38875.fb2 Les Catilinaires - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 26

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Quelques jours plus tard, je fus rassuré. Monsieur Bernardin se portait comme un charme et je me trouvais grotesque d'avoir supposé que ma lettre l'influencerait.

J'imaginais Palamède ramassant mon papier, le lisant et secouant la tête avec ce mépris qu'il éprouvait à mon endroit depuis le début. Je soupirais de soulagement.

Il m'était enfin donné de comprendre le mythe de Pénélope, dont j'étais loin d'être la seule victime: n'anéantissons-nous pas tous, la nuit, le personnage que nous nous composons le jour, et réciproquement? La femme d'Ulysse jouait le jeu des prétendants en tissant sa toile et redevenait, à la faveur de l'obscurité, l'héroïne hautaine de la négation. La lumière favorisait la molle comédie de la civilité, les ténèbres ne laissaient de l'humain que sa rage destructrice.

– A ton avis, Juliette, pourquoi ne tente-t-il pas à nouveau de se suicider? Il paraît que les suicidaires sont récidivistes. Alors pourquoi ne recommence-t-il pas?

– Je ne sais pas. Je suppose qu'il a compris la leçon.

– Quelle leçon?

– Qu'on ne le laissera pas faire.

– A supposer que nous ayons les moyens de le surveiller!

– Il a peut-être repris goût à la vie.

– Tu trouves qu'il en a l'air?

– Comment le savoir?

– Regarde-le.

– Impossible: il s'enferme chez lui.

– Précisément. Il habite le Paradis terrestre, c'est le plus joli printemps du monde et il s'enferme chez lui.

– Il y a des gens qui ne sont pas sensibles à ces choses-là.

– Et à quoi est-il sensible, à ton avis?

– Aux horloges, sourit-elle.

– En effet. Il aime les horloges comme Dame la Mort aime sa faux. Alors, je repose ma question: qu'attend-il pour sa deuxième tentative de suicide?

– On jurerait que tu le voudrais.

– Non. J'essaie seulement de le comprendre.

– Tout ce que je peux te dire, Emile, c'est ceci: il me semble que même si on désire mourir, se tuer doit être une épreuve effrayante. J'ai lu le témoignage d'un parachutiste: il disait que c'était le deuxième saut dans le vide qui terrorisait le plus.

– Donc, à ton avis, s'il ne recommence pas, c'est qu'il a peur?

– Ce serait humain, non?

– En ce cas, te rends-tu compte du désespoir de ce pauvre type? Il veut mourir et il ne parvient plus à trouver le courage de se suicider.

– C'est bien ce que je pensais: tu voudrais qu'il recommence!

– Juliette, ce que je veux n'a aucune importance. Ce qui compte, c'est ce que lui veut.

– Et tu as envie de l'aider, au fond?

– Mais non!

– Alors, pourquoi me parles-tu de cela?

– Pour que tu cesses de juger son sort avec tes yeux. Toi, on t'a mis dans le crâne que la vie était une valeur.

– Même si on ne me l'avait pas mis dans le crâne, je le penserais. J'aime vivre.

– Es-tu incapable de concevoir qu'il y ait des gens qui n'aiment pas vivre?

– Es-tu incapable de concevoir qu'il y ait des gens qui puissent changer d'avis? Il peut apprendre à aimer la vie.

– A soixante-dix ans?

– Il n'est jamais trop tard.

– Tu es une indécrottable optimiste.

– Tu disais que les suicidaires étaient récidivistes. Tu ne crois pas que tous les êtres humains sont récidivistes?

– «Les êtres humains sont récidivistes»: poétique, mais je ne comprends pas.

– Il n'y a rien qu'un être humain fasse une seule fois. Si un être humain fait une chose un jour, c'est que c'est dans sa nature. Chaque personne passe son temps à reproduire les mêmes actes. Le suicide n'est qu'un cas particulier. Les assassins se remettent à tuer, les amoureux retombent amoureux.

– Je ne sais pas si c'est vrai.

– Moi, j'y crois.

– Tu crois donc qu'il va tenter à nouveau de se suicider?

– C'était à toi que je pensais, Emile. Tu l'as sauvé. Tu ne te contenteras pas de le sauver une seule fois.

– Comment veux-tu que je le sauve?

– Je ne sais pas.

Elle ajouta avec un sourire radieux:

– Ce n'est pas mon affaire. Le sauveur, c'est toi, pas moi.

Depuis que je lui avais menti au sujet de la fausse lettre d'injures, Juliette me regardait comme une sorte de Messie. C'était crispant.

– Au fond, Juliette, nous sommes idiots. Pourquoi nous donner du mal à aider un homme que nous détestons? Même les chrétiens n'en font pas tant.

– Nous aimons Bernadette. Aussi longtemps que Palamède ira mal, il se vengera sur sa femme. La seule manière d'aider cette malheureuse, c'est de sauver son mari.