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Le lendemain matin, je me suis réveillée en l'état, toute prête pour le désarroi.
J'ai entendu Guillaume à la cuisine, je me suis levée et l'ai rejoint. Il dosait le café dans le filtre comme s'il s'acquittait d'une mission de la plus haute importance. Guillaume faisait chaque chose avec une grande application, toute tâche méritait qu'on s'y attelle avec soin. Il a demandé:
– Qu'est-ce que t'as foutu hier soir?
– Je suis rentrée tôt, grand besoin de dormir.
Je me suis assise à la table de la cuisine:
– T'as rien entendu pour Stef et Lola?
– C'est qui celles-là?
– Les deux Parisiennes qui bossaient à L'Endo, tu te souviens plus d'elles?
– M'étonne que je m'en souviens, quand t'aimes les filles t'oublies pas ces deux-là. Elles travaillent plus à L'Endo?
– Plus vraiment non. Elles se sont fait charcuter chez elles, c'est la Reine-Mère qui m'a dit ça hier. Charcuter, c'est pas une exagération, sur les photos c'était des gros tas de viande. C'est pour ça, je suis rentrée directement, je me sentais moyen d'humeur à bagatelle.
Mimique de garçon désagréablement impressionné:
– Qu'est-ce qui s'est passé?
– J'en sais foutrement rien, j'ai juste vu que c'était crad, gravement crad…
– La Reine-Mère sait qui a fait ça?
– Rien du tout… Mais il faudrait qu'elle fasse fissa parce que les keufs vont pas lui laisser tout le mois pour bidouiller le coupable. J'ai pas dit à la Reine-Mère que je les avais vues à Paris, tu sais, je préfère rester loin des embrouilles… Alors lui en parle pas si tu la croises. En règle générale, il vaut mieux que tu ne parles pas de cette histoire.
– Pour qui tu me prends? Moi, j'ai rien vu, j'ai rien entendu… Et ça se colportera bien assez vite sans que je m'en mêle.
– Exactement.
– C'est marrant… Tu te souviens de la fille qu'on avait croisée ensemble, Mireille? Tu m'avais dit qu'elle bossait dans le rad à côté de leur peep-show rue Saint-Denis.
– Mireille… Je ne me souvenais plus de son nom, j'en ai pas parlé non plus de celle-là, je vais rappeler la Reine-Mère quand même, je vais lui dire…
Mais je ne me suis pas levée pour l'appeler immédiatement, je me suis vaguement promis d'y penser dans l'après-midi. Je n'avais pas envie d'appeler. Aucune raison valable. Pas envie. Coup de talon interne, pour faire dégager la sale sensation.
– Moi je l'ai revue, j'avais oublié de te le dire, elle travaille dans un bar derrière la place Bellecour. Je suis allé là-bas avec Thierry y a une dizaine de jours, et c'est elle qui servait. Elle arrêtait pas de me regarder, comme si elle avait envie qu'on fasse connaissance. Moi, j'avais pas trop le temps, pis à cette époque j'étais avec Petra, tu sais, l'Allemande ultrabonne, et je m'en foutais des autres filles… Mais maintenant que j'y pense je vais peut-être retourner là-bas.
– Mais tu lui as pas dit que je t'avais parlé d'elle?
– À ton avis? Moi, j'ai rien dit, c'est elle qui voulait qu'on cause. Tu connais mon style, je cherche pas l'embrouille, moi. T’as l'air crevée, t'as mal dormi?
– Elle me perturbe cette histoire.
– Ça te regarde pas, toi.
– Je pense pas non, j'espère que non… Mais elles étaient cool, ça fait bizarre de les voir… comme ça, quoi, vraiment bizarre, surtout si t'imagines comment ça s'est passé.
– C'est sûr, il vaut mieux éviter d'imaginer des trucs pareils, sinon…
– Pis ça me regarde pas, mais imagine que ça soit un truc dirigé contre l'orga, genre un taré que ça agace toutes ces filles arrogantes et à poil, ou quelqu'un qui en veut à la Reine-Mère, ou je sais pas… Y a watt mille bonnes raisons de s'en prendre aux filles de la Mothership. Et là, ça pourrait me regarder…
– T'inquiète de rien, je vais ouvrir l'œil, y aura aucun problème. Viens, le café est fait, il est tellement bon, tu vas tout oublier, je t'assure: il va te transporter ce café, tous tes soucis vont s'effacer.
Ça n'arrivait jamais que Guillaume se mette à rigoler sans me contaminer. Cette fois encore, la petite alchimie m'a déridée, insidieusement réchauffée. Ça ne servait à rien que je m'esquinte avec cette histoire. A sa façon, Guillaume veillait, sans effort, me protégeait du pire.
Un bol fumant plein à ras bord dans chaque main, il marchait précautionneusement pour ne pas en renverser. Les a posés sur la table basse. S'est assis au salon, je suis allée prendre le sucre sur la table de la cuisine.
Il avait laissé la porte de sa chambre grande ouverte, on entendait les voisins discuter et je suis allée dans la chambre de Guillaume écouter ce qu'ils racontaient. Machinalement. La fille disait, câline et rassurante:
– Mais je vois pas pourquoi tu t'imagines des trucs pareils, pourquoi veux-tu que j'aille avec lui, tu crois que tu me suffis pas?
Et lui, ton froid, hargneux:
– Lui, tu lui plais bien, et on ne peut pas dire qu'il se gêne pour le montrer, ni que tu fasses grand-chose pour le calmer.
Elle s'énervait à son tour, plus du tout cajoleuse el tranquille, mais venimeuse, méprisante:
– Mais qu'est-ce que tu cherches à la fin? Y a que toi qui imagines qu'il me branche, j'ai aucune raison de le calmer, il est avec moi comme avec tout le monde. T'imagines des trucs, je t'assure…
– Toi, en tout cas, t'imagine surtout pas que tu vas te le taper et faire comme si de rien n'était, imagine surtout pas que je serai un cocu arrangeant.
Je suis revenue au salon, Guillaume avait pris sa guitare et jouait un thème de blues singulièrement triste et dérangé.
Je me suis assise à côté de lui, sur le canapé du salon. Il était placé juste en face de la fenêtre, on avait vue sur rien parce que les volets étaient toujours fermés. J'ai senti ce truc se vider dedans moi, une petite joie qui revenait, un truc d'apaisement qu'il me faisait souvent. Je me suis enfoncée dans le canapé, j'ai laissé le café refroidir et le temps passer doucement, tout seul.
J'étais assise tout contre lui, ma jambe touchait la sienne et c'était le seul garçon de qui je connaissais la chaleur, mais je la sentais trop bien, je la sentais tellement fort. Il marquait le rythme avec son pied, mouvement régulier, entêtant.
Calme à bord, l'équipage adéquat.
C'était un bar de jour, un bar d'habitués où venaient manger les gens qui travaillaient dans le coin.
Quand je suis arrivée, il n'y avait plus que deux tables occupées. Les autres n'avaient pas encore été débarrassées. Morceaux de pain déchiquetés, assiettes sales, verres à moitié vides, cendriers débordants, conneries griffonnées sur les nappes maculées de graisse.
Il me restait deux heures avant d'aller travailler. Je me suis assise à côté de la vitre.
Mireille faisait des allées et venues entre les tables et le bar, débarrassait, gestes maintes fois répétés, maîtrisés. Perles de sueur sur son front, elle était tendue et affairée. Ses mains étaient d'un rouge écarlate, sans cloute à force de les plonger dans l'eau chaude. Ses cheveux étaient tirés en arrière en chignon, quelques nièches lui dégoulinaient sur les tempes, robe noire déboutonnée jusqu'au début de gorge, roses tatouées s’enroulant autour de la clavicule, le genre de fleurs qu'on trouve sur les bouteilles de whisky. Joliment ensorcelante, très prolétarienne version propagande communiste: magnifique et dignement éprouvée.
J'avais finalement décidé de passer la voir avant de prendre mon service à L'Endo. Ça ne faisait pas un grand détour.
Elle a mis du temps à m'apporter un café, parce qu'elle avait des choses à finir derrière son comptoir.
Quand finalement elle est venue à ma table, elle m'a dévisagée, a demandé sans aucune amabilité:
– Je finis dans dix minutes, tu m'attends?
Avant que j'aie pu répondre elle a proposé:
– Je te mets quelque chose avec ton café?
– Un cognac.
Joli sourire, eile n'avait pas remplacé sa dent manquante et ça lui allait toujours aussi bien. Fossettes qui se dessinaient au creux des joues, premières rides au coin des yeux. Je ne sais pas d'où lui venait le côté endommagé, mais elle le portait bien.
Elle a ramené un verre de cognac, je l'ai attendue patiemment en sirotant tout ça, les yeux rivés sur elle. Son regard à elle ne croisait jamais le mien, elle faisait comme si de rien n'était, mais elle se laissait regarder.
Elle a bricolé des choses derrière son comptoir, puis a rejoint le patron que le couple avait quitté et qui lisait le journal seul à sa table. Elle minaudait gentiment, savait très bien s'y prendre, a demandé à partir un peu plus tôt. Quand elle est venue me chercher, elle m'a fait un clin d'œil, le plus naturellement du monde. Par la suite, je devais me rendre compte que c'était un tic chez elle.
Nous sommes sorties, elle a proposé:
– Il y a une cour pas loin, un coin tranquille, ça te dit qu'on y aille? On sera bien pour discuter.
Je l'ai donc suivie, nous ne nous sommes rien dit de plus. Je la détaillais du coin de l'oeil, elle portait un énorme sac en bandoulière, bourré à craquer. Elle a fouillé dedans pour trouver un paquet de Lucky souple, m'en a proposé une. Elle ne me regardait pas, marchait vite et tête baissée, comme si nous étions attendues quelque part.
Nous sommes rentrées dans une clinique, je trouvais qu'il faisait un peu froid pour s'asseoir dans une cour, mais je n'en ai rien dit. Il y avait plein d'arbres désolés et des petits bancs de pierre; elle semblait bien connaître l'endroit, s'engageait sans hésitation le long des allées, m'a emmenée tout au fond de la clinique, en expliquant:
– Là il n'y a jamais personne.
Nous nous sommes assises, je faisais semblant de réfléchir à quelque chose de très absorbant, quelque chose qui me ferait oublier de lui parler.
Elle s'est assise à califourchon sur le banc, petites cuisses rougies par le froid. En plein hiver, sans collant. Il y avait chez elle quelque chose de très campagne, endurcie au grand air et élevée dans le foin. Elle a vu mes yeux sur ses jambes, a souri:
– C'est tonifiant, je tiens comme ça tout l'hiver des fois. Surtout ici, il fait moins froid qu'à Paris.
– Tu viens de Paris?
– Tu te fous de moi?
Elle avait tiré une enveloppe brune de son sac, en a sorti une grosse pincée de beu qu'elle s'est mise à trier avec soin dans le creux de sa main.
Elle se débrouillait très bien pour rouler son spliff, faisait ça vite et avec agilité. Son biz était parfaitement conique, on l'aurait cru sorti d'une machine et ça lui avait pris à peine une minute. Elle a souri en me regardant par en dessous. Je ne détestais pas que cette fille me fasse du charme, elle faisait ça d'une façon sulfureuse en même temps que toute douce.
Elle m'a tendu le biz pour que je l'allume et, en me tendant le feu, ses doigts ont touché les miens. Elle sest assise dans le sens normal, appuyée sur ses coudes posés sur ses genoux. Elle a récapitulé:
– C'est pas de Lyon qu'on se connaît, c'était à Paris, t’étais venue chercher un plateau pour le keum du peep-show. T'étais venue voir Victor, mais ce jour-là il ne travaillait pas.
J'ai trouvé épatant qu'elle aligne tout ça aussi aisément.
J'ai rectifié tout de suite, échaudée par l'explosion de la veille:
– Je suis pas copine avec Victor, je l'ai même jamais vu.
Elle n'a pas relevé, m'a lancé un long regard à grands cils recourbés, a continué sur sa lancée:
– Je t'ai vue au bar rue Saint-Denis, je me souviens de toi à cause de comment tu regardes les meufs. Tu les temas comme un keum qu'aurait le vice.
Pause, battement de sourcils, yeux baissés subitement relevés, plantés dans les miens, sourire avec sous-entendu:
– T'excites les filles comme un keum qui ferait ça très bien.
On ne me la fait pas tous les jours, et je n'ai su ni quoi dire ni comment me tenir en réponse à ça. Pas que je supportais bien les gouines, mais celle-là avait le truc, un peu d'arrogance et du naturel déconcertant, me parlait couramment au ventre.
Je lui ai repassé le spliff, l'esprit bien dispersé, elle a insisté:
– Alors comme ça tu ne connais pas Victor?
Encore une fois j'ai expliqué:
– Je connais pas ce type, la seule fois où j'ai voulu le voir, c'était pour un service et il n'était pas là, c'est la fois où je suis passée à ton bar. Aucun rapport avec lui.
– Il t'envoie souvent des gens?
– Non, non.
Sur le coup, j'en ai déduit qu'il lui envoyait des gens pour acheter de la dope, de la beu ou je ne sais ce qu'elle vendait.
Elle a ramené ses genoux sous son menton, a changé de face, plus aucune trace de femellerie lascive, le ton s'était durci, teinté d'agacement. Elle maîtrisait bien le glacial aussi:
– Alors qu'est-ce que tu me veux?
– Je travaillais avec deux filles qui bossaient dans le même peep-show que Victor: Stef et Lola. Comme vous êtes toutes arrivées du même endroit en même temps, ça m'a intriguée quoi… Et je suis passée te voir. Tu les connais, Stef et Lola?
Elle a fait oui de la tête, pas très intéressée. Brusque inspiration, j'ai annoncé:
– Elles se sont fait tuer toutes les deux il y a deux jours, un truc bien sauvage. Ça ne me regarde pas, je suis pas du genre à me mêler des affaires des autres, c'est juste… Personne sait ce qui s'est passé, et comme vous êtes arrivées en même temps…
Je pensais à la Reine-Mère en m'embrouillant, à la tête qu'elle aurait faite en me voyant raconter ça comme ça à cette fille de qui j'avais tu l'existence. J'avais mes dérapages… J'ai ajouté:
– Je me suis dit que peut-être c'était important pour toi d'être au courant. Les journaux vont pas en parler, du moins pas tout de suite, on est du genre pudique au quartier…
En tout cas, je devais avoir l'air très embarrassée parce qu'elle m'a sorti une nouvelle attitude, très compatissante, m'a entourée de son bras, rassurante:
– Excuse-moi, j'ai peut-être été un peu brusque, je ne pouvais pas me douter… Elles sont mortes, tu dis?
Et elle s'est effondrée en larmes.
Elle me serrait dans ses bras en pleurant. Le contact physique ne m'était jamais agréable. Je l'avais bien cherché, mais j'avais envie qu'elle se calme et qu'elle se tienne un peu mieux.
J'ai interrogé:
– Vous êtes venues ensemble?
Elle a fait signe que non, s'est redressée et calmée, mains crispées sur ses genoux rougis par le froid. Ses doigts étaient longs et fins, bardés de bagues à pierres bleues, plusieurs bleus.
La beu qu'elle m'avait invitée à partager détruisait, littéralement, je me dépêtrais dans un coaltar retors.
À force de renifler elle avait récupéré ses esprits, s'est mise à me poser des questions:
– Et toi alors, tu es strip-teaseuse?
En même temps qu'elle posait sur moi un regard pensif, m'a fait ressentir qu'elle m'imaginait bien me dandiner avec une plume dans le cul, sourires. J'ai acquiescé:
– Pas loin d'ici… D'ailleurs, je ne vais pas trop traîner, je travaille bientôt.
– Et t'habites Mafialand?
– Ouais, et je m'y plais plutôt bien.
– Stef et Lola bossaient pour eux, non?
– Le peep-show dépend de l'orga.
– Ça arrive souvent que les filles servent de chair à régler les comptes chez vous?
– C'est jamais arrivé.
– En tout cas, pas à ta connaissance. Comme tu dis, vous êtes pudiques dans le quartier…
Elle avait sorti de quoi rouler un second spliff, ne pleurait plus du tout et me regardait de côté. Sorti sa langue pour le collage. Puis elle a déballé sans se faire relancer:
– Stef et Lola sont venues à Lyon pour chercher Victor. Moi aussi d'ailleurs.
Elle a marqué une pause, comme pour rassembler ses esprits, mais c'était surtout pour calculer l'effet que ça me faisait. Peut-être qu'elle s'attendait à ce que j'empoigne le banc à deux mains, prise d'élan et coup de boule. Peut-être qu'elles faisaient toutes comme ça. Mais je n'ai rien fait de particulier, je me suis contentée de constater:
– On peut pas dire qu'il laisse les filles indifférentes.
Et j'ai attendu la suite et les détails. Qu'elle m'a assenés d'une seule traite:
– À Paris, il piochait dans la caisse du peep-show. Quand le patron s'en est rendu compte, il est entré dans une colère noire. Parce que Victor peut pas rencontrer quelqu'un sans lui faire croire qu'il est le copain de sa vie. Le patron du peep-show, c'était son frère, son bienfaiteur, tout ce que tu veux. N'empêche qu'il l'arnaquait autant que possible. Et quand l'autre a checké qu'il y avait arnaque, il l'a vraiment joué susceptible et lui a laissé vingt-quatre heures pour tout rembourser. Alors Victor a débarqué dans mon bar… Lui et moi on avait plutôt fait copains, et jusqu'alors il ne m'avait jamais emprunté de tunes. Plus tard, je devais apprendre qu'il devait des sommes colossales aux meufs du peep-show. Ce qui tient de l'exploit, soit dit en passant. Mais il n'est pas du genre avare d'exploits. Il m'explique qu'il a besoin de cinq mille balles, il me baratine comme il faut et me promet de les rendre dans la semaine, m'embrouille la tête. C'est un monstre niveau baratin, quand il veut quelque chose avec sa bouche il l'obtient; t'as beau te méfier, tu te fais avoir. Je lui passe la lauve, il me remercie comme un fou furieux, je suis ce qu'il connaît de meilleur au monde, il m'aime comme jamais il n'a aimé personne, enfin bon… Résultat des courses: plus jamais vu le Victor. Plus signe de vie, jamais.
– Il a peut-être eu des empêchements.
– T'es sûre qu'il t'en a pas mis un coup?
– Je t'ai dit que je l'avais jamais vu, ça complique la levrette quand même. Pourquoi tu demandes?
– Parce que tu fais l'avocate. Les meufs sur qui il passe, je sais pas ce qu'il leur fait, mais elles sont capables de le défendre la minute après qu'il a égorgé leur reum.
– Et il en tire beaucoup?
– Tout ce qui bouge. Il ne peut pas s'empêcher, si tu lui mets quelqu'un en face, il faut que ce quelqu'un l'aime. Et si c'est une fille, il faut qu'elle crie. Faut qu'il lui en colle un coup, et il faut qu'elle adore ça. Sinon Victor dort pas tranquille.
– T'as crié toi?
– Cet enfant de salope m'a jamais touchée.
– Mais il t'a fait déménager?
– Ouais… Juste après, j'ai eu une sale série avec les sous. Je m'étais un peu mise dans la merde, ambiance drogue dure et vie de luxe… Tu sais comment on fait dans ces cas-là, on finit par focaliser… Je supportais pas l'idée qu'il se soit payé ma tronche. Je pensais à lui non stop, je l'aurais volontiers démoli à mains nues… Début septembre, j'ai appris par hasard qu'il était sur Lyon, c'est comme ça que j'ai débarqué à la Part-Dieu, je l'ai jamais retrouvé… Avec le temps j'ai bliou, ça va pour moi, j'ai trouvé du taf, un appart décent, je reste un moment quoi.
– Et Stef et Lola, tu les as vues depuis que t'es là?
– Un dimanche soir, à la pharmacie de garde de Cordelier, je me suis retrouvée derrière Lola dans la queue. Se retrouver à cinq cents bornes de Paris… à la pharmaco de surcroît, ça nous a fait rigoler. Finalement on a comparé nos ordos, elles venaient du même bloc, on a goleri… C'était un client du peep-show de Saint-Denis, un régulier, il venait au bar en sortant d'aller voir les filles. Et il filait des ordos vierges à tout le monde là-dedans, son père était médecin. On est allées boire un coup ensemble… On s'est pas revues très souvent parce que Stef et moi, c'était pas vraiment ça.
– Elle était un peu… abrupte.
– C'était une sale pute. Tu me diras, paix à son âme… Pis j'ai rien contre la profession. Mais c'était vraiment une sale pute.
– Qu'est-ce qu'elles lui voulaient à Victor?
– Lola ne faisait que suivre, c'était surtout l'affaire de Stef. Cette fille n'aimait personne, et surtout pas les keums. Ça a dû motiver Victor, qui a commencé par causer avec elle sans jamais faire un geste pour la toucher, ça lui a chamboulé le système à la Stef. À la fin, c'est carrément elle qui lui est venue dessus. Il a dû lui chatouiller le fond de l'âme avec son gland, parce qu'il paraît même qu'il la faisait rigoler, un truc de dingue… Finalement elle l'a hébergé. Elle habitait déjà avec Lola. Il s'est mis à emprunter de l'argent à l'une, à l'autre, à vendre des trucs de chez elles, à ramener d'autres filles… Enfin, comme il fait, quoi. À chaque nouvelle crise, il y allait de sa pirouette, et Stef le virait pas. Pis un jour, il a disparu. Elle a cru qu'il allait rappeler, genre s'excuser et revenir… Comment elle tenait à lui, ça avait l'air bien profond. C'est Lola qui m'a raconté tout ça. Soit dit en passant, il la tirait dans la foulée. Et Stef attendait, attendait… C'était pas tous les jours qu'on lui chavirait l'intérieur, alors quand elle a appris qu'il était à Lyon, elle a dit à Lola: «On y va, et je vais le tuer.» Elle avait pécho un sabre, elle avait ça chez elle, je sais pas si t'imagines, un sabre…
– Et elles l'ont retrouvé?
– Non. Mais elles, elles étaient sur le terrain, elles ont trouvé des indices… Au bout d'un moment, elles se sont rendu compte que d'autres gens le recherchaient, pour lui faire la peau aussi. C'est qu'il est pas regardant sur l'embrouille, Victor, et très efficace pour se faire des ennemis. Alors un jour, j'ai vu la Stef se pointer à mon rad, il fallait qu'on discute, elle avait réfléchi… Elle avait même fait un tour complet: il fallait qu'on le retrouve, plus que jamais, parce qu'il fallait qu'on l'aide. T'entends ça? Elle s'était livrée à un mie-mac mental assez surprenant, comme quoi elle et elle seule avait le droit de lui vouloir du mal… Un jour, Judas; le lendemain, Jésus-Christ… Je lui ai dit qu'en ce qui me concernait j'étais plus sur l'affaire.
Mireille savait bien dire les histoires. La voix y était pour beaucoup, l'intonation mélodieuse. J'ai sifflé admirativement:
– Quel cataclysmeur, ce Victor! J'aimerais quand même bien voir à quoi il ressemble…
Elle s'est rembrunie, a haussé les épaules:
– Fais pas trop la maligne avec Victor.
Pour la seconde fois en moins de vingt-quatre heures, j'ai compris qu'on ne plaisantait pas avec ça. Je me suis renseignée:
– Est-ce que Stef t'avait dit quelque chose sur les gens qui en voulaient à Victor?
– La Reine-Mère. Il s'était mis avec elle en arrivant à Lyon et il a dû déconner… Finalement, elle voulait sa peau. Ça m'étonne pas de lui. Il lésine pas Victor, il embrouille dur, tu sais…
– D'où tu tiens ça?
– C'est Stef qui a appris ça, elle et Lola s'étaient fait un copain qui en savait long sur vos petites affaires, un rebeu, je crois…
– Et maintenant, Victor, il est où?
Elle a levé les bras en signe d'impuissance:
– Pas le moindre avis sur la question.
– Et pourquoi tu me racontes tout ça?
– Parce que j'adore foutre la merde.
Grand sourire angélique, la dent en moins, les yeux qui couvaient quelque chose, ce côté malsain amusé qui lui convenait si bien…
Une fois seule, me hâtant sous la pluie, l'écœurement m'est monté, cette envie d'être ailleurs, d'échapper à l'histoire.
Il faisait déjà sombre. Petites lumières écloses tremblotantes sur le parcours, c'était la nuit des illuminations et les gens collaient des bougies à leur fenêtre.
Je suis arrivée à L'Endo essoufflée, trempée et mal en peau.
Gino avait sa tête de circonstance, ce type était fait pour les grands deuils, les catastrophes. J'ai dit bonjour, je ne savais trop comment me comporter ni quoi dire. Je me rendais compte que j'étais raide, que ça devait se voir, que ça allait l'agacer, et je ne me sentais pas arrogante, pas d'humeur à m'en foutre.
Roberta était déjà arrivée. Elle beuglait dans le cagibi.
Envie de repartir.
L'entrée était tapissée dans les rouges, jamais bien éclairée. Ce jour-là, je l'ai trouvée salement glauque et sombre, et bien sûr c'était l'endroit rêvé pour réaliser qu'on n'y verrait plus les deux Parisiennes.
Gino m'a fusillée du regard:
– Tu crois que le jour est bien choisi pour arriver une demi-heure en retard avec une tête pareille? Tu crois vraiment que le moment est bien choisi pour ça?
Il y avait du café de prêt sur l'étagère derrière le comptoir, je m'en suis servi un, attendu qu'il se calme un peu, en feuilletant le classeur posé sur le comptoir. Rempli de photos des filles permanentes à L'Endo. Roberta vautrée sur un canapé, poses lascives à la con. Moi sur des talons hauts, face à face avec un gode énorme, bouche grande ouverte. Et puis Stef et Lola, vautrées face à l'objectif, dégoulinantes de dentelles, empaquetées dans du vinyle. J'ai arraché les deux pages et les ai mises de côté, j'ai demandé:
– Qui est-ce qui travaille alors aujourd'hui?
Des fois que je connaisse les filles et qu'elles soient sympathiques. Gino a soufflé:
– Ce matin, deux petites du salon Gambetta sont venues dépanner, mais elles ne veulent pas rester, ça leur fout les jetons, et puis elles sont pas faites pour ici, elles dansent pas bien, savent pas s'y prendre… La Reine-Mère m'a promis d'en envoyer deux autres. Pour le moment, y a que Roberta et toi. Et Roberta, je sais pas si elle est bien en état…
Elle n'avait pas arrêté de brailler depuis que j'étais arrivée. J'ai pris l'air étonné:
– M'a pourtant l'air d'avoir une solide envie de torcher du gland aujourd'hui, la Roberta. J'entends ça d'ici.
– Va la voir, il faut qu'elle rentre chez elle, va lui dire.
Roberta était assise, effondrée sur la table à maquillage, la tête enfouie dans ses bras, elle pleurait sans discontinuer depuis que j'étais arrivée. Faute d'être en état de danser, elle était en tenue. String, fesses rondes et appétissantes; ventre nu secoué par les larmes; soutien-gorge doré.
Cheveux rouges détachés ondulant au rythme des sanglots. J'y ai enfoncé ma main pour attraper sa nuque, lui faire sentir ma paume, la retenir. Pas que j'en avais envie, ni que je me sentais proche d'elle, mais le boulot, c'est le boulot, et une fois que j'étais là… Je disais des trucs tout bas:
– Roberta, arrête-toi, reprends-toi, ça sert à rien, tu vois…
Des trucs qui riment pour que ça chante bien, des fois que ça lui apaise quelque chose.
Et je l'ai tirée vers moi, un peu forcée à venir dans mes bras, où elle s'est finalement écroulée. J'ai refermé mes bras autour d'elle, je respirais tout doucement, bien profond, pour lui filer du calme.
Ça lui allait bien la garce, la gueule toute boursouflée de larmes. Roberta essayait de parler et de pleurer en même temps, alternait les deux:
– Tu te rends compte? Tu te souviens, hier elles étaient là et leurs armoires sont encore pleines et…
Véhémente et égarée, de la morve qui lui dégoulinait jusque dans la bouche:
– On passe notre vie à transpirer pour que des connards se branlent… Des enculés qu'on voit même pas. Et ça leur suffit pas, de nous réduire à ça, il faut qu'en plus ils viennent chez toi pour te regarder dessous la peau comment ça fait tes os… Il faut qu'ils nous aient jusqu'au bout… C'est pas assez humiliant comme ça, il faut qu'on ait peur en plus, il faut qu'on en crève… Mais tu te rends compte?
J'ai essayé une sorte de raisonnement:
– Ça n'a peut-être aucun rapport, Roberta, c'est peut-être pas un client…
– Aucun rapport? Tu sais ce qu'on est? Des tapins, des putains, du trou à paillettes, de la viande à foutre… Et tu vois comment on va finir par crever? Tu les sens pas rôder? On les a toute la journée, derrière ces foutues vitres, qui rôdent, avec leurs sales yeux, à nous mater comme des porcs… Et maintenant tu les sens pas rôder, chez toi le soir, derrière ta porte, tout prêts à venir pour t'achever? Y a pas de lien? T'as vécu comme une chienne, tu vas mourir comme une chienne, on va t'ôter la peau au couteau, pour qu'ils reluquent ce qu'il y a en dessous, et tu vois pas le lien? Mais ils vont te le faire voir, crois-moi, tu sens pas qu'on va toutes y passer, tu sens pas que c'est la suite?
Les yeux brillants d'exaltation, fièvre malsaine. D'abord doucement, elle s'est mise à trépigner, à trembler. En répétant:
– Mais tu ne sens pas, tu ne les sens pas rôder?
En tournant la tête de tous côtés, comme si elle les voyait, comme si elle les sentait, et elle s'est plaquée contre le dossier de sa chaise, droite, rigide, comme s'ils étaient là. Et son menton tremblait. Je me suis dit qu'elle n'en rajoutait certainement pas, on ne claque pas des dents comme ça quand on a pas la vraie grosse frousse. Je pouvais entendre ses dents s'entrechoquer de plus en plus fort.
J'ai fait un geste vers elle, pour qu'elle revienne dans mes bras, qu'elle se taise et se laisse calmer; elle m'a repoussée violemment, tombée à genoux repliée sur elle-même et s'est mise à hurler en se frottant contre le sol, comme si elle cherchait à échapper à quelque chose qui la frôlerait de drôlement près.
Je me suis jetée sur elle et l'ai plaquée par terre, couchée sur elle, mes mains empêchant les siennes de se débattre et de me repousser. À quelques centimètres d'elle, je disais:
– Arrête ça tout de suite, Roberta, maintenant, arrête ça, regarde-moi, arrête ça.
Et je l'ai traînée sous la douche, et je l'ai déshabillée, je me suis déshabillée aussi et l'eau froide, le savon, je la frictionnais en répétant des trucs, juste des trucs pour calmer, jusqu'à la sentir se détendre.
Mais t'es dégueulasse à toucher comme un poisson crevé, elle me dégoûte ta viande.
Elle était comme absente juste après.
– Rhabille-toi, Roberta, il faut que tu rentres chez toi.
Elle a fait oui de la tête. Bon débarras.
Les deux filles qui venaient en remplacement sont arrivées. Pas chiantes, taciturnes et discrètes.
Les clients sont revenus, on aurait dit qu'ils avaient senti qu'il fallait éviter l'endroit une petite heure, et que ça pouvait repartir.
Le haut-parleur rythmait le mouvement, à chaque client une fille montait, une autre entrait en cabine.
Puis j'étais sur la piste, je faisais des cercles avec mon bassin, je m'appliquais à les faire bien réguliers dans les deux sens. Ça m'avait toujours gravement excitée, danser en me touchant, me montrer et penser que juste derrière quelqu'un que je ne voyais pas sortait sa queue en me regardant. Mais c'était en cabine que ça me faisait vraiment drôle au ventre, face à face et parler, tellement près qu'on pouvait se toucher, niais on ne se touchait pas, jamais. Gino surveillait, il y avait des caméras dans chaque cabine, et dès qu'on entraînait un client dans les deux dernières, celles où il n'y avait plus de vitre, il gardait l'œil ouvert, prêt à intervenir au micro si une main se tendait. Prêt à jaillir en cabine si le lascar n'avait pas l'air assez intimidé.
Les clients étaient généralement dociles, le règlement faisait partie des choses qu'ils appréciaient.
Depuis un morceau, il n'y avait plus qu'un miroir avec quelqu'un derrière, mais le type rentrait des francs chaque fois qu'il se rabaissait. Je restais en piste, j'étais venue face à lui, puisque de toute façon je ne dansais que pour lui.
J'avais des gestes accumulés, des automatismes acquis de déhanchements et de jeux de langue.
Puis le rideau s'est abaissé, le monsieur avait eu sa dose, craché son truc, s'était essuyé – boîte de Kleenex dans chaque cabine – et s'en retournait probablement chez lui monter sa femme tranquillement.
J'ai fait un tour de piste pour vérifier qu'il n'y en avait pas eu d'autres ouverts. Et justement un autre s'est ouvert. Je pouvais recommencer les mêmes simagrées, pas trop me creuser la tête, celui-ci ne les avait pas encore vues.
Gino a annoncé une nouvelle fille, ce qui signifiait que moi je devais descendre parce que j'avais quelqu'un en cabine.
Je suis descendue, je suis passée par le cagibi pour boire un verre d'eau, me regarder dans la glace et respirer un peu.
J'étais contente d'être restée parce que ça m'occupait l'esprit et le temps passait bien mieux.
Le haut-parleur a crachoté:
– Louise, tu es en cabine n°1, le client t'attend.
La cabine la moins chère. Sur celle-là on ne touchait presque rien. La porte juste en face du cagibi.
La cabine n°1 avait quelque chose du confessionnal, version luciférienne. Granules épais rouge sombre le long des murs, comme repeints d'un vomi de viande saignante. C'était une pièce étroite et haute de plafond, séparée en son milieu par un gros grillage noir. Le client était assis en contrebas. Manque d'éclairage ajouté à la séparation, il ne voyait pas bien ce que fabriquait la fille, et il était mal installé. Tout était prévu pour que l'idée de rallonger quelques talbins supplémentaires lui paraisse opportune.
C'était mon parloir favori, on n'y tenait que jambes relevées de chaque côté, pieds appuyés contre le grillage.
Gino me voyait rentrer là-dedans avec le client, il nie surveillait sur l'écran vidéo. Il voyait bien que je m'y mettais tout de suite, que je ne cherchais pas à persuader le client de prendre une autre cabine. Et que parfois je prenais mon temps pour faire les choses correctement, un peu trop consciencieusement.
Mais de ça il ne parlait pas quand je ressortais. Il se contentait de maugréer: «Cette pétasse attardée s’imagine probablement qu'elle officie dans le service public», et parvenu au comble de l'exaspération il venait me voir, furibard et outré: «C'est pas à moi de baratiner les mecs, c'est ton putain de boulot de les faire payer; celui que tu viens de prendre, c'était du tout cuit, tu pouvais lui faire faire le parcours douze fois si ça t'amusait, il suffisait de demander, mais ça t'arracherait la gueule, hein? Mais qu'est-ce que t'as dans le sac? Tu me fais perdre de l'argent, tu peux comprendre ça?» Il s'emportait tout rouge, veine palpitante le long de la tempe. Je le laissais cracher tout ce qu'il pouvait, ça me procurait une étrange satisfaction de le sentir comme ça. Plus tard, je l'entendais au téléphone vociférer des choses contre moi à l'attention de la Reine-Mère, et chaque fois elle lui faisait comprendre que j'étais son cas à part, qu'il fallait me laisser tranquille, que je ne faisais pas perdre d'argent à la boîte, puisque les clients revenaient, qu'il ne pouvait pas comprendre, qu'il me laisse tranquille, est-ce qu'il n'était pas content des autres filles?
Mais ce que Gino supportait le plus mal, ça n'était pas le manque à gagner. Ce dont il n'osait même pas parler, parce que ça lui faisait honte tellement il trouvait ça dégradant, c'était que j'aimais ça, et que ça crevait les yeux. Me renverser contre le mur, me faire voir et regarder faire le type à travers mes paupières mi-closes, l'écouter me parler sale, et le sentir si près que je pouvais l'entendre respirer et son envie à lui se mêler à la mienne et me faire quelque chose, démarrer le truc en grand, palpitations d'abord diffuses encore lointaines qui se précisaient, me venaient sous les doigts, gonflaient et me martelaient, me foutaient toute en l'air.
Et Gino voyait tout et il voulait que je parte de là. Parce que ce travail ne lui semblait supportable qu'à la seule et unique condition qu'on ait toutes horreur de ça. Les clients, qu'on les méprise hargneusement, et qu'on n'en veuille qu'à leur argent.
Lola non plus n'avait pas cette hostilité, inimitié vivace contre tout ce qui se présentait derrière les barreaux, a priori. Mais elle avait sa dope à financer et ne traînait pas en cabine n° 1.
J'étais la seule à le faire, systématiquement. Je n'allais ailleurs que si le client lui-même connaissait bien l'endroit et demandait dès le départ sa cabine préférée. Sans Big Mother qui veillait spécialement sur mon cas, je n'aurais jamais pu me le permettre. Je me serais de toute façon fait laminer par les filles si je n'avais pas eu la suprême caution.
Je parlais peu avec ceux qui rendaient triste ou écœuraient. Je fermais les yeux presque tout de suite et je me mettais au boulot, mes mains faisaient ce qu'il fallait pour qu'ils n'aient pas à se plaindre, pour qu'ils aient à regarder en se tripotant. J'officiais patiemment, jusqu'à les entendre tirer le Kleenex ou remettre leur pantalon. Gino avait raison: ça m'aurait écorché la gueule de leur adresser un traître mot. Qu'ils n'aient même pas à se plaindre, qu'on en finisse au plus vite. Avec ceux qui me cliquaient comme il faut, je me tenais déjà moins tranquille.
Il fallait se faufiler pour entrer, puis quelques secondes pour s'habituer à la semi-obscurité. Je ne l'ai même pas reconnu tout de suite.
Quand j'ai repéré que c'était Saïd, j'ai ramené mes jambes à terre, serrées l'une contre l'autre, me suis penchée vers lui, désappointée. J'ai demandé:
– Tu veux quelque chose?
Ce qui l'a fait éclater de rire, puis me regarder fixement, lueur amusée au fond des yeux, rien d'inquiétant:
– Je veux voir ce qui se passe là-dedans.
– Si ça t'ennuie pas, je vais appeler une autre fille, je fais pas ça avec des gens que je connais.
Mais il a fait remarquer:
– Moi, je m'en fous de regarder une fille que je connais pas le faire. Tu fais ça pour n'importe qui et moi tu me jettes comme un clochard? Je te demande pas une faveur, juste de faire comme d'habitude.
Je me suis rassise correctement, cuisses amplement écartées, vulve en avant, mains sur les hanches, poitrine bien dégagée.
Il regardait autour de lui, apparemment pas pour se donner une contenance, mais pour bien profiter de chaque détail. Il expliquait:
– Alors c'est ça le temple du vice… J'imaginais ça plus luxe. C'est putain de cher ici, et les lascars y protestent pas?
Je l'ai interrompu, mal à l'aise, effort pour le dissimuler, un peu sèche:
– Si on doit tout faire comme d'habitude, on va pas rester hors sujet trop longtemps. T'as qu'à la sortir et te branler, ça me mettra dans l'ambiance.
Il a baissé sa braguette, sourire et regard fixe, comme si je l'avais mis au défi.
Il avait ce genre de queue robuste, grande et droite. J'avais beaucoup de respect pour les types qui en sortaient une comme ça. Ça me faisait l'effet d'une image du bien, une représentation de l'honnêteté. Ça m'a changé le comportement, spontanément. Davantage de douceur, de bienveillance. Je me suis mise à aller doucement, à me mettre en train en me caressant.
Il n'avait pas les yeux exorbités, il n'avait l'air ni idiot ni dément, il ne s'est pas mis à radoter des trucs stupides, il est resté tel quel, quand ça a commencé. Il était attentif, presque attristé.
S'est approché de moi, ses mains étaient énormes et ses doigts s'enlaçaient au grillage, il était bien assez puissant pour menacer de l'arracher si l'envie l'en prenait.
Et je me suis mise tout près, à quelques centimètres, sans le lâcher des yeux, et les siens me regardaient partout; sa main allait et venait, tout doucement au départ, le long de sa queue, il me regardait faire, vigilant et tendu, et ses doigts se crispaient, agrippés aux maillons, l'autre main astiquait, de plus en plus vite.
Bassin tendu en avant, pratiquement debout en face de lui, plaqué ma main sur la sienne, haletante et désordonnée, ça m'a fait feu dedans quand j'ai vu tout sortir, lui recouvrir un peu la main.
Je me suis rassise, étourdie, bien contente et très contentée. Il souriait largement, aucune trace de rancœur ni de gêne dans ses yeux, il a dit:
– T'es vraiment en commerce direct avec le diable, toi. Je sais pas si tu fais semblant, mais tu fais ça putain de bien…
– J'ai pas à me forcer.
J'ai ajouté:
– Pas courant, comment c'était, en attendant qu'il se rhabille.
Et je ne mentais pas, ça avait été putain de violent, ça avait été putain de bien. J'ai quand même pensé à prévenir avant qu'il sorte:
– Si on se croise ce soir ou demain, ailleurs qu'ici… ça change rien…
Ça avait l'air de couler de source, il a souri, il avait des yeux comme sur les photos de guerre, quand les gens sont vraiment usés, creusés par la peur et la douleur:
– Bien sûr que ça change rien… C'est ton travail, tu fais comme ça avec tout le monde… T'inquiète pas, c'est pas mon truc, je voulais juste voir…
J'ai attendu qu'il soit bien sorti pour rejoindre le cagibi. C'était mon travail, je le faisais avec n'importe qui. Paradoxalement, ça faisait toujours quelque chose de se l'entendre rappeler. Mais je ne voulais pas l'admettre, pas les moyens. J'ai rejoint le cagibi en pensant à Roberta.
Les deux filles étaient là, m'ont jeté un drôle de regard parce qu'elles m'avaient entendue crier. J'ai expliqué aimablement:
– Ce boulot, c'est comme tout: quitte à le faire, autant le faire bien.
En fourrageant dans mon casier, à la recherche de la boulette. Je me suis assise face à la table de maquillage et j'ai commencé à brûler le biz sur un magazine ouvert.
Bien comme ça, ça n'arrivait pas souvent. Et je savais que ce genre d'épisode me suivait pendant plusieurs jours, images marquantes sélectionnées d'elles-mêmes, remontaient n'importe quand et m'allumaient au ventre.
Même à ce stade de l'excitation, je n'envisageais pas un instant d'aller plus loin. Je savais comment c'était, quand on me collait la fièvre et l'envie de le faire, quand j'empoignais quelqu'un, coller mes mains partout et laisser faire pareil. La limite bien tangible, quand me venait la ferme intention de l'exploser.
Jusqu'au moment donné, le moment d'être tout près, dès que je sentais une paume sur moi, dessous l'habit, et ça commençait à cogner, je me recroquevillais, souffle court, plus très bien. Panique montante, alarmes assourdissantes, je suffoquais, une peur terrible. Alors les doigts posés sur moi se faisaient menaçants, ou bien la bouche se collait à la mienne et faisait monter du vomi. Je ne contrôlais plus rien, basculée, fureur blanche, et je me mettais à cogner. Je pouvais être raide défoncée et ruisseler comme une chienne juste la seconde avant. Il y avait toujours le moment déclic où je me mettais à cogner. Je bénéficiais de l'effet de surprise, puisqu'on quelques secondes j'étais passée du consentement avide à la colère la plus rageuse. Les premiers coups assenés avec le maximum de force me suffisaient pour me détacher, et les types étaient tellement abasourdis, souffle coupé, plies en deux, parce que je tapais dans l'estomac, dans les couilles et dans les tibias successivement, du plus fort que je pouvais, parce qu'il fallait absolument arrêter ça. Il ne fallait pas le faire.
Ces quelques tentatives s'étaient révélées très embarrassantes, parce que ce n'était pas évident de se trouver une explication adéquate.
Je le tenais donc pour acquis: même pas la peine d'essayer.
J'aurais été incapable de dire à quoi ça tenait. Je n'y réfléchissais jamais, et ça aurait été comme de demander à quelqu'un de décrire comment ça se passe dedans quand il respire et ce qui se passe exactement quand on l'étouffé. Manque d'air, c'est tout. Insupportable, même pas la peine.
J'ai roulé le biz, d'une oreille distraite et discrète j'écoutais les filles qui parlaient… Rien de bien drôle.
Et puis j'en ai eu marre d'être là, je me suis levée, je venais de prendre une décision comme j'en avais le secret et je suis allée voir Gino:
– Je me sens pas bien, je voudrais rentrer… Je sais, c'est lourd pour toi de me remplacer, mais là, ça va pas trop…
En fait, ça allait plutôt bien mieux qu'en arrivant, mais j'avais envie de prendre l'air, et je ne voyais pas pourquoi Roberta aurait des congés et pas moi… À ma grande surprise Gino n'a pas hurlé:
– Je vais me débrouiller avec les deux jusqu'à ce soir… Rentre chez toi, repose-toi.
J'ai pris un air hautement accablé:
– Je te remercie.
Arrivée devant ma porte, j'ai fouillé la doublure intérieure de mon blouson et, ne trouvant pas mes clés, j'ai sonné. Le temps que Guillaume arrive, j'ai croisé la voisine qui rentrait chez elle, avec un garçon qui n'était pas le voisin mais la faisait rire trop fort.
– T'es déjà sortie?
– J'en avais marre d'être là-bas.
– Vont quand même bien finir par te virer un jour ou l'autre. Comme ça on pourra aller faire des tours en ville ensemble.
Guillaume était tout seul, installé devant la télé. Il conduisait un bolide très bruyant et se qualifiait pour une course sur le circuit de Monaco:
– Regarde-moi, je vais tous les griller. Déjà, je commence le premier, et tu connais mon style, je vais rester premier tout le long.
À la cuisine j'ai ouvert le Frigidaire par simple automatisme, des fois qu'il soit rempli. Bon réflexe: Guillaume avait dû passer chez la mère et il avait rapporté de la viande et des bières.
J'ai ouvert une canette, mis la viande dans une poêle, je pensais à Mireille. Les gestes qu'elle avait, se recoiffer machinalement, sans s'interrompre, mouvement gracieux au-dessus de sa tête, les mains précises rajustaient une épingle, ramenaient une mèche dans le chignon. Buste droit, la poitrine gentiment tendue, les roses sur son épaule avaient une couleur un peu passée, elle avait dû faire ça il y a longtemps. Le dessin se prolongeait sur la poitrine, caché par la robe. La peau rougie par le froid, à moitié nue en plein hiver. «Vivifiant.» Quelque chose de grisant chez elle, jeu des yeux qui se baissaient délicatement puis se relevaient brusquement, déchiffraient avec intensité, et se détournaient encore. Les cils exagérément longs papillonnaient, marquaient le rythme.
En retournant la viande, je me demandais quel crédit accorder à quoi dans son petit déballage.
Alors j'ai entendu la voisine se mettre en route et, à ma connaissance, c'était la première fois qu'elle faisait ça avec quelqu'un d'autre que le voisin. Avec ce qu'il lui mettait, il fallait une santé certaine pour aller en demander ailleurs. Ça m'a fait doucement rigoler: les mêmes obscénités braillées sur le ton de l'urgence, pareil, désespérée, à l'heure du Jugement dernier.
La viande rétrécissait à vue d'oeil dans la poêle.
Je me suis demandé ce que Saïd était venu foutre à L'Endo. J'ai eu un signe de la tête pour chasser l'idée, quelque chose de trop gênant là-dedans.
Guillaume m'a rejointe à la cuisine, sauvagement débonnaire, comme à son habitude:
– Tu vois, des fois ça me soûle d'être toujours le premier partout. Sérieux, je le connais trop bien ce jeu-là, va falloir penser à le remplacer, que je sois stimulé un peu. La fais pas trop griller la viande, tu fais toujours ça, c'est pas bon…
– T'as qu'à t'asseoir ici pour surveiller. T'as passé une bonne journée?
– Overbooké. Dégommé tous les connards du Street Fighters. J'ai vérifié qu'on avait bien arrosé la plante verte, j'ai fait coucou au mec d'en face par la fenêtre parce qu'il écoutait Kevin Eubank, j'ai fait un peu de musique funky, j'ai fait une lessive, je suis arrivé premier sur tous les circuits… Super journée, quoi… Putain, des fois je regrette de pas travailler tellement je m'emmerde.
– Déconne pas avec ça… T'es pas allé au cinéma?
– J'ai oublié de faire ça… Remarque, je crois bien que j'ai déjà vu tout ce qu'il y a à l'affiche. Putain, mais ôte la poêle du feu, ça va être complètement carbonisé! Et toi, qu'est-ce que t'as fait?
– Déjà, je suis allée voir ta copine serveuse.
– Elle t'a parlé de moi?
– Non, mais je lui ai pas dit qu'on se connaissait.
– Ah… Elle est bien, hein? Je vais retourner la voir moi aussi, c'est d'une fille comme ça que j'ai besoin. Vous avez parlé des deux Parisiennes et tout?
– Elle en a parlé.
– Y a du scoop?
– Pas vraiment… Tu connais un type qui s'appelle Victor, toi?
– Je crois pas, non… Qu'est-ce que tu vas faire avec la viande?
– Des pâtes, bien sûr. Tu mets l'eau à chauffer?
– O.K. Qui c'est ce Victor?
– A priori, c'est quelqu'un qui les met toutes d'accord. Ça serait à cause de lui qu'elles sont venues à Lyon. Et d'après Mireille il se serait occupé de la Reine-Mère en arrivant…
– Joli parcours… Bonne légende. Tu crois qu'il a un super pouvoir?
– Probablement… Tu veux pas descendre chercher du pain et du vin?
– Non, il me soûle le rebeu en dessous. Et au boulot, tout se passait bien?
– Roberta en pleine crise, très, très éprouvée, un rien déconcertante… Saïd, en client.
– Saïd?
– J'ai trouvé bizarre moi aussi. Tu savais qu'il connaissait les Parisiennes, toi?
– Julien me l'avait dit, il était persuadé qu'il se tapait les deux, ça le rendait tout fou… Putain, t'as eu une journée chargée, à ta place je me sentirais un peu las.
– C'est bien comme ça que je me sens. Et toi, tu vas chercher du pain et du vin chez le rebeu?
Le rebeu en bas de chez nous était le plus pourri de tout le quartier. Il ne vendait que des trucs pas bons et vraiment chers, son magasin était aussi moche que crad et c'était un sale con. Guillaume s'est finalement sacrifié:
– O.K., j'y vais. On a besoin de rien, sinon?
– On a tout ce qu'il nous faut.
– Qu'est-ce que tu fais ce soir?
– Rien de spécial.
– Viens à L'Arcade avec moi, y aura peut-être des nouvelles filles… le soir des illuminations, y a toujours des filles qu'on connaît pas qui boivent à fond.
– On va faire ça, ça nous changera de tous les jours…
Guillaume est passé dans sa chambre prendre sa parka. Il y est resté un moment puis m'a appelée, il était debout à côté du lit, pensif, a chuchoté:
– La voisine, elle est bizarre aujourd'hui…
– Justement, je me disais que je la trouvais exactement comme d'hab. Mais t'as raison: c'est pas son copain, c'est un autre, je les ai croisés sur le palier. A moins qu'ils soient trois… Mais non, on entendrait.
Guillaume a secoué la tête en signe de désapprobation et de vive désolation:
– Elle déconne, écoute, elle sonne même pas bien – qu'est-ce qu'elle se fait chier… Elles déconnent les filles, ça me rend triste.
Et il est sorti, passé au salon prendre de la fraîche. Moi, je suis restée dans la piaule, sourcils froncés, incapable de faire la différence entre le bordel de d'habitude et celui d'aujourd'hui, intriguée de ce que Guillaume ait l'oreille aussi juste. Quand il est passé dans l'entrée pour sortir, je l'ai arrêté:
– J'entends rien, qu'est-ce que tu trouves de changé toi?
– Manque la magie.
Avec la puissance de l'évidence. Je me suis rendu compte que j'avais laissé cramer la viande et je suis retournée à la cuisine.
«La porte!»
Au billard, Julien et Guillaume faisaient dans la frime désinvolte, se regardaient jouer en faisant des commentaires stupides. Une fille adossée au mur les regardait sans oser s'avancer au milieu d'eux. Elle avait déjà absorbé trop de bière pour sa petite corpulence et j'aurais juré que si on ôtait le mur elle se ramasserait.
Gino était assis à la table du milieu. C'était une mauvaise table, loin de l'aération et juste sous la barre de lumière. Mais il y était en bonne compagnie, faisait du gringue sans nuance à une fille qu'on ne connaissait pas.
Cathy est arrivée, flanquée de Roberta. Quelques régards ont convergé sur elles, qu'elles ont prétendu ne pas sentir et sont restées très dignes. Manquait le crépitement des flashes, dommage. Elles sont restées debout à côté de la table de Gino, conversation soucieuse entre gens proches du drame. J'ai senti que je manquais au tableau, et je les ai rejointes.
– Complètement défigurées… la peau arrachée… Louise, il paraît que tu as vu les photos? Moi, si c'est comme ça, j'arrête de travailler, je risque pas ma peau pour quelques biftons, c'est pas la peine… Il paraît qu'elles étaient dans des histoires de came… J'ai lu que ces types-là ne s'arrêtent jamais à une seule victime, il leur en faut en série… C'est l'époque qui veut ça… Et puis le sexe vendu comme ça, faut pas croire, ça attire tous les dégénérés… Si je le trouve, je le tue… Le médecin m'a donné des calmants, les filles, vous devriez aller le voir…
Je ne trouvais pas grand-chose à dire.
J'avais fini mon verre, je suis allée au comptoir. Mathieu m'a fait un signe de tête, que je prenne patience parce qu'il était débordé.
Saïd est arrivé, mains figées au fond des poches, l'œil rapide, rodé, capable de déchiffrer les lieux dans ses moindres détails. Il est venu droit sur moi, légère révérence du buste, amusé:
– Alors, comment va Louise Cyfer?
Joli sourire, toujours. Ses yeux se plissaient, bouquet de rides délicates en coin. Les traits fins, le crâne presque rasé. Bouche ourlée comme celle d'une femme. Il n'était pas déconcerté, ne semblait pas embarrassé. Je me suis sentie bien en retour, autorisée à faire tout comme d'habitude.
On le voyait rarement dans les bars après 20 heures, il ne touchait pas à l'alcool et évitait d'être témoin de la progressive et inexorable glissade vers les grandes raideurs, pour lesquelles il n'avait aucune indulgence. Il n'émettait sur le sujet aucun commentaire, pas spécialement désireux de changer l'attitude de qui que ce soit. S'occupait de son propre cas, très strictement, et évitait de voir ça.
J'ai dit:
– T'es partout où on t'attend le moins, toi, ces temps, tu cherches à nous déstabiliser?
– J'ai besoin de voir du pays en ce moment, de prendre l'air… Du bon air vicié de bar, des sales pays bien dégénérés.
Gaieté fébrile, encore un de subtilement détraqué. Il y avait comme un voile électrique sur chaque chose, la sensation qu'on glissait tous vers le même point. Mathieu a rempli mon verre, je lui ai adressé un large sourire de sincère reconnaissance.
Saïd a rejoint la table des ex-proches des victimes. Je me suis bien gardée de lui emboîter le pas.
Sonia est arrivée alors que je m'accaparais un tabouret libéré, visage contrarié:
– J'ai appris pour les deux autres. Quelle merde…
Elle a salué nerveusement quelques personnes de la tête, en fouillant dans son sac dont elle a sorti son paquet de clopes et son briquet. Elle a expliqué:
– Je viens de faire un régulier, un type de la mairie, genre haut-fonctionnaire-mon-cul… Il m'a lessivée.
– Séduisant?
– Pas trop mon type… Un peu tapette, raffiné et cultivé, genre grosse puissance mentale et bien tordu du cul. Il m'a collé un putain de mal de crâne.
Elle s'est interrompue parce que Mathieu était de l'autre côté du comptoir, tout sourires, pour dire bonsoir et qu'est-ce qu'elle voulait boire, est-ce que tout allait bien? Elle s'est détendue, a réclamé une aspirine.
Sonia m'a expliqué, elle avait le débit tellement rapide qu'il fallait s'accrocher pour la comprendre:
– Le client, là… il m'a inquiétée…
– Trop massive pour ta petite corpulence?
– Pas ça, non…
Elle a réfléchi, a souri, puis ajouté:
– Je crois pas que sa quéquette ferait peur à grand monde… Rien à voir, il m'a parlé de l'orga, une sorte de mise en garde… Rien de précis, mais il est du genre bien informé. Il dit qu'on est dans le collimateur. D'après lui, en ce qui concerne la mairie, les keufs, tout le bastringue des enculés qui nous laissaient tranquilles, c'est comme si c'était fait: le quartier, il est revendu, recyclé, refait de partout, visitable par tout le monde. Et l'orga, c'est rayé de la carte. Il s'est passé un truc, faut croire. Il avait l'air sérieux. J'ai hasardé:
– Il y a eu d'autres moments un peu paniques, et on s'en est toujours sortis. C'est juste une secousse, ça va passer.
– C'est comme Pierre et le Loup, ce genre de connerie, t'as intérêt à sentir quand c'est la bonne, et moi je le sens là.
Elle s'est donné un coup au ventre, sonore.
Son visage s'était durci: tout cela ne lui faisait pas peur. Les sourcils noirs s'avançaient en une moue résolue, pas question qu'elle se laisse emporter. Elle avait cette fureur de la défense, ce goût de la protection qui ne laissait place à aucune nuance. Elle était forte d'une peur panique de la dégringolade et de la perte, qui lui donnerait l'énergie de tailler dans le gras de la peau dès la première plaie. Elle s'était mise en guerre, brutalement déterminée à s'en tirer.
Elle a levé son verre pour trinquer avec moi, comme le mien était vide elle s'est mise à appeler Mathieu en hurlant, pour qu'il me remette ça…
Laure est entrée à L'Arcade. Yeux hagards, grands ouverts. En chemise de nuit, pieds nus dans ses baskets, bras nus, alors qu'il faisait froid à durcir l'eau dehors. Elle est tombée nez à nez avec Julien, qui s'est incliné pour la saluer, convoiteur, donc galant. Elle l'a ignoré, fouillant la salle du regard, alarmée. Le chien était collé à sa jambe, ne courait pas partout comme à son habitude, et même pas vers son maître. Il restait là, immobile, collé à sa jambe. Elle s'est arrêtée net sur Saïd, qui tournait le dos à la salle, face à Roberta, ils s'étaient assis à la table du coin au fond et parlaient sans s'arrêter depuis que je les avais laissés. Laure n'a plus bougé, elle les regardait fixement, j’ai demandé:
– Tu cherches Saïd?
Oui de la tête et puisqu'elle ne bougeait toujours pas, j'ai fait la maîtresse de maison, je lui ai fait signe d'attendre là et me suis faufilée jusqu'à leur table.
Saïd expliquait quelque chose à Roberta, il ne m'avait même pas vue arriver; j'ai prévenu que Laure était là, sans expliquer qu'elle était en chemise de nuit puisqu'il allait bien le voir, il s'est retourné, cassé dans son élan et il était visiblement en train de parler de choses importantes. S'est précipité à la porte, ni contrarié ni surpris.
Et quand il est arrivé elle s'est contentée de le regarder, comme si elle s'attendait à voir quelque chose de nouveau qui lui serait apparu pleine face, un truc d'écrit, de révélé. C'était un regard très étrange, et Saïd n'a pas eu l'air surpris. Il a demandé:
– Tu n'arrives pas à dormir?
Sur ce ton qu'il avait avec elle, un ton de papa qui n'en revient pas que sa petite fille soit si fofolle. Et sur ce même ton:
– Tu veux quelque chose?
– Tu ne rentres pas?
Les grands yeux clairs et effarés, Saïd a changé de ton, toujours papa mais plus impatient, une conversation qu'ils avaient eue cent fois:
– Bien sûr que si, je rentre, j'en ai pas pour longtemps, je discute avec Roberta cinq minutes et je rentre.
– Pourquoi tu ne rentres pas?
– Parce que j'ai envie de prendre l'air en ce moment. Ecoute, Laure, je suis à la maison tout le temps, je sors jamais. Et ce soir, un seul soir, je suis dehors à minuit à discuter et toi il faut que tu viennes ici me gâcher la vie?
Il détachait ses mots, comme pour lui faire bien rentrer dans le crâne un peu de sa raison à lui. Et elle, obstinément, avec la même intonation tragique:
– Je te gâche la vie? D'habitude, c'est toi qui veux jamais sortir, pourquoi en ce moment tu es toujours dehors? Pourquoi tu ne me demandes pas de venir?
Zombification, voix d'outre-tombe, très aiguë-fragile, le genre de voix qui se brise. Un moment qu'elle devait tourner en rond à la maison et surveiller par la fenêtre, et se figer à chaque bruit dans l'escalier, est-ce qu'il arrivait enfin?
Elle n'en revenait pas, sans colère ni aucune énergie pour se défendre, regarde les siens préparer de longs couteaux pour lui tailler les veines et se demande pourquoi, ce qu'elle a bien pu faire.
Saïd l'a prise par l'épaule:
– Je te demande pas de venir parce que j'aime pas te voir ici.
Coup d'œil appuyé sur Julien qui s'était rapproché.
– Y a des gens ici que j'aime pas savoir autour de toi.
– Mais moi je veux être ici, je veux être là où tu es, je veux m'asseoir et boire un verre avec toi, là où tu es tout le temps en ce moment. Tout le temps, Saïd.
Mais il avait déjà sorti un billet de vingt sacs froissé de la poche arrière de son jean, me l'a fourré dans la main, en me demandant de l'excuser auprès de Roberta et de payer ce qu'il devait, s'est incliné en avant en souriant pour nous saluer et l'a entraînée dehors. Le chien suivait, pataud.
Moi et Julien avons attendu un moment avant d'y aller de nos commentaires d'usage, il a ouvert les hostilités:
– Ce qu'elle est fragile, putain, ce qu'elle est belle. Moi, une femme pareille m'aimerait, jamais je la ferais sortir en chemise de nuit dans la rue pour me rechercher dans les bars.
– L'important, c'est que tu n'aies pas l'impression de raconter n'importe quoi.
– Tu me crois pas? Parce que tu m'as jamais vu avec une fille pareille. Je serais pas le même, Louise, c'est ça qu'il faut voir aussi.
– O.K., on peut pas savoir comment toi tu serais avec une fille pareille. Mais on sait comment est Saïd, et y a guère plus régulier.
– Moi, je pense que c'est malsain. Ce type, toutes les filles lui courent après, lui il y donne jamais un seul coup d'œil, il a un problème. Toi, forcément, t'es partisane, comme la plupart des filles d'ailleurs. Ce type-là, c'est l'idole, vous êtes toutes là à vous extasier… Ça me fait rigoler, moi.
– Qu'est-ce que tu ferais de mieux, toi, avec une fille pareille?
– Déjà je la décoincerais.
Il s'était brusquement emporté, sur ce mot-là, la clé de voûte de son raisonnement:
– Tu la vois, elle est toute recroquevillée, quel gâchis… Une fille avec un potentiel pareil, moi je commencerais par la décoincer.
– Tu la mettrais au tapin?
Au lieu de répondre il fixait l'entrée; suivant son regard je me suis retournée. Mireille venait d'arriver.
Ni chez elle ni désarçonnée. Elle a tout de suite trouvé le coin où s'accouder, la pose à adopter, sourire aimable mais pas trop engageant. Parfaite. S'était changée, portait un futal en cuir et un blouson en jean, et portait ça assez bien pour que Julien demande:
– Tu crois qu'elle a un appartement, elle?
J'ai profité de l'occasion pour frimer à bon compte en déclinant son CV:
– Ça se pourrait bien. Elle vient de Paris, elle était serveuse, maintenant elle bosse vers Bellecour. Elle s’appelle Mireille, elle a une voix qui va probablement t’impressionner. Et je suis partie la voir, lui demander ce qu'elle foutait là.
Mathieu a hurlé une première fois:
– Finissez vos verres! pour prévenir que c'était bientôt l'heure de vider les lieux.
Mireille m'a accueillie, sourire édenté:
– Je t'avais pas vue. Mais je me doutais bien que tu traînais ici, je rne suis renseignée…
– Tu voulais me voir?
– Oui. Je connais pas grand monde dans cette ville, et je me suis dit qu'on pourrait peut-être parler d'autres choses que de Stef et Lola…
Comme Mathieu passait à notre hauteur, rinçant des verres à toute allure avant de cavaler en rechercher d'autres vides et en profiter pour houspiller les consommateurs qui tramaient, je lui ai expliqué:
– Tu pourrais lui en mettre un, elle se dépêche?
Il a relevé la tête pour m'expliquer pour la centième fois de l'année que ça ne l'arrangeait pas de servir un verre à la fermeture parce que ensuite… Mais il a changé d'avis et d'expression en la voyant, parce qu'elle mettait tout le monde d'accord avec son sourire à trou noir, lui a mis un verre sans discuter, conseillant sobrement:
– Dépêche-toi, on ferme.
Et à la cantonade il a répété:
– Finissez vos verres, c'est l'heure!
J'ai chaudement félicité Mireille:
– C'est hyper rare de réussir ce coup-là, hyper rare…
Et elle m'a rendu la pareille:
– T'as l'air d'être bien vue dans ce bar, au moins tu viens pas tous les soirs pour rien.
Les gens sortaient, paresseusement. L'Arcade était presque vide, Mathieu avait éteint la musique. On allait sortir à notre tour, se répartir dans les voitures pour aller au Checking.
Sur le pas de la porte les indécis se concertaient, se demandaient comment finir la nuit.
Ils se sont écartés devant une grosse voiture noire qui a ralenti devant l'entrée.
Et se sont tous dispersés, rentrés chez eux sans plus attendre, lorsque en sont sortis quatre hommes et une femme. Trop rigides pour l'heure, trop synchro, ils étaient venus coller l'embrouille.
Elle est entrée la première à L'Arcade, les trois hommes suivaient en silence, mains croisées dans le dos.
Exception faite de Mireille, qui débarquait dans le coin, nous la connaissions tous. Mme Cheung était l'ancienne propriétaire des salons de massage et des bars à putes les plus cotés de la ville. Initialement, c'était la femme d'un chirurgien marseillais et ensemble ils avaient ouvert des établissements somptueux. La Reine-Mère avait profité de ce qu'ils se séparaient en mauvais termes et pas d'accord sur la répartition des biens pour faire main basse sur tous leurs commerces.
Elle n'avait pas été exactement correcte dans cette opération, mais avait en revanche fait preuve d'une implacable efficacité.
Le mari chirurgien avait purement et simplement quitté la ville. Mme Cheung avait bien essayé de sauver quelques meubles. Mais aucune fille n'avait accepté de retravailler pour elle, parce que la Reine-Mère les avait sévèrement briefées, et les rumeurs, si infondées soient-elles, ont toujours la peau dure. De plus, les flics avaient choisi leur camp. Mme Cheung s'était retranchée sur d'autres commerces.
C'était une petite femme sèche, les cheveux noir de jais tirés en arrière, sourcils noirs bien dessinés. C'était une Madame, mais à cause de sa petite taille et de la délicatesse de ses traits elle ressemblait à un petit garçon vif et espiègle.
Elle n'avait jamais foutu les pieds au quartier.
C'était la seule du groupe à ne pas porter de lunettes noires. Silence pesant accueillant leur entrée.
Mathieu était au milieu de la salle, il montait les chaises sur les tables pour pouvoir balayer. Il s'est à peine interrompu, a secoué la tête et, comme s'il s'agissait de n'importe qui, a affirmé:
– On ferme, faut sortir.
Mme Cheung n'a pas bougé, mais ses copains se sont installés à la dernière table où il restait des chaises. Elle a rectifié:
– Tu fermes. Nous, on reste.
On était en groupe juste à côté de la porte, Mireille, Julien, Gino, Guillaume et moi, sur le point de sortir. On s'est tous rassis au comptoir, pas bien sûrs de la marche à suivre.
Saïd est revenu à ce moment-là, large sourire, en entrant s'est exclamé:
– Vous êtes pas encore partis? J'ai pas sommeil moi. Oh, Mathieu, je peux me faire un café?
Parce qu'après la fermeture nous restions fréquemment entre nous pour en boire quelques derniers.
Il était déjà passé derrière le bar quand il a remarqué que nous n'étions pas seulement entre nous.
Mathieu est allé prendre son balai, puis est venu en face de la femme, elle lui arrivait à peine au torse. Il s'est penché sur elle pour répéter, trop calmement:
– Je crois que vous allez sortir d'ici tout de suite, j'ai du ménage à faire.
Je l'ai trouvé très bien, définitivement viril.
Les quatre sbires n'étaient pas mal non plus, impassibles et figés dans de jolies positions autour de leur table. Ne bronchaient pas, regardaient on ne sait où, on ne sait quoi, derrière leurs lunettes noires.
Nous cinq côté comptoir étions plus fébriles mais parfaitement immobiles.
Mais ça faisait ce truc physique, quand on est dans un groupe qui s'oppose à un autre, et brusquement les gens sont vraiment proches, appartiennent au même corps. Le truc au ventre, qui réclame soulagement, envie que ça claque, que ça cogne, la peur grimpante qui se muait en hargne.
Sourire mielleux appelant la claque, Mme Cheung n'a pas bougé d'un pouce, a dit:
– Je veux voir la chef.
Mathieu a secoué la tête:
– T'es pas chez elle ici, t'es chez moi et tu sors.
En guise de réponse elle s'est fendue d'un éclat de rire tonitruant, en se penchant un peu en arrière. Les sbires y sont allés d'un vague rictus en guise de soutien.
Elle a interrompu son rire net, en plein élan. Ça m'a fait une grosse impression.
Je devais avoir une bonne gueule de cible, puisqu'elle s'est tournée vers moi et sur le ton du papotage aimable:
– Des filles qui viennent de chez vous m'ont dit que vous vous mettiez au snuf? Il paraît que vous en avez déjà fait découper deux… C'est pas un mauvais marché, surtout si vous avez les moyens de vous payer des Blanches. Mais je suis étonnée, vous n'avez pas été très discrets…
Saïd s'est collé à elle:
– La putain de toi, on vient de te dire de dégager…
Premier mouvement, déclencheur, suivi d'un grand tumulte.
Les quatre se sont levés dans un même élan. Deux chaises sont tombées, fracas.
J'ai vu l'un d'eux empoigner Saïd par les cheveux, l'entraîner jusqu'au comptoir, le maintenir la gueule écrasée dans une flaque de bière, canon contre la nuque.
Autre plan, un autre à califourchon sur Guillaume, bras tendus, doigts crispés sur un gun tenu à quelques centimètres de son front.
Mathieu avait probablement esquissé un mouvement pour se saisir de quelque chose sous le comptoir. Détonation, puissante, odeur de poudre aussitôt, rangée de bouteilles brisées derrière lui. Il s'est relevé sans se hâter, deux silhouettes en noir s'étaient postées à la porte d'entrée, ils tenaient tout le bar en joue et surveillaient que tout le monde reste tranquille.
Mme Cheung a calmement balayé la pièce du regard. L'enculée avait vraiment un bon style de frime, elle a pris tout son temps, et une lueur d'excitation féroce lui allumait les yeux.
Elle a déclaré sur un ton franchement désolé et trop affable, le ton de celle qui voudrait bien faire plaisir mais qui ne peut vraiment pas:
– Ça fait une semaine que je la cherche, j'ai des choses importantes à voir avec elle.
Elle a marqué une pause et conclut:
– Et je ne crois pas que vous soyez en mesure de nous faire quitter les lieux de force…
Rage de l'impuissance, humiliante sensation et j'avais l'impression de n'être pas assez rapide, pas assez téméraire. Le coup de feu dans la vitrine derrière le comptoir m'avait tétanisée, vrillé les tympans et bloquée net.
Elle a juste toussé, la Reine-Mère, flanquée de deux de ses filles. Le collant de l'une d'elles avait filé. Mais elles mettaient tout le monde dans le vent, en matière d'assurance flegmatique. Et puis, juchées sur leurs talons, on aurait dit que les maîtresses venaient calmer le jeu dans la cour des petits.
Sonia était derrière elles, je n'avais même pas remarqué qu'elle s'était éclipsée dès que la voiture s'était garée devant. Je me suis sentie encore plus conne, vraiment quelqu'un qui ne sert à rien.
Mme Cheung a fait signe à ses lascars de lâcher leur proie respective, et de baisser les armes.
Les deux chefs avaient un coaching assez similaire: théâtral et minimaliste.
Il y a eu un moment de bruits: Guillaume, qui pestait en se relevant; Saïd, qui retournait s'asseoir comme s'il sortait des chiottes. Moi, j'ai relevé une table, Sonia a remis une chaise en place. Guillaume a commenté:
– Bonne ambiance quand même…
En s'époussetant une dernière fois, puis s'est assis.
Julien était blanc comme un linge, il y a des gens que la violence affecte réellement, il suffit qu'ils continuent de réfléchir normalement pendant que ça se passe. Je ne sais pas quelle tête je faisais, mais le sentiment de lâcheté est moins pénible aux filles.
Mathieu s'était remis à essuyer des verres, on pouvait trouver quelques défauts à ce garçon, mais pas de manquer de sang-froid.
Mireille a tourné le dos à la scène et s'est occupée de bien le détailler. Elle n'avait pas l'air trop impressionné, elle avait même sorti son plus beau sourire.
Ça faisait comme une scène au ralenti, comme s'il manquait quelque chose au son, à l'air. Un vide. Le soulagement brutal et exténuant d'après l'effroi. Situation brusquement désamorcée, et on était comme vaguement K.-O., un peu nigauds.
Le face-à-face silencieux Reine-Mère-Mme Cheung, a duré un petit moment, elles avaient l'air de prendre un malin plaisir à se regarder. La Reine-Mère en imposait autrement plus, elle avait l'avantage mamellaire.
Mme Cheung a fini par se lancer:
– Je te cherchais.
– Tu cherchais la merde.
– Je te cherchais, oui.
– Qu'est-ce qui t'arrive?
– Le désordre règne en ce moment. J'entends raconter partout que tu protèges un tueur… Il y a plein de filles de chez toi qui rappliquent chez moi, paniquées et pleines d'histoires à dormir debout. Vu comment tu t'occupes d'elles, je les comprends. Moi, je suis prête à les récupérer, et j'ai les moyens de protéger tout le monde. C'est bourré de trésors, ici, et si tu brades je suis preneuse. Je suis même prête à discuter arrangements. Alors comme tu refusais obstinément de me voir, je me suis permis d'employer les grands moyens.
– J'ai rien à discuter avec toi. J'ai jamais travaillé avec des branleuses.
Elle a souri encore une fois, plus pincée:
– Tu crois vraiment que tu as encore les moyens de le prendre sur ce ton?
– Je t'ai fait savoir que je ne voulais même pas te voir. Je pense qu'on t'a demandé de sortir… Et je crois que tu ferais mieux d'obtempérer, avec tes gnomes…
Mme Cheung a changé de ton d'un seul coup, de courtoise elle est passée à hystérique, sans qu'on comprenne bien ce qui l'avait mise dans une telle rage. Un caractère cyclothymique.
– Écoute-moi bien, sale truie visqueuse. Ton quartier, tout compris, bâtiments et gens, je le rachète dans le mois. J'étais venue te voir pour qu'on s'arrange entre gens raisonnables. Mais tu préfères tout gâcher plutôt que de voir les choses continuer sans toi, et je ne te croyais pas si stupide.
Saïd lui a sauté à la gorge, littéralement. La Reine-Mère l'a retenu à temps. Une bonne poigne. Un drôle d'échange de regards entre elle et lui, à jurer que s'ils avaient été seuls ils se seraient métamorphosés en grosses bêtes à poil et à dents longues.
Mme Cheung est sortie, furieuse et méprisante, suivie de ses bonshommes.
Mathieu a remarqué, bon esprit:
– Que de bordel pour si peu de chose. Pour ce qu'ils avaient à dire, ils auraient pu envoyer une carte postale.
L'esprit de solidarité, on a vaguement ricané. Mais personne n'a trouvé autre chose à dire.
En fait, on attendait tous une déclaration de la Reine-Mère: qu'elle nous explique ce qui s'était passé, ce qui allait se passer, quel temps il faisait dehors, toutes ces choses…
Mais elle n'a rien dit. Elle a juste demandé:
– Ça va, y a pas eu de casse?
Et comme on faisait tous signe que non, il n'y avait rien eu de bien grave. Elle avait l'air de trouver tout ça très fastidieux. Elle a dit:
– Bonne chance pour la suite des opérations.
Avant de sortir.
Saïd a fait mine de la suivre, elle s'est retournée, a pointé son doigt sur lui:
– Toi, je ne veux plus te voir.
Elle semblait exténuée, et avoir la tête ailleurs. Il est resté sur place.