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CHAPITRE IX

Elle s’éveilla en gémissant et resta immobile, étendue sur le dos, fixant avec stupeur les fenêtres claires. Un brouillard opaque et blanc emplissait la cour, et, à ses yeux fatigués, semblait de la neige, telle qu’elle tombe, pour la première fois, à l’automne, épaisse et aveuglante, répandant une sorte de morne lumière, de dur éclat blanc.

Elle joignit les mains, murmura:

«La première neige…»

Longtemps elle la regarda avec une expression de ravissement à la fois enfantin et un peu effrayant, insensé. L’appartement était silencieux. Sans doute, personne n’était rentré encore. Elle se leva, s’habilla. Elle ne quittait pas la fenêtre du regard, imaginant la neige qui tombait, la neige qui rayait l’air avec une rapidité fuyante, comme des plumes d’oiseau. Un moment il lui sembla entendre le bruit d’une porte refermée. Peut-être les Karine étaient-ils déjà revenus et dormaient?… Mais elle ne pensait pas à eux. Elle croyait sentir s’écraser sur son visage les flocons de neige, avec leur goût de glace et de feu. Elle prit son manteau, attacha à la hâte son fichu sur sa tête, l’épingla autour du cou, chercha machinalement sur la table, de sa main étendue, comme une aveugle, le trousseau de clefs qu’elle emportait avec elle, à Karinovka, quand elle sortait. Elle ne trouva rien, tâtonna fébrilement, oubliant ce qu’elle voulait, rejeta avec impatience l’étui à lunettes, le tricot commencé, le portrait de Youri, enfant…

Il lui semblait qu’elle était attendue. Une fièvre étrange lui brûlait le sang.

Elle ouvrit une armoire, la laissa avec la porte qui battait et le tiroir ouvert. Un porte-manteau tomba. Elle hésita un instant, haussa les épaules, comme si elle n’avait pas de temps à perdre et brusquement sortit. Elle traversa l’appartement, descendit l’escalier de son petit pas rapide et silencieux.

Dehors, elle s’arrêta. Le brouillard glacé emplissait la cour d’une masse blanche, dense, qui s’élevait lentement de terre comme une fumée. Les fines gouttelettes lui piquaient le visage, comme la pointe des aiguilles de neige, quand elles tombent à moitié fondues et toutes mêlées encore de la pluie de septembre.

Derrière elle, deux hommes en habit sortirent et la regardèrent curieusement. Elle les suivit, se glissa dans l’entre-bâillement de la porte, qui retomba dans son dos, avec un gémissement sourd.

Elle était dans la rue, une rue noire et déserte; un réverbère allumé brillait à travers la pluie. Le brouillard se dissipait. Il commençait à tomber une petite bruine aiguë et froide; les pavés et les murs luisaient faiblement. Un homme passa, traînant des semelles mouillées qui rendaient l’eau; un chien traversa la rue, avec une sorte de hâte, s’approcha de la vieille femme, la flaira, s’attacha à ses pas, avec un petit grondement gémissant et inquiet. Il la suivit quelque temps, puis la laissa.

Elle alla plus loin, vit une place, d’autres rues. Un taxi la frôla de si près que la boue lui gicla au visage. Elle ne paraissait rien voir. Elle marchait droit devant elle, en chancelant sur les pavés mouillés. Par moments, elle ressentait une fatigue telle que ses jambes semblaient plier sous le poids de son corps et s’enfoncer dans la terre. Elle levait la tête, regardait le jour qui venait du côté de la Seine, un pan de ciel blanc au bout de la rue. À ses yeux, cela se transformait en une plaine de neige comme celle de Soukharevo. Elle allait plus vite, éblouie par une sorte de pluie de feu qui hachait ses paupières. Dans ses oreilles sonnait un bruit de cloches.

Un instant, un éclair de raison lui revint; elle vit distinctement le brouillard et la fumée qui se dissipaient, puis cela passa; elle recommença à marcher, inquiète et lasse, courbée vers la terre. Enfin elle atteignit les quais.

La Seine était haute et couvrait les berges; le soleil se levait, et l’horizon était blanc avec un éclat pur et lumineux. La vieille femme s’approcha du parapet, regarda fixement cette bande de ciel étincelant. Sous ses pieds, un petit escalier était creusé dans la pierre; elle saisit la rampe, la serra fortement de sa main froide et tremblante, descendit. Sur les dernières marches l’eau coulait. Elle ne le voyait pas. «La rivière est gelée, songeait-elle, elle doit être gelée en cette saison…»

Il lui semblait qu’il fallait seulement la traverser et que, de l’autre côté, était Karinovka. Elle voyait scintiller les lumières des terrasses à travers la neige.

Mais quand elle fut arrivée en bas, l’odeur de l’eau la frappa enfin. Elle eut un brusque mouvement de stupeur et de colère, s’arrêta une seconde, puis descendit encore, malgré l’eau qui traversait ses chaussures et alourdissait sa jupe. Et, seulement quand elle fut entrée dans la Seine jusqu’à mi-corps, la raison lui revint complètement. Elle se sentit glacée, voulut crier, mais elle eut seulement le temps de tracer le signe de la croix et le bras levé retomba: elle était morte.

Le petit cadavre flotta un instant, comme un paquet de chiffons avant de disparaître, happé par la sombre Seine.

(1931)