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Le gîte que j’ai trouvé pour m’accueillir est à l’écart, dans un village voisin. La crainte de croiser quelque mémoire intacte dans le pays ne me quitte plus. Il me faut, pour Lucile, la surprise donnée de me retrouver, et l’invisibilité parfaite. Marzin fait l’exception, bien sûr, mais l’invisible lui est familier. Ce soir, nous célébrerons nos noces nouvelles, Lucile et moi. Le temps a bien cru nous condamner à l’inachevé. C’était compter sans la volonté amoureuse qui m’anime, et il est dans le tréfonds de la vallée un vieillard qui ne sait pas juger, mais servir les destins, faire la pluie ou chasser les nuages. «Je ne suis qu’une béquille!» dit-il souvent, sans jamais nommer ce que cette béquille soutient avec autant de puissance.
Ce que je sais de Marzin est peu de chose. S’il n’est pas au sens propre un ermite, il mène une vie des plus frugales. Je le vis souvent écrire, émerger de son «atelier», une cave que nous n’avions jamais visitée. Il me revient en mémoire la rencontre fortuite et fugace, chez lui, de personnages inhabituels qui emportaient sous le bras un manuscrit, quelque objet de bois ou de pierre enveloppé avec soin. Sa maisonnette, il l’a bâtie lui-même, sur un terrain communal. On raconte que, lors de son édification, alors que nul ne le connaissait, il reçut une visite d’élus courroucés, qu’il conquit aussitôt. Il ne viendrait aujourd’hui à l’idée de personne de le chasser de ce site, qui a toujours été réputé magique ou sacré, d’autant que l’homme, peu disert et même secret, a de temps à autre secouru, par d’obscurs talents, des malades délaissés par la médecine officielle, des femmes au lait tari, ou aboli de ces douleurs diffuses et barbares qui empoisonnent la vie. Si personne, ici, n’a jamais prononcé le mot de sorcier à l’encontre de Marzin, c’est, pour tout dire, que l’on respecte trop le choix de vie de l’Homme d’en bas, ou parce qu’une obscure mémoire, aussi, resurgit des temps d’avant la malédiction tombée sur les mages.
Je sais encore que le Vieux s’en va souvent, par la forêt, visiter quelques clairières et sources de sa connaissance. Il fait cela, m’a-t-il rapporté, car il est des lieux, dont Les Sulèves, qui aident à être soi-même. Chez Marzin, les murs sont couverts de livres. On pourrait dire que la maison est bibliothèque. L’éclectisme y dispute à la rareté et à l’ancienneté de certains ouvrages. Il est peu de sujets dont on ne puisse trouver quelques références dans cette étonnante mémoire.
Quand je l’interrogeai sur ce trésor, Marzin, avec un léger sourire, m’expliqua que la présence même de ces écrits, de cette humanité, lui importe plus que leurs messages. «Ce qui est couché sur le papier est mort, figé. Moi, j’aime la libre parole, qui court comme l’eau de la rivière d’Argent. Celle qui émane de la source cachée en nous, et qui ne peut être captée ni retenue. Celle qui parle aux gens de cœur, qui savent que leur raison n’est qu’un filtre. C’est la voix des temps où l’on savait soulever des montagnes de granit sans appareil d’aucune sorte, ces temps où, pour guérir un homme d’une affection quelconque, il suffisait d’apposer une main au lieu exquis de la douleur. Rien de tout cela n’est dans ces pages, ou alors, quand il y est fait allusion, ce n’est qu’un fantôme de la réalité. Écrire, c’est toujours déformer et, en somme, trahir.»
Ainsi pensait Marzin de sa formidable collection d’écrits. Il faut qu’ils soient là, mais, surtout, qu’ils se taisent. À moins qu’ils ne lui parlent autrement.