38875.fb2 Les Catilinaires - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 10

Les Catilinaires - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 10

– En quoi ceci nous empêche-t-il de nous défendre?

– De nous défendre contre un pauvre abruti, une brute avachie? Mieux vaut en rire, non?

– Je ne parviens pas à en rire.

– Tu as tort. Il est facile d'en rire. Désormais, nous rirons de monsieur Bernardin.

Le lendemain, Juliette était guérie. A 4 heures de l'après-midi, on frappa à la porte. J'allai ouvrir, le sourire aux lèvres. Nous avions décidé de l'accueillir avec toute la dérision qu'il méritait.

– Oh! Quelle surprise! m'exclamai-je en découvrant notre tortionnaire.

Il entra, l'air bougon, et me donna son manteau. Extatique, je continuai:

– Juliette, tu ne devineras jamais qui est là!

– Qui est-ce? demanda-t-elle du haut de l'escalier.

– C'est cet excellent Palamède Bernardin! Notre charmant voisin!

Ma femme descendit les marches avec allégresse.

– Le docteur? Çà alors!

A sa voix, j'entendais qu'elle se retenait de rire. Elle prit sa grosse patte entre ses mains jointes et la pressa sur son cœur.

– Ah, merci, docteur! Sentez, je suis guérie. C'est à vous que je le dois.

Le gros homme paraissait mal à l'aise. Il arracha sa main de celles de ma femme et marcha avec résolution jusqu'à son fauteuil.Il s'y laissa tomber.

– Désirez-vous une tasse de café?

– Oui.

– Que pourrais-je vous offrir d'autre? Savez-vous que vous m'avez sauvé la vie, hier? Qu'est-ce qui vous ferait plaisir?

Prostré, il ne répondit rien.

– Un gâteau aux amandes? De la tarte aux pommes?

Nous n'avions rien de tout cela à la maison. Je me demandais si Juliette n'exagérait pas. Au moins semblait-elle s'amuser. Elle continua son énumération d'entremets imaginaires:

– Un gros morceau de cake aux fruits confits? Une meringue? Du pudding écossais? Un miroir au cassis? Des éclairs au chocolat?

Je doutais même qu'elle eût déjà aperçu de tels desserts dans sa vie. Le médecin commençait à prendre son air courroucé. Après un long silence fâché, il dit:

– Du café!

Ignorant sa grossièreté, ma femme s'étonna:

– Rien, vraiment? Oh, comme c'est dommage. J'autais tant de plaisir à vous gâtér. Grâce à vous, je renais, docteur!

Légère comme une chevrette, elle courut à la cuisine. Qu'eût-elle fait si notre hôte avait accepté l'un des gâteaux? Goguenard, je vins m'asseoir près de lui.

– Mon cher Palamède, que pensez-vous de la taxinomie chinoise?

Il ne dit rien. Il n'eut même pas un moment d'étonnement. Son regard las pouvait être interprété ainsi: «Il va me falloir encore subir la pénible conversation de cet individu.»

Je résolus d'être accablant:

– Borges est vertigineux à ce sujet. Ne m'en veuillez pas de citer ce passage si connu des Enquêtes: «Dans les pages lointaines de certaine encyclopédie chinoise intitulée Le Marché céleste des connaissances bénévoles, il est écrit que les animaux se divisent en a) appartenant à l'Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i)qui s'agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un très fin pinceau de poils de chameau, 1) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches.» N'est-ce pas une classification qui, pour un scientifique de votre espèce, prête à sourire, sinon à rire franchement?

Je pouffai de la manière la plus civilisée qui fût. Monsieur Bernardin rèstait de marbre.

– Ceci dit, je connais des gens que cela ne déride pas du tout. Et il est vrai qu'au-delà du comique de l'affaire, cet exemple illustre l'épineux problème de la démarche taxinomique. Il n'y a aucune raison de penser que nos catégories mentales soient moins absurdes que celles des Chinois.

Juliette nous servit le café.

– Tu fatigues peut-être notre cher docteur par tes réflexions bien obscures…

– On ne peut pas avoir lu Aristote sans s'être soucié de ces questions, Juliette. Et il est impossible de lire ce savoureux exercice d'incongruité sans le retenir.

– Tu devrais peut-être expliquer au docteur qui est Aristote.

– Excusez-la, Palamède, elle a sans doute oublié le rôle qu'a joué Aristote dans l'histoire de la médecine. Au fond, l'idée même de catégorie est incroyable. D'où vient que l'homme a eu besoin de classifier le réel? Je ne vous parle pas ici des dualismes, qui sont une transposition quasi naturelle de la dichotomie originelle, à savoir l'opposition mâle-femelle. En fait, le terme de catégorie ne se justifie qu'à partir du moment où il y a plus de deux topiques. Une classification binaire ne mérite pas ce nom. Savez-vous à qui et à quand remonte la première classificàtion ternaire – et donc la première catégorisation de l'Histoire?

Le tortionnaire buvait son café, l'air de penser: «Cause toujours.»

– Je vous le donne en mille: à Tachandre de Lydie. Vous vous rendez compte? Près de deux siècles avant Aristote! Quelle humiliation pour le Stagirite! Avez-vous songé à ce qui s'est passé dans la tête de Tachandre? Pour la première fois, un être humain a eu l'idée de répartir le réel en fonction d'un ordre abstrait – oui, abstrait: nous n'en sommes plus conscients aujourd'hui, mais à la base, toute division par un chiffre supérieur à deux est abstraction pure et simple. S'il y avait eu trois sexes, l'abstraction eût commencé à la division quatemaire, etc.

Juliette me regardait avec admiration.

– C'est extraordinaire! Tu n'as jamais été aussi passionnant!.

– J'attendais, très chère, d'avoir un interlocuteur à ma mesure.

– Quelle chance que vous soyez venu, docteur! Sans vous, je n'aurais rien connu de ce Tachandre de Lydie.

– Revenons-en à cette première expérience de taxinomie. Savez-vous en quoi consistait la catégorisation de Tachandre? Elle découlait de ses observations du monde animal. En effet, notre Lydien était un genre de zoologiste. Il répartit les animaux en trois espèces qu'il appelle: les animaux à plumes, les animaux à poils et – tenez-vous bien – les animaux à peau. Cette dernière classe comprend les batraciens, les reptiles, les hommes et les poissons – je les cite dans l'ordre de son traité. N'est-ce pas merveilleux? J'aime cette sagesse antique qui fait de l'humain un animal parmi les autres.

– Je suis bien d'accord avec lui. L'homme est un animal! s'enthousiasma ma femme.

– D'emblée, plusieurs questions se posent: où Tachandre range-t-illes insectes, les crustacés? Il s'avère que pour lui, ce ne sont pas des animaux! Les insectes appartiennent à ses yeux au monde de la poussière – à l'exception de la libellule et du papillon, qu'il classe parmi les animaux à plumes. Quant aux crustacés, il voit en eux des coquillages articulés. Or, les coquillages font partie des minéraux, selon lui. Quelle poésie!

– Et les fleurs, où les met-il?

– Ne mélange pas tout, Juliette: nous parlons des animaux. On peut aussi se demander comment le Lydien n'a pas remarqué que l'homme était poilu. Et, inversement, que l'animal à poils avait ce qui chez nous s'appelle une peau. C'est très curieux. Son critère relève de l'impressionnisme. A cause de cela, les biologistes n'ont pas manqué de tourner Tachandre en ridicule. Personne ne daigne s'apercevoir qu'il représente un saut intellectuel et métaphysique sans précédent. Car son système temaire n'a rien d'une dyade déguisée en triade.

– Qu'est-ce que c'est, Emile, une dyade déguisée en triade?