38875.fb2 Les Catilinaires - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 9

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A supposer que j'eusse été capable de mettre quelqu'un à la porte, comment procéder avec lui? D'autant qu'il venait d'examiner gratuitement ma femme!

Cette dernière finit par hasarder:

– Docteur, vous… vous n'allez pas rester là?

Son expression morne prit une nuance choquée. Quoi! Qu'osait-on lui dire?

– Ce n'est pas un endroit pour vous recevoir. Et puis, vous allez vous ennuyer.

Cela lui sembla admissible. Mais il eut ce propos accablant:

– Si je vais au salon, vous devez venir aussi.

Effondré, je tentai l'inutile:

– Je ne peux pas la laisser seule.

– Elle n'est pas malade.

Cela dépassait l'imagination! Je me contentai de répéter:

– Je ne peux pas la laisser seule!

– Elle n'est pas malade.

– Enfin, docteur, elle est fragile! A notre âge, c'est normal!

– Elle n'est pas malade.

Je regardai Juliette. Elle secouait la tête avec résignation. Si seulement j'avais eu la force de déclarer: «Malade ou pas malade, je reste avec elle! Sortez!» Il m'était donné de comprendre à quel point j'appartenais à la race des faibles. Je me détestais.

Je me levai, vaincu, et descendis au salon avec monsieur Bernardin, laissant dans la chambre ma pauvre femme toussotante.

L'intrus s'écrasa dans son fauteuil. Il prit la tasse de the que j'avais préparée avant de monter. Il la porta à ses lèvres. Je jure qu'il me la tendit en disant:

– C'est froid, maintenant.

Je restai un instant décontenancé. Ensuite, un fou rire s'empara de moi: c'était énorme! Etre grossier à un point pareil, ce n'était pas concevable. Je riais, je riais et une demi-heure de crispation fondait dans cette hilarité.

Je pris la tasse des mains du gros monsieur que mon rire courrouçait et j'allai vers la cuisine.

– Je vous refais un thé tout de suite.

Quand il fut 6 heures, il partit. Je montai dans la chambre.

– Je t'ai entendu rire très fort.

Je lui racontai le coup du thé froid. Elle rit aussi. Après, elle sembla désemparée.

– Emile, qu'allons-nous faire?

– Je ne sais pas.

– Il faut ne plus lui ouvrir.

– Tu as vu ce qui s'est passé tantôt. Il cassera la porte, si je ne lui ouvre pas.

– Eh bien, il cassera la porte! Ce sera une merveilleuse occasion d'être brouillés avec lui.

– Mais la porte sera cassée. En hiver!

– Nous la réparerons.

– Elle sera cassée pour rien, car il n'y a pas moyen de se brouiller avec lui. D'ailleurs, il vaut mieux rester en bons termes: c'est notre voisin.

– Et alors?

– Il vaut mieux s'entendre avec son voisin.

– Pourquoi?

– C'est l'usage. Et puis, n'oublie pas que nous sommes seuls ici. En plus, il est médecm.

– Etre seuls, c'était ce que nous voulions. Tu dis qu'il est médecin; moi, je dis qu'il va nous rendre malades.

– N'exagère pas. Il est inoffensif.

– As-tu vu notre degré d'anxiété au bout de quelques jours? Dans quel état serons nous dans un mois, dans six mois?

– Peut-être arrêtera-t-il à la fin de l'hiver.

– Tu sais bien que non. Il viendra tous les jours, tous les jours, de 4 heures à 6 heures!

– Il se découragera peut-être.

– Il ne se découragera jamais.

Je soupirai.

– Ecoute, c'est vrai qu'il est embêtant. Pourtant, nous avons une belle vie, ici, non? C'est celle que nous avons toujours souhaitée. Nous n'allons pas nous la laisser empoisonner par un détail aussi ridicule. Un jour compte vingt-quatre heures. Deux heures, c'est le douzième d'un jour. Autant dire rien. Nous avons vingt-deux heures de bonheur quotidien. Au nom de quoi oserions-nous nous plaindre? Tu as songé au sort de ceux qui n'ont même pas deux heures de bonheur par jour?

– Est-ce que c'est une raison pour se laisser envahir?

– La décence nous contraint de comparer notre vie à celle des autres. Notre existence est un rêve. J'aurais honte de protester.

– Ce n'est pas juste. Tu as travaillé quarante années pour un petit salaire. Notre bonheur d'aujourd'hui est modeste et mérité. Nous avons déjà payé le prix.

– Il ne faut pas raisonner comme ça. Rien n'est jamais mérité.