres qu'il aimait. L'affaire était entendue.
Et puis il mourut, pour de vrai. D'un coup, le magicien avait perdu ses pouvoirs; la mort l'avait dépouillé de sa vitalité, lui, l'invincible culbuto qui toujours se relevait de ses fiascos. Être le Zubial ne suffisait plus. À quinze ans, je découvrais que le scandale du réel existait, que la vraie vie pouvait se montrer plus forte que les poètes, terriblement cruelle et risible de bêtise. Je perdais mon père et ma foi en la puissance illimitée des grandes visions. Le dernier acte, sanglant, me jetait à la figure une morale abjecte, intolérable. Finalement, de Gaulle pouvait perdre, et se recycler en speaker londonien appointé par la BBC, Christophe Colomb pouvait mourir étouffé par une arête de poisson avant d'inventer l'Amérique; il était possible qu'Armstrong explosât dans sa fusée Apollo en partant pour la Lune.
Je me souviens très bien avoir opté, un mois après le décès de mon père, pour le refus total, radical, du scandale du réel. J'avais quinze ans, je me trouvais au-dessus de chiottes irlandaises, dans une banlieue de Dublin, en train de vomir de la bile. Dévastée par le chagrin, ma mère m'avait exilé loin de ses dérives. Je vomissais chaque jour ma rencontre brutale avec l'insoutenable réalité, ma rage d'être impuissant, cette colère qui ne m'a plus jamais quitté; et puis, soudain, j'ai dit non, à la dictature de l'irrévocable, non à ce qui paraît inéluctable, non au déclin des passions, non aux frustrations que la vie nous inflige, non à la fuite de notre énergie, non à tous les panneaux de sens interdit, non à mes propres trouilles, non à une destinée trop réglée, non aux névroses des autres, non aux facilités du prêt-à-penser, non à l'enfermement dans un personnage unique et prévisible, non aux jeux des vanités de la reconnaissance sociale, non à l'empaillement prématuré, non à la mort, non! Non et encore non! Cet instinct de rébellion désespéré et joyeux m'est devenu une colonne vertébrale, pour ne pas m'effondrer.
Ce soir-là, je suis sorti pour me perdre dans la nuit. Je me trouvais au nord de Dublin, non loin du rivage. Il y avait là une baie profonde remplie des eaux froides et noires de la mer d'Irlande. Le vent soufflait, les vagues moutonnaient en attrapant quelques rayons de lune, mais je résolus d'atteindre la côte d'en face à la nage. Si je réussissais cette traversée de la baie alors que je n'étais pas bon nageur, j'étais certain de m'en tirer, de faire de moi un homme capable de soutenir de grands refus. En cas d'échec, ma noyade ratifierait ma nullité. Le raisonnement m'apparaît aujourd'hui enfantin, mais dans l'instant j'étais aussi sérieux qu'on peut l'être à quinze ans au lendemain de la mort de son papa.
J'ai encore le souvenir de la morsure du froid en entrant dans les eaux sombres, à laquelle se mêlait la jouissance d'en découdre avec mes peurs; la mer m'a toujours inspiré une frayeur incontrôlée. C'était à la fois grisant et suffisamment paniquant pour m'exalter. Combien de temps la traversée dura-t-elle? Je ne sais plus. Je sais seulement que j'en suis sorti vivant, désespérément vivant.
Mes vomissements cessèrent. Dans ces eaux irlandaises, je m'étais baptisé fils du Zubial.
À quinze ans, j'ai commencé à régler mon allure comme si je devais moi aussi mourir à l'âge de quarante-six ans. Lorsque mon premier roman parut, cela faisait déjà six années que j'étais furieux d'être jeune, engoncé dans un âge officiel qui ne correspondait pas à mon horloge intérieure.
J'avais écrit une première pièce de théâtre à dix-huit ans qui avait plu à Jean Anouilh. Généreux, le dramaturge avait eu l'obligeance d'écrire à un grand comédien pour la lui recommander. Le célèbre et génial monsieur, doté d'une grosse tête, obèse d'intelligence, avait consenti à la jouer. Je jubilais. Enfin mon sort se transformait en un combat à balles réelles! Mais, quand il me précisa qu'il ne monterait ma pièce que dans deux ans, au terme de ses obligations contractuelles en cours, je lui ai arraché mon manuscrit en lui demandant s'il voulait me tuer. Deux ans! À dix- huit ans, les années comptent triple, les impatiences talonnent. Je suis sorti de sa loge à reculons, atterré, et n'y ai plus jamais remis les pieds.
Je vivais déjà dans l'essoufflement, avec l'urgence de ceux qui devinent qu'ils mourront tôt. Pour conjurer le sort, j'affirmais à qui voulait l'entendre que je vieillirais; mais, au fond de moi, le tic-tac zubialesque qui régulait ma vie me rappelait sans cesse que le temps m'était compté. Mes copains nonchalaient dans des adolescences interminables, tombaient amoureux sans fracas, se défiaient du risque d'aimer trop; j'avais de plus en plus de mal à comprendre leur torpeur qui, après tout, n'était que leur rythme. Pas un instant je ne me suis aperçu que c'était moi le fou, moi qui voulais faire tenir quatre-vingt-dix années en la moitié de temps.
Aujourd'hui je commence à peine à calmer mes fringales, à domestiquer mes appétits, mais mes quarante-six ans continuent de m'effrayer. Comment dépasser le Zubial? Quand sonnera l'heure de cet âge qui fixa son éternelle jeunesse, j'aurai peur, comme à quinze ans. Peur d'hériter de son cancer, de vouloir ratifier ma filiation en me bricolant une maladie semblable à la sienne. Mon ambition n'est plus de vieillir, mais d'atteindre quarante-sept ans, puis de rajouter une année, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'existence m'ait donné le temps d'être assez moi-même pour partir éreinté d'avoir vécu.
Le Zubial inventait chaque instant comme s'il devait être le dernier; à présent qu'il est tombé du fil, j'ai de plus en plus envie de connaître certains de ses vertiges, d'emprunter ses chemins les plus abrupts, les faces nord de mes désirs. Mais comment être funambule sans jamais tomber?
Ma plume file, rend au Zubial un peu de ses couleurs d'oiseau rare, et je m'aperçois que l'essentiel de son héritage fut l'idée de l'amour qu'il me refila à sa façon si singulière. Cet étrange professeur jouait toujours de ses inquiétudes. Plus il s'amusait, plus ce qu'il disait lui tenait à cœur.
J'ai le souvenir de l'avoir trouvé un jour très excité chez lui, piaffant devant un appareil d'espionnage industriel que lui avait procuré Soko. Cet homme au naturel unique était peut-être le meilleur ami du Nain Jaune. Wladimir Sokolowski, dit Soko par ses intimes, pratiquait un communisme à la carte; on le disait membre honoraire du KGB, qu'il regardait d'ailleurs comme un club très chic. Ouvertement prosoviétique, il collectionnait les icônes et vivait comme une sangsue sur l'État français. Ses photos de vacances prises sur les rives du Léman ou au bord de la mer Noire étaient toutes développées par le laboratoire de l'Elysée, quel que fût le régime ou le Président. Avec conviction, cet homme fascinant au physique d'insecte déclarait regretter que les bolcheviques n'eussent pas liquidé ses parents, Russes blancs, en 1917; il ne leur pardonnait pas cette négligence. Depuis que son précepteur Marcel Déat lui avait inculqué la passion du prolétariat, il lisait avec ferveur la Pravda tous les matins et rêvait d'envoyer le lectorat du Figaro dans des camps de rééducation par le travail manuel, au cœur de la Beauce ou en basse Bretagne. Malgré cela, ou peut-être à cause de cela, il prenait son petit déjeuner tous les matins avec le Nain Jaune à l'hôtel La Pérouse, dans une vaisselle de Saxe. L'un était de droite, l'autre d'une gauche virulente; les deux compères, habiles à distribuer l'argent noir des puissants de ce monde, régnaient sur les finances occultes de la vie politique.
Soko, donc, avait offert au Zubial un appareil qui permettait d'écouter à travers les murs au moyen de trois grosses ventouses que papa s'était empressé de fixer sur le liège qui capitonnait son bureau. Ainsi placés, ces amplificateurs nous restituaient assez nettement – malgré le liège – les conversations du couple de retraités dont le mariage perdurait sur le même palier que le Zubial. J'imagine que l'on trouverait à présent un matériel plus sophistiqué mais, à l'époque, ces trois ventouses reliées à un haut-parleur nous faisaient l'effet d'un matériel digne de jouer dans un film de James Bond.
Papa convoitait avec fébrilité cette machine est-allemande depuis que Soko lui en avait parlé. Son but n'était pas d'espionner quelque puissance belliqueuse mais de connaître, enfin, la vérité des couples. Pénétrer dans l'intimité d'un amour, se glisser dans la trame de ses secrets, découvrir ses envolées, entendre les non-dits bouleversants, sonder les chagrins et les rancœurs, toutes ces perspectives exerçaient une fascination extrême sur son esprit de romancier.
Le soir, après l'école, je passais chez lui et nous écoutâmes ainsi pendant plusieurs jours le quotidien usé, voire ratatiné, de ces gens qui, jadis, avaient dû s'adorer. Notre consternation allait grandissant. Ces séances viraient à l'autopsie d'une passion. Il n'était question que d'insignifiantes préoccupations ménagères, de glouglous consécutifs à des prises de médicaments, de chasses d'eau tirées, de babils interminables sur le prix des légumes verts, de plaintes récurrentes concernant la concierge, de spéculations misérables sur l'espérance de vie de leur vieille tante, de considérations inquiètes à propos des digestions difficiles de leur vieux chat. Pas une fois nous ne réussîmes à surprendre un souffle d'émotion, le moindre indice de la survie d'un sentiment ancien. Il n'y avait même pas trace de fiel dans leurs jacasseries, rien que les eaux stagnantes de leur indifférence. Pas un mot ne laissait imaginer que ces gens-là s'étaient embrassés un jour, qu'ils s'étaient donné rendez-vous, qu'ils avaient rêvé ensemble.
Plus nous écoutions, plus je voyais le Zubial tirer sur ses cigares avec dégoût en arpentant son bureau, les mains dans le dos. Sa physionomie me disait que ce que nous constations était LA véritable honte: un amour qui ne se souvient même plus de ce qu'il a été. Le Zubial ponctuait son écœurement par des apouh! apouh! qui m'indiquaient clairement que l'indifférence était le plus impardonnable des péchés. À ses yeux, la négligence amoureuse était une marque de bassesse d'âme qu'il condamnait sans appel.
Blessé dans ses espérances, le Zubial eut alors une idée, inspirée par l'esprit de révolte qui l'animait. Il décrocha un soir son téléphone et fit livrer séance tenante des fleurs, beaucoup de fleurs, à cette voisine indigne qui avait oublié sa fonction naturelle d'amante. L'envoi était accompagné d'un petit mot sibyllin qu'il dicta au fleuriste: De la pan d'un homme qui vous aime en secret depuis trente ans.
Une heure plus tard, nous entendîmes le couple caqueter devant les rosés livrées puis s'interroger sur l'identité de l'admirateur anonyme. Elle, la vieille, paraissait en joie d'inspirer encore un peu de fièvre à un homme tandis que lui, plus venimeux, commença un interrogatoire en règle, auquel la rombière refusa de se soumettre, en arguant de sa vertu très chrétienne. Nous ne voyions pas très bien ce que le Christ venait faire là-dedans, mais papa et moi étions ravis. Enfin ces dinosaures remettaient un peu de vivacité dans leurs échanges! Bientôt les invectives succédèrent aux sous-entendus. Le voisin était certain de tenir le coupable en la personne de son frère, un dénommé Célestin à qui il prêta toute la fourberie qu'il était à même de lui supposer. La vieille semblait en effet avoir eu des complaisances pour le cadet, avant la guerre, du temps où elle était un peu garce, au dire de l'époux.
Je ne sais trop ce qui enchantait le Zubial dans cette altercation qui remuait des sentiments évanouis: sa joie que ce couple de détériorés eût repris le chemin de la jalousie, ce qui était déjà un progrès, ou la jouissance d'auteur qu'il éprouvait toujours à susciter des scènes de son cru; car, par la magie d'un bouquet de fleurs et d'une simple carte, ses voisins étaient devenus ses personnages, l'espace d'une soirée.
Moi, je jubilais que mon papa fût intervenu pour tenter de ranimer un amour déconfit, qu'il ne se fût pas résigné au scandale de l'indifférence. Cette énergie-là qu'il avait de ne jamais tolérer l'inéluctable me touchait au plus haut degré. À ses côtés, je sentais que vivre n'était pas synonyme de subir, que même l'usure du temps pouvait être combattue; la vaincre, c'était autre chose, mais se battre me semblait déjà si beau.
Des années après la mort du Zubial, j'ai retrouvé l'appareil est-allemand dans le grenier de Verdelot, au fond d'un carton qui contenait également de faux papiers officiels sur lesquels figurait la photo de mon père. Sur ces clichés, il devait avoir trente-cinq ans. Une vieille carte d'identité certifiait qu'il s'appelait bien Julien Dandieu, l'un des noms qu'il refila souvent aux protagonistes de ses scénarios de films. Un passeport belge le déclarait professeur d'histoire. Pour quelles autres vies se les était-il fait confectionner? Jamais je ne connaîtrai les doubles fonds de son existence multiple. Mais toujours est-il que la machine à écouter les voisins ne fonctionnait plus. Les trois grosses ventouses étaient devenues muettes. Je les ai pourtant gardées. Les ferai-je un jour réparer? Mais pour espionner qui? Et avec qui?
Je ne sais quand me quittera le chagrin de son départ, ce sentiment de solitude complète qui prit possession de moi un 30 juillet 1980. Depuis, il me semble que je lutte désespérément pour reconstituer le monde tel qu'il était quand il existait encore, par mes livres ou par l'image de mes films, en prêtant à mes héros un peu de la fantaisie du Zubial, en réinventant le réel comme il le faisait jadis, avec sa rage. Je le confesse: écrire des scènes de fiction ne me procure une jouissance totale que si je bouscule les peurs de mes personnages.
Plutôt que de m'émouvoir de notre condition, j'ai fait mienne la révolte du Zubial, sa fureur de n'être que lui-même qui marqua si vivement les années où je marchais à ses côtés. Retrouver sa folle énergie, son esprit de rébellion, sur le papier ou sur de la pellicule, me soulage et me rend à cette époque fabuleuse où je n'avais pas encore souffert de son absence.
Mais je sens aujourd'hui que ce combat d'auteur m'épuise vainement en me détournant de ma nature véritable qui toujours m'a semblé insuffisante pour rivaliser avec lui. Il faudra bien pourtant que j'apprenne un jour à ne pas me détester, que je renonce aux séductions de mon imaginaire qui ne cesse de m'exiler loin de ma vérité, de mes émotions les plus ordinaires qui sont peut-être les plus magiques.
Au fond, le Zubial avait tort: il ne faut pas inventer les êtres que l'on aime, même si cela les enchante. Il ne faut pas se fâcher avec le réel; de ce conflit, on ressort fâché avec soi-même. Mais il m'a tant fait rêver…
Souvent, je me suis demandé ce que seraient devenus nos rapports si mon père avait vaincu son dernier cancer. La magie se serait-elle perpétuée? Nous serions-nous heurtés? Les relations minées que le Zubial avait entretenues avec le Nain Jaune me laissent imaginer que notre cohabitation dans Paris eût été délicate. Aurais-je même osé écrire s'il ne m'avait pas laissé la place? Il m'arrive parfois de penser qu'il s'en est allé pour que je vive à ma mesure, après avoir juste pris le temps de me verser dans l'esprit assez de rêves pour que je lui ressemble.
Ma géographie parisienne est un peu la sienne. Ses restaurants ne sont pas ceux que je fréquente, mais ce qu'il me raconta des rues et de certains monuments de Paris a fini par prendre une étrange réalité dans mon esprit. Je me suis surpris récemment à expliquer à Hugo, mon fils aîné, que le palais Galliera,
avenue du Président-Wilson, était entièrement creux:
– Oui, oui, mon chéri, c'est une chambre immense construite par un type très riche du siècle dernier qui voulait y aimer une femme sublime.
– Et elle l'aimait la dame?
– Bien sûr, bien sûr…
Ma voix était celle du Zubial et mon fils avait mes yeux étonnés, tandis que je lui transmettais cette fable que je tenais de son grand-père. Je lui appris également que la coupole de l'opéra Garnier était remplie d'eau, pour lutter contre les incendies, et que dans cet aquarium géant vivaient des phoques innombrables.
Papa m'avait aussi dit un jour que le sommet de la tour Eiffel renfermait un bureau digne du Nautilus, dans lequel Gustave Eiffel avait fait installer de puissants télescopes destinés à surprendre les activités réelles des Parisiens. À l'entendre, de cet observatoire presque aérien on pouvait tout voir, connaître les vérités qui se trament derrière l'hypocrisie qu'exigé la vie en société. Aujourd'hui encore, quand je passe près du Champ-de-Mars, il m'arrive de penser qu'un individu est posté en altitude, dans ce Nautilus immobile, occupé me guetter; et je retire mon doigt de mon nez, en songeant à mon drôle de père.
Le Zubial évoluait dans un monde imaginaire auquel il avait fini par croire, à force de persuader les autres de la véracité de ses fables. C'est par lui, en naviguant dans la capitale, que j'ai découvert une partie de son histoire de France.
Pendant longtemps, j'ai cru que la place de l'Étoile avait cette forme parce que le baron Haussmann avait eu autant de maîtresses qu'il y avait d'avenues. Le Zubial m'avait affirmé que, pour ne pas faire de jalouses, le brave homme avait résolu de les loger à équidistance de son bureau qui se trouvait en haut de l'Arc de triomphe; chaque avenue en accueillait une. Je pensais vraiment que le Louvre était un ancien bordel fort luxueux où les rois dévoyés avaient leurs habitudes, que le zoo de Vincennes était une prison pour femmes désaffectée où Louis XIV exilait les favorites dont il se lassait, dans des cages de plein air. J'étais également convaincu que Maximilien de Robespierre, l'un des plus grands cocus de l'histoire, avait déclenché la Terreur pour raccourcir la foule des amants de sa femme, et que, depuis le Second Empire, la fourrière ramassait les chiens errants dont on tannait les peaux pour faire les bottes des gardes républicains.
Dans mon esprit d'enfant, il était clair que Giscard ferait un jour remplacer la statue de Jeanne d'Arc, près des Tuileries, par une statue équestre de lui, nu sur un percheron de bronze, brandissant un grand sabre. Sur ce dernier point, le Zubial était formel; il tenait l'information de source si sûre, disait-il, que je m'étonne parfois de voir encore en place la statue dorée de la Pucelle. Une autre fois, il me montra l'hôtel borgne où Zola avait très certainement écrit son J'accuse, sur les omoplates d'une prostituée dreyfusarde qui ignorait ce que son client griffonnait dans son dos.
Fabuler l'apaisait, contentait son besoin de rectifier le réel; mais le paradoxe du Zubial tient à ce que ce grand menteur était étonnamment vrai. Toujours il s'efforçait de montrer ses émotions, de violenter sa pudeur extrême pour offrir sa sincérité toute nue à ceux qui l'aimaient. Au fond, seule la vérité du cœur l'intéressait; l'exactitude lui semblait une vertu de chef de gare.
Je me souviens encore de sa physionomie défaite lorsqu'il déclara à une tablée verdelotienne qu'il avait honte de la façon dont il n'avait pas bien su regarder ma demi-sœur Nathalie. Il se sentait sans talent de père en face d'elle et ne voyait pas comment soigner leur difficulté de s'aimer. Ce qu'il avouait était terrible, mais il ne dissimulait pas sa médiocrité, sans pour autant tirer gloire de sa sincérité soudaine, ce qui eût été pervers. Non, il disait son désarroi, avec des mots simples, sans rien esquiver. Je crois que c'était cela qui me marqua si vivement ce jour-là, sa manière de se couler dans son émotion, dans le dégoût qu'il avait de lui-même, de ses pauvres limites. Toujours prompt à rire de tout, à enrober le quotidien de poésie burlesque, le Zubial n'était pas homme à fuir les instants où les rideaux tombent, bien au contraire.
Un jour que nous nous trouvions à Verdelot, il avait décidé de faire des moulages en plomb de nos deux mains droites. Je devais avoir douze ans. Nous étions bloqués dans son atelier, face à face, amarrés à nos mains que nous avions appliquées dans du plâtre frais. Ensemble, nous attendions que les moules prennent, avant de les remplir de plomb liquide. Je le tenais enfin; le remuant Zubial ne pouvait plus m'échapper. Alors je lui ai posé LA question de mon enfance:
– Toi et maman, ça se passe comment?
– Mal, répondit-il spontanément. Puis il précisa:
– Ce qui ne veut pas dire que ce soit un mal. Je l'aime et elle ne peut pas faire autrement que de m'aimer…
Les paroles qui suivirent étaient si impudiques que je me suis mis à pleurer, sans trop comprendre quel bouleversement s'opérait en moi. Mes larmes ne paraissaient pas le gêner. Devant le Zubial, je n'éprouvais pas le besoin de me défendre de mes émotions; il ne craignait pas de fréquenter les siennes. Longtemps, il me parla de ma mère comme d'une femme, comme du seul ange sauvage qui lui donnât une idée du ciel, sa sœur en tout.
Il me raconta ce jour-là l'accident de la route effroyable qui avait failli la tuer lorsqu'elle avait vingt-quatre ans. À l'époque, ils étaient déjà amants, pour ne jamais cesser de l'être. Elle était alors mariée à un homme impraticable, quasi génial et hélas terriblement attachant. Dans un couloir de l'hôpital où se jouait le sort de ma mère, lui et le Zubial avaient fait un pacte: si elle sortait du coma, le premier nom qu'elle prononcerait dans son demi-sommeil serait celui de l'homme qui la garderait. Le mari et l'amant se relayèrent pendant des jours et des nuits à son chevet. Ma mère se réveilla enfin et murmura un mot, un seul:
– Pascal…
Son époux tint parole. Il interrompit aussitôt la déconfiture de leur mariage et s'effaça. Par la suite, mon père la mit à son nom, en sachant fort bien qu'il s'attachait à un mammifère indomptable; Sauvage était d'ailleurs le patronyme de jeune fille de ma mère.