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V.

L'existence est un rêve, pense-t-il. Le matin, accompagner son fils à l'école. L'y rechercher l'après-midi. Parfois, déjeuner avec lui. Lui faire réciter ses leçons. Chaque soir, dîner ensemble. Le border dans son lit, écouter ses histoires, lui en raconter d'autres. Revenir dans la nuit pour entendre son souffle. Ne plus vivre dans le bref, redoutant le dimanche soir, mais marcher enfin sur un chemin qui les conduira d'un matin à un soir, et de là au matin suivant, au soir suivant, ainsi pendant des semaines, des mois, des années. Tom ne passera plus. Il s'installe. Pap' ressent une impression nouvelle, comme l'indice d'une possession: qu'on ne me l'enlève pas.

Les gestes de chaque jour, les attentions, les préventions, tout cela l'emplit d'un bonheur immense, le comble de tous les manques passés, et ne lui pèse jamais. Il doit s'occuper de son enfant, il ne fait que cela. Il le suit sur les chemins de sa vie, le précédant parfois, l'observant sans cesse, parlant avec les maîtresses, et même la Scrupuleuse, et même l'Enervée, la directrice de l'école, apprenant le squelette du pigeon et la table de multiplication par sept pour le faire réciter lui-même. Il est un père débordé.

Il recompose la chambre de Victor, devenue celle de Tom. Il lui fabrique un nid, entraînant l'enfant derrière lui pour choisir un bureau, une chaise, une armoire, un pouf. Ils hésitent. Jeanne est appelée à la rescousse. Elle donne son avis. Il l'écoute à peine. Il désire s'occuper de tout. Il rattrape le temps perdu. Il ne veut confier son rôle àpersonne. Tom et lui se meuvent dans une histoire qui n'appartient qu'à eux. Ils sont ensemble, le plus possible, et bien ensemble. Ils ont attendu si longtemps! Ils ont eu si peur de ne pas aboutir! Ils ont une revanche à prendre et la prennent main dans la main, en riant. Il faut fêter la nouvelle vie de Tom. Lui faire oublier ce rôle de petit adulte qu'il a été contraint de jouer, qu'il a joué avec tant de courage. Le remercier du cadeau qu'il s'est offert, et qu'il a offert à son père.

Il regarde vivre son garçon. Il le découvre. Ils se connaissaient à peine. L'enfant était trop petit lorsqu'ils ont été séparés pour que leur langage d'alors, leur langage ancien, dépasse les étreintes et les baisers. Maintenant, il distingue les petits pas que Tom construit l'un après l'autre vers une qualité humaine qui le trouble, le touche et l'impressionne. Jamais il ne le prend en défaut. Pas d'indélicatesse. Pas de mesquinerie. Aucune petite chose. Droit, séduisant, attentif. Déterminé et courageux. Un merveilleux enfant, pense son pere.

Il se dit aussi que s'il retrouve en Victor beaucoup de lui-même adolescent, il eût également aimé ressembler à Tom. Peut-être est-ce là une manière d'exprimer un sentiment bizarre, moins commun qu'il y paraît au premier abord, qui se précise au fur et à mesure que ses garçons grandissent: il est fier d'eux.

Le matin, dans un demi-sommeil, il perçoit tous les sons de la maison. Lorsque Paul et Héloïse étaient plus petits et que Jeanne dormait encore, il descendait les voir. Désormais, il se lève avec son fils. Il reconnaît son pas. Il identifie sans erreur l'ordre des bruits: bol, réfrigérateur, placard: Paul; réfrigérateur, grille-pain, tiroir: Héloïse; réfrigérateur, bol, micro-ondes, placard: Tom.

Parfois, le dimanche, à tous ces sons quotidiens, succèdent un miaulement, deux portes claquant, un roulement à peine feutré, des rires en cascades: le chat a été enfermé dans une pièce, Hamsterdame est sortie de la sienne et circule dans sa Jaguar rouge, coude à la fenêtre, pour la plus grande joie des enfants.

En classe, les notes ne baissent pas. Le soir, Tom ne cafarde pas. Le matin, il s'amuse avec Paul. Lorsqu'on lui pose la question, il affirme qu'il ne regrette rien. Il est bien là. Il veut rester.

«Si un jour tu changes d'avis, promet le père, je le respecterai. Nous n'irons plus voir les Juges.»

Mais l'enfant ne change pas d'avis. Parfois, sa mère lui manque. Ille dit toujours. Cela ne dure pas longtemps. Il en parle à son père le soir, avant de se coucher. Il parle aussi d'autres choses, la vie à l'école, les copains, avant, le hamster, Où on partira en vacances… Puis il s'endort. Pap', alors, referme doucement la porte, croise Jeanne dans le couloir, qui passe de la chambre de Paul à celle d'Héloïse, J'arrive, mon amour, j'arrive.

«Et moi?» demande Héloïse.

Il lui a offert une photo d'elle et de Tom enlacés. C'était important pour lui. Probablement pas pour elle. De toute façon, son existence bifurque vers l'extérieur. Elle se soucie moins, désormais, des survivances de la bande des Quatre que des histoires avec les copines, les Redoutables, qui s'habillent tout pareil qu'elle, les Redoutées, qui draguent les mecs faut voir comment, les qui n'ont rien à dire, les qui vivent comme des grosses bourges, les qui la collent c'est pas possible, les qui fument à leur âge, les qui…

Tom? Ça ne la dérange pas qu'il soit là: plus il tape la discute avec son frère, et moins le téléphone sonne pour lui, c'est plus tranquille pour le R2.

Quant à Paul, s'il avait un lance-flammes il décapiterait tout le troisième âge de Paris. Mais comme il n'en a pas, il vise les pigeons au lancepierres. A ses côtés, Tom ajuste le tir.

Sous l'œil scrutateur des parents, les rôles s'organisent et la scène se met en place. Les enfants se donnent eux-mêmes la réplique. Tom, grand amateur de câlins, se pousse contre Héloïse qui l'envoie promener car elle n'est ni sa sœur ni sa mère. Paul, soucieux des parts égales, affiche de grands sourires car il n'est plus le seul garçon à ne rien faire. Héloïse peste sous prétexte qu'elle se tape tout le boulot. Victor, quand il est présent, exhibe ses six de moyenne générale et se moque des encouragements obtenus par Héloïse, laquelle sermonne son frère car il rit sous cape à propos d'elle ne sait pas quoi, lui l'ayant oublié, Tom sachant de quoi on parle, Victor estimant que le nain se mêle de ce qui ne le regarde pas, lequel n'est plus nain et serait capable de lui flanquer une pêche, Espèce de pomme, Tarte toi-même, Héloïse hausse les épaules, jure qu'elle ne débarrassera pas la table ce soir-là et s'apprête à tirer sa révérence lorsque, surgi de dessous la table, un traître pied la fait trébucher. Elle hurle sous la douleur jusqu'au moment où les voisins, lassés, désespérés, hargneux et prêts au pire, cognent contre les murs pour exiger un peu de silence.

Tout va bien.

Il observe Jeanne et Tom. Il n'est pas son fIls, et elle ne joue pas à la mère. Elle n'a pas pour lui les mouvements de tendresse qui la poussent vers ses enfants. Elle ne l'appelle pas mon chéri, ne le prend pas sur ses genoux ou dans ses bras, ne lui demande pas comment s'est passée sa journée. Elle dit que lui-même se charge très bien de tout, que là n'est pas son rôle. Elle est présente lorsqu'il a besoin d'elle, par exemple pour recouvrir ses livres de classe ou s'il lui montre un dessin. Elle vient l'embrasser dans son lit, le soir. Elle s'occupe de lui autant que des autres quand son père s'absente.

Mais depuis que Tom est là, elle redouble d'attentions à l'égard de ses enfants. Son fils, particulièrement. Le.soir, dans sa chambre, il y a conciliabule. De quoi s'agit-il?

«Ils ont l'air d'avoir des secrets», commenteTom.

Jeanne reste silencieuse. Il ne lui pose aucune question. Pour l'heure, il ne se soucie que de Tom. Il n'a pas le sentiment de donner moins aux autres. Et quand bien même cela serait, il leur demande de comprendre. Il doit raccommoder les blessures de son enfant. Il ne peut manquer ce rendez-vous avec lui, qui est aussi celui d'un éloignement d'avec sa mère; s'il rate ce passage, s'il ne parvient pas à emmener Tom du bon côté de son choix, sur des terres absolument pacifiées, les cicatrices resteront douloureuses pour la vie. Il ne le veut pas. Il n'a pas aidé son garçon à traverser pour le laisser au bord du trottoir. Les autres doivent l'admettre. Il attend d'eux une générosité comparable à celle dont ils ont témoigné, ses fils et lui, pendant les années où ils ont habité dans la maison, à trois. Ce n'était pas toujours facile pour lui de vivre ainsi, sans ses enfants, et pas facile pour eux de voir leur père vivre sans eux mais avec d'autres.

Dans l'attitude de Paul et d'Héloïse, il perçoit cependant autre chose, qui ne dépend pas de lui et reste inexprimé. Le savent-ils eux-mêmes? C'est que, le voyant quotidiennement avec son fils, ils ne peuvent qu'établir des comparaisons avec leur propre situation. Banc d'essai et évaluation des papas. Que fait celui-là que l'autre ne fait pas? D'où, nécessairement, l'apparition d'un manque qui n'est pas d'ordre quantitatif mais qualitatif. Se doublant d'une prise de position presque obligée, le reup n'ayant jamais cessé de tirer à boulets rouges sur le hachik. Des années de défonce, ça impressionne les esprits. Héloïse s'est rangée d'un côté. Paul, sans doute, de l'autre. Que peut cet enfant contre un rouleau compresseur si acharné? Pap' mesure les douleurs qui le blessent. Mais le partage des fonctions est tel qu'il ne peut ni ne veut se substituer à un père qu'il ne comprend pas, dont les règles d'éducation sont incompatibles avec les siennes, qui creuse au fer des cicatrices qu'il ne sait panser – puisque ce langage lui est absolument étranger, et son rôle auprès de l'enfant tant contesté depuis si longtemps.

Dans la chambre de Paul, lorsqu'il y a conciliabule, Jeanne tente d'apaiser l'incendie qui brûle son fils. Elle le berce comme elle peut, avec patience, à son tour déchirée car elle sait que plus Pap' et Tom seront heureux ensemble, plus Paul souffrira d'un manque qu'elle ne peut combler seule. La présence de Tom fait émerger des douleurs jusqu'alors souterraines, des différences qui sont moins celles des enfants que celles des parents, l'amour immodéré de ceux-ci pour ceux-là se traduisant par une question toute simple posée en creux par un petit bonhomme malheureux: Maman, qui est-ce qui compte le plus pour toi?

Un soir, dans leur chambre, Jeanne, livide, montre à Pap' une photo découverte dans les tiroirs secrets de son fils. Elle les représente tous deux, au début de leur vie commune; l'enfant les a poignardés à l'encre, un couteau dans chaque cœur et une tête de mort par-dessus. Pap' comprend alors que depuis toujours, Paul attend sans doute quelque chose d'inexprimable: revenir dans le XIIe arrondissement, avec sa maman pour lui tout seul.

«Pap', dit Victor par un beau matin du mois d'avril, j'ai rencontré une meuf.»

Ils sont au café 1789 tous les deux.

«Elle est dans ma classe. Elle s'appelle Julie.

– Tu l'aimes?

– Tranquille, le chat!

– Tu es… Je ne sais pas… Attaché à elle?

– On s'envoie des textos.

– Des textos de quoi?

– De ouf! Mais on s'écrit qu'on s'embrasse… Est-ce que tu crois que je peux y aller?

– Essaie!

– Merci! A ton avis, je me mange une claque ou pas?

– Je ne sais pas!»

Victor s'abîme dans une profonde réflexion dont il s'extirpe avec une proposition:

«Tu voudrais la rencontrer?

– Pour quoi faire?

– Me dire ce que tu penses de la situation.

– Bien sûr que non!»

Aussitôt, Victor s'empare de son portable, pianote sur les touches: Mon daron aimerait te rencontrer… Réponds-moi. Je t'embrasse.

«T'es gonflé!

– Ça m'aidera pour la négo.»

Dans la voiture qui les transporte vers le pont de Sèvres, le téléphone sonne. C'est un texto. Victor lit: OK pour voir ton papa. Dis-moi quand. Je t'embrasse. Julie.

«Tu remarqueras qu'une fois de plus, elle m'embrasse! Tu proposes quel jour?

– La prochaine fois que je vous ramène. Ou quand je viens vous chercher.

– Avec le nain?! hurle Victor.

– Je ne vais pas me taper la route uniquement pour vos beaux yeux!

– Pap', constate Victor, tu vires complètement à l'ouest! Je te propose de rencontrer celle qui sera peut-être ta belle-fille, et tu…»

Il capitule en rase banlieue, à deux cents mètres de la maison maternelle.

Le lendemain soir, il coupe le contact de sa moto devant le Soubize, à Sèvres.

Victor est assis au fond du café, à côté d'une très jeune fille vêtue de noir, regard noisette, un trait d'eye-liner joliment dessiné sur les paupières, sourire gracieux, quatre bisous choux.

Il s'assied. Il les regarde. Ils parlent un peu: bac de français en fin d'année, projet de vacances, la vie au bahut… Victor se comporte avec sa Julie de la même manière qu'avec sa bande de copains. Aucune séduction apparente. Pas d'efforts. Pas de pudeur. Une âpreté qui plaît à son père car même si elle ne facilite pas le contact, elle est la marque d'une parfaite intégrité

Victor ne se compromet pas.

Elle le regarde, très charmante. Il l'amuse. Ses exagérations lui plaisent. Elle n'est pas d'accord avec lui sur l'appréciation portée sur les profs – des têtes de brocs -, sur le dernier disque d'Eminem – naze de chez naze -, sur dix autres thèmes abordés dans le désordre et la brièveté. Après quoi, Victor formule clairement une demande de complicité à laquelle son père s'attendait un peu.

«Pap', si on va au cinéma à Paris, est-ce qu'on peut aller chez toi?

– Evidemment.»

Demande complétée une heure plus tard, comme il s'apprête à enfiler son casque:

«Pap', chez toi, on pourrait dormir?»

Julie est à dix mètres.

«Oui, à condition que ce soit un week-end sans les autres. A Pâques, si vous voulez: il n'y aura personne.

– Comment tu la trouves?

– Sympa…

– Je veux que tu sois plus bavard… Je la raccompagne, et je te téléphone dans dix minutes pour que tu me dises ce que tu penses d'elle.

– Dans dix minutes, je serai sur la route.

– Arrête-toi et attends.»

Il n'a pas le loisir de répliquer: Victor s'est déjà éloigné.

Dix minutes plus tard, il poireaute en bordure du périphérique. La moto est calée sur sa béquille, et lui assis dans l'herbe, son portable entre les mains. Pas de sonnerie. Il appelle. Messagerie. Il coince le téléphone dans son casque et repart. Cinq minutes encore, Victor est en ligne.

«Alors, tu la trouves comment?

– Super!

– Je ne t'entends pas! Il y a trop de vent!»

Il ralentit puis s'arrête un peu plus loin. La communication est coupée. Il repart, roulant au pas. Comme Victor reste muet, il stoppe de nouveau et compose le numéro.

– Pourquoi tu ne rappelles pas?

– Plus de forfait!»

Coupés de nouveau.

Recompose. Messagerie. Repart. Il bifurque vers les quais de la Seine. Le téléphone sonne à l'entrée d'un tunnel.

«Pap'! Il faut que je te dise un truc. C'est uragent! Mais rappelle, toi… l'ai plus de forfait, ça va danser le jazz avec la reum!»

Il fonce sous le tunnel et stoppe côté droit, warnings allumés. Le téléphone sonne. C'est Jeanne.

«Je te rappelle!» crie-t-il.

Coupe et joint Victor.

«Alors, tu la trouves super?!

– Oui. Super!»

Une sirène derrière lui. Un motard de la police nationale s'arrête à sa hauteur.

«Vous avez un souci?

– Pas moi, mon fils!»

Le flic regarde alentour.

«Il est où, votre fils?

– Dans le portable!

– C'est interdit! Raccrochez et circulez!»

Il se pose pont de Bir-Hakeim et rappelle Victor. Une fille de l'Est, à dix pas, lui fait de l'œil du haut de ses cuissardes.

«T'es long comme mec, toi!

– Qu'est-ce que tu avais d'urgent à me transmettre?

– Je l'ai emballée.

– Bravo.

– T'as rien de plus branché à dire?

– C'est un peu la pagaille avec le téléphone.

– On viendra à Pâques. Elle est OK.

– Et ses parents?

– Ses parents, ils sont cool!

– On en reparle.

– Pourquoi? Tu n'es plus d'accord?

– Si, mais ce n'est pas le moment ni le lieu

pour taper la discute!»

La fille de l'Est s'approche.

Il appelle Jeanne.

«Je suis au bureau, dit-elle. Paul est tombé au collège. Il faut l'emmener faire des radios aux Enfants malades et je ne peux pas bouger.

– J’y vais…

– Alors, chéri, tu es libre? demande la fille de l'Est.

– Qui parle? s'insurge Jeanne.

– Je suis au téléphone», dit-il à la fille de l'Est. Puis à Jeanne:

«Paul est à la maison?

– Je sais bien que tu es au téléphone!

– Je ne m'adressais pas à toi!

– Raccroche, chéri! Tu téléphoneras après! – Après quoi? s'exclame Jeanne. Où es-tu?

– Et Paul?

– Paul est à la maison! Mais toi?

– Je reviens de Sèvres… Je suis sur les quais.

– Dans combien de temps seras-tu à la maison?

– Non merci, dit-il à la fille de l'Est.

– C'est qui, cette nana? s'écrie Jeanne.

– Je t'expliquerai.

– Explique-moi maintenant!

– Tu veux que je m'occupe de Paul, oui ou non?

– Tant pis pour toi, dit la fille. Tu ne sais pas ce que tu perds.

– On se retrouve tout à l'heure.

– A qui parles-tu?

– A toi, mon amour. Je te disais qu'on se retrouverait tout à l'heure.»

Il raccroche et disparaît dans le brouillard des fumées de la ville.

Le soir même, victime d'une imprudence coupable, Hamsterdame succombe à un accident de la circulation. Elle pilotait allègrement sa Jaguar rouge lorsque le chat, plus malin qu'il y paraissait, a surgi au détour d'un carrefour et lui a brûlé la priorité.

Un mort.

Pâques. Jeanne et ses enfants sont partis cueillir des œufs sur les terres du gynécée. C'est un week-end sans Tom. Julie et Victor débarquent avec armes et bagages le samedi après-midi. Ils s'installent dans les chambres de Tom et de Paul. Une maison pour eux tout seuls, avec Pap' en prime. Lequel prend son fils à part pour lui demander s'ils sauront se débrouiller.

«T'inquiète.»

Le soir, il sort. Lorsqu'il rentre, tard dans la nuit, c'est la fête à la maison. Le salon, les chambres, les escaliers et les couloirs sont encombrés. La musique sonne à tue-tête. La télé, aussi. Les copains de Victor le saluent: ils le connaissent tous. Julie bouquine, seule dans un coin. Victor grignote des céréales. Il lance le paquet à la cantonade, baisse le volume de la musique.

«Pap', on peut prendre des matelas?

– Si vous me laissez le mien…»

En une seconde, les fourmis s'égaillent. Deux minutes plus tard, tous les couchages de la maison sont regroupés dans la grande pièce.

Il gagne sa chambre, s'enferme, dort, se lève tôt. Il exécute un gymkhana entre les corps endormis, parmi lesquels il reconnaît les silhouettes de Victor et de Julie, allongés côte àcôte mais chacun chez soi.

Il revient une heure plus tard avec du pain et des croissants. Ils déjeunent tous ensemble, puis la maison se vide peu à peu, matelas rangés, ménage fait, pièces aérées. Victor et Julie restent seuls.

«On tchatche un peu, Pap'?»

Il apprécie cette jeune fille qui rend son fils aimable, presque attentionné. Pour un peu, il rendrait service…

Le soir, il les abandonne. Comme il va franchir le seuil de la porte, Victor le retient. Pour une fois, il ne l'interpelle pas de l'étage, attendant qu'il remonte pour lui exposer ses doléances. Il descend jusqu'à lui, pose sa main sur son épaule et demande à mi-voix:

«T'as pas une poteca? – Qu'est-ce que c'est? – Une capote…»

Lorsqu'il rentre, la maison dort debout, tous feux éteints. Il se glisse de palier en palier, constate que la porte de la chambre de Tom est fermée, boucle la sienne avec un sourire intérieur: il est seul alors que son grand bonhomme partage son matelas.

Les deux jours suivants, il travaille tandis que les autres révisent leur bac de français. Ils dînent ensemble. C'est un blanc dans chacune de leur existence: Julie retrouvera ses parents au terme du week-end de Pâques, Victor rentrera chez la reum, et Pap' récupérera les siens à la gare. Non sans appréhension: les retours du gynécée sont souvent difficiles.

Il observe ce petit couple de dix-sept ans qui a déjà découvert les gestes d'une complicité sans doute amoureuse. Ils s'effleurent de la main, ils échangent des propos complices, ils ont des attentions l'un pour l'autre, ils bâtissent quelques projets de vacances. Il les regarde avec une bienveillance qu'il ne sait préciser: est-ce celle d'un père, celle d'un grand frère, d'un protecteur mal défini? Que doit-il faire ou ne pas faire? Autoriser, interdire?

Autoriser, bien sûr. Et même, si c'est possible, leur faire oublier qu'il est en position – théorique – d'user de ce pouvoir-là. Ils sont de petits adultes se baladant dans son champ visuel. Pour une fois, Victor a quelque chose de plus important a vivre que ses rapports avec ses parents ou les jeux avec ses copains. Il est une personne seule, autonome, menant une histoire qui ne concerne que lui. Son père, en cette affaire, ne peut que s'effacer après avoir débroussaillé un terrain qu'il souhaite le plus dégagé possible. Car le seul grand et vrai bonheur de son enfant, désormais, passera par d'autres que lui-même. Loin de l'attrister, cette échappée l'emplit au contraire d'une joie aussi nouvelle que la perspective offerte: il n'a pas vécu avec son fils enfant; il l'a seulement côtoyé durant la plus grande partie de son adolescence; la suite est à eux. Victor se débarrassera peu à peu des contingences liées à l'histoire ancienne, celle de ses parents, ou, si elles lui collent encore à la peau, elles appartiendront à un autre registre, qui sera sien, intime désormais. Il partagera autre chose avec ses proches. Julie, par exemple. Ou une autre. Ses interrogations fondamentales différeront. Elles s'ordonneront autour d'un axe dont il conduira seul la mécanique. Il va grandir. Alors, songe son père, peut-être parviendront-ils enfin à se trouver, ou se retrouver. Puisqu'ils partageront une autre histoire que la leur.

Jeanne et les enfants ont repris leurs quartiers habituels. Non sans mal. Tom, Héloïse et Paul ont flairé leurs chambres comme des chiens sachant chasser, et ont aussitôt repéré la venue d'intrus. Ils ont établi une liste minutieuse des objets dérangés ou brisés. Chacun a porté plainte auprès de son parent respectif.

Pour Tom, la question a été réglée au plus vite: fraternité oblige, même s'il faut l'imposer. Le linge sale se lave en famille.

De l'autre côté, l'affaire est plus cqmpliquée: il y a victime.

Deux jours après la reprise du travail, Paul émet encore des ondes indiquant un trouble persistant. Il y a eu conciliabule dans sa chambre, dont les deux acteurs principaux – sa mère et lui-même – sont ressortis la mine basse. Le résultat des chuchotements se décrypte à livre ouvert. Paul, qui n'a rien dit, attend qu'on parle pour lui.

«Victor et ses copains sont venus? demande Jeanne, à l'orée du dîner.

– Oui.

– Ils sont allés dans les chambres des enfants?

– Oui.

– Ils ont cassé deux voitures de collection chez

Paul. Il y tenait beaucoup.

– On les réparera.

– Je ne veux plus qu'ils entrent chez mes enfants.»

La tension grimpe. S'il voulait l'arrêter, il lui suffirait de ne pas répondre. Mais il demande:

«Où doit-il aller?

– Chez son frère.

– Pourquoi?

– Parce que c'est son frère.»

Les deux voitures cassées ouvrent une crevasse reconnue par tous, masquee aussi minutieusement que possible, apparaissant peu à peu dans sa honteuse béance: qui est à qui, qui donne à qui, qui prend à qui, qui partage avec qui. Les enfants sèment des cailloux noirs sur un chemin délétère. Il y a du linge sale, mais il n'y a pas de famille. Et une œuvre à construire que Pap' comme Jeanne veulent absolument parfaite: le bonheur des enfants. A cela, ils le savent, aucun des deux ne sacrifiera jamais rien.

«Ils doivent savoir combien nous les aimons, dit Jeanne.

– S'ils exigent une seule preuve qui va contre nous et si nous la leur donnons, ils en demanderont une deuxième, puis une troisième, et ils nous feront nous quitter.

– Pourquoi aller jusque-là?

– Parce que ce sera la preuve ultime.»

«Alors mettons une serrure sur la porte des chambres.

– Je ne veux pas de serrure ici.

– C'est trop petit-bourgeois pour tes conceptions?

– Les territoires se partagent. Ils ne se gardent pas.

– Ils se respectent, aussi.

– Les enfants ne le savent pas.

– Apprends-leur.»

«Victor pourrait s'excuser.

– Victor ne s'excusera pas.

– Demande-le-lui.

– Non.

– Il serait humilié?

– Ce n'est pas dans nos habitudes.

– Vos habitudes ne sont pas les nôtres.»

Les différences, désormais, sont trop grandes. Celles des adultes leur conviennent: ils s'aiment aussi pour cela. Hélas, elles les empêchent de découvrir puis de tenir un langage commun face aux enfants. Lesquels apprécient ces différences en termes de moins et de plus ce qui, équation mathématique oblige, ne peut se traduire que par des déficits. La maison commune est comme une tirelire à trois fentes dépourvue de pot commun.

Les tensions entre les membres de la bande des Quatre, insoupçonnables lors de l'arrivée de Tom, se dessinent peu à peu. Les caractères s'affirment, les chemins divergent.

Vivant désormais sous le même toit, les Jumeaux construisent des univers plus personnels. Ils partagent de moins en moins leurs chambres. Et donc leurs jeux. Ils ne chahutent plus ensemble. Ils deviennent adversaires dans le silence: pas de rixes, de violences ou d'oppositions frontales; mais une défiance nouvelle, des regards obliques, des coups d' œil entendus entre chacun d'eux et son parent respectif. L'un travaille mieux que l'autre en classe. L'un a de la musique dans sa chambre et pas l'autre. L'un a des rollers plus récents, l'autre un ordinateur, celui-ci la montre dont rêve celui-là, l'un son père à la maison, l'autre sa mère à la maison.

«Ils ont grandi, commente Jeanne. Imaginons qu'ils se rencontrent aujourd'hui dans une cour de récréation: ils ne se choisiraient sans doute pas.»

Si les deux garçons étaient frères, les parents ne s'alarmeraient pas. Ils saisiraient les deux enfants par le col et leur enjoindraient de s'entendre. Ou encore, ils prendraient des mesures qui ne les culpabiliseraient pas eux-mêmes. Ils pourraient aussi s'accorder sur le point de vue qu'il ne cesse de défendre, mais que Jeanne n'entend pas: Laissons-les faire, c'est leur problème.

Elle considère que c'est d'abord le sien. Au point que son humeur dépend désormais à peu près exclusivement des notes obtenues par son fils en classe, du nombre de ses copains, de sa bonne ou de sa mauvaise fortune. Celle d'Héloïse varie selon celle de sa mère. Les autres comptent pour du beurre.

Le soir, Jeanne entre désormais dans la chambre de Paul avant même de voir quiconque, ouvre le carnet de correspondance et entame le grand marathon des leçons et des devoirs. Paul a baissé en classe. Jeanne y voit la conséquence de l'arrivée de Tom et du comportement trop exclusif de son père. Le virus du remords se développe à toute allure. Elle le combat chaque soir, inlassablement, en faisant ânonner, réciter, répéter son fils. Lorsqu'elle quitte sa chambre, Héloïse la happe. Pourquoi ne donnerait-elle pas à sa fille ce qu'elle offre à son garçon? Parfois, ils se bouclent tous les trois dans la chambre de l'un ou de l'autre tandis que Tom et Pap' restent ensemble, ailleurs dans la maison.

Où il découvre une vérité nouvelle qui l'effraie: les familles recomposées ne se recomposent bien que lorsque chacun de ses membres le veut bien.

«Quand nous nous sommes installés chez toi…»

Il la coupe:

«… Ce n'est pas chez moi.

– Au mieux, chez toi et chez moi. Pas chez nous.»

Elle ajoute:

«Je n'ai jamais aimé cette maison.»

Et reprend:

«Quand nous sommes arrivés, je me partageais comme je le pouvais entre mon travail, mes enfants et toi. Alors que depuis que Tom est là, tu ne travailles plus et tu délaisses mes enfants… J'aurais dû faire comme toi.»

Un soir, il entre dans la chambre d'Héloïse. Le cadre qui enfermait la photo d'elle et de Tom contient désormais un autre cliché. La partition s'achève.

Au fil des jours, le péril grandit en la demeure. Les batailles se multiplient. Elles sont comme des escarmouches masquant le véritable terrain des opérations. Le sel, le poivre, les courses et les grains de sable de la vie quotidienne enraient une mécanique rongée au cœur. Ils sonr fatigués. Certes, partout ailleurs, l'humanité conjugale se divise sur les mêmes questions: se plaint de trop en faire, passer l'éponge, descendre les poubelles, débarrasser la table, chercher l'objet perdu, laisser traîner les affaires, jamais ranger, faire du bruit… Mais généralement, il ne s'agit ni plus ni moins qu'une question de ménage, chacun balayant finalement pas si mal devant sa porte.

Eux se sont beaucoup battus. Ni le reup, ni la reum, ni le chômage, ni le lasso des événements n'ont eu leur peau. Mais si les enfants, à leur tour, enfoncent leurs clous, ils finiront par abattre un mur délabré. Alors, la si belle histoire se brisera sur la seule arête saillante qu'ils refusent tous deux d'enfouir, qui détruira tout, y compris eux-mêmes. Chacun défend ce qu'il croit devoir défendre.

Du haut de sa digue, Pap' observe, démuni, le triste spectacle de la marée montante.

La maison prend l'eau.

Il l'emmène un soir dans ce restaurant où ils avaient dîné la veille de leur première nuit. Dans le quartier des théâtres, à Montparnasse. Les bougies font toujours danser les yeux des femmes. Son regard est aussi profond que par le passé. Elle porte une alliance désormais, ses cheveux noirs sont à peine plus longs que naguère.

Il commande à boire, une coupe de champagne pour elle, un verre de bordeaux pour lui. Ils choquent leur verre doucement l'un contre l'autre.

Il va pour parler. Elle pose son doigt sur ses lèvres, comme elle faisait huit ans auparavant lorsqu'il la rejoignait chez elle, à l'autre bout de Paris, dans une maison où dormaient des enfants, de tout petits enfants.

«J'ai un secret pour toi.»

Son visage a perdu la gravité des jours passés, le masque immobile des chagrins enfouis. Il s'ouvre même sur un sourire doré, pailleté, joyeux. Elle le regarde avec une sorte d'amusement moqueur.

«Un secret pour nous.»

Il attend. Elle pose ses mains sur ses avant-bras, baisse son visage vers le sien et murmure: «Je suis enceinte.»

Il ne bouge pas d'un centimètre.

«Qu'est-ce que ça te fait?»

«Un coup», pense-t-il.

«Alors, qu'est-ce que ça te fait?

– On s'y attendait!» ment-il.

Il avait oublié la menace.

«On va avoir un enfant à nous!

– A nous», emboîte-t-il.

Il compte. Deux à elle, deux à lui, un à eux.

«Le Club des Cinq», murmure-t-il.

Sans compter le chat.

Il la regarde. Il voit la jeune fille d'il y a longtemps, le premier matin, quand elle était sur lui, le regard grand, et beau, et pur. Puis cette autre fois, à califourchon encore, quand elle avait dit: «J'obtiens toujours ce que je veux.»

Il pense: «Moi, j'obtiens toujours ce que je ne veux pas.»

Elle ne s'endort plus lovée contre lui, comme ils ont toujours fait, mais lui dans son dos, ses jambes enserrant les siennes.

Sa main repose désormais sur son ventre. Elle lui a dit:

«Ce sera une petite fille.»

Il pense qu'elle l'a tant attendue et depuis si longtemps.

Il se répète J'aime cette femme et j'ai été heureux avec elle comme avec nulle autre.

Il bouge doucement sa main sur sa peau, à la recherche d'une palpitation infinitésimale. Un cœur.

Il approche la bouche de sa clavicule et murmure:

«La mère de mon enfant.»

Il tourne la phrase sept fois dans sa bouche. La répète. Les prend contre lui, la phrase et la mère.

Et s'endort apaisé, ses lèvres embrassant, au creux du cou, la veinule de la vie.