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Le 3 mai, cette année-là, tombe un mardi.
Le 3 mai, cette année-là, vers dix heures, alors qu'il travaille dans son bureau, le téléphone sonne. C'est la reum. Elle le salue à peine et lâche:
«Tom veut venir vivre chez toi.»
Il en laisse tomber son stylo.
«Il t'attendra en bas de chez moi le 4 juin.» Elle raccroche aussitôt.
Il rappelle.
«Je t'ai dit le 4 juin. Il aura toutes ses affaires. Je n'ai rien à ajouter.»
Il reste un long moment silencieux, immobile, incrédule.
De très longues années auparavant, lorsque Victor avait neuf ans, la reum lui avait téléphoné pour lui signifier une décision de même nature. Il lui avait proposé de prendre l'enfant chez lui pendant quelques jours afin de calmer le jeu de leurs relations. Elle avait accepté. Victor était resté deux semaines. Il témoignait d'une violence terrible. Il voulait venir habiter chez son père non pas pour lui mais contre sa mère. Le père avait estimé qu'il n'était pas apte à choisir, que la décision ne lui appartenait pas. Ils s'étaient entendus avec la reum. Elle avait dit: «Décide pour lui.»
Il avait longuement parlé avec l'enfant. A la fin, il lui avait dit: «Je ne crois pas que le moment soit venu.» Victor avait accepté. Il avait retrouvé son calme. Il était revenu chez sa mère. Quelques mois plus tard, il avait dit à son père: «Je te remercie d'avoir pris cette décision.» Et plus tard encore, un soir, au moment de s'endormir: «Si Tom demande un jour à venir chez toi, prends-le.»
Mais Tom demande-t-il vraiment la même chose?
A seize heures quinze, Pap' est devant l'école. Pour une fois, il délaisse le parpaing gris. Il se campe au premier rang, à deux mètres de la porte, et il attend. Il ne se soucie de rien ni de personne. Il ignore si la Scrupuleuse est à l'heure, si l'Enervée a trouvé une place, de quoi souffre aujourd'hui la Culpabilisée. Il veut Tom. Il se moque de ne pas respecter leurs rituels ou d'être repéré par ses copains. Ce mardi-là n'est pas un mardi ordinaire.
Tom a le sourire. Il apparaît au milieu d'une haie d'enfants, puis il se place dans les rangs et marche vers la sortie. Il voit son père. Il marque une petit signe d'étonnement, cogne le poing contre celui de ses copains, à la manière de Victor, fait «Salut Pap'!», lui abandonne son sac à dos et l'entraîne vers la boulangerie.
«Tom…
– Oui?
– Je dois te dire…»
Il cherche ses mots. Tom le regarde, attentif.
«Ta mere m’a téléphoné…»
L'enfant s'arrête sur le trottoir. Un vague sourire éclaire son regard. Il dévisage son père. Deux dents lui manquent sur le devant. Il a le regard gris, les fossettes en coin – une joie, une inquiétude, une attention peu ordinaires.
«Elle t'a dit?»
– Oui. Ce matin.
– Ah!» s'exclame Tom.
Il attend. Le sourire s'est rétréci en une boule de gomme.
«Qu'est-ce que tu en penses, Pap'?
– Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé?»
Ils ne bougent pas. Ils se fixent.
«J'y réfléchis depuis longtemps. C'est sorti hier soir… Pap', est-ce que ce serait possible?
– Pourquoi veux-tu venir vivre à la maison?»
L'enfant donne ses raisons. Elles lui appartiennent. Elles sont fondées.
«Mais toi, Pap', tu voudrais bien que j'habite avec vous?»
Un bout de langue pointe entre les incisives. Tom est inquiet.
«Bien entendu.
– Maman est d'accord, tu sais?
– Elle me l'a dit.
– Alors?
– Réfléchis encore.
– Je sais ce que je veux.
– On pourrait déjà essayer jusqu'à la fin de l'année.
– Non. Tout le temps.»
Le sourire de Tom s'élargit. Il a oublié la boulangerie.
«Ce que je pourrais faire, c'est rester aussi longtemps avec toi qu'avec elle.
– Après, tu reviendrais chez ta mère?
– Non. J'habiterai tout seul.»
Ils se donnent la main et marchent dans les rues de la banlieue. Pap' a oublié qu'il était venu à moto. Au plus profond de lui-même, il est bouleversé. Une seule idée l'obsède désormais: rappeler la mère, obtenir sa confirmation. Après, régler la suite.
Elle est à son bureau. Il dit qu'il a parlé à Tom. Elle se tait. Il lui propose de la retrouver le lendemain à la sortie de son agence.
«Pour quoi faire?
– Discuter de la situation. Faire le point…
– C'est inutile. Je t'ai dit que Tom serait chez toi le 4 juin.
– Pourquoi le 4 juin?
– Ça me regarde.»
Il la sait blessée. Il voudrait échanger avec elle, certainement pour Tom, mais aussi pour elle.
«Voyons-nous, insiste-t-il. C'est une décision grave. Nous devons décider toi et moi, laisser Tom à l'écart, organiser ce qui doit l'être entre nous.
– Il sera chez toi le 4 juin, réplique-t-elle encore, fermée, cadenassée. Il n'y a rien à organiser.»
Puis raccroche.
Pendant deux jours, il la rappelle. Pendant deux jours, elle lui fait la même réponse: le 4 juin, Je n'ai rien d'autre à ajouter.
Le samedi suivant, week-end de bande des Quatre, il informe la petite compagnie que sauf complication de dernière heure, Tom viendra habiter la maison le 4 juin.
C'est un hourra général.
Ils sablent le champomy.
Tom annonce la nouvelle à ses copains et à ses grands-parents.
Le soir, quand les enfants sont couchés, Jeanne dit:
«Quand même, la reum est une bien étrange personne.»
Ils sont allongés sur le lit, dans leur chambre. C'est une nuit de printemps très douce.
«Je ne crois pas que ce sera si simple, poursuit-elle.
– Elle l'a dit…
– On ne fait pas la guerre à un homme pendant tant d'années pour remiser ses armes de cette façon-là.
– On ne dit pas une chose à un enfant pour faire son contraire.
– Je ne la comprends pas, poursuit Jeanne pensivement.
– Si Paul ou Héloïse demandaient à vivre chez leur père, tu t'y opposerais?
– Non. Je voudrais seulement que cela se passe dans la paix.
– Ce sera le cas.»
Jeanne se place sur le côté et secoue gentiment la tête.
«Ne te fais pas d'illusions, mon amour.
– Il viendra», dit-il.
Elle ne répond pas.
«Il viendra», répète-t-il.
Une ombre danse dans la chambre. Une branche d'arbre qui se reflète dans la glace.
Il la fixe.
Il ne dort pas.
Il compte les moutons jusqu'au 4 juin.
Le 30 mai, ils partent au Maroc. Jeanne doit s'y rendre pour son nouveau travail: visiter une fabrique où seront produits les bijoux qu'elle concevra pour une marque en développement.
La veille du départ, il a acheté un téléphone portable afin de joindre Tom et Victor sans être embarrassé par les frontières, les opératrices, l'incompréhension des langues. Il a téléphoné une première fois à l'aéroport pour dire au revoir, et une seconde fois au moment du décollage pour dire que l'avion roulait à fond de train sur la piste. C'était une façon d'inviter ses enfants au voyage, de ne pas les quitter aussitôt. Lorsque son voisin l'a informé qu'il était interdit d'utiliser ces engins en vol, il a activé le bip du grand silence.
A l'atterrissage, il est comme les autres, composant les quatre chiffres de son code secret, puis actionnant la touche de réception des messages. Rien. Bis. Rien. Il appelle la maison maternelle. Rien. Il éteint puis rallume le mobile. Rien.
«Tu n'as plus de batterie», constate Jeanne. Son moral est à plat lui aussi.
Ils louent une voiture. Entre Casablanca et Marrakech, il fonce sur les routes mal carrossées qui sinuent au cœur d'un paysage aride. Il ne s'intéresse ni aux gens ni aux paysages. Jeanne lui demande de ralentir. Il passe de cent soixante à cent quarante. Puis de cent quarante à cent soixante-dix. Il mène un train d'enfer, obsédé par l'idée de ce téléphone en panne qui décevra Tom s'il tente de joindre son père. Ce n'est pas comme les autres fois, lorsque ses enfants et lui sont séparés pour quelques jours. Il y a une échéance: 4 juin. Et un espoir qui a fait son chemin en lui, qui a grandi dans sa poitrine, qu'il se retient de laisser exploser pour ne pas chuter de trop haut si rien ne s'était produit le 5 juin. Il attend Tom. Il n'attend que lui. Il veut recharger la batterie de son téléphone pour ne pas être coupé de lui. La décision prise et annoncée par la reum l'a rapproché de son fils cadet, comme une communion, l'un au nord, l'autre au sud, à imaginer tous deux quels paysages ils vont construire ensemble dans leur vie nouvelle.
Avant le départ, ils en ont rêvé. Seuls. Sans désir de partage. Ils ont bâti un monde dont ils sont les rois et les mages. Le leur, exclusivement. Pour le moment. Ils s'ouvriront aux autres plus tard, lorsqu'ils auront fait le tour d'eux-mêmes. Père et fils n'ayant jamais vécu ensemble, s'apprêtant à ne plus se quitter, ni le mardi ni le dimanche soir, et si c'est le matin, c'est pour se retrouver très vite. Ils ont décidé pour les écoles, pour les copains, pour l'argent de poche, pour les jeux, pour les livres, pour tout ce qui leur a manqué et qu'ils s'apprêtent à enfouir dans leurs poches, main dans la main, secrètement liés déjà. Ils en ont parlé sans cesse et sans cesse, remetdmt leurs choix en cause, non par souci de faire mieux mais pour y revenir, laisser ouvert ce ciel tout bleu où ils font du toboggan entre les nuages.
Jeanne reste dubitative. Elle s'attend à des complications. Tandis qu'il fait éclabousser la poussière du Haut-Atlas sous les roues de la voiture, elle prend sa main.
«Il viendra», dit-il.
Elle ne répond pas.
A l'hôtel, il branche le portable pour faire le plein d'énergie. Rien. Il ouvre la fenêtre afin de capter des ondes meilleures. Rien. Bis. Rien.
«Le rappel automatique ne fonctionne pas», dit-il à Jeanne.
Elle est sur la terrasse. Elle respire les senteurs d'olivier. Elle a revêtu un pantalon beige et un tee-shirt noir sans manches. Elle est gaie, juvénile et heureuse.
Il vient vers elle, la prend dans ses bras, promène sa main dans ses cheveux, et il lui dit qu'il l'aime, qu'il n'a jamais aimé une femme aussi longtemps.
«J'espère qu'on restera toujours ensemble, murmure-t-il.
– Bien sûr que oui.»
Elle ferme les yeux. Il l'embrasse sur les paupières, très doucement, tandis que sa main se referme sur sa nuque.
Il décroche le combiné de l'hôtel et demande la France.
«Je veux joindre Paris.»
On lui demande le numéro de la chambre.
«Sur la clé.
– Ne quittez pas!»
Il cherche la clé. Introuvable. Il ouvre la porte; pas de numéro. Il reprend le téléphone. On a coupé. Il rappelle le standard:
«Je ne trouve pas le numéro!
– Votre nom.»
Il le donne.
«Restez en ligne.»
Puis:
«On vous rappelle.»
Il raccroche. Il reste une longue minute près de l'appareil. Comme il ne sonne pas, il ouvre sa valise, balance tous ses vêtements sur le lit avant de retrouver le mode d'emploi. Il le feuillette très vite, puis reprend tout à zéro, avec davantage de méthode. On n'indique pas comment joindre l'international.
Il rappelle le standard. On ne répond pas. Il descend au rez-de-chaussée. Cabine. Il y entre. Il décroche. Rien. Il ressort. Un planton lui apprend que la cabine est en panne. D'un geste nonchalant, il en désigne une autre, devant laquelle sept personnes attendent déjà. Il prend son tour. Dix minutes passent. Puis cinq. Puis de nouveau dix. Il demande à l'impatient qui le précède comment obtenir Paris. Il revient dans la chambre. Jeanne n'est plus là. Il s'empare de son portable et compose fébrilement le sésame international. Rien. Bis. Rien. Bis. Bis. Bis. Rien. Une inscription apparaît à l'écran: Pas de réseau. Il réalise alors qu'il a certainement oublié de souscrire un abonnement international.
Il retrouve Jeanne dans les jardins de l'hôtel.
«Demain, je travaille, dit-elle. Je dois donner a les dessins des prototypes de mes bijoux. Avant, je voudrais aller sur la place Djemàa el-Fna.»
Il s'étonne qu'elle n'ait pas songé à appeler ses enfants.
«Pourquoi le ferais-je? Je les ai quittés ce matin seulement. Ils sont chez leur père: il ne peut rien leur arriver.
– Mais s'ils essaient de te joindre?»
Elle l'observe avec ironie.
«Tu crois que tes enfants ont tenté de te téléphoner?
– Bien sûr!
– Bien sûr que non!»
C'est alors qu'il se souvient d'un détail qu'il n'aurait pas dû oublier: ses enfants n'appellent jamais.
«Allons sur la place Djemàa el-Fna», dit-il.
Paris.
Il redoutait le pire, et le pire est arrivé. Rien dans la boîte aux lettres, rien sur le fax. Mais un message sur le répondeur. Il émane de la reum. Quatre mots brefs et tranchants: «Tom restera chez moi.» Et plus loin, quelques soupirs tout gris et tout tristes de l'enfant lui demandant de le rappeler.
Ce 3 juin est un jour noir.
Il s'assied auprès de Jeanne et dit, aussi défait qu'il imagine son garçon:
«Tu avais raison. Il ne viendra pas.»
Le plus terrible, pour le moment, ce n'est pas le revirement maternel, le brusque obscurcissement des paysages lumineux tracés les jours précédents. C'est la tête de Tom. Son désarroi. Son chagrin. Dans sa chambre, frappant et frappant encore sur son punching-ball. Interdit de téléphone. Tout seul avec les peluches et les jeux qu'il devait emporter chez son père.
Sombres images.
Il téléphone. Répondeur. Il laisse un message: «Les enfants, rappelez-moi.» Et passe le reste de la soirée à tourner en rond, rêvant qu'il se rend chez la reum, force la porte, prend son petit bonhomme sous le bras et l'emporte avec lui. Il envisage tous les possibles avec Jeanne, qui le laisse à sa rage, à son désespoir, mais l'encourage à saisir la justice.
Le lendemain, à onze heures quinze, il est devant l'école. Il sonne et se fait ouvrir. Traverse la cour puis grimpe les escaliers jusqu'à la classe de Tom. Il attend. A onze heures trente, il attrape son fils par la main et l'emmène.
«On déjeune tous les deux.»
Ils vont par les rues sans parler ni se regarder.
Tom a seulement dit: «Elle ne veut plus.»
A table, il ajoute:
«Elle a téléphoné au juge. Le juge a dit qu'elle avait ma garde.»
Il confond juges et avocats. Dans son esprit d'enfant, ils sont dotés de la même autorité, que seule celle du père saurait contrebalancer. Et le père, en ces circonstances si particulières, ne peut qu'abandonner cette puissance tutélaire devenue fictive, se soumettre au cadre de la loi, plaider pour une décision révoltante – puisque celui qu'elle vise au premier chef la récuse.
«Je vais appeler ta mère, dit-il.
– Elle ne répondra pas.
– Lui écrire.
– Elle jettera tes lettres.»
L'enfant ajoute:
«Tu dois faire comme elle. Aller chez le juge.»
Il téléphone, cependant. Répondeur. Il écrit. Ses lettres lui reviennent, pas même décachetées. Ainsi jusqu'à la fin de l'année scolaire. Il se heurte à un mur au-delà duquel, pour le moment encore, il ne voit rien.
Les vacances, cette année-là, sont pénibles. Il est séparé de ses garçons, coupé d'eux comme jamais. Jeanne ne compense rien, pas plus que ses enfants. Ils suivent l'agrandissement des déchirures, projetant sur leur propre situation des causes et des effets qui pourraient se produire pour eux-mêmes. Tous attendent. Jeanne ne cesse de l'encourager, de le soutenir. Elle est confiante. Pas lui. Il lui semble mener un assaut sans armes, combattre un adversaire déjà victorieux.
Il écrit de nouveau. Il propose une rencontre. La lettre lui revient. Il téléphone. Répondeur. La fin des vacances approche.
Tom dit:
«Papa, je n'ai pas changé d'avis.»
Il ne répond pas.
Tom insiste:
«Papa, tu dois faire quelque chose pour moi.»
Il s'était fixé un premier terme: la rentrée scolaire. Il attend un mois encore.
Tom dit:
«Papa, je n'ai toujours pas changé d'avis.»
«Il ne reviendra pas sur son choix», confirme Jeanne.
Il attend un mois encore. Il désire laisser à Tom tout le temps de la réflexion. Il veut être persuadé que son choix est nécessaire. Il sait qu'il n'a à peu près aucune chance d'obtenir ce que l'enfant souhaite. Mais il ne peut laisser la demande de son fils sans réponse. Sur ce point, Jeanne et lui sont d'accord: il doit faire en sorte que Tom ne puisse jamais lui reprocher de ne pas l'avoir entendu. La parole de Victor le hante: «Si Tom demande un jour à venir chez toi, prends-le.»
Il envoie une dernière proposition à la reum: discutons. Il argumente: si elle refuse, les enfants seront les premiers exposés à ce qui suivra; évitons-leur cela.
La lettre lui revient, non décachetée. Il lui adresse un double, qu'il fait porter par huissier: il veut épuiser toutes les voies pacifiques. Elle lit. Mais ne répond pas.
Alors il sonne la charge.
Palais de justice, troisième.
La juge les convoque quelques mois plus tard. Quand il pénètre dans la salle d'attente, la partie adverse est déjà là. Ainsi que son avocate. Elle l'entraîne dans le couloir et dit:
«J'ai reçu une déposition de dernière minute. Elle est accablante.
– De qui?»
Castagnette.
Il lit. Castagnette s'est fait le porte-plume de la reum. A travers ses lignes, suppurent des envies, des jalousies, des mesquineries. Il se mêle de ce qui ne le regarde pas, pénètre dans une histoire où il voudrait occuper une place alors qu'il n'est qu'une tique posée sur le cul des circonstances. Il a cuisiné un ragoût d'écriture difficile à avaler: il affirme que le père veut avant tout détruire ses enfants; il affirme que le père réclame Tom dans le seul but de mieux le manipuler; il affirme que le père hait ses garçons; il affirme que le père…
Le père est horrifié. Lorsqu'il se présente devant la juge, la même que les fois précédentes, il est bouleversé. Il parle à peine. Il demande au magistrat de lire le témoignage de Castagnette. Lui s'en tiendra là. Il ne fera qu'une observation: en tant que père, il n'accepte pas que ses deux enfants vivent dans un climat où la haine et la violence président, avec un homme autorisé à écrire, donc à dire, donc à laisser sinon à faire entendre à ses deux garçons que leur père, oui, leur père, les hait.
Dans un silence plombé, la juge lit le témoignage. Dépose les feuillets sur le bureau, regarde ses vis-à-vis et déclare seulement:
«Il y a en effet un problème.»
Ordonne un examen médico-psychologique et nomme un cabinet d'expertise avec mission d'examiner les enfants, de procéder à tous entretiens utiles avec les parents et gardiens, de recueillir tous renseignements sur la situation matérielle et morale des parties et tous éléments de nature à éclairer le Tribunal sur les mesures relatives à la résidence et au droit de visite et d'hébergement les plus conformes à l'intérêt des enfants. Dit que le rapport devra être déposé au Secrétariat-Greffe dans le délai de trois mois à compter de la mise en œuvre.
Merci Castagnette.
«Il est à fond dans le potin! s'écrie Victor.
– On va aller voir un psy? demande Tom.
– Je mettrai ma jupe rouge, déclare Héloïse.
– C'est pas une corrida! remarque Paul.
– T'iras pas, de toute façon.
– Les psys, c'est des cons, reprend Victor.
– T'en connais aucun!
– Tropa! Dans ma très longue carrière, j'en ai croisé cinq ou six. Le meilleur moment, c'est quand tu t'allonges. T'es cool et tu dors.
– Tu ronfles quand tu dors?
– Non, il pète!
– Les garçons, c'est vraiment débile! déplore Héloïse.
– T'as les nichons qui poussent, hihihi!» susurre Paul.
Tour de table. Victor souhaite que Tom aille chez son père parce que lui-même se voit assez bien cas unique chez la reum. Héloïse voudrait que Tom vienne, mais aussi Victor, se déclare prête à partager sa chambre à condition qu'on ne touche pas à ses livres et qu'on remette les CD dans les boîtes après s'en être servi. Paul préférerait que ce soit Victor qui vienne plutôt que Tom, et si c'est Tom, il est prié de choisir d'autres copains que les siens. Tom n'a pas changé d'avis. Mais si Victor devait occuper les mêmes lieux que lui, ça modifierait tout.
«Catastrophe nationale! s'exclame Victor. Où vont les nains?»
Jeanne lui prend la main, puis l'épaule, puis le cou, puis la bouche, et murmure, avec la langue:
«Tu vas gagner.»
Une fois dans un sens, une fois dans l'autre.
Sourit de ses grands yeux noirs et rectifie:
«On va gagner.»
«Ne t'inquiète pas, affirme Tom, je ne changerai pas d'avis.»
Du haut de ses tout petits dix ans, l'enfant a compris qu'il détenait la clé de la situation. Elle repose sur lui. Il la prend en charge avec une détermination redoutable. Pap' admire son courage. Il ne lui connaissait pas cette ténacité qui le sort brusquement d'une petite enfance attendrissante.
Le week-end précédant la rencontre avec le psy, Pap' lui demande une dernière fois s'ils doivent aller jusqu'au bout de la démarche. Tom répond par une exclamation qui sonne comme un sanglot:
«On dirait que tu veux m'abandonner!»
La psy est une petite dame ronde et aimable. Elle reçoit au cœur d'un centre commercial du XXe arrondissement. On traverse deux cours battues par le vent, on passe devant les fruits et légumes, puis c'est le rayon bricolage, on tourne après les ordinateurs recyclés, troisième à droite, c'est là. Porte blindée, sans serrure. Il faut sonner. Le battant pivote, actionné de l'intérieur. Salle d'attente: une pièce ouverte par la transparence de vitres à l'épreuve des balles sur le grand large de la cité.
La première fois qu'il s'y rend, la reum est là, avec Victor. Ils sont assis sur une banquette de moleskine déchirée. Ils sont déjà passés. Tom est en seance.
Il s'assied un peu à l'écart. Victor le retrouve. Puis il rebrousse chemin. Il va et vient entre sa mère et lui, soucieux d'impartialité. Au-delà des cloisons de verre, passent des Blacks et des Beurs vêtus comme ses enfants, Nique et Rilf Lorrain.
«Fringues tombées du camion», apprécie Victor.
Il suit les représentants du petit commerce d'un regard impavide et ajoute:
«Ils se la jouent.
– Tu as déjà vu la psy? demande Pap'.
– Oui. Elle est ouf. La reum dit pareil. Il n'y a que le nain, à mon avis, qui va faire sa compote avec.»
Retourne chez la reum, crispée sur sa chaise, jambes croisées haut, joli chignon, chaussures de sport siglées. Elle lui décoche un grand sourire, contraint mais quand même, il détourne le regard, il ne faut pas exagérer.
Une porte s'ouvre dans le lointain. Blindée et sans poignée, comme la première. Tom survient, raccompagné par la psy. Il se précipite vers son père et saute dans ses bras. Ici, il n'y a pas de copains. Et ils sont là pour défendre la même cause.
«Vous ne vous êtes pas vus depuis longtemps? demande la psy.
– Avant-hier.»
Il pense: un point pour nous.
Bureau tout en longueur, deux fauteuils, le canapé traditionnel, quelques jouets d'enfants. Il prend place face à la psy. Qui a vu les garçons, une fois chacun, et les reverra à tour de rôle, avec leur mère puis avec leur père.
«Que pensez-vous de la situation?»
Il s'explique. Il connaît le point de vue de la reum, qui a ses raisons. Lui défend les siennes, et c'est pourquoi il est là.
«Que feriez-vous si le juge refusait de séparer les deux garçons?
– Je les prendrais tous les deux.
– Et la garde alternée?»
Il accepterait. Elle serait difficile à mettre en place en raison de l'âpreté des rapports. Mais il faudrait essayer.
«La mère est contre. Elle l'a refusée à votre fils Tom, qui la lui avait proposée.»
Il l'ignorait.
Au fur et à mesure que se déroule l'entretien, il perçoit les rôles qui sont les leurs. La reum est arc-boutée sur un territoire qu'elle veut défendre à tout prix, passant d'un argument à l'autre sans rien entendre ni rien céder. La garde alternée? Non. L'élargissement du droit de visite? Non. Ici aussi, elle a voulu affirmer ce qu'elle prétend ailleurs, que le père veut lui enlever son enfant, que celui-ci est manipulé et en quelque sorte obligé, que l'homme qui agit en sous-main est diabolique, l'aime encore, ne se remet pas de la séparation, veut se venger… Mais dans le cabinet de la psy, le feu ne prend pas. La praticienne connaît trop bien ces arguments pour s'y laisser prendre.
«Mécanismes classiques, d'une grande banalité», observe-t-elle.
Il n'est pas là pour parler de la mère. Il est là pour ses enfants.
«Savez-vous pourquoi votre fils veut venir chez vous?
– Pour partir de là-bas.
– Savez-vous pourquoi il veut partir de là-bas?»
Evidemment.
Il explique.
La psy note.
Lorsqu'ils se quittent, après deux heures d'entretien serré, Pap' ne perçoit pas de réponse à la seule question qui lui importe: entendra-t-elle Tom?
Il revient. Avec Victor, puis Tom, puis Jeanne, puis seul. De son côté, la reum est entendue avec les enfants. Castagnette donne son point de vue à son tour. Rien ne filtre. Nul ne sait. Probablement ont-ils tous tenté de sonder la psy pour percevoir dans quel sens elle allait conclure. Sans résultat, au moins pour lui-même.
Il faut attendre.
«Vous allez vous marier, oui ou non?!» s'impatiente Héloïse.
Ils fêtent l'anniversaire de leur rencontre. Ils le fêtent deux fois, comme toujours, depuis le début de leur histoire.
Elle l'emmène au restaurant pour célébrer le soir où ils se sont rencontrés, chez leurs amis communs. Il la convie à son tour deux semaines plus tard, en souvenir de leur première nuit. Chaque fois, ils mesurent le chemin parcouru. Quelques années avec embûches et ornières, surmontées pour la plupart. Le tableau s'est un peu délavé à la lumière des jours ordinaires, mais ils savent l'un et l'autre que c'est le prix à payer pour vivre ensemble.
Jeanne a été promue responsable de la conception et de la fabrication des bijoux qu'elle dessine. Depuis, elle est sur la corde, pratiquant des exercices de haute voltige entre le travail professionnel et le travail familial. Elle veut tout faire, elle ne délègue rien. La suractivité est un baume sur les plaies de la culpabilité.
Les enfants demandent, et elle donne. Ils prennent une place de plus en plus dévorante dans son emploi du temps. Héloïse, qui réclame sa mère pour acheter des fringues, pour qu'elle lui fasse deux nattes à trois minutes du départ et en moins serré que la dernière fois S'il te plaît, pour qu'elle recouse un bouton de la même couleur que les autres, qu'elle lui rende la barrette empruntée le dimanche d'avant, la paire de chaussures prêtée puis reprise puis perdue, pour qu'elle signe le carnet de notes, lui donne' des idées de vacances, d'activités sportives, de choses à faire…
Paul, lui, ne réclame rien et ne fait que ce qu'on lui demande. Sauf ses devoirs. Dans sa chambre, le soir, le cirque devient corrida. Jeanne en sort une heure après y être entrée pour revenIr presque aussltot, rongee par un remords endémique. S'assied auprès de son fils, et reprend avec lui le programme de CM1, CM2 et sixième. A force, elle aura son brevet du premier coup, avec mention pour la techno.
Dépassant la nausée que lui inspire l'autorité, Pap' a tenté de s'approcher des cahiers de texte planqués pàr Paul. Il a proposé à Jeanne de s'en occuper. Il lui a simplement demandé de le laisser faire seul, de ne pas intervenir. Elle a dit oui. Il ne souhaitait pas remplacer le père modèle unique et, pour celui-là, unique en son genre. Il voulait montrer à l'enfant un paysage différent, masculin et possible. Lui dire qu'il comprenait ses chagrins. Qu'un jour peut-être, et peut-être ce jour-là, il pourrait l'aider. Il n'est pas son père, mais il est un père. Et lui, un petit garçon. Non pas le sien, mais comme les siens.
Le deuxième jour, il était éjecté, et Jeanne avait repris sa place.
«Il n'y a que moi qui puisse le faire.»
Il a traduit: «Il n'y a que moi qui doive le faire.»
Il se demande si toutes les familles recomposées, c'est-à-dire d'abord et avant tout issues d'une décomposition, vivent sur ces virus de culpabilité dont il espère qu'ils ne gangrèneront pas le corps commun.
Son allié objectif, désormais, c'est le reup. Quand il prend ses enfants le week-end, Jeanne est à lui. Ils sortent. Ils reçoivent des amis. Ils sont ensemble. Ah, si seulement le reup pouvait être à l'heure le samedi! Et ne pas revenir trop tôt le dimanche! Et les emmener durant la moitié des vacances, ainsi qu'il devrait faire et fait si peu! Cher reup, gare-toi devant la maison dès le vendredi soir, prends un verre, deux si tu le souhaites, et après, immédiatement après, embarque tes enfants, bon vent à tous, je garde la mère!
Pour l'équilibre de tous, Pap' craignait l'arrivée de l'adolescence. L'adolescence est là. Elle trempe les caractères. Elle aiguise les exaspérations. Elle provoque des frictions qu'il s'agit de bien contrôler pour qu'elles ne débouchent pas sur des drames.
La bande des Quatre a pris de la bouteille. En grandissant, les enfants se sont transformés en graines de désaccord. Ils ne sont plus seulement petits mignons minuscules. Les années passant, ils ont perdu les charmes de l'enfance pour endosser des tissus plus âpres. Ces différences acceptables, qui constituaient sans doute l'une des richesses de la bande des Quatre, deviennent, à l'adolescence, des fossés de plus en plus difficiles à combler. En sorte que peu à peu, très insidieusement, deux groupes se forment.
«Tentons de nous présenter unis face aux enfants», dit-il.
Ils essaient. Mais n'y parviennent jamais longtemps.
«J'en ai marre, dit-il. Les enfants pompent toute notre énergie. On va mourir.»
Elle vient dans ses bras et murmure:
«Je veux un enfant. Je veux un enfant à nous.»
Il pense à Tom. Il espère par-dessus tout qu'il viendra. Et Jeanne aussi. Elle dit:
«Il te déculpabilisera de vivre avec nous.»
La juge les reçoit dans son cabinet. Elle examine le rapport de l'expert psychiatre. Cinquante-trois pages, interligne 2. Il a relevé chez le père «un dégoût pathologique de l'autorité» qui le conduit à nier «toute fonction répressive dans l'éducation de ses enfants». Ce que confirme Jeanne, qui encourage vivement son compagnon à élargir ce qu'elle nomme leur«étrange foyer».
L'expert a noté chez la reum une «hystérie verbale», un «tropisme amoureux persistant» à l'égard du père. Il estime que son attitude est dictée par une «incapacité à régler une situation émotionnelle ambiguë», tout. cela étant amplifié par l'attitude de Castagnette, «en posture de jalousie et de compétition» avec le père.
A la demande de la Justice, et pour répondre à la question posée par la magistrate – quelle est la meilleure situation à envisager pour le bien des enfants? -, le psychiatre recommande de domicilier les deux frères dans la maison paternelle.
La bande des Quatre au nid.
La juge observe les parents et commente:
«Je ne vous félicite pas.»
Elle n'est pas la seule.
Puis:
«Que souhaitent les deux enfants?
– Tom vivre avec moi, répond le père.
– Victor, rester avec moi, répond la mère.
– Que demandez-vous?
– Garder les deux, dit la mère.
– Suivre la recommandation de l'expert psychiatre, dit le père.
– Nous respecterons le désir des enfants», ordonne la juge.
Les parents quittent le Palais chacun par une porte.
Pap' téléphone à Tom:
«On a gagné.»
L'enfant reste très mesuré.
«Tu n'es pas content?
– Castagnette est a cote.»
Et il ajoute, tout bas:
«Je vais faire semblant d'être triste. Demain, viens me chercher très tôt!»
Le lendemain, sur le bord du trottoir, Tom attend son père avec ses affaires. Trois valises, un skateboard, Hamsterdame dans sa cage.
L'enfant a la mine basse. Evidemment. Il monte dans la voiture sans parler. Il ne passe pas les vitesses. Arrivé au bas de la maison, il dit:
«Je crois que c'est le jour le plus important de ma vie.»
Et il sourit enfin. Un an après le 4 juin de toutes les malédictions, il a obtenu ce qu'il souhaitait.
«Maintenant, on est vraiment chez nous, Pap'…»
Lui, il lui semble n'avoir vécu ces dernières années que pour ce moment-là. Dans sa poitrine, quelque chose se décroche brusquement. Il monte. Il s'allège. C'est comme une douleur vieille de mille ans soudain apaisée. La partie manquante de son corps vient de retrouver sa place. Il n'est plus amputé. Tom lui a sauvé la vie.