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JEUDI 7 DECEMBRE

14 H 25

Métal enfoncé dans le crâne dès que j'ai repris conscience, trop bu la veille. J'ai attrapé la bouteille d'eau et l'ai vidée d'un trait, ça soulageait mais tous les morceaux de ma tête derrière les yeux restaient lourds et mal en place.

Sonnerie du téléphone.

Je me suis péniblement soulevée pour regarder l'heure affichée en lettres vertes sur le magnétoscope. 14 h 30. J'étais de l'équipe du soir, il fallait que j'y sois à 16 h 30, ça me laissait juste le temps de récupérer figure humaine.

Le répondeur s'est enclenché. Sur le message Sheila chantait: Vous les copains, je ne vous oublierai jamais.

Le bip jouait la Lettre à Élise, je me sentais boueuse et écœurée.

La Reine-Mère, voix rauque et posée, l'élocution claire et distinguée:

– Bonjour. C'est un message pour Louise: tu ne travailles pas aujourd'hui, L'Endo est fermé. Mais j'ai besoin de te voir. Passe ce soir à 20 heures, évite les fantaisies horaires, s'il te plaît.

Ne se présentait jamais, considérait qu'on reconnaîtrait la voix.

J'avais travaillé dans le premier bar qu'elle avait racheté. Un rad poucrav fréquenté par des ploucs fauchés. Elle avait pris l'affaire en main. Succès fracassant. À force d'obstination et de briefs tonitruants, elle en avait fait un endroit rudement bien fréquenté. Se pressentant des compétences pour motiver les filles, elle avait ensuite ouvert un salon de massage, puis un autre, puis une boîte bien privée… Son bonhomme de parcours ne manquait pas d'éclat.

Elle m'avait à la bonne, à cause d'un truc spécial que je faisais aux clients, et parce que je ne la ramenais guère. Elle aurait bien voulu me faire tourner dans une de ses vidéos, elle venait parfois me voir sur piste et m'emmenait boire un verre après, elle bougonnait: «Y a de la monnaie à faire avec ton cul, toi, tu sais, c'est dommage que tu ne veuilles pas passer aux choses sérieuses…» Peine perdue, j'étais trop réticente.

Je ne le faisais pas avec les garçons. Je ne voulais jamais le faire, je n'étais pas faite pour ça.

Je n'en avais jamais pris la décision, je l'avais simplement toujours su. Ça m'était naturel, enterré loin dedans, évident, solide comme le roc.

Ni dans ma bouche, ni dans mon cul, ni dans mon ventre. Personne là-dedans, jamais. Dehors moi, tout ce petit monde, je n'étais pas faite pour ça.

Je ne l'avais jamais dit à personne. Je racontais ce qu'il fallait, pour que ça ne se sache pas. Je m'inventais des histoires, ça et là, je prenais soin de glisser quelques sous-entendus. Que ça ne se sache pas.

Je savais que si j'en parlais les gens le prendraient mal et n'y comprendraient rien. Ils en feraient tout un drame et voudraient discuter. Je les connaissais, les gens.

Et avec l'âpreté des imposteurs qui vivent dans la crainte confuse de se faire démasquer, je donnais le change avec application. Qu'on me laisse tranquille avec ça.

J'avais quelque chose dedans, je le savais, une sale chose bien à moi, qui devait rester cachée.

J'avais tellement pris le pli, de mentir, de dissimuler, je n'y pensais tout simplement jamais. Ça n'était pas important, ça ne regardait que moi.

L'annonce du «pas de travail» m'a incitée à me lever, puisque je n'avais rien à faire, autant en profiter.

Debout dans la cuisine, j'attendais que l'aspirine fonde dans un pétillement pénible. Guillaume avait mangé à la maison et n'avait pas débarrassé la table.

La porte de sa chambre donnait sur la cuisine, elle était restée grande ouverte. Pièce vide. Il avait dormi ailleurs. Plus moyen de faire resurgir le moment de la veille où l'on s'était séparés, j'étais donc incapable du moindre pronostic concernant l'heureuse élue.

Guillaume était mon frère cadet de un an, nous avions toujours habité ensemble.

Je suis allée m'installer dans son pieu, parce qu'il avait un sommier et pas moi. Et aussi parce qu'il lavait son linge chez la mère et il avait l'odeur de quand on était gamins. Il y avait une machine à la maison, mais Guillaume refusait de s'en servir: «Après il faut étendre le linge, personne te le repasse, c'est lourd.»

Un autre avantage de la chambre à Guillaume, c'est qu'on y entendait tout ce qui se passait chez les voisins. Deux érémistes probablement sponsorisés par leurs familles respectives, couchés du soir au matin. Un soir où j'avais perdu mes clés, j'avais été invitée à fumer le spliff chez eux en attendant que Guillaume rentre. Une piaule immense et peu meublée: deux matelas côte à côte en plein milieu, à même le sol, couverts de couettes et d'oreillers. Et tout autour de ce lit rayonnaient les choses indispensables, à portée de main. Cafetière, journaux, télécommande, télémagnétoscope-stéréo, boîtiers de vidéos, boîtiers de cassettes, bouteille d'eau, cendrier, feuilles à rouler, petits gâteaux, téléphone… Un bordel insondable et circulaire. La voisine était brune, portait souvent un anorak bleu comme ceux que les gosses de pauvres récupèrent au Secours Populaire pour partir en classe de neige. Ça n'était pas une gosse de pauvres, juste un genre qu'elle se donnait. Elle avait l'air gauche, mal dans sa peau. Comment elle était chienne, fallait l'entendre pour le croire, parce qu'à la voir on n'aurait pas cru. Ils forniquaient plus souvent qu'à leur tour, j'écoutais ça consciencieusement.

Mais ce jour-là, les voisins n'ont pas fait le show.

Toujours pas moyen de me rendormir, alors j'ai attendu que ça passe en regardant le plafond. Il n'y avait qu'un lit dans la chambre à Guillaume. Quand on avait emménagé, il avait parlé de tout repeindre, mettre des étagères de haut en bas, des lampes halogènes et de lourds doubles rideaux pour faire bien chaleureux. Quelques années de ça, et il n'y avait toujours que son lit posé en plein milieu, et un poster de coucher de soleil qui était au mur quand on était arrivés.

Le téléphone a encore sonné, le répondeur s'est enclenché, ta Lettre à Élise durait un peu plus longtemps:

– Louise, t'es là? C'est Roberta, je viens d'avoir la Reine-Mère au téléphone, on ne travaille pas aujour d'hui, j'appelais pour m'assurer que tu étais au courant…

J'ai grommelé:

– Mais laisse-moi tranquille, sale pute, sans me donner la peine de décrocher.

18 H 00

Le nez dehors, j'avais les pensées encore en désordre et le froid m'a déchiré toute la peau en un seul coup. Je me suis recroquevillée à l'intérieur. Il faisait déjà nuit, éclaboussures de lumières, l'impression d'être larguée dans un manège crasseux.

En attendant de pouvoir traverser, au croisement de la rue de l'Annonciade et de celle du Jardin-des-Plantes, j'ai vérifié ma face dans la vitrine du coiffeur. Je m'étais maquillée à l'arraché, un effort peu concluant pour être présentable. Badigeonnée de fond de teint trop clair, trop de noir sous les yeux et la bouche rouge saignant tranchait bizarrement. Cou blafard, manteau noir, une bonne réplique de femelle vampire sort dès la nuit tombée se rafraîchir les gencives.

En hiver, c'était facile de ne pas voir le jour pendant des semaines entières. Ça donnait le teint bien crayeux, la peau rodée au clair de lune. Et une humeur particulière. En l'occurrence je me sentais mal, écorchée par le vent et la migraine tenace.

Les escaliers qui mènent à la rue Pierre-Blanc m'ont semblé encore plus pénibles qu'à l'habitude. Il fallait ingurgiter beaucoup d'air pour les gravir et l'air me meurtrissait l'intérieur.

Le bar faisait tache jaune au coin de la rue, rassurante à force de la retrouver chaque jour.

Mathieu m'a tendu sa main gauche à serrer, de l'autre il rinçait un verre au petit jet d'eau de la tireuse, puis l'a collé contre un robinet estampillé Adel Scott, penché comme il faut pour éviter qu'il y ait trop de mousse. L'a posé sur le côté et a rempli un autre demi. S'est étonné:

– T'es pas à L'Endo?

– C'était méfer aujourd'hui, la Reine-Mère m'a appelée tout à l'heure.

– Ils ferment le jeudi, eux?

– Non, y a quelque chose, je sais pas quoi. Mais je ne suis pas du genre à me plaindre de ne pas travailler.

– Une simple affaire de bon sens. Qu'est-ce que tu bois?

Je suis allée m'asseoir à la table du fond, à côté du billard.

Mathieu s'est affalé à côté de moi, a posé nos deux verres sur la table. Il avait l'air exténué. C'était un garçon que le sexe motivait davantage que le repos.

La première gorgée était difficile à faire passer, lèvres et gorge brûlées en même temps que mon corps signifia qu'il n'en voulait pas, qu'il en avait eu assez la veille. Nausée toute proche. Mais quasi simultanément l'alcool s'emmêlait au sang, montait au crâne en dégageant du chaud en chaque veine. Ça respirait déjà plus facilement.

Julien est arrivé, un sac-poubelle bourré à exploser dans chaque main. Il était au plus bas, il exprimait ça très bien en voûtant les épaules et en laissant son regard couler sur la salle avec un air désenchanté.

Julien faisait des voyages pour la Reine-Mère, je ne savais pas bien ce qu'il transportait, et je ne tenais pas à le savoir. Mais il était souvent sur les routes pour elle.

Le reste du temps, il s'occupait de tomber fou amoureux de filles qui le comprenaient mal. Alors il marchait dans la ville, tête baissée. Ou bien il écoutait des chansons tristes, enfermé chez lui, volets clos.

Il est venu s'asseoir à notre table, Mathieu a fait remarquer:

– T'as oublié de déposer les poubelles en bas de chez toi?

Julien a soupiré:

– J'ai plus de chez-moi. Tout ce que j'ai, ça tient dans ces deux sacs. Toute ma vie, dans ces deux sacs.

Bien sûr, ça nous a fait bien rigoler. Il n'avait jamais de chez-lui, il demandait à quelqu'un de le dépanner pour quelques jours, s'installait pour le mois, ça se passait mal, il recommençait ailleurs. Il disait qu'il ne voulait pas de chez-lui, que la maison était le tombeau de l'homme libre.

Ces derniers temps, il avait récupéré un jeu des clés du tombeau de Laetitia, une étudiante lisse et tranquille qu'il voulait épouser. Il a ajouté, ébahi:

– Cette conne m'a foutu dehors, comme un chien.

Je me suis tenue au courant:

– C'est plus la femme de tes rêves?

– C'est qu'une conne, elle veut plus me voir, elle a même pas voulu me prêter des valises.

Mathieu a ricané:

– Arrête, Julien, c'est pas une conne, c'est toi qui fais n'importe quoi: t'as jamais autant tiré n'importe qui que depuis que t'es avec elle.

– Et alors, ça veut dire que je l'aime pas, ça? Au contraire, ça veut dire que j'ai peur de m'engager et que j'adopte un comportement puéril, il faut me laisser du temps. Ça prend vachement de temps et d'efforts de se mettre avec quelqu'un. Elle comprend pas ça, on peut pas dire qu'elle comprenne grand-chose d'ailleurs. Elle, tout ce qu'elle voit, c'est que je découche. Le bout de son nez, grand maximum, plus loin elle aurait le vertige. Moi je dis: «Je t'aime, je t'aime, je veux être avec toi pour la vie», et tout ce qui l'intéresse c'est: «Mais où t'as passé la nuit, avec qui?» C'est qu'une conne, je te dis, elle connaît rien à la vie. Mais j'ai assez souffert comme ça, je préfère ne pas en parler.

Julien était vraiment beau gosse. Grand brun ténébreux, parfait. Bien abîmé, ce qui lui décalait un peu le charme. Les chicots noir et jaune des grands croqueurs d'acide, et les yeux délirants fouillaient l'espace trop nerveusement.

Il a croisé les bras, ajouté d'un air las:

– Je suis trop connecté à mes sentiments, c'est ça que les filles supportent pas avec moi. Ce qu'elles aiment, c'est les types rigides, qui se censurent et qui les rendent bien malheureuses. Ça les rassure.

Mathieu a corrigé en se levant:

– Moi, je te trouve surtout bien connecté à ta rondelle, tu devrais arrêter de te la tripoter songeusement de temps à autre, ça ferait du repos à tout le monde.

Et il m'a fait signe de vider mon verre parce qu'il passait par le comptoir remettre la sienne. Julien a protesté:

– Excuse-moi si je te fatigue avec mes histoires, je peux me taire, tu sais.

– C'est pas tes histoires qui me fatiguent… C'est de savoir où tu vas dormir ce soir.

Quand Julien se faisait lourder, il se réfugiait toujours chez Mathieu le temps de retrouver un autre endroit où se faire héberger. Il a secoué la tête:

– Non, non… T'inquiète pas, j'ai un plan pour ce soir.

– C'est pour ça que t'as ramené tes affaires directement ici?

– Ouais. C'est quelqu'un qui va venir ici. Qu'est-ce que tu crois, que je connais que toi dans cette ville?

L'honneur bafoué de quand on a effectivement quelque chose à se reprocher.

Mathieu n'a rien dit, il est reparti vers le bar.

Roberta est entrée, elle portait une robe bleu électrique tellement courte qu'on aurait cru qu'elle était encore au travail. Elle nous a tous embrassés pour dire bonjour et s'est assise, la robe remontait jusqu'aux hanches. Julien s'est penché vers elle, a murmuré:

– À ta place, j'éviterais de m'habiller si court.

Elle a gloussé:

– Ça excite trop, tu trouves?

– Non, justement. Ça écœure, c'est la cellulite, par paquets comme ça je trouve ça dégueulasse.

Roberta n'a pas trouvé ça drôle. Elle a haussé les épaules, tourné la tête vers moi:

– Tu sais pourquoi on bosse pas aujourd'hui?

– Non. Et toi?

– Non plus. Mais je pense que c'est la plomberie, ça fait un moment déjà que je fais remarquer à Gino que la plomberie déconne, elle fait un boucan d'enfer, t'as remarqué? Ça m'étonnerait pas du tout que ça soit une conduite pétée ou un truc comme ça. J'espère pour eux que c'est bien assuré parce que ça fait tout de suite cher, surtout L'Endo, si l'eau se répand par tout, avec la moquette sur la piste… Remarque, non, la piste, elle est surélevée. Avant que ça soit inondé…

Elle pouvait s'étendre là-dessus pendant des heures. J'ai regretté qu'on fréquente le même bar en dehors des heures de boulot.

J'ai déplié le journal qui traînait sur la table, et j'ai tourné les pages. Second verre apporté, sitôt vidé, je me sentais début de chaude, délicieusement dénouée.

Roberta, qui s'ennuyait, est partie à une autre table discuter plomberie.

Julien m'a demandé:

– Elle a un appartement, Roberta?

– Ouais, mais c'est vraiment petit.

Il a fait la grimace, a ajouté:

– Une fille comme ça, il faut de l'espace pour que ça soit viable, sinon tu deviens fou.

Macéo a fait une entrée tonitruante, vol plané de tabourets et dispersion de clients au comptoir. Le chien s'est lancé derrière le bar, dérapage en tournant, direct au lavabo où il s'est mis debout, attendant que Mathieu lui ouvre le robinet, son énorme langue déployée et haletante… Il était aussi grand que Mathieu une fois dressé sur ses pattes arrière.

Laure a fini par débarquer à sa suite, elle était aussi chétive que son clebs était costaud. Elle habitait la rue au-dessus et tous les jours elle venait récupérer Macéo qui lui avait échappé pour s'engouffrer dans le bar.

Julien a commenté:

– Faudrait que je passe faire tirer des photos un de ces jours, je crois qu'elle gagnerait à me connaître celle-là.

– Dans le mouvement tu feras connaissance avec le coup de boule à Saïd, si ça se trouve ça te calmera quelques jours…

Saïd était connu pour s'énerver facilement, et être en mesure de démolir n'importe qui à mains nues.

Sur le mur face au comptoir s'étalait un énorme: How do you do when you can't fake it anymore? qu'il avait peint, à l'époque où il travaillait encore avec l'orga. Couleurs vives, lettres déformées qu'on ne déchiffrait qu'à force d'obstination. Au premier coup d'oeil, on n'y voyait qu'une explosion, genre hémorragie interne. Puis l'œil s'habituait à ce fatras nerveux, y retrouvait ses repères et se mettait à comprendre.

Julien s'est levé, a posé dix francs au bord de la table de billard, pour prendre le gagnant. Il a regardé la partie finissante, debout, allumé une clope en plissant les yeux, un tic de beau gosse rebelle.

Je suis allée au comptoir pour appeler un taxi, car Le Checking Point était hors du quartier.

Laure attendait toujours, Mathieu et Macéo étaient dans un jour de grande entente. Elle était debout à côté de la porte, regardait ses pieds, ne manifestait aucune impatience. Je l'ai rejointe.

Elle a levé sur moi ses énormes yeux bleus globuleux, cils fournis et éperdument longs, la pupille noire inquiète au centre, sourire panique effarouché. Elle parlait tellement bas que je n'ai rien compris à ce qu'elle a bredouillé. J'ai donc souri d'un air entendu et rassurant, en espérant que ce n'était pas une question qu'elle venait de me poser.

Mathieu a lâché le chien, qu'elle a rappelé à elle de cette voix autoritaire et grave réservée au molosse. Elle l'a entraîné dehors, sans dire au revoir à personne. Je l'ai suivie des yeux par la vitre; pendant qu'elle s'éloignait, le chien lui collait aux mollets. Elle lui parlait en marchant, je n'entendais pas, mais je voyais sa tête se pencher vers lui, comme pour savoir ce qu'il en pensait.

Quelqu'un a braillé:

– La porte! parce qu'elle ne l'avait pas refermée derrière elle et ça faisait un grand courant d'air froid.

Le taxi a klaxonné devant, j'ai fait des signes de la main pour dire au revoir à tout le monde et me suis précipitée dehors.

Je suis arrivée pile en même temps que le premier coup de klaxon de voiture arrêtée par le taxi.

Sur le trottoir d'en face j'ai vu Sonia, flanquée d'un beau gosse à lunettes noires, je me suis excusée en ouvrant la portière:

– J'ai pas le temps, Sonia, je te verrai tout à l'heure.

Elle s'est précipitée, a retenu la portière:

– Tu vas où?

– Au Check.

Elle s'est engouffrée à côté de moi, plantant sur le trottoir le type avec qui elle était.

Le taxi a démarré, Sonia a soufflé bruyamment:

– Putain de lourd, j'ai cru que jamais je ne m'en dépêtrerais… Tu vas où, t'as dit?

– Au Check, j'ai rencard avec la Reine-Mère.

19 H 30

Porte du taxi à peine claquée, Sonia se penchait vers le chauffeur:

– Vous passerez par la Part-Dieu, s'il vous plaît.

– Part-Dieu? Eh ben, ma petite dame, on peut dire que vous aimez les détours, vous!

Elle est restée en avant, appuyée contre son siège, songeuse, regardant droit devant elle. Puis du bout des lèvres, démarré au moindre prétexte:

– C'est que la petite dame a les moyens de s'offrir le tour de la ville; d'ailleurs, pour aller à Part-Dieu, vous passerez par Perrache. La petite dame a quelque chose à récupérer, et elle vous dispense de tout commentaire. On est pas copains, et elle est pas dans ton taxi pour causer avec toi.

J'ai eu ma minute dérapante, parlé beaucoup trop brusque:

– Va te faire enculer, Sonia, moi je vais au Checking direct, je veux pas être en retard, tu gardes le taxi après si ça t'amuse, mais moi je fais pas le tour de Lyon.

Et Sonia, pas du tout ébranlée:

– On en a pour deux minutes, Louise, le petit monsieur va faire vite.

Moi, survoltée, au chauffeur qui avait déjà traversé le pont pour prendre les quais en sens inverse:

– Ne l'écoutez pas, nous allons directement quai Pierre-Size.

Puis me tournant vers Sonia, excédée:

– Et toi, tu fermes ta gueule.

À chaque fois qu'on se rencontrait j'étais contente de voir Sonia et invariablement elle me tirait hors gonds en un temps record. Ça ne me déplaisait pas de pouvoir lui parler brusque, ça changeait des conversations où il fallait toujours veiller à garder le cul serré pour que les humeurs ne sortent pas trop crues.

C'était une fille singulière, survoltée et majestueuse. Excessive en toutes choses, tarée sans feinte mais dotée d'un sens rare de l'abus systématique. Elle débordait d'énergie, comme un moteur qui tournerait furieusement mais à vide, sans mettre en route aucune machine.

Côté tapin, elle s'en tirait rudement bien, la Reine-Mère étant parvenue à lui faire canaliser un peu de sa hargne dans l'essorage de clients.

Elle gagnait des sommes considérables, qu'elle dépensait avec une fièvre convulsive. Ne se déplaçait qu'en taxi, n'habitait qu'à l'hôtel, arrivait dans les bars, sortait sa liasse, mettait la sienne, donnait un argent fou à ceux qu'elle estimait être de vrais amis – on rentrait aussi facilement dans la liste qu'on en était exclu avec fracas. Par-dessus tout, elle aimait recruter de la bonne racaille, et l'embarquer claquer dans de grands endroits, taper le scandale à l'entrée parce qu'on ne voulait pas les laisser rentrer, taper le scandale dans les restos parce que le garçon parlait mal à Untel, cracher par terre et parler fort avec les mains. Vérifiant, à chaque fois, avec un plaisir malsain, jusqu'où on la laisserait aller une liasse à la main.

Quand elle n'était pas rouge de colère, elle était écarlate de rire, en pleurait souvent, devait s'asseoir quelque part parce que le fou rire lui durait trop longtemps, la secouait tout entière.

Dans le taxi, elle a commencé par se calmer, maugréant:

– Si t'es tellement dans le rush que t'as pas cinq minutes pour que je passe acheter un journal et récupérer un truc à mon hôtel, t'as pas cinq minutes et c'est tout… C'est pas une raison pour te monter le chiraud comme ça…

Puis elle a tiré une clope de son sac, l'a allumée. Le chauffeur a fait remarquer qu'on ne fumait pas dans son taxi. Assez gentiment, parce que cette fille tapait une classe infernale et que tout le monde commençait par être aimable avec elle. Sonia s'est ruée sur l'occasion:

– Qu'est-ce que c'est que ce balourd, d'où j'ai pas le droit de fumer?

Elle aboyait les mots. Il a doctement confirmé:

– Non, mademoiselle, ni vous ni personne.

– Attends, j'ouvre la fenêtre, tu vas pas me dire que ça te dérange? Au prix où je paie de toute façon, je peux bien te déranger un peu, O.K.?

Le chauffeur n'était pas un vrai conflictuel; comprenant qu'elle était infiniment plus pénible que bandante, il s'est arrêté au premier feu rouge, a bloqué son compteur et réclamé sa course. Tout étant relatif, et considérant le déluge d'insultes qu'il s'est ainsi attirées, je l'ai trouvé stoïque et courtois. Sonia, royale et la gueule déformée par un rictus de mépris haineux qu'elle portait plutôt bien, lui a laissé vingt sacs en susurrant:

– Et ton taxi, chéri, mets-toi bien dans le crâne que si ça m'amuse, demain tu le tapisses panthère et tu portes un bonnet à pompon. Alors frime pas trop, tu pourrais le regretter.

Et on est parties à pied, le pont des Terreaux n'était qu'à quelques centaines de mètres derrière nous. Ça nous faisait une trotte jusqu'au Checking.

J'aimais bien sa tête quand elle s énervait. J'aimais moins marcher, et encore moins me faire remarquer, alors je faisais un peu la gueule. Mais comme elle ne l'a plus fermée de tout le voyage, mon silence boudeur n'a rien changé à son monologue survolté. Elle avait quinze embrouilles de taxi à raconter.

– C'est trop une sale race, faut pas hésiter à être désagréable avec eux, sérieux…

Oreille distraite, je regardais le fleuve. Eau noire et brillant faiblement, grosse langue de ténèbres. L'air glacé me détruisait les bronches et la marche chassait le peu d'alcool que j'avais emmagasiné. J'avais hâte qu'on arrive, et Sonia ne l'a pas fermée de tout le voyage.

19 H 55

En quelques pas l'air glacé avait traversé mon blouson. J'avançais, voûtée, coudes collés au corps et le visage tordu en un rictus de résistance au froid.

La lumière bleue du Checking est apparue en bout de route. De l'extérieur, le bâtiment ressemblait à une manufacture abandonnée, sans fioritures, carré de béton.

Porte blindée, noire et très haute, nous avons sonné et attendu que de l'intérieur on nous vérifie la face. Il fallait penser à reculer d'un pas au bruit du lourd système de verrouillage qu'on manœuvre pour ne pas prendre la porte dans la tête, car elle s'ouvrait sur l'extérieur. Les non-avertis se la prenaient régulièrement pleine tête, ce qui ne manquait jamais de nous donner le fou rire.

Les deux filles de l'entrée se sont écartées pour nous laisser entrer, révérence discrète et rigide, d'inspiration très militaire: le torse se pliait en avant, mouvement sec et élégant. Tailleurs bleu sombre, talons aiguilles et chignons impeccables. J'ai toujours eu du mal à les distinguer les unes des autres. La Reine-Mère en plaçait un peu partout dans sa boîte, toutes les mêmes, exactement. Brunes, corpulences de nageuses est-allemandes, jambes interminables, mâchoires carrées et le teint mat. Elles assuraient le service d'ordre sans jamais papoter entre elles, polies mais rarement souriantes. Elles y étaient pour beaucoup dans le folklore du Checking Point.

La Reine-Mère avait un sens aigu de l'image qui en impose.

Le vestibule de la boîte ressemblait à un hall d'hôtel new-yorkais tel qu'on en voit dans certains films. Déluge de marbre blanc et de dorures astiquées, reluisantes. Tapis moelleux, lustres dégoulinants de verroteries savamment agencées. Exagération sur le luxe et le grandiose. Silence impénétrable. Que les choses soient claires: on arrivait chez la Reine-Mère et elle avait les moyens de faire les choses en grand.

Puis on traversait un long couloir tapissé de velours pourpre, escorté d'une des filles. Des fois qu'on pisse contre le velours… Je ne faisais plus attention au décor, le Checking était le QG de l'orga, on tramait là tous les soirs.

En revanche je ne m'étais jamais habituée au choc, lorsqu'on débarquait dans la boîte proprement dite. Le passage du silence cathédrale lumière blanche au chaos stroboscope de la salle. Des kilos de sono, et il fallait que ça s'entende. Que les basses aient de l'impact sur la peau, sinon à quoi ça sert. À chaque fois, c'était comme se faire happer dans le gros ventre sombre d'une baleine bien attaquée.

And you're as funny as a bank.

Chaleur moite, à cause de la sueur évaporée dans l'air, lights arrogants et salles bondées. C'était pourtant tôt mais l'endroit était vraiment prisé. Sur le mur du fond, Suck my Kiss s'étalait en lettres bloc, argentées, détourées d'un rouge vif et brillant. Et tout autour, entrelacs de couleurs maladivement embrouillées, gangrène déployée le long des murs.

Je me suis assise juste après la porte, là où le bar faisait un angle. C'était la place du premier verre, le temps que la sensation d'avoir pénétré à l'intérieur d'un haut-parleur devienne agréable, que les yeux s'habituent aux crépitements des lights, que le cerveau y aille de son petit résumé des faits: y avait-il du monde, qui était dans la cabine DJ, qui servait au bar, et toutes ces menues choses qui permettraient ensuite d'évoluer là-dedans sans l'ombre d'une hésitation.

Les tabourets étaient très hauts, pratiques pour les filles pour faire des figures avec leurs jambes, elles ne s'en privaient pas, adéquats pour les garçons pour prendre des poses de cow-boys post-Apocalypse, ils faisaient ça très bien.

Sonia s'est directement précipitée en piste, est entrée dans une transe nerfs à vif en quelques coups de croupe, tête basculée en arrière, processus d'exorcisme langoureux. Violence rentrée, ressortie déformée, à base d'ondulations du bassin.

J'ai vidé mon verre par toutes petites gorgées, sans jamais le lâcher des mains, dos au comptoir, en regardant les salles alentour.

La Reine-Mère a fait son entrée. Costume gris clair, coupe irréprochable. Talons très hauts, qu'elle réussissait à porter comme des rangers de femme. Au Checking, ça ne s'entendait pas, mais dans la rue elle faisait un bruit incroyable avec ça, martèlement sec et impérieux. Cravate dénouée, chemise blanche déboutonnée, juste de quoi laisser entrevoir une bretelle noire de soutien-gorge, ainsi qu'une clavicule remarquable.

Elle était flanquée de deux filles, imperturbables et droites, ses gouines de confiance. Pendant un temps, les deux affectées au service de la Reine-Mère seraient soumises à un rude entraînement, mise de pression continuelle, formation rapprochée. Puis elle les balancerait à un poste de confiance et s'enticherait de nouvelles filles. La Reine-Mère était capable de faire rentrer dans le crâne de la plus complexée des gamines une force incroyable, elle déverrouillait les cerveaux, bricolait quelque chose et mettait les gens en route. Son regard sur les filles extirpait de chacune d'elles une version améliorée.

Elle a pris le temps de dire bonjour à tout le monde. Chez elle. Elle se penchait en souriant sur le cas de chacun, un mot gentil ou drôle. Aimait à prendre ainsi son bain de fidèles, inspection de ses troupes, prise de température. Elle avait le contact physique facile, prenait les gens par l'épaule, les gratifiait d'une petite tape sur l'avant-bras. Elle avait grandi en se gavant de films italo-américains, en reproduisait avec talent la mafieuse atmosphère.

Arrivée à notre hauteur, elle m'a tendu la main. Nous échangions toujours des poignées de main très viriles, style convention de tatouage. J'avais remarqué que je me tenais spontanément droite quand elle venait me saluer. Au garde-à-vous, poitrine en avant.

Sonia nous a rejointes, s'est assise avec nous, pour une fois relativement calme. La Reine-Mère lui faisait comme un sédatif. Sonia aimait à raconter que lorsqu'elle était entrée dans le sérail de l'orga, elle n'était qu'une merdeuse sans repère ni promesse d'avenir. Elle avait la reconnaissance particulièrement tapageuse, mais il était courant que les filles fassent preuve d'une conscience très nette du clivage avant-après orga, un paradoxal apprentissage de la dignité dans la prostitution.

Sonia s'est penchée vers elle pour lui parler, nous étions tous coutumiers du dialogue bouche collée à l'oreille, mouvements de tête rapides pour se répondre, voix bien placée pour ne pas assourdir mais couvrir le vacarme ambiant. Elle parlait d'un client avec qui elle avait un différend:

– Moi, je veux bien qu'il vienne faire le ménage chez moi tous les jours, et qu'il le fasse en string si ça l'amuse, ça ne me dérange pas plus que ça… Tant qu'il raque, je m'en carre que ça soit pour faire la vaisselle, au contraire. Tu vois? Mais je lui chie pas dessus, c'est hors de question… Il faudrait le mettre sur quelqu'un d'autre, une fille qui lui conviendrait mieux.

La Reine-Mère a acquiescé:

– Il fait appel depuis assez longtemps à nos listings pour le savoir: il n'a pas à te demander des trucs pareils. Nous verrons ça, ne t'inquiète pas.

Elle a vidé son verre, imitée par ses gouines de compagnie, puis m'a fait signe. Il était temps de passer à son bureau.

Nous avons traversé toute la boîte, jusqu'au mur du fond, porte étroite qui donnait sur un escalier.

20 H 15

Son bureau: tentures vert bouteille et bordeaux, caricature de luxe XIXe – enfin, tel qu'elle imaginait ça, en fait ça faisait plutôt bordel de western. Avalanche de gadgets coûteux, matériaux hors de prix. Le déroulement des fax faisait bruissement de fond. Derrière elle, mur d'écrans de contrôle, qu'elle ait toute la boîte sous les yeux. Jusqu'aux chiottes, qui n'étaient pas l'endroit le moins révélateur de l'endroit. Ce délire inquisiteur n'était pas uniquement un rappel de son omniprésence parmi nous, elle passait effectivement des heures entières à regarder son petit monde, observer-déchiffrer le comportement de chacun d'entre nous, en se posant des énigmes qui n'auraient jamais effleuré le commun des mortels, relevant des détails apparemment anodins auxquels elle donnait sens. Cette passion des autres lui valait de nous connaître tous jusqu'à la corde, et de relever chaque marque d'évolution. Un monstre dans son genre.

Un immense tableau de Saïd, formes orange éclaboussées de noir, trônait à côté des moniteurs.

Je me suis enfoncée dans mon siège en attendant qu'elle s'asseye et me dise pourquoi j'étais là.

Son siège à elle tenait du trône, personne d'autre n'aurait pu s'y asseoir sans disparaître complètement.

À sa demande, j'ai fait un rapide topo sur comment ça se passait à L’Éndo avec Stef et Lola. Comme quoi je n'avais pas à me plaindre, mais je ne travaillais pas avec elles, et que c'était plutôt vers Gino qu'il fallait se tourner pour savoir comment les filles s'en sortaient. Ça ne me surprenait pas qu'elle me demande ce que je pensais d'elles, puisqu'elles étaient en période d'essai. Ça ressemblait bien à de la Mothership méthode. C'est le truc autour qui cafouillait et me grimpait l'alarme en crescendo. Elle a hoché la tête en regardant son verre:

– Ça s'est passé comment entre toi et elles? J'entends à un niveau personnel.

Et je l'ai sentie très attentive. Elle continuait d'interroger:

– Elles t'ont déjà parlé de leur vie à Paris?

J'étais passée sur la défensive, spontanément méfiante, je me suis redressée sur mon siège et l'ai interrompue:

– Ça me plairait d'en savoir plus sur la nature de l'embrouille avant d'en discuter… J'ai rien de spectaculaire à dissimuler mais je me sentirais plus à l'aise.

– J'ai un gros problème avec ces filles.

La tradition voulait que la Reine-Mère ait la réponse facile et cinglante. Mise à mal des traditions. Qu'elle hésite sur la marche à suivre était événementiel; qu'elle l'admette abruptement relevait du jamais-vu. Mais qu'elle emploie la première personne du singulier pour un problème lié à l'orga n'était pas pensable. Depuis la première savonnette de biz dans laquelle elle avait investi, la Reine-Mère ne parlait qu'au nom du groupe, à la première personne du pluriel. Pas monarque, juste porte-parole. S'il y a nuance possible entre les deux. Elle ne réfléchissait qu'au pluriel. Ça permettait notamment de faire sentir aux gens qu'ils étaient importants, qu'ils étaient responsables. Des échecs cuisants, comme des réussites éclatantes.

Elle a sorti une enveloppe du tiroir, en a extrait quelques photos qu'elle m'a tendues. Que je voie de quoi il s'agissait avant qu'on entame les commentaires.

Sur le coup, je ne l'ai pas mal pris. Ce n'est jamais évident de savoir à quel point on est touché par quelque chose au moment même où ça se produit, c'est aux séquelles qu'on apprécie l'ampleur d'un traumatisme.

Je me suis d'abord bornée à comprendre qu'il s'agissait de corps humains. Il n'y avait pas moyen de reconnaître les filles au premier coup d'œil. J'y suis allée de mon commentaire détaché, sans effort:

– C'est pas comme si ça avait plaisanté.

Et j'ai attendu qu'elle dise quelque chose, consultant les clichés un par un, mécaniquement.

Blocage, je ne pensais rien du tout, je regardais, j'enregistrais. Par la suite, j'ai eu l'occasion de vérifier que, bloquée ou pas, j'enregistrais vraiment bien, image par image, dans ses moindres détails.

Les deux corps étaient intacts jusqu'à la taille. C'est ainsi que j'ai reconnu de qui il s'agissait, à cause des pieds absolument parfaits de l'une et des cafards qui grimpaient le long des cuisses de l'autre.

Allongées, à quelques pas l'une de l'autre, étalées sur le carrelage. A partir de la taille, de larges plaques rouges de chair à vif tranchaient sur des lambeaux de corps intact, d'un blanc devenu indécent. Gorges et visages bien nettoyés, écorchés. Des morceaux d'os, un œil arraché de son orbite, une lèvre rosé et pendante. Langue sectionnée de l'une balancée dans la bouche de l'autre.

Les cafards noirs grimpaient, disparaissaient dans le carré brun clairsemé de Lola, et ses cuisses un peu grasses faisaient un tas inerte, plus large que lorsqu'elle était vivante.

Prises de si près, on remarquait que ses jambes étaient rasées n'importe comment.

Stéphanie, son ventre légèrement bombé, nombril bien dessiné, sombre et joliment creusé, chevilles délicates, cheveux bruns répandus sur le sol. Trempant dans le rouge. Le carrelage blanc autour était impeccable, brillant et net.

La Reine-Mère a fini par interrompre ma studieuse contemplation:

– Ça s'est passé hier soir, c'est un coursier qui les a trouvées dans la nuit. Parce qu'il devait passer voir Lola, lui refourguer je ne sais quelle came. La porte n'était pas fermée à clé, il est entré, je ne sais pas trop ce qui lui a pris, soi-disant qu'il s'inquiétait pour Lola, il paraît qu'elle se mettait le compte sévère?

Je répondis distraitement, sans réfléchir, ma voix était douce et presque enjouée:

– Vu la tournure qu'ont pris les choses elle aurait eu tort de se ménager.

Et j'ai souri, un grand sourire sincère, comme j'en avais rarement. J'ai demandé:

– Et c'est maintenant qu'on est prévenus? Ça aurait pu être un client, il aurait pu passer chez chacune d'entre nous dans la journée. Roberta est au courant? Est-ce que les keufs sont au courant? Et Gino, est-ce qu'il sait?

Sans me rendre compte que j'alignais les questions sur un ton tout à fait stupide, et sans attendre de réponse. Je me rassemblais les esprits à voix haute.

La Reine-Mère a rempli une deuxième fois nos verres, voix de femme que le chaos n'inquiète pas:

– Bien sûr, les flics sont prévenus, on ne pouvait pas se permettre… Un truc pareil… Mais j'ai préféré prétendre qu'il s'agissait d'un règlement de comptes entre maisons, que j'avais l'œil sur le coupable et que je leur donnerais bientôt tous les éléments pour… On a gagné du temps en fait. Je préférerais vraiment qu'on règle ça avant qu'ils s'en mêlent sérieusement. Ça va faire court comme délai. Je verrai Roberta tout à l'heure, je vais l'appeler. Je tenais à te voir avant, au cas où tu aurais… quelque chose de précis à indiquer. Ça va pour toi, tu n'es pas trop ébranlée?

– Pas de problème. Je suis pas sur les photos, moi. Et ça m'a fait rire, je me suis fait rappeler à l'ordre:

– J'aurais besoin que tu te concentres, que tu me dises tout ce dont tu te souviens concernant ces deux filles, et que tu fasses un effort, pour retrouver n'importe quel élément sur les clients que tu as vus ces derniers temps, quoi que ce soit de suspect, même quelque chose d'insignifiant.

– Pour les clients, c'est vite vu, ils étaient tous tout à fait normaux… enfin comme d'hab.

J'ai essayé d'y refléchir un moment, me suis creusé le cerveau à la recherche des derniers clients à qui j'avais eu à faire dans la semaine. Succession d'images, un petit Juif bedonnant qui voulait me voir m'enfoncer un thermomètre qu'il avait apporté avec lui; un gamin blond quasi autiste et plutôt beau gosse qui me traitait de cochonne – juste ce mot, en boucle – «cochonne cochonne cochonne», comme si c'était ce qu'il avait de plus brûlant à dire; un monsieur chauve, souriant, mielleux, avec un sexe minuscule… Des clients me sont revenus, mais à la question: «L'un d'eux est-il bizarre ou dangereux?» j'ai recommencé à rire. Comme à l'école, moins c'est le moment, plus ça monte.

J'ai expliqué:

– Pour ce qui est des clients, c'est forcément difficile de juger, on les voit quand même dans des circonstances bien particulières, c'est-à-dire… ils se laissent un peu aller quoi, pas évident de savoir si ça cache quelque chose de grave ou s'ils se reprennent à la sortie.

La Reine-Mère ne perdait pas de vue l'essentiel:

– Et sur les filles, tu sais quoi exactement?

– On se croisait juste, elles sont pas du quartier. Stef faisait du sport, Lola se défonçait pas mal. Elles habitaient ensemble depuis qu'elles étaient arrivées de Paris.

– Ça, je sais.

– Pas étonnant, tu en sais probablement plus long que moi sur elles.

– J'ai de grosses lacunes dans leurs CV… elles t'ont parlé de ce qu'elles faisaient à Paris?

J'ai fait mine de chercher, puis non de la tête. Je ne voulais pas lui dire que je les avais déjà vues, parce que je tenais à éviter les soucis. Elle a développé:

– Si seulement quelqu'un était foutu de me dire où elles bossaient là-bas, je pourrais gagner du temps, me renseigner directement où il faut. Je ne sais même pas quel job elles avaient là-bas. Gino m'a dit qu'elles étaient probablement déjà en peep-show parce qu'elles connaissaient bien le boulot. Mais on peut perdre des semaines à retrouver le bon…

Bien sûr que je savais exactement où elles avaient travaillé avant, puisque j'y étais allée.

J'ai expliqué, en me faisant une tête de fille qui retourne pêcher de vieux souvenirs sans intérêt enfouis quelque part dans sa mémoire:

– Lola m'avait parlé d'un type, il était taulier dans leur boîte, je crois, et une fois elle m'a parlé de lui parce qu'il venait de Lyon… Elle s'était demandé… Mais je ne le connaissais pas. Je crois me souvenir que c'était bien d'un peep-show qu'elle parlait.

La Reine-Mère a demandé:

– Tu te souviens du nom de ce type?

– Victor, je crois, mais je suis pas sûre, parce que ça ne me disait rien…

Elle m'a fait répéter, abasourdie et ne cherchant pas à le dissimuler:

– Victor?

– Ouais, un type de Lyon à l'origine, mais il a dû bouger sur Paris. Un mauvais Lyonnais, quoi…

– Victor travaillait dans le peep-show où elles travaillaient?

Sentant monter la tension, j'ai essayé de minimiser l'affaire:

– Attends, je suis pas sûre non plus… Mais Lola m'a demandé un truc dé ce genre, si je connaissais… Je crois que c'était Victor, mais je peux pas le jurer parce que je n'ai pas fait attention… Et je ne suis même plus sûre que c'était bien un peep-show…

Elle ne m'écoutait plus. J'ai vu ses yeux s'agrandir en même temps que toutes les couleurs s'en aller de son visage, qui se figeait en une expression d'ahurissement. Elle a encore interrogé:

– Et elles t'en ont reparlé de ce Victor?

– Jamais, je te dis, je suis même pas sûre… C'est quelqu'un de connu?

– Donc tu ne sais pas si elles étaient encore en contact avec lui?

– Aucune idée, je peux le répéter encore quelques fois si tu veux: j'ai pas bien fait attention sur le coup…

Elle a baissé la tête, l'a dodelinée un moment, ça avait l'air très douloureux ce qui lui arrivait. Alors elle a accroché le bord de son bureau à deux mains, pris son élan vers l'arrière et a projeté sa tête en avant, jusqu'à ce qu'elle vienne heurter la table, violemment, s'est relevée, son nez pissait le sang et barbouillait sa bouche, et a remis ça: élan, coup de boule sonore sur le bureau, puis s'est tenue droite, crispée et respirant profondément.

Je regrettais tout à fait de lui avoir dit un peu de ce que je savais. J'ai renoncé à évoquer la fille qui travaillait dans le bar d'à côté rue Saint-Denis et que j'avais croisée dans Lyon.

La Reine-Mère avait la gueule en sang, à cause du nez qui coule toujours abondamment. Le regard vide de sens, puis elle s'est reprise. A tiré un mouchoir en papier de la boîte posée sur le bureau, s'est tamponné le nez.

Il émanait d'elle quelque chose. Déployé dans la pièce, quelque chose d'elle que je pouvais sentir, tension, les murs rapprochés. Par empathie probablement, un souffle malveillant qui m'a nouée au ventre.

Je me suis levée pour sortir, elle s'est tenue drôlement près de moi pour me prévenir:

– Il est probablement resté dans cette ville, et si jamais tu le croises, il faut me prévenir sans lui laisser le temps de te parler, tu entends? Ne le laisse pas t'approcher, Louise, tu ne te méfieras jamais assez de lui.

Je me suis dit qu'elle pétait quand même joliment les plombs, j'avais hâte d'être dehors.